Les Lycées.
§ 1.--LA VIE AU LYCÉE, LE TRAVAIL ET LA DISCIPLINE.
Il y a bien longtemps que la question de l'internat,
c'est-à-dire des lycées, est agitée, et elle l'est bien
vainement puisque ces discussions laissent toujours de côté
l'opinion des intéressés, celle des parents. Or cette opinion
est la seule qui puisse compter.
Le lycée représente en France l'expression de certains besoins,
désirs et sentiments des familles. Si elles ne gardent pas les
enfants chez elles ou ne les placent pas chez des professeurs
comme cela se pratique dans d'autres pays, c'est évidemment
qu'elles ne le peuvent ou ne le veulent. Leur volonté devrait
donc avant tout être modifiée pour pouvoir changer l'état de
l'enseignement et ce n'est pas avec des règlements ou des
projets en l'air qu'on y arrivera.
Évidemment les lycées sont de tristes casernes où se déforment
le corps, l'esprit et le caractère de la jeunesse. Tout ce
qu'on peut dire en leur faveur c'est qu'ils constituent des
nécessités. Il faut savoir s'accommoder à ces nécessités,
jusqu'à ce que l'opinion ait été transformée.
L'enquête dont nous allons reproduire quelques passages y
contribuera peut-être. Elle nous montrera surtout combien est
difficile chez les peuples latins le problème de la réforme de
l'éducation.
Le lycée est une caserne fort mal tenue, si l'on veut, mais
enfin une caserne. Cette définition a été plusieurs fois donnée
devant la Commission.
Dans les grands lycées, vous avez 400, 500, 600 et jusqu'à
800 internes; par conséquent le lycée ne peut être qu'une
caserne, chaque élève est un numéro, et il est impossible,
quels que soient l'attention et le scrupule du proviseur et
du censeur, qu'ils connaissent les élèves même par leur
nom[45].
[Note 45: _Enquête_, t. I, p. 267. Séailles, professeur à la
Sorbonne.]
Quand un lycée a 1.200 internes, sans préjudice de
plusieurs centaines d'externes, il est encombré. Pour y
maintenir l'ordre matériel, on ne peut qu'y adopter des
règlements étroits et rigoureux, semblables à ceux d'une
caserne. En tout cas, il est impossible de faire autre
chose que suivre la tradition aveuglément, en se conformant
de point en point aux précédents[46].
[Note 46: _Enquête_, t. I, p. 15. Berthelot, secrétaire
perpétuel de l'Académie des sciences.]
Le lycée est sur tous les points du territoire géré par des
règlements méticuleux et uniformes, partout identiques.
Les élèves de nos lycées et collèges, en ce qui concerne le
travail sédentaire, sont divisés, d'après leur âge, en deux
catégories:
_a_) Les enfants de sept à treize ans, qui sont astreints à
un travail de dix heures par jour;
_b_) Les enfants de treize ans et au-dessus, qui sont
astreints à un travail de douze heures et même treize
heures par jour quand ils assistent à la veillée
facultative.
La Commission considère ce règlement comme tout à fait
contraire aux exigences d'une bonne hygiène. On ne saurait
imposer, sans de graves inconvénients, à des hommes faits,
dix et douze heures par jour de silence et d'immobilité,
d'application intellectuelle, dans un local fermé et
insuffisamment aéré. Et ces exigences ne sont pas seulement
nuisibles, elles sont inutiles. En effet, une telle
continuité d'efforts intellectuels étant presque
impossible, et la somme d'attention soutenue dont l'enfant
le mieux doué est capable étant fort au-dessous de la
limite réglementaire, on produit la lassitude et l'ennui,
sans obtenir plus de travail utile. Par ces excès, on
compromet en quelque sorte la discipline en la rendant
oppressive, et on justifie la dissipation en la rendant
presque nécessaire[47].
[Note 47: _Enquête_, t. I, p. 415. Maneuvrier, ancien élève de
l'École Normale.]
Dans tous les lycées de France, on se lève à la même heure,
on se couche à la même heure; mêmes heures pour les repas,
les classes, les récréations. De même, le régime des
études, programmes, exercices scolaires, est réglé jusque
dans les plus petits détails[48].
[Note 48: _Enquête_, t. I, p. 38. Lavisse, professeur à la
Sorbonne.]
Le nombre d'heures de travail au lycée est excessif et très
supérieur à celui qu'on impose aux forçats. L'hygiène y est
déplorable. Le régime alimentaire généralement détestable.
Je puis vous parler du régime de l'internat, au point de
vue matériel, intellectuel et moral.
Au point de vue matériel, c'est un régime absurde à
première vue. Si nous faisons le compte des moments que
l'élève passe debout en plein air, nous arrivons à deux
heures et demie au total.
Il semble que, pour des êtres qui se développent, il y a là
une situation dangereuse, anormale; être deux heures et
demie à l'air libre, sur vingt-quatre, c'est trop peu.
Nos promenades du jeudi et du dimanche sont sans intérêt et
sans utilité. L'élève s'y traîne dans les rues et sur les
routes. Il en revient fatigué, sans profit pour son
développement physique.
... J'en viens à la nourriture. Elle est, en général,
franchement mauvaise, parce que mal préparée[49].
[Note 49: _Enquête_, t. II, p. 417. Pequignat, répétiteur au
lycée Henri IV.]
Ce régime abrutissant plonge les élèves sinon dans la tristesse
au moins dans une sorte de résignation hébétée que trahit leurs
faces mornes.
La plupart de nos élèves ne sont pas gais; nous leur
infligeons tant d'heures de travail que nécessairement leur
santé laisse quelque peu à désirer, et lorsque arrivent les
vacances, ils ont un véritable besoin de repos[50].
[Note 50: _Enquête_, t. II, p. 640. Payot, inspecteur
d'Académie.]
Aucun exercice physique ne vient rompre la monotonie de ce
fastidieux labeur. On a beaucoup parlé des exercices physiques,
on a fondé de belles ligues, prononcé d'éloquents discours,
mais, devant l'opposition sourde de l'Université, qui méprise
ces exercices rappelant pour elle le travail manuel, objet de
tous ses dédains, ils ont progressivement disparu.
Les exercices physiques n'existent même pas. Chaque élève y
consacre quarante minutes environ par semaine[51].
[Note 51: _Enquête_, t. II, p. 396. Potot, surveillant général
à Sainte-Barbe.]
Mais ce qui dépasse l'imagination, c'est la discipline ou au
moins la surveillance étroite et méticuleuse à laquelle sont
soumis les élèves. Leurs surveillants ne doivent pas les
quitter d'une minute. Dans les lycées construits à la campagne
et qui possèdent de vastes parcs, ils n'ont même pas le droit
d'y jouer.
Les choses touchant ici à l'invraisemblable, il faut bien vite
nous abriter derrière des citations. Le lecteur sera
suffisamment éclairé par le dialogue suivant qui s'est engagé
entre M. Ribot, Président de la Commission, et deux proviseurs,
sur cette interdiction faite aux élèves de circuler avec
liberté aux heures de récréation.
M. Marc Sauzet. Vous avez été au lycée de Vanves, qui est à
la campagne. Avez-vous remarqué quelque différence, au
point de vue du régime des élèves, avec les autres lycées?
M. Béjambes. Le régime est absolument le même. Le lever et
le coucher sont à la même heure. La seule différence, c'est
que l'été le matin les élèves passaient une demi-heure dans
le parc, en promenade, sous la surveillance des
répétiteurs, au lieu d'aller en étude directement.