CHAPITRE II

Détails des méthodes usitées dans les écoles américaines.

§ 1.--DIVISIONS DE L'ENSEIGNEMENT.

En Amérique, l'enseignement est divisé en quatre périodes de

quatre années chacune:

6 à 10 ans Élémentaire _Primary_

10 à 14 ans Primaire _Grammar Grades_

14 à 18 ans Secondaire ou _High Schools_

Professionnel _Technical School_

18 à 22 ans Technique supérieur _Institute of Technology_

Tous les jeunes Américains, sans exception, parcourent les deux

premiers degrés de l'enseignement. Un nombre tous les jours

croissant, même parmi les ouvriers, aborde l'enseignement

secondaire avec ses études latines. Beaucoup cependant

l'abandonnent après deux années, vers seize ans, soit pour se

chercher directement une situation dans le commerce, soit pour

se diriger vers les écoles professionnelles dont l'un des

principaux objectifs est de remplacer l'apprentissage dans les

usines; une élite seulement aborde l'enseignement technique

supérieur auquel on reproche de trop reculer l'entrée dans la

vie pratique.

Des cinq catégories d'enseignement résumées dans le tableau

ci-dessus, les trois premières sont les plus intéressantes.

Elles ont fait l'objet d'études, de discussions prolongées,

leurs méthodes ont atteint dans toute l'étendue des États-Unis

une uniformité assez grande.

§ 2.--ENSEIGNEMENT ÉLÉMENTAIRE (DE 6 A 10 ANS).

=Travaux manuels.=--L'éducation est basée sur l'enseignement

des travaux manuels. Les travaux manuels apprennent à créer et

à exécuter; le principe de création trouve surtout son

expression dans les leçons de dessin, de géométrie, et dans les

cours d'observation. L'exécution est l'oeuvre propre des

travaux manuels.

La spontanéité des initiatives particulières, qui se manifeste

très heureusement en l'absence de prescriptions générales et de

réglementation centrale exclues des écoles américaines, a

trouvé des solutions fort intéressantes en ce qui concerne le

passage, le pont de l'école Froebel, aux travaux manuels

d'atelier. Les matériaux les plus variés ont été essayés et

utilisés dans les constructions.

Dans les écoles de New-York on pratique le modelage, les

constructions en papier, le tressage. Le modelage suggère des

constructions ébauchées d'une masse plastique et qui présentent

donc trois dimensions; les constructions en papier reposent sur

la notion des deux dimensions; et enfin la construction avec

des fils, de la corde, dans laquelle domine la ligne, envisage

la seule longueur.

Dans beaucoup d'écoles américaines, à l'exemple de New-York, le

dessin et les travaux manuels des cours primaires gravitent

autour de certaines idées fondamentales appelées des «centres

d'intérêt» qui se trouvent dans le rayon d'observation des

enfants. Ces centres sont:

1º La maison: occupations, devoirs, plaisirs de la famille; 2º

la vie de la communauté: moyens de transport, occupation des

habitants, amusements; 3º la vie scolaire; 4º la langue

maternelle; 5º les vacances; 6º l'étude de la nature.

Suivant un procédé constant, la discussion entre les

professeurs et les élèves fait surgir de ces «centres

d'intérêt» les sujets à traiter; l'enfant s'y applique avec

ardeur; son imagination y attache des sentiments et des

souvenirs; il y poursuit la réalisation tangible d'une pensée

personnelle.

=Dessin.=--Le dessin prend un caractère artistique dans les

écoles élémentaires.

L'Amérique n'accepte pas l'idée européenne que l'oeil et la

main doivent se former exclusivement par le dessin à main

levée, d'après des objets géométriques et par la copie de

modèles. Le dessin d'après nature y est fort en honneur; le but

dominant est d'amener les enfants à traduire leur pensée en des

formes artistiques dans le dessin et par l'exécution de

travaux. L'enfant américain manie, dès le début, des pinceaux

et des couleurs à l'eau, le crayon et la plume.

La technique du dessin consiste dans la reproduction à

l'aquarelle, de feuilles, de fleurs, de plantes, dans leurs

masses, parfois sans avoir fait, au préalable, le contour au

crayon. Les raccourcis sont bannis des modèles; les dessins ne

sont que des ébauches, mais, dans le rendu, il y a souvent du

goût et de la vigueur.

Le dessin d'après la figure humaine est couramment pratiqué

dans les écoles élémentaires. Un enfant joue généralement le

rôle de modèle. Il est entouré d'accessoires: tels qu'une

échelle, des outils, des avirons de canots, des casses

d'écoliers et simule des scènes dont les élèves font le

croquis.

=Jardinage.=--A Washington, 45.000 enfants font des travaux de

jardinage; tous les ans les écoles organisent une exposition de

fleurs, plantes ornementales, légumes, cultivés par eux, ainsi

que des travaux des classes, dont les sujets ont été

directement empruntés aux jardins.

Les leçons de choses, les travaux manuels, le calcul, les

notions de géographie, etc., donnés dans les classes de

Washington, évoluent autour de ces minuscules jardinets et

remplissent les cours de données fraîches et concrètes

relatives au sol, à l'humidité, à l'orientation, aux semences,

à la germination, aux types de feuilles, bourgeons, fleurs,

fruits sous leurs formes les plus variées, d'après les espèces

de végétaux et les saisons.

Les enfants tiennent des carnets dans lesquels ils marquent les

dates des semailles, leurs observations sur la croissance des

plantes, l'apparition des fleurs, la maturité et les récoltes.

Les enfants y cueillent d'abondants bouquets qui leur servent

de modèles au cours de dessin.

Le dessin, les exercices d'observation et de langage marchent

parallèlement avec les travaux du dehors.

§ 3.--ENSEIGNEMENT PRIMAIRE (DE 10 A 14 ANS).

La théorie psychologique de l'éducation par les travaux manuels

est définitivement établie; elle peut se résumer ainsi, suivant

la conception des Américains: tout mouvement conscient a son

origine dans une excitation des cellules motrices du cerveau.

La pensée, sans action, peut développer l'imagination, mais

laisse inculte la puissance de la volonté. La volonté ne peut

se développer que par l'action. Tout mouvement musculaire se

répercute sur les cellules du cerveau par les sensations, se

fixe dans les centres de projection sous forme de perception et

d'images. Pour augmenter la réceptivité du cerveau, l'éducation

rationnelle veut qu'on varie la nature des mouvements des

travaux manuels, pour intéresser successivement tous les

groupes cellulaires. De ces faits il résulte que, pour

développer la région motrice totale du cerveau, il faut

multiplier les exercices amples et variés, et les régler de

façon à aiguiser la sensibilité et la perception, à faire

jaillir la pensée et à fortifier la volonté. Il en résulte

aussi que si le mouvement devient habituel, il peut se faire

sans réflexion et il cesse de développer les cellules motrices;

dès lors, il n'a plus de valeur éducative. Ce n'est que dans la

première période d'excitation que l'action des travaux manuels

est efficace. Des exercices, poussés au delà du stade éducatif,

peuvent devenir des moyens pour préparer à des travaux plus

avancés d'ordre professionnel, mais ils ne sont plus à ranger

parmi les branches qui contribuent à la formation générale.

Les travaux manuels variés se réduisent à quatre grands

systèmes: 1º le système pédagogique, d'origine suédoise; 2º le

système technique, de provenance russe; 3º le système social;

4º le système artistique.

_Le système pédagogique_, représenté par le _sloyd[6]_,

considère les travaux manuels, au même titre que les

mathématiques, le dessin, les sciences physiques, etc., comme

un instrument de culture générale, intégrale, exerçant

l'attention, la perception exacte et le raisonnement et tendant

au développement harmonique de toutes les facultés. Il repose

sur le principe de Froebel: l'éducation par l'action, et a sa

source dans l'oeuvre scolaire de Coegnus, de Finlande. Il a été

élevé à la hauteur d'un système par l'école normale de Naas, en

Suède, de là a envahi le monde civilisé, en se transformant

suivant les latitudes, les moeurs, la mentalité des races.

[Note 6: De l'expression suédoise _Slojold_, qui signifie

travaux manuels.]

Le choix des modèles est la pierre de touche du système. Ces

modèles doivent inspirer un intérêt tel que l'élève applique à

leur exécution son effort volontaire et toutes ses facultés.

Dans ce but, il convient de les adapter aux conditions

variables de la capacité, du goût, des moeurs, du milieu, etc.:

là se trouve le point capital des méthodes de sloyd; l'intérêt

ne se trouve pas dans les modèles mêmes, qui ne sont pas

inaltérables, mais dans les raisons immuables qui en sont la

base: la difficulté croissante et progressive des exercices,

l'effet de certains outils sur le développement musculaire, la

capacité des élèves d'exécuter un travail en toute dépendance,

l'utilité et l'agrément du modèle à confectionner dans un

espace de temps donné; tous ces points sont considérés

soigneusement à chaque pas dans le sloyd américain tel que l'a

formulé et le pratique M. Larrson.

L'Amérique est arrivée à un degré de prospérité matérielle

inconnue dans son histoire; après la satisfaction des besoins

matériels, ont surgi des besoins supérieurs dont la

satisfaction se trouve dans le Beau.

C'est dans les travaux manuels et le dessin que se manifeste

nettement la tendance vers plus de raffinement.

Des systèmes d'enseignement esthétique se sont fait jour dans

de nombreux centres. Les écoles d'art appliqué se multiplient;

la préparation des professeurs de dessin est l'objet de plus de

soins et les cours publics d'art jouissent d'une vogue

grandissante. Dans les écoles élémentaires, cette même

préoccupation se traduit par des systèmes d'éducation

artistique parmi lesquels le plus original, le plus

déconcertant est celui de M. Tadd, directeur de la «Public Art

School» de Philadelphie.

Dans les salles bondées, s'agitent des enfants, garçons et

fillettes, absorbés en une activité qui semble répondre à leur

goût: les uns s'appliquent à la création de petits projets de

panneaux, de frises, d'encadrements ornés; d'autres dessinent,

d'après nature, des oiseaux empaillés, des fleurs, des

poissons, des squelettes, des coquillages, des minéraux; pour

d'autres encore, le modèle a disparu, et ils s'évertuent à le

reconstituer de mémoire. Mais l'intérêt se porte spécialement

sur deux ordres de travaux, auxquels les élèves prennent un

plaisir intense: le modelage et la sculpture sur bois. Le lien

entre tous ces travaux est assuré par des leçons sur la

composition décorative et l'histoire de l'art, et richement

illustrées de projections lumineuses, de gravures et de

photographies.

=Formation des professeurs.=--Les Américains proclament

hautement l'utilité et la nécessité des travaux manuels, mais

ils sont exigeants en ce qui concerne la qualité de cet

enseignement.

D'après leur conception, les travaux manuels constituent des

disciplines, au même titre que le calcul et les sciences

naturelles.

Nous ne saurions assez insister sur la marche constante des

travaux: la fonction de l'objet est le point de départ de

discussions entre élèves et professeurs. De cet examen en

commun se dégagent la forme, les dimensions, les matériaux à

employer, puis le plan coté de l'objet à confectionner. Les

relations entre la fonction, la forme, les dimensions des

objets et les matériaux constituent la pensée même des travaux

manuels. Ces notions sont subtiles et doivent procéder de la

connaissance de la construction. Ce n'est que par des études

sérieuses, que le professeur se prépare à appliquer ce principe

supérieur dans les travaux, d'une manière constante et

compréhensible. On s'en convaincra par l'exemple suivant: la

construction d'une chaise qui entre comme exercice

d'application dans les cours de septième et huitième années,

pour les enfants de onze et quatorze ans.

Le thème de la leçon peut se fixer comme suit: l'examen de la

fonction de ce meuble, qui est de servir de siège, conduit

immédiatement à la forme qui doit être celle de l'homme, de

l'enfant assis. En poussant plus loin les investigations

interrogatives, les élèves, guidés par le professeur, trouvent

la forme et les dimensions du dossier; ils peuvent même

contrôler la construction, les points à consolider, etc. Ils

sont ainsi amenés à faire, rationnellement et graduellement, le

croquis coté du meuble, et, munis de ce document qui renferme

la pensée à réaliser, ils passent à l'exécution. Le même

système d'études rationnelles préalables, par lesquelles la

pensée, le raisonnement et le jugement entrent dans les travaux

se retrouve dans l'exécution de tous les objets.

Les Américains considèrent comme de nulle valeur éducative et

comme de simples «occupations manuelles» les travaux dont

l'élève ne possède pas, dans le cerveau, le plan préalablement

raisonné. C'est dans cette méthode que se trouve la vertu

spéciale des travaux manuels. Ainsi conduites, les opérations

se déroulent avec la rigueur logique d'une suite de

propositions géométriques; elles imposent à l'élève la

prévoyance dans l'établissement du projet, l'adaptation des

moyens aux fins, le principe du moindre effort. Cette méthode

d'enseignement exige des directeurs chargés de l'organisation

et de la surveillance des cours et des professeurs chargés de

l'enseigner, des connaissances et des aptitudes sérieuses et

diverses, qu'ils ne sauraient acquérir à fond par l'étude des

travaux manuels, comme une branche accessoire dans les écoles

normales générales.

Pour suppléer à l'insuffisance de ces professeurs, des

institutions ont organisé un véritable enseignement normal

spécial pour les travaux manuels.

§ 4.--ENSEIGNEMENT SECONDAIRE (DE 14 A 18 ANS).

Dans l'école secondaire américaine s'est effacée la limite

entre la culture générale et l'instruction industrielle et

commerciale.

Le problème des études moyennes s'est présenté dans les mêmes

termes qu'en Europe. A côté de la vieille académie ou «high

school» classique, préparatoire aux collèges, ont été créées

des écoles moyennes qui cherchent à résoudre le problème qui

préoccupe tous les pays industriels: la préparation, par

l'enseignement moyen, aux fonctions de la vie réelle en même

temps qu'aux études supérieures.

Pour satisfaire à la fois aux conditions imposées à l'entrée

des universités et établir les bases d'une préparation solide à

la vie pratique, les programmes d'enseignement se bigarrèrent

de mille façons; on y trouve des matières allant d'Eschyle à la

comptabilité et l'arpentage. De ce chaos se sont dégagés des

groupes de cours qui ont constitué: 1º la section

grecque-latine; 2º la section latine; 3º la section

scientifique que l'on retrouve dans l'organisation de notre

enseignement moyen.

Ces divisions existent dans la généralité des grandes écoles

moyennes américaines, non comme un cadre fixe imposé à l'élève,

mais conçues très librement. Le régime actuel d'un grand nombre

des écoles secondaires n'est pas celui des sections séparées;

il est basé sur un noyau de branches prescrites à tous, qui se

complètent d'un grand nombre de branches facultatives, parmi

lesquelles l'élève choisit librement, sans aucune entrave

réglementaire; l'anglais (trois ou quatre années), les

mathématiques (deux années) sont, en général, les branches

communes les plus usuelles; l'histoire, les sciences naturelles

et les langues modernes y sont parfois incluses.

Dans certaines écoles, 70 p. 100 du temps sont dévolus aux

branches librement choisies; dans les autres, de 40 à 70 p. 100

du temps. Chose curieuse, les statistiques prouvent que le

nombre d'élèves qui étudient le latin se maintient.

Les travaux manuels ont même envahi les écoles moyennes

classiques. A Boston, ils sont inscrits au programme comme

branche facultative; les élèves sont si bien entraînés par les

travaux manuels, universellement enseignés dans les écoles

élémentaires, que la plupart de ceux qui passent dans les «high

schools» participent volontairement à ces travaux. Les jeunes

filles font les travaux de cuisine, de confection et s'exercent

dans les arts domestiques, tandis que les garçons travaillent

dans les ateliers. Sauf en ce point, les cours des écoles

secondaires sont identiques pour les représentants des deux

sexes. Les écoles secondaires techniques ne donnent pas

l'instruction professionnelle dans les arts mécaniques; elles

sont des institutions d'enseignement général au même titre que

nos athénées et lycées. Les cours de dessin et de travaux

manuels sont des disciplines à l'égal des mathématiques, de la

géographie et de l'histoire. Leur enseignement scientifique,

littéraire et manuel convient à toutes les catégories sociales

et à tous les jeunes gens, quelle que soit leur profession

future, qu'ils deviennent avocats, médecins, directeurs

d'établissements industriels ou simples travailleurs.

A titre d'exemple, citons comment est caractérisée la méthode à

suivre dans l'enseignement de la géométrie:

La géométrie ne peut s'acquérir par la simple lecture des

démonstrations d'un livre ni par un exposé oral; il faut la

compléter de travaux indépendants, attrayants et stimulants. La

géométrie dans les écoles américaines est conçue pour

développer le talent créateur. Les matériaux de la géométrie

sont simples, concrets et admettent un nombre infini de

combinaisons simples ou complexes. La géométrie élémentaire

manque de méthode générale de démonstration. Chaque théorème

doit être traité, en soi, par un procédé différant plus ou

moins de tout autre. L'invention de ces procédés de

démonstration est un exercice intellectuel beaucoup plus

puissant que l'application mécanique de quelque méthode

générale telle que le calcul différentiel et intégral.

La matière de la géométrie plane ne diffère pas sensiblement de

celle que nous enseignons dans nos écoles; mais dans

l'enseignement de la géométrie dans l'espace, les Américains

emploient des procédés d'intuition dont nos professeurs et

auteurs d'ouvrages de mathématiques élémentaires pourraient

utilement s'inspirer.

Ils partent du principe que les constructions de la géométrie

dans l'espace ne peuvent se tracer avec le relief, ni à la

règle, ni au compas, ni à l'aide d'aucun instrument de dessin;

or, comme ils jugent l'intuition indispensable, ils font les

constructions à l'aide de lignes et de plans matériels, des

tiges en acier, des carreaux transparents, des formes en bois.

A chaque leçon sur ces matières, le professeur se sert

d'appareils ingénieusement intuitifs de grandes dimensions, sur

lesquels les élèves cherchent, avant toute démonstration

théorique, l'explication des éléments et même la solution du

problème ou du théorème.

Psychologie de l'éducation · 第 24 / 93 题