IV

--Vous seriez mieux dans votre lit pour cuver le vin du pardon, disait

une voix de femme, un peu tremblante, avec quelque chose, dans l’accent,

de sévère et de contristé tout ensemble.

Le charrueur écarta l’énorme chien de garde qui lui promenait la langue

sur la face, léchant ses larmes, secoua le foin qui s’était accroché à

ses vêtements et se tint debout devant Renée-Anne. Elle était éclairée

comme d’un nimbe par la lune dont le disque bleuâtre commençait à

dépasser la cime des pins plantés en bordure de l’aire, pour la protéger

des vents d’est. Droite et mince en sa longue robe noire et sous son

grand châle de veuve, elle reprit:

--Quand j’ai vu que la nuit s’avançait, j’ai craint qu’il ne vous fût

arrivé malheur. Alors, j’ai détaché Turc et je lui ai dit: «Cherche!» Il

y a plus de deux heures que votre soupe vous attend auprès du feu. Vous

êtes comme les autres, paraît-il: boire vous empêche d’avoir faim.

--Vous vous trompez, Renée-Anne, répondit Emmanuel en rompant lui aussi,

à l’exemple de sa cousine, avec le tutoiement qui leur était habituel et

que l’usage autorise, du reste, en Bretagne, entre gens de toute

condition. Ce n’est certainement pas ce que j’ai bu à l’auberge qui

aurait pu me couper l’appétit.

Elle eut un léger haussement d’épaules. Puis, d’un ton quelque peu

radouci:

--Viens donc. Tu mangeras, si tu veux. En tout cas, avant que tu te

couches, j’ai à te consulter.

Elle se dirigea vers la ferme où Emmanuel ne tarda pas à la rejoindre,

après qu’il eut ramené Turc au chenil, situé de l’autre côté des

bâtiments, contre le porche de la cour principale. Les sentiments les

plus divers et les plus confus se disputaient l'âme du charrueur. La

désobligeante et si injuste supposition de Renée-Anne l’avait blessé au

vif. Ivre! Elle l’avait cru ivre! Et cela, tandis que navré d’amour...

Non! vrai, ce n’était pas le moment de le traiter de la sorte... Mais,

tout aussitôt, il réfléchissait que, faible encore et de santé si

débile, elle avait eu la bonté de veiller pour l’attendre, de lui garder

au feu sa soupe chaude, et finalement, de s’inquiéter de lui jusqu’à se

mettre à sa recherche, sans autre escorte que le vieux chien, malgré

l’heure peu rassurante, malgré la nuit. Toute sa rancune fondait à cette

pensée. Restait néanmoins un point noir: cette consultation!... C’était

donc bien pressé ou bien grave, que Renée-Anne tenait à s’en expliquer

sur-le-champ? Qu’allait-elle lui demander ou lui apprendre? Ses

accordailles peut-être... avec le fils de Rozviliou!... Il en avait une

sueur froide, une sueur d’angoisse, au point qu’il dut s’éponger le

front du revers de sa manche avant d’attaquer l’écuellée de potage

fumant que la veuve venait de déposer devant lui sur la table.

Elle, cependant, assise sur le banc de son lit-clos, près de l'âtre,

enveloppait de cendre les tisons, de façon que la braise couvât jusqu’au

lendemain et qu’on n’eût, au lever, qu’à en raviver la flamme. Après

quelques minutes d’un silence troublé seulement par les grands coups

sourds du balancier de l’horloge, s’étant aperçue qu’Emmanuel ne

mangeait plus, elle se rapprocha.

--C’est ta faute, dit-elle, si j’ai porté sur toi un mauvais jugement...

Une autre fois, épargne-moi ces peurs. Quelle idée aussi d’aller te

fourrer dans le foin, en cette saison!

--J’ai su que tu avais du monde. J’ai craint d’être un gêneur, de tomber

mal à propos.

Elle repartit du ton le plus naturel:

--En quoi, un gêneur? Est-ce que tu n’es pas pour moi comme si tu étais

de la maison?... Et moi qui priais l’aîné des Menguy de patienter

jusqu’à ton retour, sûre que tu rentrerais au brun de nuit! Car, c’est

tout le monde que j’ai eu, ce Menguy. Il paraît que leur froment n’a

presque pas donné de paille, cette année, dans la montagne. Il en

voudrait quelques milliers et nous céderait une paire de bœufs en

échange, de leurs bœufs de là-haut, petits et trapus. J’ai répondu que

je ne pouvais rien décider sans toi, que ces sortes de choses te

regardaient. Comme tu n’arrivais pas, les étoiles déjà claires, il a

pris congé, non sans beaucoup d’ennui. Il a grand défaut de cette paille

et souhaite de l’avoir dès demain, si nous consentons au marché. Qu’en

dis-tu, Emmanuel?

--Je dis qu’au prix où sont les bœufs tu aurais tort de refuser le

cadeau de Menguy.

--Le cadeau!... fit la jeune femme dont les joues pâles se colorèrent

d’une rougeur subite. Je n’ai, s’il te plaît, de cadeaux à recevoir ni

du fils Menguy, ni de personne.

--Il n’y a pas d’autre nom pour désigner une offre aussi

invraisemblable, prononça le charrueur, ou bien il faut que l’aîné des

Rozviliou soit un benêt.

Son irritation de tantôt lui était revenue et vibrait, malgré lui, dans

sa voix. Renée-Anne fixa sur lui ses beaux yeux graves.

--Tu m’étonnes, dit-elle. Est-ce que tu subirais les influences de la

lune, par hasard?... J’ignore ce que tu peux avoir contre Jérôme Menguy.

Je l’ai trouvé, quant à moi, d’une tenue parfaite et d’une conversation

fort agréable. C’est au moins un homme bien appris. On voit qu’il a reçu

de l’instruction et qu’il lui en est resté quelque chose. Ce n’est pas

pour dire, Emmanuel Prigent, mais il serait à souhaiter qu’il y eût dans

nos campagnes beaucoup de paysans comme celui-là.

--C’est assez pour toi qu’il y en ait un! ricana le laboureur.

Chacune des phrases de Renée-Anne avait pénétré en lui jusqu’aux fibres

profondes, irritant sa plaie secrète, son amour douloureux et saignant.

Il ajouta le plus posément qu’il put avec un calme affecté:

--Tu voudras bien, je pense, me garder cet hiver encore à Guernaham.

L’hiver est une mauvaise saison pour se placer... D’ailleurs, la loi ne

te permet pas de te remarier avant la Pentecôte.

Rencognée dans l’embrasure de la fenêtre, Renée-Anne écoutait son cousin

sans comprendre. A quoi tout cela rimait-il? Les dernières paroles enfin

l’éclairèrent. Une stupeur attristée se peignit sur son visage et deux

larmes tremblèrent à la pointe de ses grands cils. Mais elle se

ressaisit aussi vite et, d’un violent effort, maîtrisa son émotion.

--Emmanuel, déclara-t-elle d’une voix ferme, quand nous avons fait nos

conventions, je t’ai dit: «Tu auras tout pouvoir sur les hommes et sur

les travaux des champs». Il ne me souvient pas que je t’aie chargé du

soin de ma conduite. Mêle-toi donc de ce qui te regarde. Je t’ai choisi

pour être mon chef de culture, non pour être mon confesseur. Je te

croyais plus de sens et un cœur moins brutal. Il m’avait semblé

remarquer en toi une générosité native qui t’élevait à mes yeux

au-dessus de ton état. Mais il y a décidément un savoir-vivre qui ne

s’apprend ni à la caserne, ni au labour. Tu m’as outragée grossièrement.

A cause de ton ignorance des usages, je te pardonne. Seulement,

tiens-toi pour averti. Une autre fois, je ne pardonnerais plus... Et

maintenant, va te coucher. J’entends que, demain, au chant du coq, il y

ait quatre charretées de paille en route pour Rozviliou.

Le charrueur n’essaya pas de répliquer. Il avait la tête brûlante et

vide, la gorge serrée, la vue si trouble qu’il n’aperçut même pas la

lanterne allumée que Renée-Anne lui tendait. Il sortit de la cuisine en

chancelant, suivit le couloir à tâtons et, la porte tirée derrière lui,

se laissa tomber sur les marches extérieures. Il n’avait plus ni

sentiment, ni pensée. C’était comme s’il eût assisté, mort lui-même, à

la mort, à la fin de tout. La nuit muette, la mélancolique nuit

d’automne où fermentaient de vagues odeurs de moisissure et de

décomposition lui apparut comme un sépulcre immense et les astres,

là-haut, avec leurs dures et froides lueurs d’acier, lui firent l’effet

de clous épars dans le couvercle d’un vaste cercueil.

Soudain, de l’autre côté de la muraille, dans la maison, une voix douce

commença:

--_Ma Doué, mé gréd fermamant[3]..._

C’était Renée-Anne qui récitait ses «grâces», avant de se mettre au lit.

D’une lèvre machinale, il répondit: _Amen!_ Puis à travers le tapis de

fougères séchées qui jonchaient la cour, il gagna l’écurie.

V

La Saint-Sauveur clôt l'ère des pardons, dans cette région fromentale du

Haut-Trégor qui fait lisière entre les dernières pentes des monts

d’Arrée et les plateaux ondulés du «pays de la mer». Passé la

Saint-Sauveur, adieu les réjouissances! Les «mois noirs» sont proches.

Dans les fermes aisées, les domestiques les voient venir, non seulement

sans appréhension, mais avec un secret plaisir. L’hiver est, pour eux,

le temps du repos. S’il coupe court aux divertissements publics, aux

assemblées en plein air, il est aussi le père des journées brèves et des

longues soirées paisibles au coin du feu. Les semailles terminées, à

vrai dire on ne travaille plus: on «bricole». Quelques talus à réparer

avant l’époque des grandes pluies, les routes à empierrer, les chaumes

des toits à consolider contre les rafales, le lin sec à broyer dans la

grange, c’est à peu près toute la besogne, depuis les glas de la

commémoration des Défunts jusqu’à la Procession des cierges, à la

Chandeleur. La nuit, libre à chacun de dormir, s’il lui plaît, ses dix

heures d’affilée. Dès la tombée des ténèbres, la soupe est sur la table,

ou bien la chaudronnée de bouillie, sur son trépied de bois, au milieu

de la cuisine. Après le repas, la prière en commun, ainsi qu’aux vieux

âges patriarcaux. Puis, qui veut se retire. Le plus souvent, on préfère

veiller avec les maîtres.

Elles sont le charme de la vie rustique, en Bretagne, ces veillées, et

la manifestation peut-être la plus significative de l’antique esprit des

clans. Il n’y a pas, en effet, que les gens de la maison à y prendre

part. Toute demeure de quelque conséquence devient un lieu de

rendez-vous traditionnel pour les paysans moins fortunés d’alentour. On

s’y achemine par bandes, de tout le parage. Les hommes apportent du

chanvre à éfibrer, les femmes arrivent leur fuseau à la main et la

quenouille attachée par un ruban sous l’aisselle. Chacun s’installe où

il trouve place. Quiconque se présente est le bien accueilli. Il n’y a

d’exception pour personne, pas même pour les mendiants en quête d’un

gîte ni pour la race aventureuse des colporteurs de chansons ou des

marchands d’images. A tous la ménagère dit, sur un ton en quelque sorte

sacramentel:

--Prenez un escabeau et approchez-vous du feu.

Ce sont de véritables assises nocturnes, et qui ne laissent pas d’avoir

une certaine solennité. Nul ne parle qu’à son tour, et s’il y est invité

par le maître du logis. Celui-ci préside avec une simplicité débonnaire,

du fond de son fauteuil de chêne massif, érigé comme un trône à l’un des

angles du foyer. De temps à autre, durant les intervalles de silence où

l’on bourre les pipes, il cligne de l'œil à sa femme pour qu’elle fasse

circuler, dans l’écuelle de terre jaune, le cidre chaud, délieur de

langues...

L’hiver d’avant, à Guernaham, on n’avait guère eu de cœur à veiller. La

présence de Dagorn, les soirs où il ne s’oubliait pas dans les auberges

mal famées des environs, était pour tous une cause de gêne, sinon

d’épouvante. On tremblait sans cesse qu’il ne se livrât à quelque

excentricité dangereuse. N’avait-il pas eu l’idée, une fois, par manière

de plaisanterie, de mettre le feu à la veste en peau de mouton du pâtre?

Absent, il terrorisait encore les âmes. C’est à peine si l’on osait

respirer, dans la crainte de le voir entrer tout à coup, les yeux

hagards, le bâton levé, en proie à toutes les démences de l’alcool.

D’ailleurs, n’aurait-on pas eu cette angoisse, la pâle et silencieuse

figure de Renée-Anne, abîmée en d’amères songeries, eût suffi à bannir

des veillées de Guernaham toute expansion et toute joie. L’ombre de sa

tristesse gagnait autour d’elle tous les visages, et l’on baissait la

voix, pour échanger de rares propos, comme dans la chambre d’un

agonisant ou d’un mort.

Il n’en allait plus de même cette année, Dieu merci! Le stupide et

monstrueux Dagorn gisait à cette heure dans le cimetière du bourg,

enfoui à plusieurs pieds de profondeur, sous une énorme dalle de granit

bleu dont le tailleur de pierre qui l’avait sculptée avait dit, en la

cimentant:

--Du diable si celle-ci ne le maintient pas en repos pour jamais!

Quant à la veuve, si elle avait encore un peu son air de fleur qu’un

sabot de rustre a froissée, on la sentait toutefois redressée à demi,

riche déjà d’une sève nouvelle et ne demandant qu’à s’épanouir... Dès

qu’on sut dans le quartier que les veillées d’hiver étaient commencées à

Guernaham, les gens accoururent; et non seulement ceux du voisinage,

mais quantité d’autres, des points les plus éloignés. Beaucoup de jeunes

hommes, dans le nombre, des fils de bonnes familles paysannes,

déserteurs de leurs propres manoirs. Ceux-là, les servantes se

faisaient un malin plaisir de les taquiner à mots couverts:

--C’est donc que notre chandelle éclaire mieux, s’informaient-elles, ou

qu’il fait plus chaud à notre foyer?

Personne, au reste, n’ignorait qu’ils venaient pour les beaux yeux de la

veuve, avec le secret espoir qu’elle finirait bien, un jour ou l’autre,

par se décider en faveur de l’un d’eux. Elle les recevait le plus

obligeamment du monde, en maîtresse de maison qui connaît ses devoirs,

mais sans jamais se départir à leur endroit de ses façons de

«demoiselle» un peu fière, qui excluaient par avance toute familiarité.

Cette réserve, loin de les mécontenter, stimula leur zèle; ils n’en

furent que plus assidus. La patience est une vertu bretonne. Puis, quoi

qu’il advînt, c’étaient toujours quelques bonnes heures à passer; le

lieu était confortable, la compagnie récréative, et le cidre de

Guernaham réputé à juste titre pour être le meilleur du canton.

Seul, Emmanuel Prigent s’abstint de paraître à ces réunions. Pourquoi?

Il en avait donné à Renée-Anne une raison assez médiocre. C’était peu de

jours après la fameuse nuit du pardon de Saint-Sauveur,--des jours

pendant lesquels ils s’étaient renfermés l’un vis-à-vis de l’autre, lui,

dans un mutisme sombre, elle, dans une attitude distante et presque

glacée. Brusquement, un samedi soir, le premier samedi de novembre,

comme il rentrait avec les chevaux, d’une lande qu’il avait entrepris de

défricher, pour occuper son hiver, il avait trouvé Renée-Anne qui le

guettait adossée, malgré la fraîcheur, à l’un des ormes de l’avenue.

--Emmanuel, descends; j’ai besoin de te parler.

Il avait sauté à bas de la jument qu’il montait et ils avaient cheminé

côte â côte, sous les grands arbres noirs, d’où se détachaient, au

moindre souffle de vent, des tourbillons de feuilles flétries.

--Voici. Bien que je ne sois guère d’humeur à me complaire en des

sociétés nombreuses, je sais ce que mon rang m’impose, et qu’il y a des

coutumes établies auxquelles mon deuil même ne m’autorise pas à me

dérober. La porte de Guernaham sera donc ouverte, dès lundi, à quiconque

y voudra veiller. Seulement, je ne suis pas encore très en état de faire

les honneurs de chez moi, comme il conviendrait. J’ai pensé que, si je

t’en priais, tu m’y aiderais peut-être... L’année dernière, sans toi, on

serait mort d’ennui... Et puis, il est bon qu’il y ait un homme,

quelqu’un d’écouté, comme toi, capable de diriger la conversation et,

s’il est nécessaire, de la retenir, quelqu’un enfin qui... Bref, je te

demande, tant que dureront ces veillées, d’occuper en face de moi, à

droite de l'âtre, le siège vacant du maître qui n’est plus.

Contrairement à l’attente de la jeune femme qui ne doutait point qu’une

telle démarche--surtout après ce qui s’était passé entre eux--ne le

flattât dans son amour-propre, le charrueur avait répondu, en hochant la

tête:

--Je regrette beaucoup, Renée-Anne, mais je ne puis accepter. Je

n’assisterai pas aux veillées de Guernaham, cet hiver.

--Ah!... Tu as la bouderie longue, Emmanuel.

--Je ne te boude pas... Je n’ai contre toi aucun mauvais sentiment...

aucun, en vérité! répéta-t-il avec un accent profond;--je désire avoir à

moi mes nuits, voilà tout.

Et, montrant les chevaux qui suivaient au bout de leurs longes, les

paupières mi-closes, les jarrets gourds:

--Demande plutôt à ces bêtes; quand on a peiné, tout le jour, à

défricher de la lande, on n’a plus envie de rien, si ce n’est de

sommeil. A qui est le premier au travail, il est permis d’être le

premier au lit.

--C’est juste, avait déclaré la veuve, d’un ton sec.

Alors, lui, avec une bonhomie feinte:

--D’ailleurs, sois tranquille, ce n’est pas les chefs de veillée qui te

manqueront. Tu n’auras que l’embarras du choix. Il t’en viendra de

partout et, quel que soit celui que tu désignes, il remplira toujours

mieux qu’un domestique le fauteuil du maître défunt.

Ils arrivaient au portail. Elle lui avait tourné les talons sans

répondre.

Le sang de la sirène · 第 39 / 49 题