--Vous seriez mieux dans votre lit pour cuver le vin du pardon, disait
une voix de femme, un peu tremblante, avec quelque chose, dans l’accent,
de sévère et de contristé tout ensemble.
Le charrueur écarta l’énorme chien de garde qui lui promenait la langue
sur la face, léchant ses larmes, secoua le foin qui s’était accroché à
ses vêtements et se tint debout devant Renée-Anne. Elle était éclairée
comme d’un nimbe par la lune dont le disque bleuâtre commençait à
dépasser la cime des pins plantés en bordure de l’aire, pour la protéger
des vents d’est. Droite et mince en sa longue robe noire et sous son
grand châle de veuve, elle reprit:
--Quand j’ai vu que la nuit s’avançait, j’ai craint qu’il ne vous fût
arrivé malheur. Alors, j’ai détaché Turc et je lui ai dit: «Cherche!» Il
y a plus de deux heures que votre soupe vous attend auprès du feu. Vous
êtes comme les autres, paraît-il: boire vous empêche d’avoir faim.
--Vous vous trompez, Renée-Anne, répondit Emmanuel en rompant lui aussi,
à l’exemple de sa cousine, avec le tutoiement qui leur était habituel et
que l’usage autorise, du reste, en Bretagne, entre gens de toute
condition. Ce n’est certainement pas ce que j’ai bu à l’auberge qui
aurait pu me couper l’appétit.
Elle eut un léger haussement d’épaules. Puis, d’un ton quelque peu
radouci:
--Viens donc. Tu mangeras, si tu veux. En tout cas, avant que tu te
couches, j’ai à te consulter.
Elle se dirigea vers la ferme où Emmanuel ne tarda pas à la rejoindre,
après qu’il eut ramené Turc au chenil, situé de l’autre côté des
bâtiments, contre le porche de la cour principale. Les sentiments les
plus divers et les plus confus se disputaient l'âme du charrueur. La
désobligeante et si injuste supposition de Renée-Anne l’avait blessé au
vif. Ivre! Elle l’avait cru ivre! Et cela, tandis que navré d’amour...
Non! vrai, ce n’était pas le moment de le traiter de la sorte... Mais,
tout aussitôt, il réfléchissait que, faible encore et de santé si
débile, elle avait eu la bonté de veiller pour l’attendre, de lui garder
au feu sa soupe chaude, et finalement, de s’inquiéter de lui jusqu’à se
mettre à sa recherche, sans autre escorte que le vieux chien, malgré
l’heure peu rassurante, malgré la nuit. Toute sa rancune fondait à cette
pensée. Restait néanmoins un point noir: cette consultation!... C’était
donc bien pressé ou bien grave, que Renée-Anne tenait à s’en expliquer
sur-le-champ? Qu’allait-elle lui demander ou lui apprendre? Ses
accordailles peut-être... avec le fils de Rozviliou!... Il en avait une
sueur froide, une sueur d’angoisse, au point qu’il dut s’éponger le
front du revers de sa manche avant d’attaquer l’écuellée de potage
fumant que la veuve venait de déposer devant lui sur la table.
Elle, cependant, assise sur le banc de son lit-clos, près de l'âtre,
enveloppait de cendre les tisons, de façon que la braise couvât jusqu’au
lendemain et qu’on n’eût, au lever, qu’à en raviver la flamme. Après
quelques minutes d’un silence troublé seulement par les grands coups
sourds du balancier de l’horloge, s’étant aperçue qu’Emmanuel ne
mangeait plus, elle se rapprocha.
--C’est ta faute, dit-elle, si j’ai porté sur toi un mauvais jugement...
Une autre fois, épargne-moi ces peurs. Quelle idée aussi d’aller te
fourrer dans le foin, en cette saison!
--J’ai su que tu avais du monde. J’ai craint d’être un gêneur, de tomber
mal à propos.
Elle repartit du ton le plus naturel:
--En quoi, un gêneur? Est-ce que tu n’es pas pour moi comme si tu étais
de la maison?... Et moi qui priais l’aîné des Menguy de patienter
jusqu’à ton retour, sûre que tu rentrerais au brun de nuit! Car, c’est
tout le monde que j’ai eu, ce Menguy. Il paraît que leur froment n’a
presque pas donné de paille, cette année, dans la montagne. Il en
voudrait quelques milliers et nous céderait une paire de bœufs en
échange, de leurs bœufs de là-haut, petits et trapus. J’ai répondu que
je ne pouvais rien décider sans toi, que ces sortes de choses te
regardaient. Comme tu n’arrivais pas, les étoiles déjà claires, il a
pris congé, non sans beaucoup d’ennui. Il a grand défaut de cette paille
et souhaite de l’avoir dès demain, si nous consentons au marché. Qu’en
dis-tu, Emmanuel?
--Je dis qu’au prix où sont les bœufs tu aurais tort de refuser le
cadeau de Menguy.
--Le cadeau!... fit la jeune femme dont les joues pâles se colorèrent
d’une rougeur subite. Je n’ai, s’il te plaît, de cadeaux à recevoir ni
du fils Menguy, ni de personne.
--Il n’y a pas d’autre nom pour désigner une offre aussi
invraisemblable, prononça le charrueur, ou bien il faut que l’aîné des
Rozviliou soit un benêt.
Son irritation de tantôt lui était revenue et vibrait, malgré lui, dans
sa voix. Renée-Anne fixa sur lui ses beaux yeux graves.
--Tu m’étonnes, dit-elle. Est-ce que tu subirais les influences de la
lune, par hasard?... J’ignore ce que tu peux avoir contre Jérôme Menguy.
Je l’ai trouvé, quant à moi, d’une tenue parfaite et d’une conversation
fort agréable. C’est au moins un homme bien appris. On voit qu’il a reçu
de l’instruction et qu’il lui en est resté quelque chose. Ce n’est pas
pour dire, Emmanuel Prigent, mais il serait à souhaiter qu’il y eût dans
nos campagnes beaucoup de paysans comme celui-là.
--C’est assez pour toi qu’il y en ait un! ricana le laboureur.
Chacune des phrases de Renée-Anne avait pénétré en lui jusqu’aux fibres
profondes, irritant sa plaie secrète, son amour douloureux et saignant.
Il ajouta le plus posément qu’il put avec un calme affecté:
--Tu voudras bien, je pense, me garder cet hiver encore à Guernaham.
L’hiver est une mauvaise saison pour se placer... D’ailleurs, la loi ne
te permet pas de te remarier avant la Pentecôte.
Rencognée dans l’embrasure de la fenêtre, Renée-Anne écoutait son cousin
sans comprendre. A quoi tout cela rimait-il? Les dernières paroles enfin
l’éclairèrent. Une stupeur attristée se peignit sur son visage et deux
larmes tremblèrent à la pointe de ses grands cils. Mais elle se
ressaisit aussi vite et, d’un violent effort, maîtrisa son émotion.
--Emmanuel, déclara-t-elle d’une voix ferme, quand nous avons fait nos
conventions, je t’ai dit: «Tu auras tout pouvoir sur les hommes et sur
les travaux des champs». Il ne me souvient pas que je t’aie chargé du
soin de ma conduite. Mêle-toi donc de ce qui te regarde. Je t’ai choisi
pour être mon chef de culture, non pour être mon confesseur. Je te
croyais plus de sens et un cœur moins brutal. Il m’avait semblé
remarquer en toi une générosité native qui t’élevait à mes yeux
au-dessus de ton état. Mais il y a décidément un savoir-vivre qui ne
s’apprend ni à la caserne, ni au labour. Tu m’as outragée grossièrement.
A cause de ton ignorance des usages, je te pardonne. Seulement,
tiens-toi pour averti. Une autre fois, je ne pardonnerais plus... Et
maintenant, va te coucher. J’entends que, demain, au chant du coq, il y
ait quatre charretées de paille en route pour Rozviliou.
Le charrueur n’essaya pas de répliquer. Il avait la tête brûlante et
vide, la gorge serrée, la vue si trouble qu’il n’aperçut même pas la
lanterne allumée que Renée-Anne lui tendait. Il sortit de la cuisine en
chancelant, suivit le couloir à tâtons et, la porte tirée derrière lui,
se laissa tomber sur les marches extérieures. Il n’avait plus ni
sentiment, ni pensée. C’était comme s’il eût assisté, mort lui-même, à
la mort, à la fin de tout. La nuit muette, la mélancolique nuit
d’automne où fermentaient de vagues odeurs de moisissure et de
décomposition lui apparut comme un sépulcre immense et les astres,
là-haut, avec leurs dures et froides lueurs d’acier, lui firent l’effet
de clous épars dans le couvercle d’un vaste cercueil.
Soudain, de l’autre côté de la muraille, dans la maison, une voix douce
commença:
--_Ma Doué, mé gréd fermamant[3]..._
C’était Renée-Anne qui récitait ses «grâces», avant de se mettre au lit.
D’une lèvre machinale, il répondit: _Amen!_ Puis à travers le tapis de
fougères séchées qui jonchaient la cour, il gagna l’écurie.
V
La Saint-Sauveur clôt l'ère des pardons, dans cette région fromentale du
Haut-Trégor qui fait lisière entre les dernières pentes des monts
d’Arrée et les plateaux ondulés du «pays de la mer». Passé la
Saint-Sauveur, adieu les réjouissances! Les «mois noirs» sont proches.
Dans les fermes aisées, les domestiques les voient venir, non seulement
sans appréhension, mais avec un secret plaisir. L’hiver est, pour eux,
le temps du repos. S’il coupe court aux divertissements publics, aux
assemblées en plein air, il est aussi le père des journées brèves et des
longues soirées paisibles au coin du feu. Les semailles terminées, à
vrai dire on ne travaille plus: on «bricole». Quelques talus à réparer
avant l’époque des grandes pluies, les routes à empierrer, les chaumes
des toits à consolider contre les rafales, le lin sec à broyer dans la
grange, c’est à peu près toute la besogne, depuis les glas de la
commémoration des Défunts jusqu’à la Procession des cierges, à la
Chandeleur. La nuit, libre à chacun de dormir, s’il lui plaît, ses dix
heures d’affilée. Dès la tombée des ténèbres, la soupe est sur la table,
ou bien la chaudronnée de bouillie, sur son trépied de bois, au milieu
de la cuisine. Après le repas, la prière en commun, ainsi qu’aux vieux
âges patriarcaux. Puis, qui veut se retire. Le plus souvent, on préfère
veiller avec les maîtres.
Elles sont le charme de la vie rustique, en Bretagne, ces veillées, et
la manifestation peut-être la plus significative de l’antique esprit des
clans. Il n’y a pas, en effet, que les gens de la maison à y prendre
part. Toute demeure de quelque conséquence devient un lieu de
rendez-vous traditionnel pour les paysans moins fortunés d’alentour. On
s’y achemine par bandes, de tout le parage. Les hommes apportent du
chanvre à éfibrer, les femmes arrivent leur fuseau à la main et la
quenouille attachée par un ruban sous l’aisselle. Chacun s’installe où
il trouve place. Quiconque se présente est le bien accueilli. Il n’y a
d’exception pour personne, pas même pour les mendiants en quête d’un
gîte ni pour la race aventureuse des colporteurs de chansons ou des
marchands d’images. A tous la ménagère dit, sur un ton en quelque sorte
sacramentel:
--Prenez un escabeau et approchez-vous du feu.
Ce sont de véritables assises nocturnes, et qui ne laissent pas d’avoir
une certaine solennité. Nul ne parle qu’à son tour, et s’il y est invité
par le maître du logis. Celui-ci préside avec une simplicité débonnaire,
du fond de son fauteuil de chêne massif, érigé comme un trône à l’un des
angles du foyer. De temps à autre, durant les intervalles de silence où
l’on bourre les pipes, il cligne de l'œil à sa femme pour qu’elle fasse
circuler, dans l’écuelle de terre jaune, le cidre chaud, délieur de
langues...
L’hiver d’avant, à Guernaham, on n’avait guère eu de cœur à veiller. La
présence de Dagorn, les soirs où il ne s’oubliait pas dans les auberges
mal famées des environs, était pour tous une cause de gêne, sinon
d’épouvante. On tremblait sans cesse qu’il ne se livrât à quelque
excentricité dangereuse. N’avait-il pas eu l’idée, une fois, par manière
de plaisanterie, de mettre le feu à la veste en peau de mouton du pâtre?
Absent, il terrorisait encore les âmes. C’est à peine si l’on osait
respirer, dans la crainte de le voir entrer tout à coup, les yeux
hagards, le bâton levé, en proie à toutes les démences de l’alcool.
D’ailleurs, n’aurait-on pas eu cette angoisse, la pâle et silencieuse
figure de Renée-Anne, abîmée en d’amères songeries, eût suffi à bannir
des veillées de Guernaham toute expansion et toute joie. L’ombre de sa
tristesse gagnait autour d’elle tous les visages, et l’on baissait la
voix, pour échanger de rares propos, comme dans la chambre d’un
agonisant ou d’un mort.
Il n’en allait plus de même cette année, Dieu merci! Le stupide et
monstrueux Dagorn gisait à cette heure dans le cimetière du bourg,
enfoui à plusieurs pieds de profondeur, sous une énorme dalle de granit
bleu dont le tailleur de pierre qui l’avait sculptée avait dit, en la
cimentant:
--Du diable si celle-ci ne le maintient pas en repos pour jamais!
Quant à la veuve, si elle avait encore un peu son air de fleur qu’un
sabot de rustre a froissée, on la sentait toutefois redressée à demi,
riche déjà d’une sève nouvelle et ne demandant qu’à s’épanouir... Dès
qu’on sut dans le quartier que les veillées d’hiver étaient commencées à
Guernaham, les gens accoururent; et non seulement ceux du voisinage,
mais quantité d’autres, des points les plus éloignés. Beaucoup de jeunes
hommes, dans le nombre, des fils de bonnes familles paysannes,
déserteurs de leurs propres manoirs. Ceux-là, les servantes se
faisaient un malin plaisir de les taquiner à mots couverts:
--C’est donc que notre chandelle éclaire mieux, s’informaient-elles, ou
qu’il fait plus chaud à notre foyer?
Personne, au reste, n’ignorait qu’ils venaient pour les beaux yeux de la
veuve, avec le secret espoir qu’elle finirait bien, un jour ou l’autre,
par se décider en faveur de l’un d’eux. Elle les recevait le plus
obligeamment du monde, en maîtresse de maison qui connaît ses devoirs,
mais sans jamais se départir à leur endroit de ses façons de
«demoiselle» un peu fière, qui excluaient par avance toute familiarité.
Cette réserve, loin de les mécontenter, stimula leur zèle; ils n’en
furent que plus assidus. La patience est une vertu bretonne. Puis, quoi
qu’il advînt, c’étaient toujours quelques bonnes heures à passer; le
lieu était confortable, la compagnie récréative, et le cidre de
Guernaham réputé à juste titre pour être le meilleur du canton.
Seul, Emmanuel Prigent s’abstint de paraître à ces réunions. Pourquoi?
Il en avait donné à Renée-Anne une raison assez médiocre. C’était peu de
jours après la fameuse nuit du pardon de Saint-Sauveur,--des jours
pendant lesquels ils s’étaient renfermés l’un vis-à-vis de l’autre, lui,
dans un mutisme sombre, elle, dans une attitude distante et presque
glacée. Brusquement, un samedi soir, le premier samedi de novembre,
comme il rentrait avec les chevaux, d’une lande qu’il avait entrepris de
défricher, pour occuper son hiver, il avait trouvé Renée-Anne qui le
guettait adossée, malgré la fraîcheur, à l’un des ormes de l’avenue.
--Emmanuel, descends; j’ai besoin de te parler.
Il avait sauté à bas de la jument qu’il montait et ils avaient cheminé
côte â côte, sous les grands arbres noirs, d’où se détachaient, au
moindre souffle de vent, des tourbillons de feuilles flétries.
--Voici. Bien que je ne sois guère d’humeur à me complaire en des
sociétés nombreuses, je sais ce que mon rang m’impose, et qu’il y a des
coutumes établies auxquelles mon deuil même ne m’autorise pas à me
dérober. La porte de Guernaham sera donc ouverte, dès lundi, à quiconque
y voudra veiller. Seulement, je ne suis pas encore très en état de faire
les honneurs de chez moi, comme il conviendrait. J’ai pensé que, si je
t’en priais, tu m’y aiderais peut-être... L’année dernière, sans toi, on
serait mort d’ennui... Et puis, il est bon qu’il y ait un homme,
quelqu’un d’écouté, comme toi, capable de diriger la conversation et,
s’il est nécessaire, de la retenir, quelqu’un enfin qui... Bref, je te
demande, tant que dureront ces veillées, d’occuper en face de moi, à
droite de l'âtre, le siège vacant du maître qui n’est plus.
Contrairement à l’attente de la jeune femme qui ne doutait point qu’une
telle démarche--surtout après ce qui s’était passé entre eux--ne le
flattât dans son amour-propre, le charrueur avait répondu, en hochant la
tête:
--Je regrette beaucoup, Renée-Anne, mais je ne puis accepter. Je
n’assisterai pas aux veillées de Guernaham, cet hiver.
--Ah!... Tu as la bouderie longue, Emmanuel.
--Je ne te boude pas... Je n’ai contre toi aucun mauvais sentiment...
aucun, en vérité! répéta-t-il avec un accent profond;--je désire avoir à
moi mes nuits, voilà tout.
Et, montrant les chevaux qui suivaient au bout de leurs longes, les
paupières mi-closes, les jarrets gourds:
--Demande plutôt à ces bêtes; quand on a peiné, tout le jour, à
défricher de la lande, on n’a plus envie de rien, si ce n’est de
sommeil. A qui est le premier au travail, il est permis d’être le
premier au lit.
--C’est juste, avait déclaré la veuve, d’un ton sec.
Alors, lui, avec une bonhomie feinte:
--D’ailleurs, sois tranquille, ce n’est pas les chefs de veillée qui te
manqueront. Tu n’auras que l’embarras du choix. Il t’en viendra de
partout et, quel que soit celui que tu désignes, il remplira toujours
mieux qu’un domestique le fauteuil du maître défunt.
Ils arrivaient au portail. Elle lui avait tourné les talons sans
répondre.