CHAPITRE PREMIER

La valeur des méthodes universitaires.

§ 1.--LA MÉTHODE MNÉMONIQUE.

Quittant l'Amérique, nous allons revenir maintenant à notre

enseignement universitaire.

Lorsque tout l'enseignement classique consistait uniquement à

bien apprendre le latin et les rudiments des sciences qui

existaient alors, les méthodes inaugurées par les Jésuites

suffisaient parfaitement. Leurs élèves écrivaient assez

correctement le latin, et il ne leur fallait pas de grands

efforts de mémoire pour retenir le petit bagage de notions

scientifiques qui était enseigné. La méthode mnémonique

suffisait donc fort bien aux nécessités de l'époque.

Mais avec le développement considérable des connaissances

modernes, d'autres méthodes d'enseignement s'imposaient.

L'Université n'a pas su le comprendre. La méthode mnémonique

est la seule dont elle ait continué à faire usage.

Les maîtres de notre temps n'ont recours qu'aux exercices

de la mémoire. De là ces programmes surchargés où l'on

inscrit constamment des sciences nouvelles, où l'hygiène,

le droit, la paléontologie, l'archéologie, l'anthropologie

ont leur place à côté des langues mortes, des langues

vivantes, des mathématiques, de l'histoire, de la

géographie, etc.

On est tombé dans l'erreur de croire qu'on allait ainsi

atteindre le sérieux et le profond; on n'a rencontré que le

superficiel. On s'est dit que l'enfant devait avoir cet

ensemble de connaissances énormes à son entrée dans le

monde: il ne sait plus rien[7].

[Note 7: _Enquête_, t. II, p. 545. Hanotaux, ancien ministre,

ancien professeur à l'École des Hautes-Études.]

Il ne sait plus rien dans aucune branche des connaissances. Les

dépositions de l'enquête vont nous le prouver. Elles se

ressemblent tellement qu'il suffira d'en choisir quelques-unes

relatives aux divers sujets enseignés par l'Université.

§ 2.--LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DU LATIN ET DES LANGUES

VIVANTES.

L'enquête nous apprend que les neuf dixièmes des élèves sont

incapables, après sept à huit ans d'études, de traduire à livre

ouvert l'auteur le plus facile, dans l'impossibilité, par

conséquent, de lire les écrivains latins. Inutile donc de

disserter sur la vertu éducatrice d'une langue que l'Université

est incapable d'enseigner. Sur ce point de l'ignorance totale

de l'immense majorité des élèves, les déclarations ont été à

peu près unanimes. Je me bornerai à donner la déposition de M.

Andler, maître de conférences à la Sorbonne, qui les résume

fort bien.

... Le latin appris à fond n'est propre qu'à former des

professeurs de rhétorique; appris médiocrement, comme

aujourd'hui, il n'est plus qu'un signe extérieur à quoi se

reconnaît une certaine aristocratie bourgeoise. Si l'on

pensait que le latin sert à autre chose, par exemple à

maintenir certaine tradition nationale, cette tradition

serait mal assurée. Car les résultats ne permettent pas de

supposer qu'elle tienne à cela; même, il y a à peine 10%

des élèves qui puissent se tirer d'un texte élémentaire de

Cicéron. J'assiste de très près tous les ans au

dépouillement des copies latines du baccalauréat; il y a

une version passable sur dix. Si la tradition nationale

repose sur la connaissance que nous avons de la culture

latine, elle est bien compromise. Toutes les phrases

pathétiques sur l'ennoblissement des âmes, la culture

morale, le goût artistique qui nous viendraient des Latins

ne sont plus vraies dès que les connaissances latines

élémentaires sont aussi mal assurées qu'elles le sont.

Après une étude qui prend jusqu'à dix heures par semaine et

dure sept ans, les élèves ne sont pas capables de se tirer

d'une version autrement qu'à coups de dictionnaires. C'est

du temps gaspillé[8].

[Note 8: _Enquête_, t. II, p. 63. Andler, maître de conférences

à l'École Normale.]

C'est à peu près, d'ailleurs, ce qu'avait dit M. Jules

Lemaître, dans une conférence qui fit beaucoup de bruit, et

dont je reproduis un extrait.

J'ai vu les cahiers et les «devoirs» de quelques

adolescents, pris au hasard: c'est lamentable. Il est clair

que leur latin ne leur servira pas même à écrire en

français avec propreté, si ce don n'est infus en eux, ou à

comprendre les latinismes de nos écrivains classiques: ce

qui pourtant serait encore un assez petit gain et hors de

toute proportion avec ce qu'il aurait coûté.

Ainsi ils auront deux fois perdu leur temps, puisqu'ils

l'auront passé à ne pas apprendre une langue, qui,

l'eussent-ils apprise, leur serait à peu près inutile. Et

ce temps aurait donc été mieux employé, je ne dis même pas

à l'étude des langues vivantes, des sciences naturelles et

de la géographie (c'est trop évident), mais au jeu, à la

gymnastique, à la menuiserie--à n'importe quoi.

Cette incapacité de l'Université à enseigner le latin ou

d'ailleurs une langue quelconque, car bien entendu les élèves

ignorent autant les langues modernes que les langues anciennes,

a quelque chose de merveilleux et de bien propre à exciter

l'étonnement. Étant donné qu'il n'y a rien de plus facile à

apprendre qu'une langue, que c'est même la seule chose apprise

sans difficulté et sans exception par tous les enfants en bas

âge, l'incapacité de l'Université à enseigner les langues est

déconcertante. Il faut pénétrer dans le détail de ses méthodes

pour comprendre comment il se fait qu'elle enseigne si mal ce

que jadis les Jésuites enseignaient si bien.

La cause générale de leur insuffisance est aisée à saisir. Avec

quelques traductions interlinéaires et de nombreuses lectures,

les élèves apprendraient fort vite le latin à peu près sans

professeurs. Ces derniers y ont mis ordre, en ne considérant

les traductions que comme une chose accessoire et obligeant les

élèves à apprendre par coeur de savantes grammaires, des

étymologies, l'histoire des mots, des formes et de toutes les

subtilités qui peuvent germer dans des cervelles

d'universitaires.

Je tiens dans les mains un livre classique dans lequel

dix-sept sortes de vers sont scandés, où l'attention de

l'élève est appelée avec détails sur les mètres les plus

rares, où l'hexamètre de Virgile tient quelques lignes à

peine, tandis que l'auteur s'étend sur les diverses formes

de catalectiques, les dimètres, les trimètres et les

octonaires, pour passer aux asynartètes, aux anapestiques

et entrer enfin dans la distinction des logaédiques qu'ils

soient simples ou composés, ou bien encore phérécratiens ou

asclépiades[9].

[Note 9: _Enquête_, t. I, p. 51. Picot, secrétaire perpétuel de

l'Académie des Sciences morales et politiques.]

L'élève, heureusement pour lui, oublie ces chinoiseries le

lendemain de l'examen. Quant au latin, il n'a pas à l'oublier,

puisqu'il ne l'a jamais su.

Les langues vivantes sont naturellement enseignées de la même

façon, c'est-à-dire en obligeant les élèves à apprendre par

coeur des subtilités grammaticales. Aussi, après sept ou huit

ans d'études, sont-ils incapables de lire un ouvrage

quelconque. Les dépositions de M. Lavisse et d'autres membres

de la commission ont été d'accord sur ce point.

Parmi les étudiants que je connais à la Sorbonne, il est

très-rare qu'il s'en trouve un capable de lire couramment

l'anglais ou l'allemand[10].

[Note 10: _Enquête_, t. I, p. 44, Lavisse, professeur à la

Sorbonne.]

§ 3.--LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTERATURE ET DE

L'HISTOIRE.

Mêmes méthodes pour l'enseignement de la littérature et de

l'histoire, et par conséquent mêmes résultats. Des dates, des

appréciations toutes faites, des subtilités inutiles apprises

dans les manuels et destinées à être oubliées le lendemain de

l'examen.

Qu'arrive-t-il aujourd'hui?

On donne aux enfants des appréciations faites par leurs

professeurs, on leur fait lire des critiques littéraires

rédigées par des auteurs contemporains de talent, il est

vrai, mais qui ne sont ni Racine, ni Pascal, ni Corneille,

ni Bossuet, ni Lamartine, etc.

Nos élèves sont donc formés avec les oeuvres de leurs

professeurs ou d'écrivains de second ordre, mais ils ne

lisent pas nos grands auteurs de génie, ni les auteurs

latins ou grecs.

Quant à leurs compositions françaises, elles sont

absolument défectueuses: on leur donne des sujets trop

techniques; et les malheureux enfants cherchent à se

rappeler ce qu'on a bien pu leur dire sur tel ou tel

sujet[11].

[Note 11: _Enquête_, t. II, p. 231. Orain, directeur à l'École

de Blois.]

On a remplacé l'étude de la littérature elle-même par

l'étude de l'histoire littéraire, en sorte qu'on sait moins

ce qu'il y a dans les principales maximes de La

Rochefoucauld que la différence qu'il y a entre les

éditions successives des _Maximes_[12].

[Note 12: _Enquête_, t. II, p. 172. René Doumic, professeur à

Stanislas.]

C'est là ce que les élèves apprennent le mieux, car c'est ce

que savent le mieux leurs professeurs, les concours

d'agrégation étant surtout des concours d'ergotage. Les

candidats ont appris à ergoter et ne peuvent guère enseigner

autre chose à leurs élèves. Le monde marche. La concurrence des

autres peuples nous menace. Pendant ce temps, les professeurs

ergotent. Tels les Byzantins, alors que Mahomet les assiégeait.

Les Barbares étaient dans leurs murs. Ils ergotaient encore.

En faisant, comme on le fait aujourd'hui dans tous les

collèges, ergoter sur des idées, couper des cheveux en

quatre, discuter des idées subtiles, on va exactement

contre la destination elle-même de l'enseignement[13].

[Note 13: _Enquête_, t. I. p. 171. Doumic, professeur à

Stanislas.]

Dans un article publié par la _Revue de Paris_, M. Lavisse

donne une excellente idée de la valeur de nos méthodes

universitaires par les réponses des élèves à l'examen d'entrée

de Saint-Cyr. On y voit avec quel soin les professeurs

s'attachent aux petits faits isolés, aux détails faciles à

emmagasiner dans la mémoire et leur impuissance à enseigner des

idées générales sur les institutions, les moeurs, les coutumes

d'une époque.

Un candidat interrogé sur Condé, un autre sur Luxembourg,

ne savent ni l'un ni l'autre la vie, le caractère, la

méthode de ces deux hommes de guerre, mais la réponse est

toute prête pour la question: «Qui commandait l'avant-garde

au passage du Rhin?» Et pas un nom ne manque dans

l'énumération des batailles de Condé et de Luxembourg.

M. Lavisse a fort bien résumé, dans les lignes suivantes, les

méthodes d'enseignement de l'Université.

Petits livres appris par coeur, salis par des doigts

ennuyés; mots incompris encombrant les mémoires distraites;

opinions d'autrui, absorbées sans être même assimilées, sur

des chefs-d'oeuvre qu'on n'a pas lus; formules pour

examens; la morale et Dieu lui-même mis en face

d'accolades, qui engendrent des sous-accolades. Et ce qui

est pire encore, des maîtres préparent leurs élèves à la

réponse qu'ils savent devoir plaire à l'examinateur[14].

[Note 14: Conférences sur le baccalauréat, par Lavisse,

professeur à la Sorbonne.]

§ 4.--LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES.

Mêmes méthodes d'enseignement pour les sciences. Des mots,

toujours des mots, des manuels compliqués et subtils appris par

coeur.

En chimie, au lieu d'exiger la connaissance réelle de la

nomenclature et l'étude très précise, très pratique, des

grandes lois et d'une douzaine des corps les plus

importants, ce qui donnerait à l'élève le goût de la chimie

et le désir de compléter ses connaissances, l'opinion nous

oblige d'exiger que notre élève soit un chimiste

encyclopédique. Le sélénium, le tellure, le brome, l'iode,

le fluor, le bore, le silicium, etc., etc., défilent devant

ses yeux: le résultat immédiat est le dégoût; le résultat

éloigné, les lois de la mémoire outrageusement violées

l'assurent, c'est l'oubli.

En physique, au lieu de l'attention constamment et

vigoureusement appelée sur les grandes lois générales,

c'est un abus fâcheux de descriptions d'appareils

compliqués, comme si nous voulions faire de nos élèves des

ouvriers constructeurs: après la machine d'Atwood, celle de

Morin, qui n'ajoute rien à la compréhension du principe.

Après l'expérience de Torricelli, c'est le baromètre de

Fortin, dont les élèves ne se serviront jamais, sauf s'ils

font des études spéciales, puis celui de Gay-Lussac, puis

celui de Bunsen, si bien que les élèves finissent par ne

plus apercevoir l'édifice entouré de tant d'échafaudages,

et très forts sur la description des appareils, ils perdent

quelque peu de vue les lois elles-mêmes.

Ce mal est le même partout, en littératures ancienne et

moderne, en langues vivantes, en sciences naturelles et

même en philosophie.

Les élèves, isolés de la vie, de la réalité, par des

murailles de mots, ne sont point habitués à regarder en

eux-mêmes, parce qu'ils sont distraits par le monde

extérieur. Ce monde extérieur lui-même ils le voient, mais

ils ne savent point le regarder. Toute leur vigueur

intellectuelle est concentrée sur des mots[15].

[Note 15: =Jules Payot.= _Revue Universitaire_, 15 avril 1899.]

Les résultats de l'enseignement des mathématiques au lycée ne

sont pas supérieurs aux résultats fournis par l'enseignement

des autres sciences.

Ce qui est très frappant, c'est que, de tous les élèves de

rhétorique qui ont fait cependant pas mal de mathématiques,

bien peu seraient capables de passer le brevet élémentaire

à l'Hôtel de Ville[16].

[Note 16: _Enquête_, t. II, p. 7. Beck, directeur de l'École

Alsacienne.]

Pour juger de la valeur des méthodes universitaires et des

résultats qu'elles produisent même sur l'élite des élèves, on

ne saurait trop méditer la déposition suivante de M. Buquet,

directeur de l'École Centrale, dont l'examen d'entrée est à

peine inférieur à celui de l'École Polytechnique.

Nous sommes très préoccupés de constater parmi les jeunes

gens qui nous arrivent de très bons sujets présentés par

les professeurs de lycées comme étant des premiers de leur

classe ayant obtenu des accessits de concours général,

sachant admirablement l'analyse, qui couvrent un tableau de

formules sans s'arrêter, mais ne sachant absolument pas,

quand ils arrivent à la fin, ce qu'ils ont voulu faire et

trouver. Ils ne comprennent rien sinon qu'ils ont résolu

une équation.

Si, à des jeunes gens très forts qui emploient très bien

les formules et l'analyse au tableau, on propose de mettre

à la place de A des kilos et à la place de B des

kilomètres, ils se dérobent: on ne trouve plus personne:

ils ne comprennent plus.

De là cette opinion parmi eux: c'est que le professeur dont

on ne comprend pas bien le cours est un grand homme; on est

dans ces idées-là. Moins on comprend ce qu'il indique, plus

on croit qu'il est supérieur aux autres.

Tant qu'on reste dans des questions d'examen oral, les

jeunes gens répondent bien. Si nous leur donnons une

composition écrite, un problème comportant une application

des sujets de cours, 75% ne comprennent pas ce problème.

Il est vraiment déplorable de voir des jeunes gens de vingt

ans arriver à l'Ecole après avoir travaillé et être

incapables de comprendre ce qu'ils ont cherché et voulu

après plusieurs lignes de formules. Nous avons toutes les

peines du monde à leur faire comprendre que les cours

pratiques que nous leur faisons suivre sont d'une utilité

quelconque. Le cours d'analyse supérieure, le cours de

mécanique, ils les suivent avec entrain: ils sont entraînés

par les mathématiques spéciales. Mais faites un cours de

ponts et chaussées, de chemins de fer, d'architecture, ils

disent: cela, c'est bon pour les maçons, les ouvriers.

Alors il faut pendant des mois faire campagne pour leur

faire comprendre qu'on ne vit pas d'algèbre[17].

[Note 17: _Enquête_, t. II, p. 503. Buquet, directeur de

l'École Centrale.]

§ 5.--LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE L'ESPRIT

UNIVERSITAIRE.

Bien que la question de l'enseignement supérieur sorte du cadre

de cet ouvrage, je suis obligé d'en dire quelques mots, car, si

notre enseignement secondaire est à ce point défectueux, c'est

que l'enseignement supérieur ne vaut pas davantage. Dans tous

les pays où l'enseignement supérieur est bon, l'enseignement

secondaire l'est nécessairement.

L'enseignement supérieur se trouve caractérisé chez nous, comme

l'enseignement secondaire, par la récitation des manuels,

l'entassement dans la tête de théories, qui n'y resteront que

jusqu'au jour de l'examen. Le licencié, le polytechnicien, le

normalien, doivent en réciter plus que le bachelier, et il n'y

a pas entre eux d'autres différences.

La même méthode mnémonique est appliquée à toutes les formes de

l'enseignement. C'est elle qui rend notre production

scientifique si médiocre et nous met dans une position si

inférieure à l'égard de l'étranger. Nos agrégés, nos docteurs,

nos ingénieurs, ont appris bien plus de choses que leurs rivaux

étrangers, et pourtant dans la vie ils leur sont inférieurs.

Ils appartiennent trop souvent à ce type spécial,

artificiellement créé par notre Université et qu'on a justement

qualifiés «d'idiots savants».

Lorsque l'État fournit des places aux produits de l'Université,

leur infériorité ne se manifeste pas nettement, mais lorsqu'ils

sont livrés à leurs propres forces et obligés de se créer une

situation dans la vie, la nullité de leur instruction apparaît

aussitôt.

Elle apparaît surtout dans les métiers, celui d'ingénieur, par

exemple, où les connaissances précises sont indispensables. On

en a fourni des cas intéressants devant la commission.

Quand un ingénieur allemand sort de l'École de Freyberg,

par exemple, il peut être immédiatement utilisé, et rendre

des services pratiques. Il a déjà une valeur

professionnelle.--Lorsqu'un jeune Français sort de l'École

Centrale, il sait beaucoup plus de choses que son collègue

allemand: on lui a enseigné depuis l'apiculture jusqu'aux

constructions navales. Il sait tout, mais si

superficiellement, qu'en fait et pratiquement, il est,

comme on l'a dit, apte à tout, bon à rien[18]...

[Note 18: _Enquête_, t. I, p. 454. Maneuvrier, directeur des

établissements de la Vieille-Montagne.]

Dans l'industrie, les grands patrons, de parti pris,

choisissent leurs ingénieurs de moins en moins parmi les

élèves de l'École Polytechnique. A peine s'ils prennent des

élèves de l'École Centrale; ils s'adressent aux élèves des

écoles d'arts et métiers de Châlons, d'Angers[19].

[Note 19: _Enquête_, t. I, p. 360. Chailley-Bert, professeur à

l'École des Sciences politiques.]

Aujourd'hui il a tout envahi, ce terrible esprit universitaire

qui croit que la valeur des hommes se mesure à la quantité de

choses qu'ils peuvent réciter. Il fait partie maintenant des

idées héréditaires de notre race et fort peu de Latins sont

aptes à comprendre que la récitation des manuels n'est pas le

seul idéal possible de l'éducation.

Qu'il s'agisse de sciences, de médecine, d'art militaire,

d'agriculture, etc., c'est toujours le manuel remplaçant la vue

des choses. Un officier de marine, M. L. de Saussure, rappelle,

dans une publication récente, les malheureux élèves-officiers

obligés de réciter par coeur pendant des mois la théorie du tir

devant des canons auxquels on ne les laisse pas toucher, et les

amiraux passant l'inspection donnant les meilleures notes aux

élèves qui récitent le mieux. «Dans une école vraiment

éducatrice, ajoute l'auteur, on s'y prendrait autrement... leur

faisant mettre la main à la pâte, on leur ferait démonter seuls

individuellement les pièces. Le jour où un élève tirera un coup

de canon avec une pièce dont il aura démonté de sa propre main

la culasse et le frein, soyez certain qu'il connaîtra mieux son

métier que par deux années de récitatifs fastidieux.»

On est presque honteux d'avoir à répéter des choses si

évidentes. Il faut les avoir vues pour comprendre à quel point

l'esprit universitaire a pénétré partout et ce qu'il nous a

coûté. C'est à l'Université surtout que nous devons d'être un

peuple de théoriciens, étrangers aux réalités, oscillant

toujours entre les extrêmes, incapables de nous plier aux

nécessités, et de jugement très faible. Et, bien que je me sois

imposé de citer presque exclusivement des universitaires dans

ce livre, je reproduirai encore quelques lignes de l'officier

que je viens de nommer. Homme d'action, il a beaucoup voyagé et

très bien observé.

Dans tous les pays qui ont échappé aux principes abstraits

du rationalisme, dans tous les pays adaptés aux

circonstances de l'évolution et de la concurrence modernes,

dans tous les pays dont le commerce, la population et le

commerce vont grandissant, en Suisse, en Hollande, en

Scandinavie, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis,

l'éducation est à peu près ce qu'elle doit être: l'art de

développer les éléments héréditaires de la nature humaine

en vue de la meilleure utilisation. La pratique,

l'expérience et les sciences naturelles ont fait comprendre

que les facultés de l'homme n'ont rien d'absolu, qu'elles

ne se développent que par l'usage et en employant certains

mobiles, qu'elles sont fort diverses selon les individus,

et qu'il n'y a pas de démarcation entre les facultés du

corps et celles de l'esprit. La volonté, l'énergie, le coup

d'oeil, le jugement aussi bien que l'intelligence

proprement dite, sont des facultés héréditaires et

variables, mais qui, pour une hérédité donnée, sont

susceptibles de s'épanouir plus ou moins suivant les

occasions qu'on leur fournit. Ces occasions naissent de la

vie quotidienne, et l'éducation consiste à les graduer et à

les multiplier.

Pour que le sentiment des nécessités de la lutte pour

l'existence puisse naître chez ceux qui dirigent l'opinion,

encore faut-il que leur éducation ne les ait pas rendus

incapables de discerner ces nécessités. Or, l'éducation

actuelle tend à isoler les jeunes Français du contact des

réalités, à les endormir par une confiance illimitée dans

les destinées de la Patrie, dans le triomphe assuré des

Principes, dans la Justice immanente des choses, par la

conviction que les guerres modernes sont les dernières

manifestations de l'esprit d'arbitraire et qu'une ère de

paix et de fraternité universelle va s'ouvrir pour aboutir

à l'apothéose de la France. Cet état d'esprit peut conduire

un pays à la décadence, car la décadence n'implique

nullement la dégénérescence: les Espagnols n'ont pas

dégénéré depuis Charles-Quint, mais ils n'ont pas su

prendre conscience du changement des circonstances

ambiantes; leurs éducateurs les ont fait vivre dans un

monde imaginaire et les ont endormis dans une confiance

vaniteuse en des destinées immanentes. Même de nos jours,

alors que depuis cinquante ans les Américains s'immisçaient

dans leurs affaires de Cuba, ils n'ont pris aucune mesure

défensive, et, jusqu'à la dernière heure, ils se sont

refusés à admettre que leur chevaleresque patrie pût avoir

quelque chose à redouter d'une nation que la presse leur

représentait comme composée de marchands de porcs,

uniquement mus par l'esprit de lucre. A notre époque de

progrès rapides et de transformations incessantes, une

nation qui ne sait pas modifier ses idées et refréner ses

sentiments instinctifs même les plus louables, risque de

perdre le sens du réel et d'être surprise par les

événements.

§ 6.--L'OPINION DE L'UNIVERSITÉ SUR LA VALEUR GÉNÉRALE DE SON

ENSEIGNEMENT.

Les citations précédentes montrent que les professeurs éclairés

sont parfaitement édifiés sur la valeur de leur enseignement.

Si, comme je l'ai fait observer dans mon introduction, ils ne

perçoivent pas clairement pourquoi cet enseignement est si

défectueux, ils en voient au moins les résultats. Les opinions

émises devant la Commission d'enquête ont été formulées avec un

pessimisme complet. Il nous suffira de citer.

La masse sort du collège, ayant vu défiler devant elle une

série d'esquisses rapides, ayant plus ou moins absorbé sans

profit un amas de matières indigestes. En général, ils ne

savent ni écrire, ni même lire le latin; ils n'ont aucune

notion des beautés des littératures antiques dont ils ont

péniblement essayé d'expliquer quelques fragments, sans

avoir jamais lu en entier un des chefs-d'oeuvre de ces

littératures; la plupart ne peuvent pas écrire une page

sans faute d'orthographe et en un français correct[20].

[Note 20: _Enquête_, t. II, p. 392. Lavollée, docteur ès

lettres.]

Examinez les copies du baccalauréat; assistez à quelques

examens oraux, vous verrez à quel pénible avortement ont

abouti, pour la plupart des candidats, les efforts de

maîtres très consciencieux et très distingués, répétés

pendant six ou huit années consécutives[21].

[Note 21: _Enquête_, t. I, p. 449. Maneuvrier, ancien élève de

l'École Normale Supérieure.]

J'estime que les trois quarts des bacheliers ne savent pas

l'orthographe. Le mal n'est pas grand peut-être; mais si

l'enseignement classique ne sert même pas à cela, à quoi

peut-il servir? Je suis sûr que la moitié des licenciés en

droit et ès lettres ne sont pas capables de faire une règle

de trois ou d'extraire une racine carrée, et en géographie,

si vous posez une question quelconque à tous les licenciés

du monde, ils n'en sauront pas un mot.

... Comme examinateur à l'École navale, nous reconnaissons

tout de suite les produits de l'enseignement secondaire.

Je ne sais pas d'ailleurs pourquoi on s'obstine à lui

donner ce nom: il n'est ni secondaire, ni primaire, ni

supérieur, il est tout et il n'est rien. C'est un fossile

qui n'est plus de ce monde: il date de l'ancien régime et

il a cessé de vivre depuis plus de trente ans[22].

[Note 22: _Enquête_, t. I, p. 293. Bérard, maître de

conférences à la Sorbonne, examinateur à l'École Navale.]

La situation de l'enseignement classique est en ce moment

exactement celle-ci: cet enseignement miné, menacé de tous

les côtés, n'inspirant plus la même confiance qu'autrefois,

tendrait de plus en plus à devenir une sorte de spécialité,

en sorte que le latin et le grec seraient enseignés à peu

près comme l'hébreu et le sanscrit, réservés à quelques

mandarins et par conséquent n'ayant plus aucune part à la

formation générale de l'esprit, de l'intelligence et du

caractère français[23].

[Note 23: _Enquête_, t. I, p. 170. René Doumic, professeur à

Stanislas.]

On doit reconnaître que notre enseignement actuel n'est pas

suffisamment approprié aux besoins de notre époque. Il est,

en partie la cause de l'infériorité économique dans

laquelle se trouve aujourd'hui la France, infériorité

relative sans doute, mais très affligeante, quand on

compare le développement si lent de notre industrie et de

notre commerce avec les progrès considérables que font les

peuples voisins, les Allemands surtout[24].

[Note 24: _Enquête_, t. II, p. 438. Blondel, professeur de

faculté.]

Je n'hésite pas à vous le dire tout crûment, je crois que

l'enseignement classique actuel ne répond plus aux besoins;

ceux qui le donnent n'y croient guère plus que ceux qui le

reçoivent[25].

[Note 25: _Enquête_, t. I, p. 367. Brunot, maître de

conférences à la Sorbonne.]

Je vous dirai ma pensée avec une très grande franchise: je

suis convaincu que, en tant que formant la base de

l'éducation secondaire générale, l'enseignement classique

est destiné tôt ou tard à disparaître, à faire place à un

enseignement nouveau; je crois que c'est un fait qui

appartient à l'évolution de la civilisation moderne[26].

[Note 26: _Enquête_, t. I, p. 82. Gaston Paris, de l'Institut.]

Psychologie de l'éducation · 第 29 / 93 题