CHAPITRE III

L'Enseignement des sciences expérimentales dans les écoles de

l'Amérique.

§ 1.--ENSEIGNEMENT DE LA PHYSIQUE.

Dans les auditoires, les professeurs exposent les lois

fondamentales de la physique en illustrant leur exposé

d'expériences qualitatives: dans le laboratoire, l'élève

réalise personnellement une série complète d'expériences

quantitatives qui confirment et précisent les données du cours.

Dans bien des cas, le laboratoire est en avance sur les cours

d'auditoire. Le laboratoire de physique est de création

essentiellement américaine: à notre connaissance, aucune école

secondaire de l'Europe continentale ne pousse aussi loin le

«learning by doing», l'étude par l'action, que les «high

schools» des États-Unis.

Nous avons visité une vingtaine de laboratoires d'écoles

secondaires en fonctionnement, et c'est avec un intérêt

croissant que nous en avons apprécié la saine et forte

activité.

Dans la «Crane Manual Training School», au moment de notre

visite, l'expérience en cours d'exécution se rapportait à la

vérification des lois du pendule. Le lecteur jugera de la

satisfaction des jeunes gens et jeunes filles lorsque,

l'expérience terminée, ils purent mettre, de science

personnelle, au bas de leurs notes: «_Lois sur le pendule_: les

petites oscillations du pendule sont isochrones; la durée des

oscillations est indépendante de la masse; elle est

proportionnelle à la racine carrée de la longueur du pendule.»

Entre le phénomène produit, d'une part, l'oeil et le cerveau de

l'élève d'autre part, ne s'interposent ni phraséologie, ni

termes, ni définitions, ni formules à retenir: la vérité toute

nue lui apparaît; elle entre dans sa mémoire comme sa propriété

personnelle.

Dans la plupart des écoles, le matériel est de construction

rudimentaire et solide; on y trouve des appareils empruntés à

la pratique, tels que des leviers, des balances, des siphons,

des pompes de grandes dimensions et même des moteurs

hydrauliques, des treuils, des cabestans, des plans inclinés,

du matériel électrique pour l'étude de l'électricité

expérimentale et même industrielle; tout cet appareillage a été

dans la plupart des cas projeté et construit par les élèves

eux-mêmes dans les ateliers de l'école. Les expériences

s'appuient sur les «text-books» et sur un syllabus indiquant le

but de chaque opération, les précautions à prendre pour éviter

des erreurs, les appareils à utiliser, etc. Ces travaux sont le

plus possible _quantitatifs_.

L'élève inscrit soigneusement dans un carnet de notes le

résultat de ses observations. Le professeur surveille la marche

des expériences, tout en laissant à l'élève la responsabilité

et le mérite de ses résultats.

§ 2.--ENSEIGNEMENT DE LA CHIMIE.

Les plus petites «high schools» possèdent un laboratoire de

chimie où les élèves peuvent accomplir le minimum de travail

personnel de laboratoire jugé nécessaire pour la vie, ou

prescrit par les examens d'entrée des collèges. La chimie

verbale d'auditoire, quelque talent que mette le professeur à

faire des expériences, n'est guère populaire aux États-Unis.

Dans aucun cas, nous n'avons trouvé d'école qui se contentât de

pareil enseignement; l'enseignement verbal des sciences

d'observation jure avec la mentalité américaine et ne

retiendrait pas les élèves pendant une seule séance. On ne

trouve guère, comme chez nous, des auditoires de sciences

pouvant réunir des centaines d'élèves devant un ameublement,

savamment machiné, alimenté de gaz, d'électricité, d'eau, d'air

sous pression et de vide; on n'y voit pas le professeur

agissant au nom des élèves et leur communiquant de première ou

de seconde main les connaissances qu'il étaye de fragiles

expériences. Le pivot des études est pour toutes les sciences

expérimentales, et spécialement pour la chimie, le laboratoire

où l'élève pense et agit.

Beaucoup d'écoles ne prévoient pas des leçons d'auditoire, vu

l'impopularité de ce genre de leçons qui sont rendues

superflues par l'abondance des manipulations de laboratoire.

Celles qui organisent les cours théoriques ne dépassent pas

vingt-cinq leçons de trois quarts d'heure; la plupart d'entre

elles prescrivent des leçons de récitation où l'élève, après

avoir étudié la théorie des produits examinés, vient la

développer devant le professeur en présence de ses camarades.

L'habitude de l'effort personnel, du débrouille-toi, du «help

yourself», qui est le résultat le plus tangible de tout

l'enseignement américain, rend très élégantes les méthodes

d'enseignement des sciences d'observation.

Le problème expérimental à résoudre se trouve dans le

«text-book» ou est remis aux élèves sous forme de syllabus.

Voici le texte de quelques-uns de ces documents que nous avons

relevés à la «Mac Kinley Manual training high school» à

Chicago. Ils sont assez explicites pour ne pas nécessiter de

commentaires. Lors de notre visite, les élèves en étaient à la

troisième expérience, portant comme sujet: «Les modifications

physiques et chimiques du cuivre.» Ils trouvaient dans leur

syllabus les directions suivantes:

1º Examinez un morceau de cuivre. En le chauffant dans une

éprouvette d'essai, observez-vous quelques modifications

apparentes? Se dissout-il dans l'eau? Quelles autres propriétés

possède le cuivre?

2º Placez un petit fragment de cuivre dans une éprouvette

contenant de l'acide nitrique concentré. Notez avec soin les

phénomènes qui se produisent. Lorsque l'action de l'acide

nitrique cesse, versez le liquide dans une petite coupe en

porcelaine, évaporez-le dans la hotte en la plaçant sur une

toile métallique au-dessus du bec Bunsen; chauffez doucement et

gardez-vous surtout de chauffer fortement au moment où la

dessiccation commence.

3º Après refroidissement, faites sur la substance qui s'est

déposée les mêmes essais que vous avez faits sur le cuivre,

suivant les prescriptions du 1º.

4º Si vous évaporez trois ou quatre gouttes d'acide nitrique

dans une éprouvette, obtenez-vous le même résidu que vous avez

trouvé en évaporant le cuivre et l'acide nitrique?

En comparant 3º et 1º et, en prenant en considération 4º, tirez

vos conclusions et défendez-les avec assurance en vous appuyant

sur votre certitude expérimentale.

Les cours se développent progressivement par l'étude

expérimentale d'un groupe de faits qui passent sous la main et

sous les yeux des élèves.

Ceux qui connaissent l'horreur qu'éprouvent les élèves de nos

athénées pour des cours de chimie basés sur le «Manuel»

seraient étonnés de constater le plaisir intense que les jeunes

Américains ressentent et le goût qu'ils mettent dans l'étude de

cette branche importante par ses applications industrielles et

par sa valeur éducative.

Nos élèves considèrent souvent la chimie verbale comme une

chose à part dans laquelle ils rencontrent des faits sans

connexité directe avec la vie réelle; les théories chimiques

leur semblent ne pas être tirées des faits. L'impression

invariable et tenace qu'on conserve de nos cours de

chimie--appelée expérimentale parce que le professeur fait de

temps à autre quelque manipulation sous le regard des

élèves--est que les théories et les lois seraient fondamentales

et essentielles; que les faits s'efforcent de se conformer aux

théories; que toute la science chimique est suspendue à la

théorie atomique et que, sans cette dernière, il ne peut y

avoir ni découverte nouvelle, ni analyse possible. Le débutant

croit avoir fait un progrès énorme s'il sait appeler l'eau H2O,

quoiqu'il n'ait aucune idée quant à l'origine et à la

signification réelle des formules.

Les méthodes d'expériences personnelles des écoles américaines

ne versent pas dans ces tendances erronées; elles conduisent à

des impressions plus conformes à la réalité: les manipulations

systématiques font découvrir des faits nouveaux, elles font

apparaître les relations qui existent entre les faits et

conduisent à des lois et à des théories, qui facilitent

l'investigation et la découverte de nouveaux faits. Aux yeux

des élèves, ces théories restent subordonnées aux faits: cette

vérité fondamentale les guide dans leurs travaux et est pour

leurs études futures un gage de succès.

A nos méthodes passives, basées sur la mémoire des mots, les

«high schools» et les écoles techniques américaines opposent

triomphalement leurs méthodes actives et éducatives qui mettent

en oeuvre l'effort, la volonté, l'habileté manipulatoire, la

logique.

Dans bien des écoles, une importance spéciale est attachée aux

manipulations de chimie quantitative. Ces travaux constituent

d'excellents exercices de mesure et de précision dans

l'observation. Ils conduisent généralement à la vérification

des lois que l'élève serait obligé d'accepter comme une vérité

théorique. Nous relevons, parmi ces expériences quantitatives,

des travaux sur la distillation, l'équivalent de l'hydrogène,

l'ionisation, la loi des proportions multiples, la combinaison

d'un métal avec de l'oxygène, etc. A propos de l'oxygène, on

fait, en général, des expériences sur sa teneur dans l'air,

dans le KClO2, le poids dans un litre d'air, la solubilité dans

les liquides, etc.

Les expériences quantitatives sont vivement recommandées: les

calculs ne sont pas poussés au delà de la limite

d'approximation donnée par les pesées et les lectures.

En Amérique, le monde enseignant est d'accord pour dire que les

leçons expérimentales données par le professeur et les

«récitations» sont nécessaires pour dégager les idées générales

des faits, mais qu'il est inutile d'essayer d'enseigner la

chimie ailleurs que dans un laboratoire bien outillé et bien

conduit.

§ 3.--LES TRAVAUX MANUELS DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE.

Dans l'esprit des Américains, le critère du progrès en

éducation est l'avancement vers un régime qui assure à l'élève

la plus grande activité personnelle; le souci des professeurs

est de réduire au minimum leur intervention, de façon à donner

à l'élève graduellement l'initiative, le contrôle sur ses

actes, l'empire sur soi, la discipline interne qui le dispense

de chercher des guides hors de lui.

Sous cette haute préoccupation, toutes les sciences enseignées

dans les écoles secondaires, dont nous avons décrit les

méthodes, mais plus spécialement les travaux manuels sont

devenus l'enseignement de l'activité, de l'énergie, de la

volonté appliquées à l'exécution des travaux éducatifs par

lesquels les élèves acquièrent des connaissances utiles.

Les principes qui se trouvent à la base des travaux manuels

sont identiques à ceux qui guident les travaux scientifiques

des laboratoires de chimie, de physique et de sciences

naturelles, les méthodes sont celles des sciences

expérimentales.

Que les travaux manuels soient inscrits comme branches

facultatives aux programmes des écoles secondaires ordinaires,

ou qu'ils fassent partie intégrante des programmes comme dans

toutes les écoles secondaires techniques, ils comprennent

toujours, pour les garçons:

1º Le _travail du bois_: la menuiserie, le tournage, le

modelage industriel et, dans certaines écoles, l'ébénisterie;

2º Le _travail des métaux_: le forgeage du fer et de l'acier,

l'ajustage à la main et mécanique; dans quelques écoles, les

éléments du moulage et de la fonderie.

Nous avons vu enseigner, en outre, dans certaines écoles, le

repoussage du métal, autant dans ses éléments techniques que

comme application de la composition décorative.

Les jeunes filles pratiquent les _sciences domestiques_: la

cuisine, le lessivage, l'entretien de la maison, la couture,

l'économie domestique, et les _arts domestiques_: la

confection, les modes.

Comme dans l'enseignement élémentaire, les travaux manuels

présentent un caractère purement éducatif. Les élèves,

moyennement aptes, acquièrent néanmoins une habileté sérieuse,

car chaque nouveau modèle comporte, dans une certaine mesure,

des procédés déjà appliqués dans les travaux antérieurs.

Les travaux qui se font sans être guidés par une pensée précise

n'ont, aux yeux des Américains, aucune valeur comme moyen

d'éducation; ils accusent les éducateurs suédois d'avoir retiré

la pensée et la vie aux modèles du sloyd, à force de l'épurer

et d'en expulser toute nuance technique; le souci d'introduire

dans les travaux une pensée directrice explique le soin avec

lequel les projets sont préalablement discutés par les élèves.

Dans ce but, ils se groupent autour des professeurs, échangent

leurs vues, questionnent, critiquent, tant que la pensée à

développer dans le travail n'est pas nettement précisée. De

même, pour enseigner une opération nouvelle ou l'usage d'un

outil non étudié, le professeur réunit les élèves autour de

lui, démonte l'outil, en décrit les parties, l'affûte, le

remonte, en explique l'usage et les effets.

Dans les écoles normales pour professeurs de travaux manuels et

dans les milieux scolaires, les effets de chaque outil, de

chaque opération, et de l'exécution de chaque objet ont été

expérimentés méticuleusement au point de vue éducatif.

Si la doctrine tend à s'unifier et à se fixer, la forme des

objets auxquels se rattachent les travaux varie à l'infini,

suivant la formation personnelle des professeurs et l'influence

des milieux.

Certaines écoles secondaires accentuent, plus que les autres,

le caractère artistique des travaux et cherchent à développer

le sens du beau par l'exécution d'objets qui présentent de

belles lignes et une décoration de goût. Aux modèles de base,

imposés à tous les élèves et qui relèvent plutôt de la

technique de la menuiserie industrielle, elles ajoutent des

objets auxquels les élèves appliquent des incrustations, le

découpage et même la sculpture, travaux décoratifs qui

répondent à une préoccupation d'art, malgré leur caractère

sommaire.

Psychologie de l'éducation · 第 25 / 93 题