Frappé d'une telle méconnaissance de certaines notions
fondamentales de psychologie, je m'étais appliqué dans cet
ouvrage à mettre en lumière les véritables raisons de
l'infériorité de notre enseignement et à montrer que les
programmes, causes supposées de tous les maux, y étaient très
étrangers.
Si nos idées héréditaires pouvaient changer, mon livre aurait
pu être utile. Je suis bien obligé de confesser que, malgré son
succès de vente, il n'a pas--en France du moins--éclairé ni
convaincu un seul universitaire. Les maîtres de notre
enseignement en sont encore à chercher les causes d'une
infériorité que je m'imaginais avoir mises nettement en
évidence.
On aura une idée de leur impuissance à les trouver en lisant
les discours sur l'Enseignement prononcés par deux des
principaux directeurs de notre Université, MM. Lippmann et
Appell, devant l'Association pour l'avancement des sciences.
Étant donnés le nom et la situation de leurs auteurs, ces
documents peuvent être considérés comme représentant d'une
façon très exacte les idées directrices des chefs de
l'Université.
D'accord avec la plupart de ses collègues, M. Lippmann fit voir
que notre enseignement, à tous les degrés, était tombé à un
niveau au-dessous duquel il ne peut guère descendre. Le savant
professeur mettait fort bien en évidence les services rendus à
l'industrie par les élèves des universités allemandes et
l'incapacité de ceux formés par nos facultés et nos écoles à
rendre de tels services. Il montrait «l'influence mondiale
exercée par les universités allemandes qui fournissent aux
usines d'Europe et d'Amérique une grande partie du personnel
savant dont elles ont besoin». Pendant que la science et
l'industrie allemandes grandissent constamment, les nôtres
suivent une marche inverse et descendent un peu plus bas chaque
jour.
Cette supériorité d'un côté, cette infériorité de l'autre étant
bien constatées, l'auteur fut nécessairement conduit à en
chercher les causes. Malgré tous ses efforts pour les trouver,
il ne les a même pas soupçonnées.
Ses raisonnements possèdent cependant, à défaut de
vraisemblance, une bizarre originalité. L'état misérable de
notre enseignement tiendrait simplement, selon lui, à ce qu'il
est d'origine chinoise et a été importé en France par les
Jésuites! «Si l'on rencontre ici une ignorance par moments
impénétrable, ignorance bachelière et lettrée qui nous rappelle
la Chine, la raison en est bien simple: notre pédagogie nous
vient de Chine. C'est là un fait historique. Notre pédagogie
est celle de l'ancien régime. Elle sortit de l'ancien collège
Louis-le-Grand, lequel fut fondé, on ne l'ignore pas, par des
missionnaires revenus d'Extrême-Orient.»
Ayant ainsi découvert les causes du mal, le distingué
académicien a cherché le remède. Rien n'est plus simple. Pour
que l'enseignement devienne parfait, il suffirait de le rendre
indépendant des fonctionnaires du Ministère de l'Instruction
publique. «Il y a urgence, s'écrie-t-il avec indignation, à
délivrer l'enseignement du pédantisme bureaucratique et à
libérer les Universités du joug du pouvoir exécutif. Car
celui-ci n'a pas cessé de peser sur les études supérieures en
leur imposant sa pédagogie d'ancien régime. Viendra-t-il jamais
un grand ministre pour retirer au pouvoir exécutif la collation
des grades?»
Les bureaucrates incriminés ont appris avec effarement de quoi
on les accusait. Il leur a semblé un peu stupéfiant qu'un
professeur de la Sorbonne parût ignorer que les universitaires
seuls fixent les programmes et font passer les examens destinés
à l'obtention des diplômes délivrés ensuite par le pouvoir
exécutif.
Il ne faudrait pas supposer que les idées analogues à celles
qui viennent d'être exposées soient spéciales à un seul
professeur. Tous les maîtres de l'Université en possèdent du
même ordre. Ces grands spécialistes semblent, en vérité, perdre
toute aptitude à observer et à raisonner dès qu'ils s'écartent
de leur spécialité. Il n'irait pas loin le pays gouverné par un
aréopage de savants, comme de candides philosophes l'ont
plusieurs fois proposé.
On aura une nouvelle preuve de cette incapacité des chefs de
notre Université à rien comprendre--absolument rien--aux causes
de l'infériorité de leurs méthodes d'enseignement, en lisant un
autre discours prononcé, comme celui de M. Lippmann, devant la
même Association pour l'avancement des sciences, par M. Appell,
doyen de la Faculté des sciences de Paris.
Ainsi que son collègue, M. Appell commence par une sévère
critique de l'enseignement universitaire et constate qu'il ne
peut développer l'esprit scientifique, les concours et examens
n'étant, de l'école primaire aux sommets de l'enseignement
supérieur, que des épreuves de mémoire.
Ces critiques sont excellentes, mais l'auteur n'ayant pas
compris les causes du mal qu'il signale, les remèdes suggérés
ou imaginés par lui sont d'une insignifiance véritablement
excessive.
Chaque ligne trahit l'incertitude de sa pensée. On en jugera
par les extraits suivants de ses projets de réforme:
L'administration voit le mal et cherche activement le
remède: il consisterait surtout à établir des relations
suivies entre les écoles normales primaires et
l'enseignement supérieur (!!).
Plus loin, il propose «l'utilisation des universités pour
l'enseignement scientifique» et, plus loin encore, considère
comme une grande réforme la suppression d'une partie des cours
du Muséum et la transformation de cet établissement en
«Institut national des collections».
L'auteur a fini par sentir un peu l'extrême faiblesse de
pareilles idées. Dans un article, il est revenu sur le même
sujet et assure que:
La première réforme serait le classement des matières des
programmes par valeur utilitaire, et la seconde
l'application de ce rapport dans l'Université active comme
dans son administration, tel enseignement restreint et tel
autre élargi, telles chaires supprimées et telles autres
créées.
On voit qu'aucun de ces éminents spécialistes n'est encore
arrivé à soupçonner que ce sont les méthodes, et non les
programmes, qu'il faudrait modifier. Proposer d'allonger ou
raccourcir ces derniers, de supprimer certaines chaires ou d'en
fonder d'autres, représente une phraséologie vaine, sans aucune
idée directrice pour soutien.
Cette question de l'enseignement semble passionner les esprits
aujourd'hui, puisque un troisième discours vient d'être
prononcé sur notre système d'éducation à l'_Association pour
l'avancement des Sciences_, par un éminent membre de
l'Institut, M. Ch. Lallemand.
Nul besoin de dire que M. Ch. Lallemand n'est pas un
universitaire. On le voit facilement aux judicieuses réflexions
qui émaillent son discours.
L'auteur rappelle d'abord que le but de l'instruction est de
former l'esprit. Il constate ensuite que l'Université ne sait
enseigner ni le latin, ni le français, ni quoi que ce soit.
D'un autre côté, sentant combien les réformes sont actuellement
impossibles, il se contente de demander que le peu qu'on
enseigne porte au moins sur des choses utiles, c'est-à-dire les
langues modernes et les sciences, tout aussi aptes à former
l'esprit que le latin.
Il faut croire que les critiques de M. Lallemand ont porté
juste, car elles ont provoqué de véritables explosions de
fureur chez les universitaires. Son auteur ne put même obtenir
d'un grand journal quotidien l'insertion d'une réponse au
violent article d'un des bien rares admirateurs de nos méthodes
d'enseignement.