J'ai reproduit quelques passages des discours officiels les
plus récents pour montrer combien est profonde, chez les
maîtres de notre Université, l'incompréhension en matière
d'enseignement. Tous ces spécialistes éminents sont, je le
répète, excellents dans leurs laboratoires ou leurs cabinets de
travail, mais dès qu'ils en sortent pour regarder et juger le
monde extérieur, leurs chaînes de raisonnement deviennent
singulièrement peu solides et leurs jugements très faibles.
L'incompréhension de l'Université ne lui permet pas de voir que
la cause principale de l'infériorité dont elle gémit tient à la
pauvreté de ses méthodes d'enseignement. Les lecteurs de cet
ouvrage n'auront pas besoin d'en parcourir beaucoup de pages
pour comprendre l'influence de telles méthodes et s'apercevoir
qu'elles sont identiques dans toutes les branches de
l'enseignement: supérieur, secondaire et primaire. Qu'il
s'agisse d'une Faculté, de l'École Normale, de l'École
Polytechnique, d'une école d'agriculture ou d'une simple école
primaire, ce sont toujours les mêmes procédés. On pourra
modifier, comme il arrive chaque jour, les programmes, mais ces
modifications ne touchant pas aux méthodes, les résultats ne
sauraient changer.
Ces derniers sont même devenus très inférieurs à ce qu'ils
étaient il y a une trentaine d'années seulement, parce qu'on
s'est figuré, en chargeant et compliquant les programmes,
améliorer l'enseignement. La complication, la subtilité
byzantine et le dédain des réalités caractérisent aujourd'hui
notre instruction à tous les degrés. Il suffit de comparer les
livres de classe actuels aux anciens pour voir avec quelle
rapidité ces tendances se sont développées. Les auteurs des
nouveaux manuels savent très bien quel genre d'ouvrages ils
doivent écrire pour plaire aux maîtres dont leur avancement
dépend, et naturellement ils n'en écrivent pas d'autres. Un
professeur qui publierait aujourd'hui des livres comme les
merveilleux ouvrages de Tyndall sur la lumière, le son et la
chaleur, serait fort peu considéré et végéterait oublié au fond
d'une province.
Bien entendu, l'élève ne comprend absolument rien à toutes les
chinoiseries que, sous le nom de science ou de littérature, on
lui enseigne. Il en apprend des bribes par coeur pour l'examen,
mais trois mois après tout est oublié. C'est M. Lippmann
lui-même qui a révélé à la commission d'enquête--et ici on peut
le croire, car sa déclaration a été confirmée par le doyen de
la Faculté des sciences, M. Darboux--que quelques mois après
l'examen la plupart des bacheliers ne savent même plus résoudre
une règle de trois. Il a fallu instituer à la Sorbonne un cours
spécial d'arithmétique élémentaire pour les bacheliers ès
sciences préparant le certificat des sciences physiques et
naturelles.
De tous ces manuels si péniblement appris et si vite oubliés,
il ne reste à la jeunesse ayant passé par le lycée qu'une
horreur intense de l'étude et une indifférence profonde pour
toutes les choses scientifiques. C'est encore M. Lippmann qui
le signale. «L'esprit scientifique, dit-il, est moins répandu
en France que dans d'autres contrées de l'Europe, moins répandu
qu'en Amérique et au Japon. L'industrie nationale a
profondément souffert de ce défaut et le manque d'esprit
scientifique se fait sentir ailleurs que dans l'industrie.
Quelle est la cause du mal? Il faut accuser notre instruction
publique qui ne connaît que la pédagogie de l'ancien régime.»
Tout cela est fort vrai, mais encore une fois, ce ne sont ni
les Chinois ni les bureaucrates, comme le croit M. Lippmann,
qui causent le mal. L'Université jouit aujourd'hui d'une
liberté absolue. Les pouvoirs publics ne lui refusent rien et
l'accablent d'incessantes subventions. Elle changé constamment
ses programmes sans modifier ses méthodes. C'est précisément
l'inverse qu'il faudrait faire, et tant qu'elle ne le
comprendra pas, les résultats de son enseignement resteront
aussi lamentables.
On ne ressuscite pas les cadavres. Il n'y a donc aucun espoir
que notre Université consente à se transformer, mais, alors
même que, contre toute vraisemblance, elle voudrait changer ses
méthodes, où trouverait-elle les professeurs nécessaires pour
réaliser une telle transformation? Peut-on espérer de ces
derniers qu'ils consentent à refaire eux-mêmes toute leur
éducation? Le fait suivant montre avec quelle difficulté se
rencontrent aujourd'hui en France des professeurs capables de
donner un enseignement analogue à celui que reçoivent les
étudiants des peuples voisins.
Lorsque, il y a quelques années, M. Estaunié fut nommé
directeur de l'École supérieure de Télégraphie, qui n'avait
fourni jusqu'alors que les résultats les plus médiocres, il
essaya en vain d'amener les professeurs à transformer leurs
méthodes d'enseignement. Ses efforts ayant été entièrement
stériles, il lui fallut se décider à changer le personnel
enseignant, bien que ce dernier renfermât des maîtres fort
connus, et notamment un Professeur à l'École Polytechnique.
Neuf professeurs sur treize furent remplacés. Mais grande fut
la difficulté de leur trouver des successeurs capables de
donner un enseignement utile, et l'auteur de ce coup d'État se
demanda pendant quelque temps s'il ne serait pas nécessaire
d'aller les chercher à l'étranger. Envoyer instruire leurs
enfants en Allemagne, en Suisse ou en Amérique est
malheureusement le seul conseil que l'on puisse donner aux
familles assez riches pour le suivre. Il est navrant de
constater qu'après tant de centaines de millions dépensés en
France pour l'enseignement, nous en soyons là.