Les résultats finals de l'éducation universitaire. Son
influence sur l'intelligence et le caractère.
Nous venons de voir que les méthodes universitaires, employées
aujourd'hui, ne permettent à l'élève d'apprendre réellement
aucune des choses qui font partie des programmes.
Le premier résultat de l'enseignement classique est donc
l'ignorance finale, mais cet enseignement n'aurait-il pas
d'autre résultat plus dangereux encore? Ne serait-ce pas à lui
que nous devons, d'une part, cette légion d'esprits faux,
aigris, déclassés, devenus fatalement de redoutables ennemis de
la société qui les a élevés? Ne serait-ce pas au même
enseignement que nous devrions encore cet encombrement d'hommes
sans caractère, sans volonté, sans initiative, incapables de
rien entreprendre sans la protection de l'État?
Pour répondre à ces graves questions, nous n'aurons qu'à
reproduire certains passages de l'enquête. Ils sont tout à fait
navrants. «Qu'est-il besoin d'ajouter à ces réquisitoires? Qui
pourrait nier après les avoir lus le méfait social de
l'enseignement secondaire?» pourrions-nous répéter avec un des
rapporteurs chargés de résumer les conclusions de l'enquête.
Les vices essentiels dont souffre actuellement
l'enseignement classique le condamnent à produire de plus
en plus non une élite d'hommes dignes de ce nom, mais une
foule d'aspirants aux fonctions publiques, de littérateurs
de vingtième ordre ou de déclassés.
Ajoutez à cela l'épreuve finale qui le termine, le
baccalauréat, et qui, en raison même du grand nombre des
concurrents et de la rapidité des interrogations, devient,
de plus en plus, une loterie: les élèves le savent bien et
sortent du collège imbus de cette idée qu'il en est de la
vie entière comme du baccalauréat, que tout s'y décide par
chance ou par protection[27].
[Note 27: _Enquête_, t. II, p. 391. Lavollée, docteur ès
lettres.]
Cette absence de force virile, de persévérance, cette
inhabileté à soutenir l'effort, à le conduire jusqu'au
bout, la comparaison de nos adolescents avec ceux de
beaucoup d'autres pays, les font clairement apparaître.
Cela se manifeste d'abord par la façon dont le Français
choisit sa carrière. Sur ce point, je n'insiste pas: il
suffit de sortir de France pour se rendre compte à quel
point nos jeunes gens sont dans l'erreur, lorsqu'ils
choisissent une carrière; ils se tournent vers celle qu'ils
croient devoir leur donner le moins de lutte et se devoir
terminer le plus doucement possible[28].
[Note 28: _Enquête_, t. II, p. 661. De Courbertin, chargé de
missions relatives à l'étude des divers systèmes d'éducation.]
On nous reproche avec raison de ne pas marquer nos élèves
d'une empreinte morale assez profonde.
... Nous laissons échapper de nos mains des caractères sans
couleur et sans relief, que la vie fait muer ensuite sans
résistance en indifférents, en sceptiques et en
jouisseurs[29].
[Note 29: _Enquête_, t. II, p. 652. Rocafort, professeur de
rhétorique.]
L'enseignement public est organisé par le Gouvernement de
la France; c'est au premier chef une oeuvre d'État. Il
devrait préparer nos jeunes gens à la vie; or nous ne les
préparons pas à la vie; nous les préparons au rêve et au
discours; nous ne les préparons pas à l'action; nous
cultivons par-dessus tout leur imagination.
Cet enseignement ne nous donne pas les hommes dont le pays
a plus que jamais besoin[30].
[Note 30: _Enquête_, t. I, p. 313. Léveillé, professeur à la
Faculté de droit de Paris.]
Rien n'est plus exact que cette dernière assertion. Notre
Université ne fabrique que des rêveurs et des discoureurs,
étrangers au monde où ils sont appelés à vivre.
Ils sont surtout incapables d'agir sans appui. Au foyer
familial, c'est la main maternelle qui les guide. Au collège,
c'est la main du pion. Jetés dans la vie, ils resteront
désorientés tant que l'État ne les guidera pas à son tour.
La peur des responsabilités est signalée aujourd'hui comme
une des caractéristiques du Français, en particulier de la
bourgeoisie. Ce qui tendrait à prouver que le régime
scolaire des collèges est bien pour quelque chose dans
cette dangereuse maladie de la volonté.
... Où trouverait-on en France de ces enfants que j'ai vus
à l'étranger? L'un, âgé de dix ans, s'en allait seul de
Londres à Saint-Pétersbourg;--une escouade de huit ou dix
collégiens étaient établis sous la tente dans une île du
Saint-Laurent pendant la moitié de leurs vacances. Ils
vivaient de pêche et de chasse. A vingt-cinq ans ces élèves
pourront coloniser[31].
[Note 31: _Enquête_, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à
Angers.]
Certes non, on ne rencontre pas une telle valeur et de telles
aptitudes chez nos pauvres lycéens tout effarés dès qu'ils
n'ont plus un surveillant derrière eux, pour les faire marcher.
Prendre un billet de chemin de fer tout seuls, pour rejoindre
le domicile paternel pendant les vacances, constitue une
difficulté à laquelle peu de familles osent les soumettre.
Toujours ils porteront les traces de ce défaut d'éducation
première.
Toutes les personnes qui ont voyagé ont pu vérifier la justesse
du passage suivant emprunté au rapport de M. Raymond Poincaré,
ancien ministre de l'Instruction publique, devant la
Commission.
Je ne connais pas d'humiliation plus profonde que celle
qu'on éprouve quand on rencontre des Français à l'étranger.
Rien n'est aussi triste. Le Français, hors de France, est
dépaysé, incapable de répondre à quoi que ce soit[32].
[Note 32: _Enquête_, t. II, p. 681. R. Poincaré.]
Et pourquoi est-il si dépaysé? Toujours pour la même raison,
que n'ayant jamais appris à se diriger, il ne sait pas se
conduire lorsque personne n'est plus là pour le guider. Il ne
voit rien, ne sait rien, ne comprend rien. On peut le définir
avec M. Payot, un emmuré:
On a appelé les aveugles du nom d'_emmurés_: mais nos
élèves sont plus emmurés que les aveugles, qui eux, du
moins, ne sont privés que d'un seul sens. A la suite de
l'atrophie qui affaiblit progressivement les centres
nerveux qui demeurent longtemps inactifs, ils finissent par
être presque totalement privés de l'usage de leurs cinq
sens[33].
[Note 33: _Revue Universitaire_, 15 avril 1899, J. Payot,
inspecteur d'Académie.]
Aussi, non seulement ne savent-ils pas se conduire, mais encore
sont-ils incapables de toute réflexion. Le même auteur l'a
exprimé devant la Commission dans les termes suivants:
Ils ne savent pas penser personnellement parce qu'ils ont
été toute leur vie d'écoliers victimes d'un bourrage qui
les a rendus incapables de réflexion.
D'autre part, par ce procédé, on les dégoûte des lectures;
ils ne prennent aucun appétit pour les choses que nous leur
enseignons. Ils sont dans la situation d'un enfant qu'on
gaverait de nourriture[34].
[Note 34: _Enquête_, t. II, p. 640. J. Payot.]
Parmi les défauts artificiellement créés par notre misérable
système d'éducation, un des plus curieux au point de vue
psychologique, bien que des plus faciles à prévoir, est
l'indifférence profonde qu'éprouvent nos jeunes gens pour le
monde extérieur, indifférence égale à celle du sauvage à
l'égard des merveilles de la civilisation. Tout ce qui ne fait
pas partie des programmes d'examen n'existe pas. Parle-t-on
devant eux de la guerre de 1870, le sujet n'étant pas matière à
examen, ils n'écoutent pas. Devant eux fonctionne le téléphone.
Cela ne se demande pas aux examens, ils ne regardent pas.
Et, comme de telles assertions pourraient sembler
invraisemblables, il faut s'empresser de citer. Devant
l'énormité de telles constatations, je ne mentionnerai que des
autorités de premier ordre.
Nous arrivons quelquefois à constater des résultats
navrants. Je le disais récemment à la Société de
l'enseignement supérieur, et cela a été confirmé par
plusieurs de mes collègues, il y a de malheureux candidats
qui ne savent presque rien de la guerre de 1870, qui
ignorent que Metz et Strasbourg n'appartiennent plus à la
France. Je ne vous apporterais pas mon témoignage s'il
était unique, mais il a été confirmé d'une façon très nette
l'autre jour par M. Hauvette et d'autres personnes. Il y a
une inertie tout à fait regrettable chez les jeunes
gens[35].
[Note 35: _Enquête_, t. I, p. 302. Darboux, doyen de la Faculté
des sciences de l'Université de Paris.]
Le doyen de la Faculté de médecine citait récemment le cas
d'un bachelier qui n'avait jamais entendu parler de la
guerre de 1870.
Cela est dû à une incuriosité totale: beaucoup de jeunes
gens ont horreur, en sortant des classes, d'apprendre et
d'écouter quoi que ce soit; une fois sortis du lycée, ils
ne veulent plus rien voir, rien entendre; ils ont horreur
de tout enseignement, même sur un fait presque
contemporain.
Un jeune homme que j'interrogeai sur le téléphone, parut
complètement étonné de ma question, et je constatai qu'il
n'avait jamais entendu parler du téléphone[36].
[Note 36: _Enquête_, t. II, p. 34. Lippmann, professeur de
physique à la Faculté des sciences de Paris, membre de
l'Institut.]
Cette incuriosité complète, signalée par les membres les plus
éminents de l'enseignement, s'accompagne d'un autre phénomène
très explicable psychologiquement--bien qu'il ait paru beaucoup
surprendre le Président de la Commission--je veux parler de
l'oubli rapide et total, quelques mois après être sortis du
lycée, de tout ce que les élèves y ont appris. Ces malheureux
qui, le jour de l'examen, savaient sans broncher la généalogie
des Sassanides et toutes les démonstrations de la géométrie,
sont incapables, au bout de quelque temps, de résoudre une
règle de trois. De là le fait souvent remarqué, que dans les
examens élémentaires exigés par plusieurs administrations:
Postes, Douanes, Contributions, etc., les bacheliers sont fort
souvent refusés, et quand ils sont reçus, classés généralement
après les élèves des écoles primaires, qui ayant peu appris
savent mieux ce qu'ils ont appris. Ici encore hâtons-nous de
citer.
Quinze jours après l'examen, il se produit un véritable
déclenchement; les candidats ne retiennent rien, ou si peu,
qu'on peut dire rien[37].
[Note 37: _Enquête_, t. II, p. 266. Pasquier, recteur à
Angers.]
Vous savez, Messieurs, que les Facultés des sciences ont
maintenant une année de préparation aux études médicales.
Eh bien, au commencement de l'année, nous sommes obligés de
donner des répétitions de mathématiques à nos nouveaux
élèves. Bien entendu ce n'est pas pour leur apprendre
l'algèbre ou la géométrie; non, c'est simplement pour leur
rappeler les éléments de l'arithmétique la plus simple, la
règle de trois, par exemple, ou la division, qu'ils ont
oubliée[38].
[Note 38: _Enquête_, t. I, p. 305. Darboux, doyen de la Faculté
des sciences.]
Les meilleurs élèves, parmi les bacheliers, passent à la
Faculté des lettres pour préparer leur licence; or en ce
moment on s'aperçoit qu'ils ne savent pas faire un thème.
On a été obligé d'installer à la Faculté des lettres de
Paris un professeur spécial, qui fait aux étudiants une
classe de lycée avec des thèmes comme en quatrième.
On a constaté que nombre de nos futurs médecins, bacheliers
ès sciences, ne savent faire ni une division, ni une règle
de trois. On a donc été obligé de charger un des jeunes
maîtres du P. C. N. de Paris d'enseigner aux élèves en
question de l'arithmétique élémentaire.
Pour compléter le tableau, j'ajouterai que, s'ils savent
peu d'arithmétique élémentaire, ils ignorent encore
davantage l'algèbre. Ils ne sont donc guère en état de
suivre un cours de physique élémentaire[39].
[Note 39: _Enquête_, t. II, p. 33. Lippmann, professeur de
physique à la Sorbonne.]
Cet oubli total, que l'expérience a fini enfin par prouver à
tous les professeurs, avait été parfaitement montré par Taine,
dans le dernier ouvrage qu'écrivit cet illustre philosophe.
Voici comment il s'exprimait:
Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine;
ils ont perdu des années efficaces, importantes ou même
décisives: comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de
ceux qui se présentent à l'examen, je veux dire les
_refusés_; ensuite, parmi les admis, gradués, brevetés et
diplômés, encore la moitié ou les deux tiers, je veux dire
les _surmenés_. On leur a demandé trop en exigeant que tel
jour, sur une chaise ou sur un tableau, ils fussent, deux
heures durant et pour un groupe de sciences, des
répertoires vivants de toute la connaissance humaine. En
effet, ils ont été cela ou à peu près, ce jour-là, pendant
deux heures; mais un mois plus tard, ils ne le sont plus;
ils ne pourraient pas subir de nouveau l'examen; leurs
acquisitions trop nombreuses et trop lourdes glissent
incessamment hors de leur esprit, et ils n'en font pas de
nouvelles. Leur vigueur morale a fléchi: la sève féconde
est tarie; l'homme fait apparaît, et souvent c'est l'homme
fini.
Voilà ce que l'Université fait de la jeunesse qui lui est
confiée, de cet espoir de la France, dont elle ne réussit qu'à
pervertir ou atrophier les âmes. Que vont devenir les jeunes
gens ainsi formés? Que seront-ils un jour?
Ce qu'ils seront, nous le savons déjà, des résignés ou des
déclassés. Résignés, ceux qui pourront entrer dans les emplois
publics, et devenir fonctionnaires, professeurs, magistrats,
etc. Les pions qui les dirigeaient au collège seront remplacés
par d'autres pions ne différant des premiers que par leurs
titres. Sous leur direction ils feront avec inertie et
indifférence de nouveaux devoirs. Ils s'achemineront lentement
vers l'âge mûr, la vieillesse, puis disparaîtront de ce monde,
après trente ou quarante ans de vie végétative, avec la
certitude d'avoir été des êtres nuls, aussi inutiles à
eux-mêmes qu'à leur pays.
Et les autres?
Les autres pourraient se diriger vers l'agriculture,
l'industrie, le commerce, mais ils ne s'y résignent qu'après
avoir tout tenté. Ils y entrent à contre-coeur et, par
conséquent, n'y réussissent guère. Ces professions, qui font la
richesse et la grandeur d'un pays, l'Université leur en a
enseigné le mépris. Ce n'est certes pas un membre de
l'Université qui eût écrit cette réflexion profonde d'un
éminent homme d'État anglais: «L'homme capable de bien diriger
une ferme serait capable de gouverner l'empire des Indes».
Sur les résultats finals de notre enseignement universitaire,
l'accord a été, je le répète, à peu près complet. Voici comment
le Président de la Commission d'enquête, M. Ribot, a résumé les
dépositions dans son rapport officiel:
Notre système d'éducation est, dans une certaine mesure,
responsable des maux de la Société française. La
Révolution, qui a renouvelé tant de choses, n'a pas eu le
temps de donner à la France un système d'éducation
secondaire. Avec l'Empire, nous avons repris et nous
gardons encore les cadres, déjà vieillis à la fin du XVIIIe
siècle, d'un enseignement qui ne répondait plus au
caractère et aux besoins du pays; c'est pourquoi la
question de l'enseignement secondaire est encore à cette
heure un des problèmes les plus complexes, et, par certains
côtés, les plus brûlants que nous ayons à résoudre[40].
[Note 40: _Enquête_. Ribot, Rapport général, t. VI, p. 3.]
Un système qui classe les hommes à vingt ans, d'après les
diplômes qu'ils ont obtenus, prive l'État du droit de
choisir ceux qui se sont faits eux-mêmes, et que les
professions libres ont mis hors de pair. Appliqué seulement
à certaines carrières, comme celle d'ingénieur, ce système
n'est pas sans inconvénient. Étendu à la plupart des
emplois publics, il devient un danger parce qu'il pousse
toute la jeunesse à la poursuite de diplômes inutiles,
qu'il fausse les idées sur le rôle de l'éducation, qu'il
affaiblit le ressort moral de la nation, en faisant plus ou
moins des déclassés de ceux qui échouent aux examens et qui
n'ont pas la force d'entreprendre après coup une seconde
éducation, et en donnant à ceux qui réussissent l'illusion
qu'ils n'ont plus qu'à se mettre sur les rangs pour obtenir
un emploi public.
... M. Berthelot est du même avis. Il critique les
programmes et les procédés de classement adoptés pour
l'entrée aux grandes écoles.
«C'est là, dit-il, le minotaure qui dévore chaque année une
multitude de jeunes gens incapables de résister à la
préparation à des épreuves si mal combinées pour constater
la véritable intelligence et la valeur personnelle, mais si
propres à faire triompher la mnémotechnie et la préparation
mécanique. Les plus forts passent malgré tout; mais combien
y périssent ou sont faussés pour toute leur vie. Aucun
peuple n'a adopté de régime analogue, et tous s'accordent à
regarder le nôtre comme une cause d'affaiblissement
physique et intellectuel pour notre jeunesse[41].»
[Note 41: _Enquête_. Ribot, t. VI, pp. 45 et 50.]
C'est donc très justement que, dans son rapport devant la
Commission, un magistrat distingué, M. Houyvet, s'est exprimé
ainsi:
Cet enseignement, _tel qu'il est donné_, fait des
déclassés, des propres à rien, il n'est pas à la hauteur
des besoins de l'époque; il nous faut des industriels, des
agriculteurs, des colonisateurs, des gens qui sachent autre
chose qu'ânonner quelques mots de latin et de grec[42].
[Note 42: _Enquête_, t. II, p. 302. Houyvet, premier président
honoraire.]
Notre enseignement classique fait surtout des déclassés et
c'est là qu'est son danger. Je l'ai déjà expliqué longuement
dans un chapitre de ma _Psychologie du Socialisme_ consacré aux
inadaptés. J'y ai montré combien devient dangereuse et
menaçante la légion des bacheliers et licenciés sans emploi et
quelles recrues redoutables elle apporte à l'armée de
l'anarchie, des révolutions et du désordre. Ils sont prêts à
toutes les destructions mais ne sont prêts qu'à cela.
Cette vérité, les universitaires eux-mêmes commencent à
l'entrevoir.
Ce bourrage encyclopédique qui laisse sommeiller les
facultés actives et principalement l'esprit d'observation
et la sagacité d'interprétation des faits constitue, dans
un état démocratique, un danger terrible. Le jeune homme,
jeté dans la mêlée sociale avec toute la fougue de son âge,
avec son besoin d'affirmation et sans avoir été formé à la
méditation tranquille et prolongée ni au doute
philosophique, ira grossir la clientèle des journaux
violents, rédigés par quelque impulsif spirituel et
inintelligent ou par quelque illuminé haineux et sectaire
et par la tourbe des «ratés», pour qui la violence n'est
qu'un moyen de gagner malhonnêtement le pain quotidien, et
aussi de satisfaire un fond trouble de jalousie. Les
éducateurs sont directement responsables du naufrage de
beaucoup d'intelligences et de caractères[43].
[Note 43: _Revue Universitaire_, 15 avril 1899, J. Payot,
inspecteur.]
Cette redoutable question n'a pas été négligée entièrement
devant la Commission, mais elle n'a été qu'effleurée. Il y a
des choses que chacun pense mais que peu de personnes osent
dire tout haut. M. Ducrocq, professeur à la Faculté de droit de
Paris, y a rappelé une discussion de la Société d'économie
politique de Paris du 5 mai 1894 dans laquelle Léon Say avait
posé la question suivante: «Les faits qui se sont produits
depuis quarante ans justifient-ils les conclusions du pamphlet
de Bastiat: Baccalauréat et socialisme».
L'opinion de Léon Say et de la plupart des membres présents fut
que nos études classiques étaient responsables des progrès
actuels du socialisme.
Le type de déclassés qu'elles fabriquent, type destiné à se
multiplier bientôt, est assez bien représenté par l'anarchiste
bachelier Émile Henry, qui avait poussé ses études jusqu'au
concours de l'École Polytechnique et finit sur l'échafaud, se
croyant, comme tous les diplômés sans emplois, victime des
iniquités sociales.
Le demi-savoir, qui porte à mépriser le travail utile, ne fait
qu'aiguiser les appétits sans donner les moyens de les
satisfaire. Tous ces malheureux bacheliers et licenciés qui ont
vu défiler tant de choses sans en comprendre aucune, sont
absolument incapables d'apercevoir la complexité des phénomènes
sociaux et ne peuvent en saisir que les injustices apparentes.
Leur armée grandit chaque jour. Avec le mépris progressif du
travail manuel, elle ne peut que s'accroître encore. En 1850,
20.000 familles seulement réclamaient pour leurs fils
l'enseignement secondaire. Leur nombre a décuplé
maintenant[44].
[Note 44: _Enquête_, t. VI, 5e partie, p. 3.]
Parmi les causes diverses de décadence qui agissent sur les
peuples latins, l'avenir dira sans doute que nulle ne fut plus
active que l'enseignement universitaire.