M. le Président. De sorte que chacun doit revenir assez
cher?
M. Staub. En effet. Il est difficile de comprendre que les
internes ne soient pas plus nombreux. C'est le plus beau
lycée de France. Le lycée de Bordeaux est un beau lycée,
mais il n'est pas comparable à Lakanal[54].
[Note 54: _Enquête_, t. I, p. 585.]
Eh! oui, sans doute, c'est le plus beau lycée de France et
j'imagine qu'il refuserait beaucoup d'élèves s'il était
administré par un proviseur anglais avec des règlements
anglais. Cependant encore faudrait-il supposer des parents
assez audacieux pour y placer leurs enfants dans ces conditions
de liberté relative.
Quel que soit le degré de routine et d'aveuglement atteint par
la plupart des universitaires, il ne faudrait pas supposer que
quelques-uns n'aient pas entrevu tout ce qu'a d'absurde le
régime de surveillance tatillonne auquel sont soumis nos
lycéens, mais leurs efforts pour y remédier ont toujours été
rudement réprimés.
Je sais qu'un grand nombre d'administrateurs ne
demanderaient pas mieux que d'entrer dans une voie plus
libérale; mais ils ne se sentent pas la liberté nécessaire.
J'ai fait, une fois, dans ma classe, la tentative que
voici: j'ai dit à mes élèves: «Je vais voir si je puis
avoir confiance en vous, je vais sortir pendant deux
minutes; je suis sûr que vous vous conduirez bien».
Je fis comme j'avais dit, mais pendant ce temps, le
surveillant général vint à passer,--c'était en
province,--«C'est épouvantable ce que vous venez de faire
là, me dit-il, songez donc, si, pendant votre absence, un
enfant avait crevé l'oeil de son voisin...»
Je lui répondis que, même présent, il m'était difficile, à
moi comme à tout autre, d'empêcher un élève de mettre une
plume dans l'oeil de son camarade.
Avec cet esprit-là, on n'arrive à rien[55].
[Note 55: _Enquête_, t. II, p. 379. Weil, professeur au lycée
Voltaire.]
Hélas! si, on arrive à quelque chose! On forme pour l'avenir
ces tristes générations d'êtres impuissants, oscillant sans
cesse entre la révolution et la servitude.
Quant aux conséquences immédiates d'un tel régime, M. Lavisse
les a nettement indiquées.
Nous nous exposons à cette conséquence si périlleuse: des
jeunes gens surveillés à outrance, dont tous les mouvements
ont été épiés, sont, du jour au lendemain, leurs études
terminées, jetés dans les rues des villes et exposés à tous
les abus d'une liberté dont ils n'ont pas fait
l'expérience[56].
[Note 56: _Enquête_, t. I, p. 38. Lavisse, professeur à la
Sorbonne.]
§ 2.--LA DIRECTION DES LYCÉES. LES PROVISEURS.
La valeur d'un établissement industriel et commercial dépend
étroitement de la personnalité qui le dirige. C'est là une
banalité ne nécessitant, je pense, aucune démonstration. Nous
devons donc admettre que la valeur d'un lycée dépendra de
l'homme qui est à sa tête.
Il en est réellement ainsi dans l'enseignement congréganiste.
Il ne saurait en être de même dans les établissements de l'État
et voici pourquoi:
Chaque lycée est théoriquement administré par un proviseur. En
pratique, ce directeur n'est guère qu'un modeste comptable
guidé dans ses moindres actes par les ordres que lui envoient
les commis des bureaux du ministre. Sans autorité, sans
pouvoir, suspecté par ses supérieurs, dédaigné par les
professeurs, peu redouté par les élèves, son rôle est celui
d'un humble bureaucrate et non celui d'un directeur.
C'est un fonctionnaire, et, dans les grands établissements,
un fonctionnaire débordé de besogne administrative. La
centralisation, qui rend le ministre légalement,
parlementairement responsable de tout ce qui se passe dans
chaque maison, a cette conséquence d'obliger le proviseur à
passer le meilleur de son temps, non à diriger cette vie
intérieure, mais à en rendre compte. Ce sont incessamment
des rapports, des notices, des statistiques, une
correspondance sans fin avec inspecteur, recteur ou
ministre. Comment, dans les très grands lycées, le
proviseur pourrait-il, ainsi surchargé, suivre chacun des
élèves, en prendre la charge intellectuelle et morale?
Ajoutez qu'il n'a aucun pouvoir sur les programmes; il n'a
aucun droit de modifier, d'assouplir les cadres des
enseignements pour répondre aux besoins, aux voeux, de la
ville, de la région. Il est enfermé dans son budget comme
un simple comptable, et l'établissement de ce budget,
qu'arrête seule l'autorité centrale, n'est pour lui, comme
l'a fort bien dit M. Poincaré, qu'une opération
administrative[57].
[Note 57: _Enquête_, t. II, p. 686. Léon Bourgeois, ancien
ministre de l'Instruction publique.]
L'esprit bureaucratique, en France, envahit tout. La
besogne matérielle, la correspondance, la tenue des
registres de toute sorte, la paperasserie, tiennent de plus
en plus de place dans les fonctions des chefs d'une
maison[58].
[Note 58: _Enquête_, t. II, p. 130. Bernès, professeur de
rhétorique au lycée Lakanal.]
Aujourd'hui tout a été concentré entre les mains de
l'Administration centrale, et notre initiative personnelle
n'existe pour ainsi dire plus. Même pour le renvoi d'un
élève, il faut recourir à un conseil.
Un recteur ne pourrait même pas affecter un maître au grand
ou au petit lycée d'une ville. Le ministre règle les
moindres détails de l'administration[59].
[Note 59: _Enquête_, t. I, p. 559, Dalimier, proviseur du lycée
Buffon.]
Peu à peu on nous a retiré toutes nos prérogatives et nous
sommes arrivés à être enserrés par les règlements d'une
façon telle que, si nous nous laissions faire, nous
n'aurions absolument qu'à suivre l'impulsion qui nous
viendrait d'en haut[60].
[Note 60: _Enquête_, t. I, p. 466. Follioley, proviseur
honoraire.]
Je crains que les proviseurs et principaux de collège
n'aient pas plus d'autorité sur les professeurs que sur
leurs maîtres répétiteurs. Par la fatalité même du système,
qui est administratif et paperassier, on en est arrivé à
les considérer comme des administrateurs et des
bureaucrates, et non pas comme des éducateurs. Et cela
n'est pas étonnant! Ils n'ont ni initiative ni
responsabilité, pas plus pour l'instruction que pour
l'éducation[61]!
[Note 61: _Enquête_, t. II, p. 295. Clairin, président de la
Commission de l'Enseignement.]
Nous avons vu, a dit M. Ribot devant la Chambre des
députés, et cela sautait aux yeux, que dans nos lycées
s'était introduit un système de centralisation poussé si
loin, avec une minutie bureaucratique si perfectionnée, que
nos proviseurs, les chefs de nos établissements, ceux qui
ont la charge de développer l'initiative chez les élèves, à
qui on dit toujours: «Faites des hommes et exaltez le
sentiment de la responsabilité,» quand ils se regardent
eux-mêmes, sont les serviteurs liés par les chaînes les
plus étroites, par les ordres venus soit de la rue de
Grenelle, soit du cabinet d'un recteur.
La situation est véritablement pénible et je n'y veux pas
insister. Un proviseur ne peut pas disposer d'une somme de
5 francs pour gratifier un serviteur fidèle; il ne peut
ordonner une promenade, introduire une innovation
quelconque--je ne parle pas des études, mais de
l'administration intérieure du lycée et de la
discipline--sans se heurter à des règlements; un proviseur
passe son temps à accuser réception des circulaires qui
viennent par centaines s'empiler sur son bureau; bien plus,
un proviseur d'un de nos lycées, que nous avons mis à la
campagne sans doute pour faire des expériences et pour
donner aux élèves la liberté dans les champs reconquis, ce
proviseur se croit obligé de suivre fidèlement la consigne
donnée aux proviseurs des lycées urbains, de mettre en rang
ses élèves le dimanche ou le jeudi pour aller sur les
routes poudreuses de nos villages de banlieue au lieu de
leur ouvrir le parc de dix ou de quinze hectares que l'État
a acquis à grands frais. Quand nous lui demandons: pourquoi
faites-vous ainsi? Parce que, dit-il, mes prédécesseurs ont
fait ainsi et que je ne veux pas m'exposer à des reproches
en faisant autrement[62].
[Note 62: Séance de la Chambre des Députés du 13 février 1902,
p. 657 de l'_Officiel_.]
Un proviseur, en général, ne sait pas toujours exactement
ce qui se passe dans son établissement. Il n'ose pas
intervenir dans les classes. Il éprouve à l'égard du
professeur un certain sentiment de défiance et il ne prend
pas la liberté de lui donner des conseils. De son côté, le
professeur le tient quelquefois en faible estime.
J'estime,--avec M. le Président--que le véritable défaut de
nos lycées, c'est le manque de solidarité, d'unité,
d'harmonie. Chacun va de son côté, et il est fort heureux
que, malgré ce défaut, les lycées ne marchent pas plus
mal[63].
[Note 63: _Enquête_, t. II, p. 223. Gautier, professeur au
lycée Henri IV.]
En fait, proviseurs et professeurs se détestent cordialement et
ne sont pas moins détestés par leurs élèves. Il n'est pas
admissible que, dans de semblables conditions, un établissement
puisse prospérer.
On ne saurait s'en prendre aux proviseurs du fonctionnement si
défectueux des établissements qu'ils dirigent. Enserrés comme
ils le sont, ils ne peuvent mieux faire. Dès qu'on leur donne
l'indépendance et la responsabilité, ils se transforment. M.
Dupuy l'a très bien marqué dans le passage suivant de son
rapport:
Les collèges qui sont au compte du principal sont plus
florissants que les autres; là où le principal est plus
directement intéressé au succès du collège, le succès se
manifeste assez vite. Je prendrai pour exemple certains
collèges de l'Académie de Lille: ils étaient languissants,
on les a mis au compte du principal, et aujourd'hui, ils
sont florissants, et ce changement s'est produit assez
vite. Je crois que cela tient précisément, non seulement à
ce que le principal a un intérêt plus direct, mais à ce
qu'il est plus libre de ses actions, à ce qu'il peut
modifier un peu le régime à son gré, à ce qu'il peut faire
aux familles certaines concessions qu'un principal
ordinaire ne peut pas faire[64].
[Note 64: _Enquête_, t. I, p. 241. E. Dupuy, inspecteur général
de l'Université.]
Un malheureux proviseur est aujourd'hui enfermé dans un lacis
de règlements, une surveillance méticuleuse et soupçonneuse qui
le paralysent entièrement et en font le plus tyrannisé et le
moins indépendant des fonctionnaires. Voici comment le
Président de la Commission, M. Ribot, a résumé les voeux
formulés à ce sujet.
Moins d'uniformité, moins de bureaucratie, un peu de
liberté: c'est le voeu général qui se dégage de l'enquête.
Les lycées étouffent sous la centralisation. On n'a fait,
depuis dix ans, que la rendre plus pesante. On s'est
appliqué à enlever aux proviseurs ce qui restait de leur
initiative. Il n'est pas une académie, pas un lycée d'où ne
s'élève une plainte, partout la même et partout aussi
vive[65].
[Note 65: _Enquête_. Ribot, t. VI, p. 4.]
§ 3.--CE QUE COUTENT LES LYCÉES A L'ÉTAT.
Il est utile de savoir ce que coûte un pareil enseignement.
Cela est d'autant plus intéressant que nous aurons comme point
de comparaison l'enseignement congréganiste. C'est une règle
générale bien connue et sur laquelle nous avons insisté dans un
autre ouvrage, que tout ce qui est géré par l'État, qu'il
s'agisse de chemins de fer, de navires ou de n'importe quoi,
coûte de 25 à 50% plus cher que ce qui est géré par
l'initiative privée.
Les lycées, bien entendu, n'échappent pas à cette loi. Alors
que les maisons congréganistes, qui ne reçoivent aucune
subvention, réalisent des bénéfices, l'État trouve le moyen de
perdre des sommes énormes avec les lycées.
En restant sur le terrain économique mais en me plaçant à
un point de vue plus général, j'ai eu la curiosité de
relever un point intéressant de la statistique d'après le
budget de l'Instruction publique de 1895; je suis arrivé à
cette conclusion que l'État donne pour les collèges une
subvention de 75 francs par tête de collégien, pour les
lycées une somme de 300 francs par tête de collégien, pour
les facultés une subvention de 495 francs par tête
d'étudiant.
On voit que, pour les enfants des classes dirigeantes,
l'État fournit une subvention beaucoup plus considérable
que celle qui est afférente à l'enseignement primaire[66].
[Note 66: _Enquête_, t. II, p. 427. Brocard, répétiteur général
à Condorcet.]
En 1869, il y avait 22 lycées qui ne demandaient aucune
subvention à l'État; en 1870, 19; en 1871, 12; en 1872, 11;
en 1873, 10; en 1874, 1875, 1876, 3 ou 4. Aujourd'hui, tous
sans exception doivent être subventionnés[67].
[Note 67: _Enquête_, t. II, p. 530. Moreau, inspecteur général
des finances.]
Et à quoi tiennent ces frais énormes? En voici les raisons
principales: d'abord le luxe entièrement inutile des lycées.
Les architectes actuels croient devoir bâtir somptueusement ces
casernes. Tout est en façade--comme l'enseignement
universitaire--mais ces façades se paient très cher. M.
Sabatier[68] a fait remarquer que le lycée Lakanal, qui compte
cent cinquante élèves, revient à une dizaine de millions. Le
logement de chaque élève revient à 750 francs. Pour le même
prix, on aurait pu donner à chacun d'eux une petite villa et un
jardin suffisants à le loger lui et ses parents.
[Note 68: _Enquête_, t. I, p. 201.]
Ceci est une première raison, mais il en existe bien d'autres.
Le règlement étant uniforme pour tous les lycées, les frais
sont partout égaux. Alors même qu'il n'y a pas d'élèves, on
nomme des professeurs.
Je pourrais citer tel collège qui coûte 20.000 francs à la
ville et qui compte un élève en rhétorique, un en deuxième,
deux en troisième et quatre en quatrième. En tout, 60
élèves dans les petites classes[69].
[Note 69: _Enquête_, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de
la Société nationale d'Agriculture.]
Quand on voit, dans le budget d'un petit lycée, qu'une
classe de sixième, qui compte quatre élèves, a un
professeur agrégé au traitement de plus de 5.000 francs, on
peut se demander s'il ne serait pas possible de trouver là
une économie[70].
[Note 70: _Enquête_, t. II, p. 533. Ribot, président de la
Commission d'enquête.]
Dans le même lycée, le professeur de cinquième, également
agrégé, a cinq élèves. Les exemples analogues sont fréquents.
Il serait difficile d'imaginer un plus complet gaspillage.
La troisième raison du prix excessif de l'enseignement des
lycées est que les proviseurs n'ont absolument aucun intérêt à
faire des économies et ont même un intérêt sérieux à n'en pas
faire. S'ils économisent, ils gênent la comptabilité des
bureaux. Immédiatement, on réduit leur budget et on ne le
rétablira plus, même en cas de nécessité, ce qui, pour
l'avenir, leur servira de leçon.
Le passage suivant de l'enquête est fort typique sur ce point.
Une petite réforme pourrait être intronisée immédiatement.
Elle consisterait à permettre aux proviseurs, sous contrôle
toujours, de disposer librement des économies qu'ils
réalisent sur le budget de leur établissement. Aujourd'hui,
lorsqu'un budget est fixé, le proviseur n'a aucun avantage
à faire des économies. S'il en a réalisé 1.500 francs par
une surveillance attentive sur le chauffage, l'éclairage,
etc., on lui dit: «Cette année vous pourrez faire les mêmes
économies que l'an passé,» et on diminue d'autant son
budget. Il faudrait laisser le proviseur appliquer à ce
qu'il croirait bon les économies qu'il parviendrait à
réaliser[71].
[Note 71: _Enquête_, t. II, p. 537. J. Payot, inspecteur
d'Académie.]