II

C’est à Lyon-sur-Rhône--où il était pour lors en garnison--qu’Emmanuel

avait appris les noces de sa parente; car elle était un peu sa cousine à

la mode de Bretagne, cette riche héritière, les Prigent et les Guyomar

ayant mêlé leurs sangs autrefois, quand les ancêtres dont il était issu

faisaient encore figure parmi les notables de la paroisse.

--La malheureuse! s’était-il écrié, en repliant la lettre qui lui avait

apporté la nouvelle.

Il ne connaissait que trop le Dagorn, pour s’être rencontré avec lui en

maintes occasions, aux charrois d’automne, aux assemblées de printemps:

et tout de suite sa première pensée avait été pour plaindre la délicate

Renée-Anne de tomber entre les mains de ce rustre, de cette espèce

d’hercule paysan qui tenait moins de l’homme que du taureau dont il

avait la force, les colères aveugles et aussi la stupidité. Jamais,

toutefois, il n’eût osé concevoir, même d’un tel être, les abominables

violences auxquelles il dut assister à Guernaham. Le hasard avait voulu

qu’à son retour du service la place de valet de charrue fût vacante chez

Constant Dagorn. «Personne n’y reste, affirmait-on de toutes parts au

soldat libéré: mieux vaut se faire ramasseur de crottin sur les routes

que d’accepter de vivre dans un pareil enfer!» Ce fut peut-être la

raison qui, plus encore que la nécessité d’assurer sa subsistance,

décida Emmanuel Prigent à se présenter. Dès qu’il eut exposé le but de

sa démarche, il crut lire une sorte de gratitude attendrie dans le

regard que fixa sur lui Renée-Anne. Quant à Dagorn, dont l’haleine

empestait l’alcool, il marqua une satisfaction goguenarde de voir

s’offrir chez lui, comme domestique, un jeune homme de sa parenté. «Tope

là!» bégaya-t-il d’une voix pâteuse, et, pour arroser le pacte, il força

le nouveau «charrueur» de vider avec lui une bouteille de genièvre aux

trois quarts bue depuis le matin.

Car, les dernières lueurs d’une intelligence qui n’avait jamais brillé

que d’une flamme incertaine, il achevait de les perdre dans

l’ivrognerie, le misérable! Et d’autres vices lui étaient venus, des

vices abjects, innommables, qui n’étaient plus d’un chrétien, mais d’une

bête... Oh! ce premier hiver à Guernaham! Emmanuel en avait gardé une

impression sinistre. Il couchait, selon l’usage, dans l’écurie, avec les

chevaux. Parfois, très avant dans la nuit, le matin déjà proche, il

entendait Dagorn entrer, en s’épaulant aux murs, dans le logis

d’habitation que les maîtres occupaient seuls. Et de l’intérieur de la

cuisine, où était leur lit,--le lit héréditaire, à gauche de

l'âtre,--s’échappaient soudain des jurements, des vociférations

obscènes, suivies d’un bruit sourd de piétinements et de coups. Alors,

entre ses draps de toile bise, tout son corps bouillait: il brûlait

d’envie de se lever, de courir au monstre, de l’empoigner à la nuque et

de lui ployer la tête à terre, comme on fait pour les bœufs affolés.

Mais il n’osait, à cause de Renée-Anne. Il sentait confusément que son

intervention, en ces occurrences pénibles, l’eût froissée au plus

profond de ses pudeurs de femme. Il n’avait pas été sans remarquer de

quelle réserve, chaque jour plus hautaine, elle s’enveloppait dans son

martyre. Ne poussait-elle pas l’héroïsme jusqu’à prendre devant son père

la défense de son mari, jusqu’à feindre aux regards du monde des gestes

d’une tendresse câline pour ce bourreau bestial et répugnant?

Une nuit, cependant, par extraordinaire, elle avait appelé Emmanuel à

son aide. Ivre-mort, le Dagorn avait butté contre la marche du seuil et

s’était allongé à la renverse, la face baignant à demi dans le purin de

la cour. Trop faible pour soulever cette masse, Renée-Anne vint heurter

à l’huis de la crèche, héla doucement son cousin. A eux deux ils avaient

transporté l’homme dans le lit et lavé ses souillures immondes. Puis,

après quelques paroles de remerciement, la jeune femme en congédiant

Emmanuel, avait ajouté:

--Inutile d’ébruiter la chose, n’est-ce pas?... C’est, d’ailleurs, la

première fois que cela lui arrive. D’ordinaire, il tient mieux la

boisson.

Cette chute avait dû casser quelque ressort vital dans la puissante

organisation de Constant Dagorn. A partir de ce moment, on le vit

décliner de jour en jour. Ses muscles de fer s’amollirent, sa chair

énorme coula, des taches de lèpre cadavérique se montrèrent çà et là sur

sa peau, comme si le travail de la mort était commencé. Il ne parut plus

aux champs, renonça même à se traîner aux cabarets d’alentour. Mais, au

lieu de s’éteindre, sa fureur de boire s’était exaspérée. Il s’imaginait

puiser dans les bouteilles un élixir de vie capable de réparer les

forces qui l’abandonnaient. Il avait des regards, des gestes de fou. Des

luxures étranges, nées de l’alcool, hantaient son cerveau. On était aux

mois tièdes, dans la saison des foins. Le débraillement des faneuses qui

rentraient en sueur, leur chemise de chanvre collée à leurs seins,

excitait chez lui des rires convulsifs, faisait passer dans ses yeux des

désirs effrayants de damné. Et, le soir, après la clôture des portes,

les scènes de ménage continuaient de plus belle.

--Il ne crèvera pas avant de l’avoir tuée! se disait le charrueur en

prêtant l’oreille à ce sabbat, à cette horrible «messe noire» dont

Renée-Anne était l’hostie douloureuse, farouchement résignée.

S’il n’avait bondi à son secours, malgré elle, certain soir de juillet,

on l’eût assurément couchée morte, le lendemain, dans le cimetière de la

paroisse. Il frémissait encore d’indignation, à ce souvenir, et aussi

d’une autre sorte de trouble qu’il ne s’expliquait pas... C’était un

dimanche. Il s’était attardé au bourg à jouer aux quilles. En

traversant l’aire pour gagner son étable, il vit la fenêtre de la

cuisine éclairée. Par instants, une ombre passait, avec des

gesticulations bizarres. Une curiosité le prit, une irrésistible envie

de _savoir_. Il s’approcha sur la pointe des pieds, appuya son front à

la vitre et demeura quelques minutes hébété, refusant d’en croire ses

yeux, figé comme devant le spectacle d’une abomination de l’enfer. Cette

brute satanique de Dagorn allait et venait d’un bout à l’autre de la

pièce, un grand fouet de charroi dans sa main droite et, tordue comme

une longe autour de son poignet gauche, la brune chevelure de Renée-Anne

dont le corps, presque entièrement dévêtu, traînait sur les dalles, tout

strié par les coups de fouet d’un réseau de marbrures sanguinolentes...

Briser un carreau, faire sauter l’espagnolette intérieure, franchir la

fenêtre et la table, terrasser le monstre abasourdi par la brusquerie de

l’attaque, ce fut pour Emmanuel Prigent l’affaire de vingt secondes.

Avec la courroie du fouet, il garrotta solidement les jambes de

l’homme: «Toi, murmura-t-il, d’ici quelque temps tu ne bougeras plus!»

Mais, quand il fut pour soulever le corps évanoui de la jeune femme, il

hésita, perdit la tête, ne sut que s’agenouiller auprès d’elle, et

l’appeler tout bas, d’une voix peureuse, d’une voix qui tremblait:

--Renée-Anne!... Renée-Anne!...

Sa gorge, quasi enfantine, était découverte, laissait voir un coin de

chair blanche, d’une pâleur nacrée. Il se dépouilla de sa veste et

l’étendit religieusement sur elle. Dans ce mouvement, ses doigts la

frôlèrent; elle rouvrit les yeux. Alors, lui, par crainte qu’elle ne lui

sût mauvais gré d’être là et de l’avoir surprise en ce désordre, il

s’enfuit...

Ni le lendemain, ni jamais depuis, Renée-Anne n’avait fait une allusion

à ce qui avait pu se passer. Quant au Dagorn, il eût été fort en peine

de manifester un ressentiment quelconque. Sa fureur d’avoir été mis, par

son domestique, momentanément hors d’état de nuire lui était montée à la

tête en un transport de sang. Et du coup, pensée, mémoire, l’usage même

de la parole, tout était parti. Il avait pourtant vécu des semaines

encore, soigné, veillé par sa femme, tandis que sa propre parenté

faisait allumer des cierges devant saint Tu-pé-du, pour lui obtenir un

prompt trépas. La délivrance était enfin venue, un jour d’août, comme on

achevait de battre la moisson. Et ç'avait été un soulagement universel

qui se fût peut-être traduit d’une façon peu décente, n’eût été le

respect d’un chacun pour la tristesse sans affectation de Renée-Anne, la

«nouvelle veuve».

Le soir même des obsèques, celle-ci avait pris à part Emmanuel Prigent.

--Tu es un peu de notre famille, lui dit-elle, et je n’ai pas été sans

voir que tu avais de l’intérêt pour nos champs. Veux-tu me continuer tes

services? Tu auras la surveillance de la terre et tes gages seront

doublés.

Il avait fait oui de la tête, sans pouvoir proférer une parole de

remerciement, dans l’émotion de sa surprise et de sa joie. Car il

s’était attaché à ce Guernaham «où personne ne restait», et tout lui en

était devenu cher, la maison, les granges, les étables, les labours,

jusqu’aux cressonnières des douves, dans les chemins creux, jusqu’aux

semis de lande, sur les talus. Renée-Anne l’eût prié, ma foi! d’y

demeurer pour rien, fût-ce en qualité de gardeur de vaches, qu’il eût

accepté... Or, voici que depuis deux mois, il y commandait en maître,

sur les hommes et sur les harnais. Les débuts, certes, avaient été

pénibles: les autres domestiques s’étaient obstinés longtemps à ne

considérer en lui qu’un de leurs pairs, discutant ses ordres, se

refusant même à les accomplir. Mais, il avait fini par dompter les plus

rebelles. Si l’on grommelait parfois encore, quand il avait le dos

tourné, du moins on obéissait. De l’avis du vieux Guyomar, le père de la

veuve, qui faisait une apparition chez elle, de temps à autre, jamais

les choses n’avaient aussi bien marché à Guernaham. Renée-Anne, de son

côté, se montrait ravie. Bref, il n’avait de toute manière qu’à se louer

de sa condition présente. Pourquoi donc cette amertume qui,

insensiblement, s’était levée en lui, gagnant toute l'âme et voilant

d’une tristesse subtile les pacifiques images de son bonheur?

Le sang de la sirène · 第 37 / 49 题