A MADAME F. HERLAND.

I

Le _pardon_ finissait. L’ombre hâtive des nuits d’octobre était

descendue sur la petite bourgade bretonne, dénouant les danses,

dispersant les couples, le long des routes crépusculaires, à travers le

silence des campagnes endormies. Emmanuel Prigent, dont le cœur n’avait

pas encore parlé et qui n’avait pas de «douce» à ramener chez elle,

demeura un instant sur la place à regarder l'«homme aux chansons»

rassembler ses feuilles volantes; puis, après une courte discussion

avec lui-même, il s’achemina vers l’auberge.

Il se sentait triste... La solitude, sans doute; peut-être aussi une

raison plus intime, certain malaise d'âme qui, depuis quelque temps,

assombrissait sa pensée, ne lui permettait plus de jouir de la vie,

béatement, comme par le passé. En vain s’était-il efforcé de réagir

contre ce singulier état d’esprit dont sa cervelle obscure de paysan ne

parvenait même pas à débrouiller les causes. Qu’est-ce donc qui avait pu

altérer ainsi en lui, peu à peu, la belle source de joie de ses

vingt-cinq ans? Il s’était rendu au pardon de Saint-Sauveur avec

l’espoir d’y rencontrer une somnambule, une «voyante» assez lucide pour

l’éclairer sur son cas. Connaître sa peine, comme dit le proverbe, c’est

déjà la moitié de la guérison. La vieille sibylle qu’il était allé

consulter dans son chariot, là-bas, derrière la fontaine, n’avait su que

lui débiter des niaiseries, des fariboles, les mêmes exactement qu’elle

avait contées à vingt autres, comme de lui assurer, par exemple, qu’il

se languissait d’amour et que, seule, une brune aurait la vertu de

dissiper son mal. Amoureux, lui! Ah bien! elle pouvait se flatter de

lire dans les cœurs, la somnambule! Jamais encore il n’avait regardé une

femme, autrement que pour le plaisir, du temps qu’il était soldat.

C’était si vrai qu’à Guernaham,--où, de domestique principal, il était

passé chef de labour depuis la mort du maître,--les servantes, blessées

de ce qu’il ne faisait aucune attention à leurs agaceries, l’avaient

surnommé Prigent le Dédaigneux. Non qu’il professât pour le sexe le

dédain qu’on lui attribuait: il n’avait pas les idées tournées de ce

côté, voilà tout. Il avait bien assez à s’occuper par ailleurs: un

domaine d’environ trente journaux de terres arables à tenir en état, un

personnel volontiers indocile, sinon récalcitrant, à manier et à

conduire, tout cela dans une maison où il n’était lui-même qu’un

subalterne, et sous la direction d’une jeune veuve sans expérience, à

peine émancipée du couvent par quelques mois d’un mariage qui n’avait

été pour elle qu’une agonie, qu’une passion, et dont elle n’avait pas

fini de se remettre!... Pauvre Renée-Anne, si frêle, si menue et, comme

on dit à la campagne, si «demoiselle», comment son père, le vieux

Guyomar, avait-il pu la laisser épouser ce Constant Dagorn, cette

brute?...

Le sang de la sirène · 第 36 / 49 题