Principes généraux de l'Éducation en Amérique.
C'est surtout par voie de comparaison que se forment nos
connaissances. Pour bien saisir les causes de l'infériorité de
notre enseignement universitaire, il sera utile de le comparer
à l'éducation donnée dans le pays du monde où elle est le plus
développée, l'Amérique.
Les publications sur l'Éducation aux États-Unis sont
nombreuses; mais rédigées par des universitaires qui la
considèrent à leur point de vue, elles apprennent peu de chose.
C'est pourquoi le magnifique ouvrage, _les Méthodes américaines
d'éducation_, publié récemment par M. Buyse, directeur de
l'École de Charleroi, a été une véritable révélation. On a dit
très justement que des peuples éduqués avec de pareilles
méthodes sont appelés à former une humanité supérieure à la
nôtre.
Cette impression est celle qu'éprouveront tous les lecteurs du
livre de M. Buyse. C'est un peu celle ressentie par un de nos
plus éminents savants, M. H. Le Châtelier. On en jugera par
l'extrait suivant d'un de ses articles:
A la lecture de cet ouvrage, la première impression est un
sentiment d'envie pour une civilisation certainement
supérieure à la nôtre. Une confiance générale et absolue
dans les bienfaits de l'éducation, une liberté complète
permettant le développement parallèle des écoles les plus
variées, y autorisant les expériences les plus audacieuses,
un respect rigoureux de l'école la maintenant complètement
à l'écart des luttes politiques si vives cependant aux
États-Unis, une philosophie profonde des méthodes
d'éducation les orientant vers le développement de
l'activité individuelle, témoignent d'une culture
intellectuelle peu commune. Nous aurions grand intérêt à
nous assimiler les méthodes d'éducation américaines, mais
il ne faut pas trop y compter. Le plaisir de l'action, la
passion de la liberté sont des sentiments trop jeunes pour
un vieux continent fatigué comme le nôtre.
Les pages qui vont suivre consacrées à l'éducation américaine
sont entièrement extraites du livre de M. Buyse[5]. Le lecteur
qui voudra étudier son ouvrage avec soin, y verra vite que non
seulement une pareille éducation développe à son maximum le
caractère et l'intelligence, mais encore _tend à effacer
entièrement les différences de classes qui rendent la solution
des problèmes sociaux si difficile chez les peuples latins_.
[Note 5: L'auteur a bien voulu me demander d'écrire la préface
de la 3e édition de son livre paru récemment.]
Savamment, les professeurs sèment sous les pas des élèves
des difficultés graduées, que ceux-ci doivent apprendre à
juger et à vaincre; l'acte physique précède ou accompagne
l'acte de la pensée; les branches d'enseignement les plus
abstraites pour nous sont présentées sous des formes
matérielles et concrètes et nécessitent, pour être
assimilées, aussi bien l'habileté des mains que la vivacité
de pensée: la géographie est une manipulation; la
littérature scolaire est un travail de laboratoire, car
elle s'associe intimement avec le dessin et le modelage; la
forme supérieure de l'action, les travaux manuels,
universellement pratiqués dans les écoles, sont des
exercices de résistance morale; tout l'enseignement allie
l'effort physique, musculaire, à l'assimilation des idées.
L'enseignement secondaire, qui établit le passage de la
dépendance intellectuelle et morale de l'enfance aux
convictions intellectuelles de l'adulte, procède de la même
pensée et accentue le système de l'instruction par
l'action. Les difficultés à résoudre sont plus complexes,
le but à atteindre plus éloigné, les obstacles, plus
élevés. Affranchir la pensée et le sentiment de toute
tutelle, en réduisant graduellement le rôle du professeur
au profit de la responsabilité du jeune homme ou de la
jeune fille: tel est le but de l'éducation.
Faire agir les enfants comme s'ils étaient seuls au monde,
en toute liberté; exalter le plaisir dans l'effort, la joie
dans la lutte contre les difficultés, la possession de
soi-même--le self-control--telle est la tâche supérieure de
l'école; ni les faits, ni les théories ne sont enseignés,
ne sont communiqués verbalement aux élèves. Les Américains,
professeurs et élèves, ont une vraie répugnance pour les
théories toutes faites, pour les définitions et les
abstractions, sans sanction pratique.
Dans les écoles, il n'existe plus de trace des méthodes qui
cherchent l'effet utile dans la doctrine communiquée par la
parole et non traduite en actes par les élèves. Les
professeurs considèrent que l'enseignement en général, et
spécialement l'enseignement scientifique, ne saurait être
fécond si les élèves ne sont pas exercés à trouver
eux-mêmes des vérités, à résoudre des questions
scientifiques.
L'enseignement des sciences pures ou appliquées est pénétré
des principes de la méthode de la «redécouverte»
(rediscovery), pratiquée dans les laboratoires et dans les
ateliers. Les leçons de classes, d'importance très réduite,
préparent, accompagnent ou confirment les études pratiques
de laboratoire et d'atelier qui sont les centres d'intérêt
des institutions. Les notes de laboratoire et d'atelier,
dans lesquelles sont enregistrés les faits et les
phénomènes que les élèves ont observés et qui décrivent les
constructions réalisées, constituent la pierre de touche de
la valeur des études. Aucun cas n'est fait des copies des
cours oraux, qui jouent un si grand rôle dans les écoles
européennes. L'élève doit arracher aux appareils et au
matériel d'expérimentation le secret des phénomènes et des
lois qui les régissent. Dans les travaux manuels, la
puissance de direction (directive power) s'exalte par des
épreuves de plus en plus dures, développant la réflexion
pour approprier les moyens aux fins, la patience pour
l'accomplissement de tâches longues et ardues.
Dans les écoles d'enseignement supérieur se continue le
triomphe de l'initiative et de l'effort; l'expérience faite
par les élèves y est la base des études; le professeur
guide les individualités sans les subjuguer; il semble
avoir le plus haut souci de laisser se manifester leurs
aspirations propres, leur intelligence et leurs talents
personnels.
... Déposer dans les cerveaux des enfants et des
adolescents le germe de la volonté; leur donner, dès le
jeune âge, le goût de l'action persévérante; hâter chez eux
le passage de l'état de dépendance à l'esprit
d'indépendance; préparer, par une éducation scolaire
appropriée, les enfants des classes les plus modestes à se
subvenir à eux-mêmes; à ne compter que sur eux-mêmes, au
«self-support», telle semble être la plus haute
préoccupation des écoles primaires et moyennes.
L'éducation ouvrière par l'école industrielle et
professionnelle use également à l'extrême de
l'expérimentation pratique.
L'ouvrier américain est le prototype de l'ouvrier européen
de l'avenir. Dans toutes les professions qualifiées, il est
un homme instruit: le règne de l'ouvrier du passé, dont le
savoir se bornait à des recettes, des procédés, des tours
de main et des secrets, est depuis longtemps terminé dans
les usines modernes du Nouveau-Monde. Toutes réalisent le
«labor saving», l'économie de main-d'oeuvre, par l'emploi
de machines-outils perfectionnées; la conduite intelligente
de ces outils nécessite plus de cerveau et de nerfs que de
muscles, plus d'attention, de décision rapide et d'habileté
manipulatoire que de force physique.
Les perfectionnements et les transformations rapides que
l'industrie a subis dans son outillage et dans ses méthodes
de travail ont fait naître, chez les ouvriers, conducteurs
et chefs d'ateliers, des qualités nouvelles,
intellectuelles plutôt que physiques; les écoles
industrielles, sous toutes leurs formes, s'efforcent de
développer ces qualités et de les fixer dans la race.
Comme dans l'enseignement général, les études théoriques se
font d'après des méthodes très concrètes; les leçons orales
s'appuient sur des exercices d'expérimentation et de
manipulation, qui ont pour effet d'ajouter aux
connaissances fondamentales des métiers l'esprit
d'observation, l'habileté manuelle, l'intelligence
industrielle. Sauf dans trois ou quatre écoles
professionnelles, nulle trace de spécialisation; l'école
cherche à développer, chez l'ouvrier, le sens exécutif;
elle forme l'homme complet, lui donne une culture générale
professionnelle et réagit ainsi contre les efforts
déprimants de la monotonie et de la division extrême du
travail que comporte la fabrication en série.
A en juger par la puissance créatrice du travail américain,
servi par un outillage perfectionné, cette éducation
technique semble être particulièrement efficace.
... Au delà de l'Atlantique on ne trouve nulle trace du
préjugé, indéracinable en Europe, contre le travail manuel.
Personne ne le considère comme humiliant ni déshonorant. Un
professeur, un magistrat n'y semblent pas considérés comme
intellectuellement supérieurs aux ouvriers et contremaîtres
intelligents. Les employés de bureau sont depuis longtemps
fixés sur la valeur sociale de leur situation qui
représente, au maximum, 50 à 75 francs de salaire par
semaine, alors que le maçon, le plafonneur, le menuisier
reçoivent 120 francs pour la même durée de travail.
Derrière tout Américain se retrouve l'ouvrier; il juge
l'homme par ses capacités de produire et de réaliser; il
n'admet pas la croyance que le diplôme confère une certaine
noblesse intellectuelle.