--Cela va toujours au manoir? demanda Jozon Thépaut, l’aubergiste,
lorsqu’il aperçut dans le cadre de la porte la haute silhouette élancée
du charrueur.
--Toujours, répondit Emmanuel d’une voix distraite.
Il promena son regard dans la salle, cherchant quelque figure de
connaissance parmi les groupes de buveurs attablés. Mais les jeunes
hommes de son âge étaient tous partis reconduire leurs danseuses à la
maison familiale, ainsi qu’il est de mode en Bretagne, les soirs de
pardon. Il n’y avait là que des «étrangers», des gens des paroisses
avoisinantes, venus en pèlerinage à Saint-Sauveur, et qui, leurs
ablutions terminées à la fontaine, s’arrosaient maintenant l’intérieur
du corps, selon le rite, tandis que les montures bridées et sellées
piaffaient d’impatience dans la cour. Emmanuel allait s’asseoir à
l’écart, quand, du fond de la pièce, un paysan qu’il n’avait pas
remarqué l’interpella:
--Çà! dit l’homme, tu as donc pris de l’orgueil en prenant du grade, que
tu ne daignes plus saluer ton ancien?
Le charrueur riposta en riant:
--Dame! tu me tournais le dos, Jean Marzin, et ton nom n’est pas écrit
sur le collet de ta veste.
Ce Jean Marzin était précisément le valet de ferme qu’il avait remplacé
à Guernaham. Ils rapprochèrent leurs tabourets et se mirent à deviser à
la façon bretonne, par phrases courtes, interrompues de longs silences.
--Et où es-tu gagé pour l’instant? demanda Emmanuel.
--A trois lieues d’ici, dans la montagne, chez les Menguy de Rozviliou.
--Tout de même, tu n’as pas voulu manquer le pardon de Saint-Sauveur?
--Oh! ce n’est pas moi... c’est mon jeune maître... Il m’a dit, sur les
deux heures, cet après-midi, d’atteler le char à bancs... Et nous
n’avons pas langui en route, je t’assure. Mais s’il était pressé
d’arriver, il n’est pas pressé de repartir, en revanche. L’angélus du
soir est sonné, et je l’attends encore.
--Il faut bien qu’on s’acquitte de toutes ses dévotions, mon cher.
--Oui, des dévotions à Notre-Dame du mariage!... Et sais-tu dans quelle
église? Au fait, tu l’as peut-être rencontré.
--Moi? Où ça?
--A Guernaham, donc!
Emmanuel se sentit devenir tout pâle. On lui eût porté un coup de poing
entre les deux yeux, en plein visage, qu’il n’eût pas éprouvé une
commotion plus violente. L’autre, attentif seulement à bourrer sa pipe,
continua d’un ton calme:
--Je prévoyais cela. Depuis les funérailles de Dagorn, il n’était guère
de jour qu’il ne m’interrogeât sur Guernaham, sur la contenance du
domaine, sur la valeur des terres et celle du bétail... Quand, au
carrefour des Cinq-Croix, il a tiré sur la bride de la jument pour la
lancer dans la descente de Saint-Sauveur, je me suis dit: «Ça y est: il
va nouer commerce avec la veuve!» Il faut croire que sa conversation
n’aura point paru déplaisante, puisqu’elle dure encore, la nuit tombée.
Qu’est-ce que tu en penses, camarade?
--Rien, sinon que Renée-Anne n’est peut-être pas assez guérie de son
premier mari pour avoir tant hâte d’en prendre un second.
--Le Menguy est beau garçon et, comme il a été aux écoles de la ville,
il sait la manière de parler aux femmes... Ça te vexe donc, que tu te
lèves?
Le charrueur, un peu nerveux, venait de vider son verre d’un trait,
Marzin poursuivit:
--Certes, tu as tout à gagner à ce que le veuvage de ta maîtresse ne
finisse jamais... Il est plus agréable de commander que d’obéir... Mais
Renée-Anne a vingt-deux ans et Guernaham, si j’ai bonne mémoire, compte
sous blé, sous taillis et sous lande, plus de cinquante journaux... Va,
si ce n’est pas Menguy, ce sera un autre!
--Soit, conclut Emmanuel. En attendant, j’ai mes bêtes à soigner...
Bonsoir, Marzin!
--Bonne chance, Prigent!
C’était, dehors, une douce nuit d’arrière-saison, ouatée de petites nues
floconneuses, avec des trous de ciel, d’un bleu d’ardoise, où
clignotaient des lueurs d’étoiles. Le charrueur traversa rapidement la
place, contourna le mur du cimetière, et, les dernières maisons de la
bourgade dépassées, s’arrêta brusquement pour respirer avec force,
humant l’air de tous côtés, comme indécis sur la direction à prendre. Le
chemin de Guernaham s’amorçait à droite, entre deux hauts talus
au-dessus desquels s’arrondissaient en voûte des frondaisons encore
touffues de chênes nains et de coudriers. C’est par là qu’il rentrait
d’habitude, pour être plus vite rendu à la ferme. Mais, cette fois, au
moment de s’y engager, le cœur lui faillit. Il songea qu’il allait
peut-être s’y croiser avec le fils de Rozviliou, et cette idée lui fut
pénible. Il se sentait une colère sourde contre cet homme dont, quelques
minutes plus tôt, il soupçonnait à peine l’existence.
--C’est étrange, se dit-il, je n’ai pas bu de quoi troubler la cervelle
d’un oiseau et j’ai pourtant comme une fureur d’eau-de-vie dans les
veines. Le mieux est de faire le grand tour, par les champs. La
fraîcheur me calmera.
Il poussa plus avant, sur la route vicinale de Saint-Sauveur à Lannion,
jusqu’à un échalier de pierre par où l’on pénétrait dans les cultures.
Ses pieds baignèrent dans l’humidité des gazons. Des chanvres qu’on
avait laissés en terre pour porter graine lui frôlèrent le visage de
leur rosée. Peu à peu, la marche détendit ses nerfs et la vertu
apaisante des choses nocturnes agit sur sa fièvre à la façon d’un
baume. Ses pensées se tassèrent en lui, comme les tranquilles nuées
d’argent, là-haut, dans la profondeur du ciel automnal; et, tout en
cheminant, il se raisonna... Pourquoi donc en voudrait-il au Menguy?
Est-ce que ce n’était pas le droit d’un chacun de fréquenter à
Guernaham?... Il y faudrait peut-être sa permission maintenant!...
Qu’avait-il, dans la maison, qui fût à lui? Ses hardes, et voilà tout!
Un maigre baluchon de domestique qu’il avait apporté à la main, noué
dans un mouchoir, et qu’il remporterait de même, un jour à venir, quand
on n’aurait plus besoin de ses services!... Alors! de quoi se mêlait-il?
--Va, si ce n’est pas Menguy, ce sera un autre!...
Cette phrase de Jean Marzin lui frappa de nouveau l’oreille, comme
chuchotée par les esprits invisibles de la nuit. Il se la répéta
mentalement, à plusieurs reprises, oh! sans animosité (il n’en avait
plus contre personne), mais avec un sentiment si douloureux qu’il lui
sembla que cela lui faisait mal dans tout l’être. _Un autre!... Un
autre!..._ C’était pourtant certain que, tôt ou tard, Renée-Anne se
remarierait avec un autre. Et cet autre ne serait pas lui!... Du coup,
il vit clair dans l’inexplicable tristesse qui, depuis des semaines,
depuis des mois, lui assombrissait l'âme. Une sorte de percée lumineuse
se fit en lui, pareille à ces puits de firmament, constellés d’astres,
qui s’ouvraient entre les rebords immobiles des nuages, au-dessus de sa
tête. Ce fut comme le jaillissement impétueux d’une eau souterraine,
d’une source cachée. La somnambule d’auprès de la fontaine avait dit
juste: il aimait... Guernaham, les labours, les bêtes, qu’ils devinssent
le lot de n’importe qui, cela lui était égal. Mais, Renée-Anne, si on le
privait d’elle, il n’avait plus qu’à mourir!
Par bonheur, il avait atteint l’aire de la ferme, car il n’aurait plus
eu la force d’aller. Une meule de foin était là, creusée à sa base en
forme de grotte, à cause des brassées de provende qu’on en tirait
journellement pour les chevaux. Emmanuel s’y blottit, et, enfoui dans
la litière odorante, se mit à sangloter désespérément comme un orphelin
sans demeure, comme un pauvre enfant perdu.