CHAPITRE II

Les résultats finals de l'éducation universitaire. Son

influence sur l'intelligence et le caractère.

Nous venons de voir que les méthodes universitaires, employées

aujourd'hui, ne permettent à l'élève d'apprendre réellement

aucune des choses qui font partie des programmes.

Le premier résultat de l'enseignement classique est donc

l'ignorance finale, mais cet enseignement n'aurait-il pas

d'autre résultat plus dangereux encore? Ne serait-ce pas à lui

que nous devons, d'une part, cette légion d'esprits faux,

aigris, déclassés, devenus fatalement de redoutables ennemis de

la société qui les a élevés? Ne serait-ce pas au même

enseignement que nous devrions encore cet encombrement d'hommes

sans caractère, sans volonté, sans initiative, incapables de

rien entreprendre sans la protection de l'État?

Pour répondre à ces graves questions, nous n'aurons qu'à

reproduire certains passages de l'enquête. Ils sont tout à fait

navrants. «Qu'est-il besoin d'ajouter à ces réquisitoires? Qui

pourrait nier après les avoir lus le méfait social de

l'enseignement secondaire?» pourrions-nous répéter avec un des

rapporteurs chargés de résumer les conclusions de l'enquête.

Les vices essentiels dont souffre actuellement

l'enseignement classique le condamnent à produire de plus

en plus non une élite d'hommes dignes de ce nom, mais une

foule d'aspirants aux fonctions publiques, de littérateurs

de vingtième ordre ou de déclassés.

Ajoutez à cela l'épreuve finale qui le termine, le

baccalauréat, et qui, en raison même du grand nombre des

concurrents et de la rapidité des interrogations, devient,

de plus en plus, une loterie: les élèves le savent bien et

sortent du collège imbus de cette idée qu'il en est de la

vie entière comme du baccalauréat, que tout s'y décide par

chance ou par protection[27].

[Note 27: _Enquête_, t. II, p. 391. Lavollée, docteur ès

lettres.]

Cette absence de force virile, de persévérance, cette

inhabileté à soutenir l'effort, à le conduire jusqu'au

bout, la comparaison de nos adolescents avec ceux de

beaucoup d'autres pays, les font clairement apparaître.

Cela se manifeste d'abord par la façon dont le Français

choisit sa carrière. Sur ce point, je n'insiste pas: il

suffit de sortir de France pour se rendre compte à quel

point nos jeunes gens sont dans l'erreur, lorsqu'ils

choisissent une carrière; ils se tournent vers celle qu'ils

croient devoir leur donner le moins de lutte et se devoir

terminer le plus doucement possible[28].

[Note 28: _Enquête_, t. II, p. 661. De Courbertin, chargé de

missions relatives à l'étude des divers systèmes d'éducation.]

On nous reproche avec raison de ne pas marquer nos élèves

d'une empreinte morale assez profonde.

... Nous laissons échapper de nos mains des caractères sans

couleur et sans relief, que la vie fait muer ensuite sans

résistance en indifférents, en sceptiques et en

jouisseurs[29].

[Note 29: _Enquête_, t. II, p. 652. Rocafort, professeur de

rhétorique.]

L'enseignement public est organisé par le Gouvernement de

la France; c'est au premier chef une oeuvre d'État. Il

devrait préparer nos jeunes gens à la vie; or nous ne les

préparons pas à la vie; nous les préparons au rêve et au

discours; nous ne les préparons pas à l'action; nous

cultivons par-dessus tout leur imagination.

Cet enseignement ne nous donne pas les hommes dont le pays

a plus que jamais besoin[30].

[Note 30: _Enquête_, t. I, p. 313. Léveillé, professeur à la

Faculté de droit de Paris.]

Rien n'est plus exact que cette dernière assertion. Notre

Université ne fabrique que des rêveurs et des discoureurs,

étrangers au monde où ils sont appelés à vivre.

Ils sont surtout incapables d'agir sans appui. Au foyer

familial, c'est la main maternelle qui les guide. Au collège,

c'est la main du pion. Jetés dans la vie, ils resteront

désorientés tant que l'État ne les guidera pas à son tour.

La peur des responsabilités est signalée aujourd'hui comme

une des caractéristiques du Français, en particulier de la

bourgeoisie. Ce qui tendrait à prouver que le régime

scolaire des collèges est bien pour quelque chose dans

cette dangereuse maladie de la volonté.

... Où trouverait-on en France de ces enfants que j'ai vus

à l'étranger? L'un, âgé de dix ans, s'en allait seul de

Londres à Saint-Pétersbourg;--une escouade de huit ou dix

collégiens étaient établis sous la tente dans une île du

Saint-Laurent pendant la moitié de leurs vacances. Ils

vivaient de pêche et de chasse. A vingt-cinq ans ces élèves

pourront coloniser[31].

[Note 31: _Enquête_, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à

Angers.]

Certes non, on ne rencontre pas une telle valeur et de telles

aptitudes chez nos pauvres lycéens tout effarés dès qu'ils

n'ont plus un surveillant derrière eux, pour les faire marcher.

Prendre un billet de chemin de fer tout seuls, pour rejoindre

le domicile paternel pendant les vacances, constitue une

difficulté à laquelle peu de familles osent les soumettre.

Toujours ils porteront les traces de ce défaut d'éducation

première.

Toutes les personnes qui ont voyagé ont pu vérifier la justesse

du passage suivant emprunté au rapport de M. Raymond Poincaré,

ancien ministre de l'Instruction publique, devant la

Commission.

Je ne connais pas d'humiliation plus profonde que celle

qu'on éprouve quand on rencontre des Français à l'étranger.

Rien n'est aussi triste. Le Français, hors de France, est

dépaysé, incapable de répondre à quoi que ce soit[32].

[Note 32: _Enquête_, t. II, p. 681. R. Poincaré.]

Et pourquoi est-il si dépaysé? Toujours pour la même raison,

que n'ayant jamais appris à se diriger, il ne sait pas se

conduire lorsque personne n'est plus là pour le guider. Il ne

voit rien, ne sait rien, ne comprend rien. On peut le définir

avec M. Payot, un emmuré:

On a appelé les aveugles du nom d'_emmurés_: mais nos

élèves sont plus emmurés que les aveugles, qui eux, du

moins, ne sont privés que d'un seul sens. A la suite de

l'atrophie qui affaiblit progressivement les centres

nerveux qui demeurent longtemps inactifs, ils finissent par

être presque totalement privés de l'usage de leurs cinq

sens[33].

[Note 33: _Revue Universitaire_, 15 avril 1899, J. Payot,

inspecteur d'Académie.]

Aussi, non seulement ne savent-ils pas se conduire, mais encore

sont-ils incapables de toute réflexion. Le même auteur l'a

exprimé devant la Commission dans les termes suivants:

Ils ne savent pas penser personnellement parce qu'ils ont

été toute leur vie d'écoliers victimes d'un bourrage qui

les a rendus incapables de réflexion.

D'autre part, par ce procédé, on les dégoûte des lectures;

ils ne prennent aucun appétit pour les choses que nous leur

enseignons. Ils sont dans la situation d'un enfant qu'on

gaverait de nourriture[34].

[Note 34: _Enquête_, t. II, p. 640. J. Payot.]

Parmi les défauts artificiellement créés par notre misérable

système d'éducation, un des plus curieux au point de vue

psychologique, bien que des plus faciles à prévoir, est

l'indifférence profonde qu'éprouvent nos jeunes gens pour le

monde extérieur, indifférence égale à celle du sauvage à

l'égard des merveilles de la civilisation. Tout ce qui ne fait

pas partie des programmes d'examen n'existe pas. Parle-t-on

devant eux de la guerre de 1870, le sujet n'étant pas matière à

examen, ils n'écoutent pas. Devant eux fonctionne le téléphone.

Cela ne se demande pas aux examens, ils ne regardent pas.

Et, comme de telles assertions pourraient sembler

invraisemblables, il faut s'empresser de citer. Devant

l'énormité de telles constatations, je ne mentionnerai que des

autorités de premier ordre.

Nous arrivons quelquefois à constater des résultats

navrants. Je le disais récemment à la Société de

l'enseignement supérieur, et cela a été confirmé par

plusieurs de mes collègues, il y a de malheureux candidats

qui ne savent presque rien de la guerre de 1870, qui

ignorent que Metz et Strasbourg n'appartiennent plus à la

France. Je ne vous apporterais pas mon témoignage s'il

était unique, mais il a été confirmé d'une façon très nette

l'autre jour par M. Hauvette et d'autres personnes. Il y a

une inertie tout à fait regrettable chez les jeunes

gens[35].

[Note 35: _Enquête_, t. I, p. 302. Darboux, doyen de la Faculté

des sciences de l'Université de Paris.]

Le doyen de la Faculté de médecine citait récemment le cas

d'un bachelier qui n'avait jamais entendu parler de la

guerre de 1870.

Cela est dû à une incuriosité totale: beaucoup de jeunes

gens ont horreur, en sortant des classes, d'apprendre et

d'écouter quoi que ce soit; une fois sortis du lycée, ils

ne veulent plus rien voir, rien entendre; ils ont horreur

de tout enseignement, même sur un fait presque

contemporain.

Un jeune homme que j'interrogeai sur le téléphone, parut

complètement étonné de ma question, et je constatai qu'il

n'avait jamais entendu parler du téléphone[36].

[Note 36: _Enquête_, t. II, p. 34. Lippmann, professeur de

physique à la Faculté des sciences de Paris, membre de

l'Institut.]

Cette incuriosité complète, signalée par les membres les plus

éminents de l'enseignement, s'accompagne d'un autre phénomène

très explicable psychologiquement--bien qu'il ait paru beaucoup

surprendre le Président de la Commission--je veux parler de

l'oubli rapide et total, quelques mois après être sortis du

lycée, de tout ce que les élèves y ont appris. Ces malheureux

qui, le jour de l'examen, savaient sans broncher la généalogie

des Sassanides et toutes les démonstrations de la géométrie,

sont incapables, au bout de quelque temps, de résoudre une

règle de trois. De là le fait souvent remarqué, que dans les

examens élémentaires exigés par plusieurs administrations:

Postes, Douanes, Contributions, etc., les bacheliers sont fort

souvent refusés, et quand ils sont reçus, classés généralement

après les élèves des écoles primaires, qui ayant peu appris

savent mieux ce qu'ils ont appris. Ici encore hâtons-nous de

citer.

Quinze jours après l'examen, il se produit un véritable

déclenchement; les candidats ne retiennent rien, ou si peu,

qu'on peut dire rien[37].

[Note 37: _Enquête_, t. II, p. 266. Pasquier, recteur à

Angers.]

Vous savez, Messieurs, que les Facultés des sciences ont

maintenant une année de préparation aux études médicales.

Eh bien, au commencement de l'année, nous sommes obligés de

donner des répétitions de mathématiques à nos nouveaux

élèves. Bien entendu ce n'est pas pour leur apprendre

l'algèbre ou la géométrie; non, c'est simplement pour leur

rappeler les éléments de l'arithmétique la plus simple, la

règle de trois, par exemple, ou la division, qu'ils ont

oubliée[38].

[Note 38: _Enquête_, t. I, p. 305. Darboux, doyen de la Faculté

des sciences.]

Les meilleurs élèves, parmi les bacheliers, passent à la

Faculté des lettres pour préparer leur licence; or en ce

moment on s'aperçoit qu'ils ne savent pas faire un thème.

On a été obligé d'installer à la Faculté des lettres de

Paris un professeur spécial, qui fait aux étudiants une

classe de lycée avec des thèmes comme en quatrième.

On a constaté que nombre de nos futurs médecins, bacheliers

ès sciences, ne savent faire ni une division, ni une règle

de trois. On a donc été obligé de charger un des jeunes

maîtres du P. C. N. de Paris d'enseigner aux élèves en

question de l'arithmétique élémentaire.

Pour compléter le tableau, j'ajouterai que, s'ils savent

peu d'arithmétique élémentaire, ils ignorent encore

davantage l'algèbre. Ils ne sont donc guère en état de

suivre un cours de physique élémentaire[39].

[Note 39: _Enquête_, t. II, p. 33. Lippmann, professeur de

physique à la Sorbonne.]

Cet oubli total, que l'expérience a fini enfin par prouver à

tous les professeurs, avait été parfaitement montré par Taine,

dans le dernier ouvrage qu'écrivit cet illustre philosophe.

Voici comment il s'exprimait:

Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine;

ils ont perdu des années efficaces, importantes ou même

décisives: comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de

ceux qui se présentent à l'examen, je veux dire les

_refusés_; ensuite, parmi les admis, gradués, brevetés et

diplômés, encore la moitié ou les deux tiers, je veux dire

les _surmenés_. On leur a demandé trop en exigeant que tel

jour, sur une chaise ou sur un tableau, ils fussent, deux

heures durant et pour un groupe de sciences, des

répertoires vivants de toute la connaissance humaine. En

effet, ils ont été cela ou à peu près, ce jour-là, pendant

deux heures; mais un mois plus tard, ils ne le sont plus;

ils ne pourraient pas subir de nouveau l'examen; leurs

acquisitions trop nombreuses et trop lourdes glissent

incessamment hors de leur esprit, et ils n'en font pas de

nouvelles. Leur vigueur morale a fléchi: la sève féconde

est tarie; l'homme fait apparaît, et souvent c'est l'homme

fini.

Voilà ce que l'Université fait de la jeunesse qui lui est

confiée, de cet espoir de la France, dont elle ne réussit qu'à

pervertir ou atrophier les âmes. Que vont devenir les jeunes

gens ainsi formés? Que seront-ils un jour?

Ce qu'ils seront, nous le savons déjà, des résignés ou des

déclassés. Résignés, ceux qui pourront entrer dans les emplois

publics, et devenir fonctionnaires, professeurs, magistrats,

etc. Les pions qui les dirigeaient au collège seront remplacés

par d'autres pions ne différant des premiers que par leurs

titres. Sous leur direction ils feront avec inertie et

indifférence de nouveaux devoirs. Ils s'achemineront lentement

vers l'âge mûr, la vieillesse, puis disparaîtront de ce monde,

après trente ou quarante ans de vie végétative, avec la

certitude d'avoir été des êtres nuls, aussi inutiles à

eux-mêmes qu'à leur pays.

Et les autres?

Les autres pourraient se diriger vers l'agriculture,

l'industrie, le commerce, mais ils ne s'y résignent qu'après

avoir tout tenté. Ils y entrent à contre-coeur et, par

conséquent, n'y réussissent guère. Ces professions, qui font la

richesse et la grandeur d'un pays, l'Université leur en a

enseigné le mépris. Ce n'est certes pas un membre de

l'Université qui eût écrit cette réflexion profonde d'un

éminent homme d'État anglais: «L'homme capable de bien diriger

une ferme serait capable de gouverner l'empire des Indes».

Sur les résultats finals de notre enseignement universitaire,

l'accord a été, je le répète, à peu près complet. Voici comment

le Président de la Commission d'enquête, M. Ribot, a résumé les

dépositions dans son rapport officiel:

Notre système d'éducation est, dans une certaine mesure,

responsable des maux de la Société française. La

Révolution, qui a renouvelé tant de choses, n'a pas eu le

temps de donner à la France un système d'éducation

secondaire. Avec l'Empire, nous avons repris et nous

gardons encore les cadres, déjà vieillis à la fin du XVIIIe

siècle, d'un enseignement qui ne répondait plus au

caractère et aux besoins du pays; c'est pourquoi la

question de l'enseignement secondaire est encore à cette

heure un des problèmes les plus complexes, et, par certains

côtés, les plus brûlants que nous ayons à résoudre[40].

[Note 40: _Enquête_. Ribot, Rapport général, t. VI, p. 3.]

Un système qui classe les hommes à vingt ans, d'après les

diplômes qu'ils ont obtenus, prive l'État du droit de

choisir ceux qui se sont faits eux-mêmes, et que les

professions libres ont mis hors de pair. Appliqué seulement

à certaines carrières, comme celle d'ingénieur, ce système

n'est pas sans inconvénient. Étendu à la plupart des

emplois publics, il devient un danger parce qu'il pousse

toute la jeunesse à la poursuite de diplômes inutiles,

qu'il fausse les idées sur le rôle de l'éducation, qu'il

affaiblit le ressort moral de la nation, en faisant plus ou

moins des déclassés de ceux qui échouent aux examens et qui

n'ont pas la force d'entreprendre après coup une seconde

éducation, et en donnant à ceux qui réussissent l'illusion

qu'ils n'ont plus qu'à se mettre sur les rangs pour obtenir

un emploi public.

... M. Berthelot est du même avis. Il critique les

programmes et les procédés de classement adoptés pour

l'entrée aux grandes écoles.

«C'est là, dit-il, le minotaure qui dévore chaque année une

multitude de jeunes gens incapables de résister à la

préparation à des épreuves si mal combinées pour constater

la véritable intelligence et la valeur personnelle, mais si

propres à faire triompher la mnémotechnie et la préparation

mécanique. Les plus forts passent malgré tout; mais combien

y périssent ou sont faussés pour toute leur vie. Aucun

peuple n'a adopté de régime analogue, et tous s'accordent à

regarder le nôtre comme une cause d'affaiblissement

physique et intellectuel pour notre jeunesse[41].»

[Note 41: _Enquête_. Ribot, t. VI, pp. 45 et 50.]

C'est donc très justement que, dans son rapport devant la

Commission, un magistrat distingué, M. Houyvet, s'est exprimé

ainsi:

Cet enseignement, _tel qu'il est donné_, fait des

déclassés, des propres à rien, il n'est pas à la hauteur

des besoins de l'époque; il nous faut des industriels, des

agriculteurs, des colonisateurs, des gens qui sachent autre

chose qu'ânonner quelques mots de latin et de grec[42].

[Note 42: _Enquête_, t. II, p. 302. Houyvet, premier président

honoraire.]

Notre enseignement classique fait surtout des déclassés et

c'est là qu'est son danger. Je l'ai déjà expliqué longuement

dans un chapitre de ma _Psychologie du Socialisme_ consacré aux

inadaptés. J'y ai montré combien devient dangereuse et

menaçante la légion des bacheliers et licenciés sans emploi et

quelles recrues redoutables elle apporte à l'armée de

l'anarchie, des révolutions et du désordre. Ils sont prêts à

toutes les destructions mais ne sont prêts qu'à cela.

Cette vérité, les universitaires eux-mêmes commencent à

l'entrevoir.

Ce bourrage encyclopédique qui laisse sommeiller les

facultés actives et principalement l'esprit d'observation

et la sagacité d'interprétation des faits constitue, dans

un état démocratique, un danger terrible. Le jeune homme,

jeté dans la mêlée sociale avec toute la fougue de son âge,

avec son besoin d'affirmation et sans avoir été formé à la

méditation tranquille et prolongée ni au doute

philosophique, ira grossir la clientèle des journaux

violents, rédigés par quelque impulsif spirituel et

inintelligent ou par quelque illuminé haineux et sectaire

et par la tourbe des «ratés», pour qui la violence n'est

qu'un moyen de gagner malhonnêtement le pain quotidien, et

aussi de satisfaire un fond trouble de jalousie. Les

éducateurs sont directement responsables du naufrage de

beaucoup d'intelligences et de caractères[43].

[Note 43: _Revue Universitaire_, 15 avril 1899, J. Payot,

inspecteur.]

Cette redoutable question n'a pas été négligée entièrement

devant la Commission, mais elle n'a été qu'effleurée. Il y a

des choses que chacun pense mais que peu de personnes osent

dire tout haut. M. Ducrocq, professeur à la Faculté de droit de

Paris, y a rappelé une discussion de la Société d'économie

politique de Paris du 5 mai 1894 dans laquelle Léon Say avait

posé la question suivante: «Les faits qui se sont produits

depuis quarante ans justifient-ils les conclusions du pamphlet

de Bastiat: Baccalauréat et socialisme».

L'opinion de Léon Say et de la plupart des membres présents fut

que nos études classiques étaient responsables des progrès

actuels du socialisme.

Le type de déclassés qu'elles fabriquent, type destiné à se

multiplier bientôt, est assez bien représenté par l'anarchiste

bachelier Émile Henry, qui avait poussé ses études jusqu'au

concours de l'École Polytechnique et finit sur l'échafaud, se

croyant, comme tous les diplômés sans emplois, victime des

iniquités sociales.

Le demi-savoir, qui porte à mépriser le travail utile, ne fait

qu'aiguiser les appétits sans donner les moyens de les

satisfaire. Tous ces malheureux bacheliers et licenciés qui ont

vu défiler tant de choses sans en comprendre aucune, sont

absolument incapables d'apercevoir la complexité des phénomènes

sociaux et ne peuvent en saisir que les injustices apparentes.

Leur armée grandit chaque jour. Avec le mépris progressif du

travail manuel, elle ne peut que s'accroître encore. En 1850,

20.000 familles seulement réclamaient pour leurs fils

l'enseignement secondaire. Leur nombre a décuplé

maintenant[44].

[Note 44: _Enquête_, t. VI, 5e partie, p. 3.]

Parmi les causes diverses de décadence qui agissent sur les

peuples latins, l'avenir dira sans doute que nulle ne fut plus

active que l'enseignement universitaire.

Psychologie de l'éducation · 第 30 / 93 题