IV

Je fus édifié le soir même, par un simple hasard... J’avais passé la

plus grande partie de l’après-dînée à errer dans les roches de

Loqueltaz. C’est le site peut-être le plus merveilleux de l'île. Les

jeux de la nature semblent y avoir obéi aux lois d’une esthétique

grandiose: les granits colossaux se sont comme organisés d’eux-mêmes en

une sorte de cathédrale d’avant les âges, en un sanctuaire fruste,

formidable et prestigieux. Piliers, arceaux, fenêtres ouvertes sur

l’infini de l’espace, rien ne manque à l’ornementation de ce temple sans

date, chef-d'œuvre des forces primitives. Pour voûte, le ciel; pour

tapis, un gazon moelleux comme un velours. La mer, qui y pénètre par une

large fissure, forme des espèces de vasques d’eau lustrale qui ont dû

servir, dans les temps barbares, à de mystérieuses ablutions.

Il est probable, en effet, que le vieux naturalisme celtique eut, en

cette majestueuse enceinte de roches, un de ses asiles consacrés.

Aujourd’hui encore, les mères y amènent les enfants mâles, dès qu’ils

sont en état de marcher, et, après leur avoir fait faire trois fois le

tour de l’enclos, les plongent dans le premier flux, à l’heure de la

marée montante. C’est une façon de les vouer à la mer, mais aussi de les

rendre invulnérables à ses maléfices. Ils sont désormais sous la

protection de saint Gildas,--en breton Veltaz,--qui passe, dans la

croyance populaire, pour avoir vécu de longues années en ce lieu et pour

l’avoir «exorcisé».

--Autrefois, monsieur, douze vierges, belles de corps comme des anges,

mais perverses d'âme comme des démons, avaient ici leur résidence d’été.

L’hiver, elles s’en allaient on ne savait où, derrière les grandes

brumes, par le chemin des orages. Mais, sitôt que les clairs soleils

commençaient à luire, on les voyait soudain reparaître; elles arrivaient

en nageant, le buste soulevé hors des ondes et les vagues avaient l’air

d’être les plis de leur vêtement. Jamais elles ne prenaient terre, car,

sorties des eaux, elles n’étaient capables que de ramper. Elles

demeuraient donc dans les piscines qui sont au bas des roches; mais là,

tout le jour,--et toute la nuit, s’il faisait lune,--elles se livraient

à leurs ébats. Leur principale occupation était de chanter. Elles

chantaient des choses douces, de longs appels d’amour, propres à séduire

le cœur des jeunes hommes, et le cœur des jeunes hommes s’attendrissait

à les entendre. Beaucoup se damnèrent pour les douze fées. Il y en eut

qui, pour les suivre, plantèrent là leurs promises et même leurs vieux

parents à l’article de la mort. C’est alors que Dieu prit l'île en pitié

et lui envoya saint Veltaz. Le saint, qui était évêque, donna son anneau

à baiser aux «Sœurs de la mer». Elles en reçurent aux lèvres une telle

brûlure qu’elles se dispersèrent en hurlant. Depuis, elles ne se sont

plus montrées en ces parages, du moins au dire des anciens.

Ainsi me parlait une pastoure, la seule créature humaine que j’eusse

rencontrée aux abords de ce désert,--une fillette d’une quinzaine

d’années, je pense, mais contrefaite et nouée, la figure cousue de

scrofules, les yeux étrangement tristes et profonds. Elle paissait la

vache d’un des guetteurs du sémaphore, à ce qu’elle m’apprit, et s’était

mise à marcher près de moi, tirant sa bête à qui la mélancolique tombée

du soir arrachait des meuglements plaintifs.

Une légère buée grise voilait peu à peu les choses. Les maisons

lointaines semblaient se tapir au ras de la lande. L'île apparaissait

comme enfermée dans des murailles immenses, les murailles mouvantes de

la mer. On percevait de grands bruits d’orgues, épars dans les étendues

invisibles. Sur une hauteur, en face de nous, le phare électrique du

Créac’h venait de s’allumer; et cela ne fut pas sans ajouter encore à

la solennité de l’heure, cette soudaine flambée pâle, au haut de cette

énorme stèle, d’aspect funéraire, bariolée d’un peinturlurage macabre où

le noir alterne avec le blanc.

Peureuse et frissonnante sous sa cape de laine brune, la fillette

continuait:

--Elles ne se sont plus montrées dans ces parages, mais, du côté de

Kélern, on les entend toujours et même, par claire nuit, on les peut

voir qui tordent aux rayons de la lune, pour les sécher, leurs longues

chevelures ruisselantes. Seulement, elles ne sont plus que onze, les

Morganes...

--Ah! Et qu’est devenue la douzième?

--La douzième?... Je vais vous le dire... Les «anciens» prétendent qu’il

y a cent ans, mille ans peut-être, l’homme de Cadoran la pêcha dans ses

filets; par mégarde, selon les uns, mais plutôt parce que la fée avait

résolu de se faire prendre. Elle aimait d’amour cet homme, qui était le

plus fier et le plus beau des gars d’Ouessant. Quand il l’eut tirée sur

le sable, elle lui dit: «Laisse-moi être ta femme, à la manière des

filles de ta race, et je te ferai roi de la mer.» Elle parlait d’une

voix si douce, avec des gestes si câlins, qu’il ne se sentit pas le

courage de la repousser, comme sans doute il aurait dû faire. Puis,

d’être roi de la mer, cela le tentait. Cependant il hésitait encore:

«Comment deviendrais-tu ma femme, puisque tu n’as que la moitié du corps

d’une chrétienne?» Elle répondit: «Porte-moi dans tes bras jusqu’au

seuil de ta maison et ne t’inquiète pas d’autre chose.» Elle était

froide comme l’embrun de novembre quand il la prit sur sa poitrine,

entre ses bras; mais, dès qu’ils furent sur le chemin de Cadoran, sa

chair tiédit et les écailles de ses hanches et de ses jambes se mirent à

tomber. Devant la maison, elle pria l’homme de la déposer sur la

traverse du seuil, et aussitôt, elle marcha toute seule, jusqu’au lit...

La fillette s’interrompit, comme effrayée de confier ces choses à un

«étranger», au milieu du silence plus vaste et parmi les grandes formes

troubles des pierres de Loqueltaz au crépuscule.

--Et ils s’épousèrent? demandai-je.

Elle reprit, mais en baissant la voix:

--Oui et non. Ce furent des noces singulières. D’après les conditions du

contrat, paraît-il, la fée ne devait appartenir au pêcheur que la nuit.

Un peu avant l’aube, elle se levait, gagnait la mer, retournait à sa vie

ancienne, s’en allait au large rejoindre ses sœurs. Cela dura quelque

temps de la sorte. Tout prospérait au maître de Cadoran; les vagues lui

apportaient, jusque dans l’aire de sa demeure, les poissons et les

épaves; les vents et les courants lui obéissaient comme à un roi. Il

était heureux et riche. Une enfant superbe, de tous points semblable à

sa mère, lui était née. Que pouvait-il souhaiter de plus?... Eh bien! il

trouva que ce n’était pas encore assez. Un matin, comme la prime aube

allait poindre, il dit à la fée: «Ne te lève pas, je te prie: je veux

que tu sois mienne à la clarté du soleil aussi bien que dans les

ténèbres de la nuit!» Tristement elle lui répondit: «Ne me demande point

une telle chose. Ce serait notre malheur à tous deux et le malheur de

notre postérité.--Si tu me refuses, insista-t-il, c’est donc que tu ne

m’aimes point.» Ce mot fit à la Morgane une peine si profonde qu’elle

s’évanouit, et, quand elle reprit ses sens, le jour avait paru!... Et

depuis...

--Depuis?...

--Une fatalité pèse sur la race de la Sirène.

--Elle existe donc toujours cette race?

--C’est le clan le plus nombreux de l'île. Hommes et femmes, ils sont,

du même nom, plus de quatre-vingts.

--Et quelle est cette fatalité qui pèse sur eux?

--C’est très difficile à expliquer, voyez-vous...

Le vrai, c’est que la petite îlienne se souciait médiocrement de me

fournir ces explications. Volontiers elle eût brisé là l’entretien.

Je dus lui arracher les phrases par lambeaux, sans compter qu’il y avait

dans son breton d’Ouessantine quantité d’idiotismes qui me

déroutaient... En résumé, voici: de génération en génération, le sang

immortel de la Sirène de Cadoran s’épanouit en un type unique, un

délicieux type de femme, d’une séduction irrésistible et d’un charme

exquis. Ce sont comme autant de réincarnations successives de la

primitive aïeule, dans lesquelles revivent ses formes adorables, le

mystère inquiétant de son âme double, la magie de ses gestes et de sa

voix, tous les prestiges de sa beauté. Une bénédiction, selon le mot de

Nola Glaquin, semble, en effet, être sur elles. C’est une joie rien que

de les contempler. Elles ne sont pas seulement la parure de leur clan,

elles sont l’orgueil de toute l'île. On les recherche, on les entoure,

on les fête, on a pour elles mille attentions, mille prévenances. Mais,

ce qui ne se dit pas, du moins tout haut, c’est qu’à ces hommages

rustiques il se mêle une grande part de pitié. La «fille de la Sirène»

n’est pas tant un objet d’admiration que de plainte. Un implacable

destin la guette, embusqué là-bas dans les menaçantes solitudes des

eaux.

A peine mariée à quelque franc gars de la mer, issu, suivant l’usage

insulaire, de sa parenté, elle est frappée tout à coup, brutalement, en

plein bonheur.

Un beau jour, le mari s’embarque pour la pêche, comme d’habitude. Il

fait temps joli, brise douce et ciel clair. Nul accident ne semble à

craindre. Le soir est venu, la nuit tombe, l’homme ne rentre pas... Que

s’est-il passé? Cela, c’est le secret des Sirènes. Une fois de plus

elles ont châtié la trahison de leur douzième sœur. Et, tandis que la

veuve crie, du haut des roches, appelant celui qu’elle ne reverra plus,

on les entend au loin qui rient et qui chantent, qui chantent à voix

légère:

Hou! Hou! la mer s’éveille

Le vent souffle au suroît...

Rarement les flots rendent le cadavre; encore ne jettent-ils à la côte

que ses membres épars, «ses épaves».

--Çà!--demandai-je, comme nous allions nous séparer, la pastoure pour

prendre le sentier du sémaphore, moi, pour continuer vers le

bourg--présentement, c’est bien Marie-Ange, n’est-ce pas?...

Elle ne me laissa point achever:

--Chut! fit-elle, dans la maison qui est là, sur votre droite, habite

son beau-père le vieux Morvarc’h, _Paôl-Vraz_, comme nous l’appelons...

Ses dernières paroles furent:

--Si j’étais de vous, je pousserais, cette nuit, jusqu’aux grèves de

Kélern. Il y aura clarté d’étoiles et de lune, par conséquent sabbat de

Sirènes, à moins que la sagesse des anciens ne mente... Moi, j’aime

mieux croire que d’aller voir...

L’instant d’après, je passais devant la maison de Paôl-Vraz. La

chandelle était sur la table, et, par le cadre étroit de la fenêtre,

dans l’entreʳbâillement des petits rideaux de serge rouge, j’aperçus le

vieux qui, servi par sa vieille, se disposait à souper en paix.

V

Je n’ai point poussé jusqu’aux grèves de Kélern, mais, tout de même, les

mystérieux chants des Sirènes ont bercé mes songes, toute la nuit, dans

l’antique «grand’chambre» de l’hôtel Stéphan, dont les meubles surannés

et disparates ont chacun leur physionomie, leur histoire, et je dirai

volontiers leur langage, car ils ont l’air de converser entre eux, dans

les ténèbres, avec des craquements étranges, comme sous l’effort des

souvenirs. Je les ai longtemps écoutés, en une demi-somnolence, lumière

éteinte et les yeux clos. Un bahut de forme arabe disait:

--Je suis né sur les confins des déserts du sud et j’ai vécu d’abord

dans l’entrepont d’une felouque barbaresque. Des artisans bruns, au

ciseau patient et délicat, ont sculpté de graves sentences sur mes

flancs.

--Moi,--intervenait une armoire massive, ayant le teint de cuivre des

hommes de son pays,--j’ai grandi sur l’autre rive du monde: un soleil

plus riche y donne aux arbres une sève couleur de sang. J’ai couru des

mers immenses à bord d’une frégate amirale. J’ai vu les guerres et les

combats des hommes: je puis exhiber des entailles aussi glorieuses que

des blessures.

Ou bien c’était une glace, marbrée de plaques livides comme un front de

malade, dont le pâle et mélancolique sourire signifiait:

--Accrochée à une paroi de chêne lustré, dans le salon d’un

transatlantique, j’ai miré d’exquis visages de passagères, des gestes

élégants, d’harmonieuses attitudes. Où dorment-elles maintenant, les

belles voyageuses, sur quel lit d’algues ou de sable, à quelles

profondeurs d’Océan?...

Tous des échappés de naufrages, ces meubles de provenances si diverses,

et qui évoquaient, dans l’atmosphère si calme de cette chambre bretonne

soigneusement entretenue comme un reliquaire, d’affreuses visions

d’équipages en détresse, de noyés hagards, de lourds navires sombrés...

Je me suis réveillé au bruit des cloches carillonnant le premier son de

la messe.

C’est dimanche.

Même temps qu’hier: un ciel tout neuf, la limpidité des matinées de

Bretagne en octobre, une lumière idéale, élyséenne, une lumière finement

bleutée. La ruelle, devant ma fenêtre, s’ouvre sur une filtrée de mer

assoupie où des barques se balancent doucement.

Les gens des hameaux commencent à déboucher de toutes les directions,

hommes et femmes tout de noir vêtus, figures maigres et graves qui

défilent sans hâte, en silence. Ils se suivent par groupes, par

familles, comme aux anciennes époques des migrations patriarcales, les

vieux en tête, et, en dernier lieu, les enfants. Charmantes pour la

plupart, les fillettes, avec leurs coiffes d’aïeules sur leurs boucles

blondes, frisées comme des goémons et qu’on n’a pas écourtées encore,

avec leurs châles clairs, semés de fleurs peintes, dont les couleurs

éclatent joyeusement parmi le noir des autres costumes.

L’église est au haut de la bourgade. On y monte par un chemin que

bordent d’un côté des façades grises, cabarets ou maisons de marchands,

de l’autre, une rangée d’ormes malingres, les seuls arbres de l'île,

tout frissonnants des atteintes de l’automne et comme minés par un mal

secret, par une obscure nostalgie de plantes en exil. Le mur du

cimetière les abrite des vents du nord, mais les étouffe aussi dans son

ombre.

Et le voici, ce cimetière. Un arpent de quelques acres, un champ des

morts, frère des courtils disséminés dans la campagne voisine, autour de

la demeure des vivants, avec cette unique différence qu’il est planté de

croix et que l’herbe y foisonne à plaisir, en touffes plus vertes et

plus épaisses. J’y entre en compagnie du syndic, quartier-maître

retraité, le plus paterne des hommes, malgré son parler brusque, ses

jurons empruntés à toutes les langues et sa dure face boucanée de

forban. Comme je lui marque quelque étonnement de l’exiguïté de ce

cimetière, si peu en rapport avec le chiffre de la population qui,

d’après les statistiques, excède deux mille âmes, il me montre là-bas la

mer étincelante, les eaux immenses.

--Et ce cimetière-là, dit-il, qu’est-ce que vous en faites?...

Nous cheminons à travers les tombes. «Ci-gît Renée Mezmeur... Ci-gît

Jeanne-Yvonne Malgorn...» Des noms de femmes, toujours, rien que des

noms de femmes, sauf, de-ci de-là, quelque sépulture isolée de vieillard

avec la mention «décédé au bout de son âge, muni des sacrements de

l’Église», sauf aussi des tertres minuscules, à peine plus renflés que

des taupinières, recouvrant des restes anonymes, des dépouilles

d’enfants morts avant d’avoir pu prendre leur part de la tâche familiale

et qui, dès lors, sont comme s’ils n’avaient pas été.

Au milieu de l’enclos, le syndic m’arrête auprès d’un monument de forme

bizarre, assez semblable aux édicules qui surmontent, en Bretagne, les

fontaines sacrées.

--Penchez-vous et regardez.

J’applique les yeux à un grillage en fer garnissant une manière de

lucarne et, dans le fond d’un trou d’ombre, je finis par distinguer un

monceau d’objets moisis ayant de vagues apparences de croix.

--Des croix, oui bien, acquiesce le syndic, des croix de cire vierge...

Et il y en a, vous pouvez voir! Encore la plupart, détrempées par

l’humidité, ne sont-elles plus qu’une bouillie...

--Et pourquoi sont-elles là? Qu’est-ce qu’elles représentent?

--Ils ont des idées comme ça, dans ce pays... Quand un des leurs périt

en mer et que les courants ne ramènent point le cadavre, ils font tout

de même un simulacre d’enterrement, avec curés, chantres, enfants de

chœur et toute la boutique. On façonne une croix de cire qui est censée

être le mort, et sur laquelle le recteur prononce l’absoute. Après quoi,

il l’enferme dans une espèce d’armoire, contre le mur de l’église, et

elle reste là, avec pas mal d’autres, ses pareilles, jusqu’au soir de la

Toussaint où on les vide en pagaille dans ce trou... Ça fait l’affaire

des prêtres, vous pensez... Paraît, d’ailleurs, que sans ça le noyé ne

se tient pas tranquille: c’est, toutes les nuits, des cris, des

hurlements, des insultes, un branle-bas du tonnerre de Dieu... Mais le

plus drôle, c’est le nom qu’ils donnent à la cérémonie, un nom comme en

latin, que je n’ai jamais entendu qu’ici. Ils appelent ça un _proella_.

Je lui fais répéter le mot à plusieurs reprises... _Proella!

proella!..._ Vocable étrange et qui éveille, en effet, dans l’esprit de

soudaines réminiscences latines. Comment ne point songer tout de suite à

_procella_, au terme qui, dans la langue des mariniers de Rome,

désignait la bourrasque, la tempête, la fureur déchaînée des vents? Et

comment n’être pas séduit par cette étymologie, trop simple sans doute

pour être vraie, mais si suggestive en sa simplicité?... Mon compagnon,

cependant, m’entraîne vers l’église; tout en affectant de s’exprimer

avec désinvolture sur le compte du clergé de l'île, il n’est pas homme à

manquer la messe, et le «troisième son» achève de tinter.

--Nous ne trouverons pas de chaises!--affirme-t-il, non sans humeur.

De fait, force nous est de rester debout, près de la porte. La nef est

comble. Un grand vieillard nous offre l’eau bénite. Où donc ai-je déjà

vu ce profil antique, ce nez busqué, ces lèvres minces, et, sur l’orbite

profonde, ce sourcil majestueux? La barre d’appui de son siège porte son

nom gravé au fer rouge par quelque forgeron du village. Je lis: _P.

Morvarc’h, de Pern-Izella_, et, dans ma pensée, repasse en silhouette

crépusculaire la maison de la lande avec, derrière sa vitre éclairée,

l’image du vieux qui soupait... L’office est commencé. Une houle

moutonneuse de têtes et d’épaules ondule sous le geste du prêtre, au

moment de l'_Asperges_... Épaules vastes, têtes énergiques et candides

tout ensemble, au front carré. Les hommes occupent le haut de l’église,

en avant du chœur: au delà, à partir de la chaire jusque sous le cintre

du porche, c’est la blancheur inclinée des coiffures féminines où le

jour multicolore des vitraux met des irisations de soleil sur la mer.

Des capuchons de veuves forment par place de mystérieux écueils noirs.

Tout ce monde prie en silence, égrène des rosaires polis par de longs

frottements, ou s’absorbe dans des missels surannés qui gardent je ne

sais quelle odeur des piétés d’autrefois entre leurs feuillets déteints.

Des deux côtés du maître-autel sont les statues en bois de saint Pôl et

de saint Gildas, les deux évangélistes de la contrée. Ils sont l’un et

l’autre représentés en évêques, mitre d’or et chasuble d’or, robe

violette et gants violets. Mais le peuple ne veut voir en eux que des

marins, des marins qui «naviguaient» dans des barques de pierre, à

l’épreuve de tout naufrage, et qui tenaient des lèvres même de Dieu le

verbe d’enchantement, la parole qui endort les flots...

Brusquement, dans un intervalle des psalmodies liturgiques, éclate le

cantique en breton par lequel on a coutume, chaque dimanche, d’invoquer

ces patrons jumeaux de l'île, les grands thaumaturges ouessantins:

O vous qui vîntes d’Hibernie

Sur le chemin des eaux traîtresses,

Pôl et Gildas, vous qui savez

Nos vœux, nos périls, nos angoisses...

Ce sont des voix de femmes qui ont entonné la strophe, là-bas, dans la

tribune, au fond de la nef, et les hommes reprennent le refrain. Cette

double mélopée en langue locale est d’un effet saisissant. Les gosiers

rudes des pêcheurs roulent les syllabes avec un bruit de galets. Et, dès

qu’ils se sont tus, c’est comme une accalmie; le chant semble décroître,

s’éloigner, ainsi que la mer à l’heure du reflux, mais pour s’enfler de

nouveau, peu à peu, en des accents d’une tristesse ardente, d’une

langueur douloureuse et passionnée. A ces moments-là, une voix domine

toutes les autres, nage, pour ainsi dire, au-dessus d’elles et les

conduit. Je l’ai promptement reconnue; j’en ai encore dans les oreilles,

depuis hier, le timbre fluide, cette caresse ondoyante et sonore,

délicieuse comme un attouchement clandestin de toute l'âme. Pas de doute

possible: celle qui chante de la sorte, c’est Marie-Ange. Je ne la

distingue point parmi ses compagnes et, néanmoins, _je la vois_. Je la

vois dans le passé des légendes. Elle est redevenue l’Océanide, l’être

inconstant et divin, né des rêves de l’humanité primitive dans les

lointains illuminés de la mer. Elle s’avance au rythme des vagues. Ses

yeux glauques laissent transparaître les mystérieux fonds de roches où

s’élaborèrent, à l’aube du monde, les premiers germes de la vie. Sa

chevelure, à demi végétale, exhale un parfum si fort que tout l’univers

en est embaumé. Sa chair, de nuances changeantes, revêt tour à tour les

teintes délicates du matin et les tons embrasés du soir. Elle est une et

multiple. L’haleine du vent chante sur ses lèvres. Tout en elle est

harmonie, sa démarche flottante, ses attitudes, les mouvements de sa

tête, les gestes arrondis de ses bras. Son corps entier n’est qu’une

chanson...

--Oui, c’est un beau cantique, n’est-ce pas?... Tant mieux, si ça vous a

fait plaisir.

--Beaucoup, beaucoup de plaisir, Marie-Ange.

Nous nous sommes rencontrés dans le cimetière, à la sortie de la messe

et elle s’est arrêtée à causer avec moi, un instant, avant d’aller dire

sa prière sur «ses tombes». Elle m’apparaît plus radieuse encore que la

veille, sous sa coiffe de linon brodé, repassée de frais et fleurant une

fine odeur de lavande. Une croix d’argent brille sur le drap noir du

_justin_, du corsage à basques qui enserre son buste. Sa jupe, de même

étoffe, descend à plis droits; la brise gonfle la soie de son tablier.

Ses yeux sont de la couleur du ciel, bleus, céruléens peut-être, avec

des reflets dorés. Je la compare mentalement avec les îliennes, ses

compatriotes, agenouillées autour de nous sur les dalles de l’enclos

funèbre: elle a vraiment quelque chose d’exquis et de rare qui n’est

qu’à elle, et qui se manifeste dans son visage, dans ses mains, dans

l’élégance native de toute sa personne... Le syndic qui nous a rejoints

s’informe de Jean.

Elle l’attendait hier soir, à la marée de six heures, mais sans doute

qu’il aura jugé à propos de passer son dimanche à l’Ile des Saints. Il a

un ami là-bas, un qui était avec lui au service, sur l'_Intrépide_.

Alors, il s’en reviendra probablement cette nuit.

--Les vents sont bons, n’est-ce pas, monsieur Gavran?

--Oh! fait le syndic, il y en a encore pour quinze jours au moins de ce

temps doux. Gare après, par exemple!

--A qui le dites-vous? Ce sera la lune de novembre, la lune des défunts.

Le vieux Morvarc’h traverse la grande allée. Marie-Ange s’écrie:

--Le père!... Je vous quitte...

Et me tirant une révérence à la mode ancienne:

--A vous revoir, vous!... Je vous ferai goûter du vin de Cadoran...

Demandez au syndic!

--Je te crois... du vin du pays des Sirènes! grommelle entre haut et bas

maître Gavran.

Elle vient d’aborder Paôl Vraz et tous deux se dirigent maintenant vers

le monument des «disparus». Il y a foule, du reste, autour de l’étrange

cénotaphe; des femmes principalement, tout le noir troupeau des veuves

prosternées à même le sol; quelques hommes aussi, debout, pétrissant

leurs bérets entre leurs gros doigts, l’air moins dévotieux que

distraits, l’esprit perdu, les yeux ailleurs.

--A quoi pensez-vous qu’ils songent, syndic?

--A rien et à tout... Est-ce qu’on sait?... Peut-être à leurs décédés,

peut-être à eux-mêmes... à la croix de cire qu’ils auront là, tôt ou

tard, tandis que leurs carcasses pourriront au large... et peut-être à

la ration d’eau-de-vie qu’ils vont boire, à la soûlerie qui les attend.

Voyez plutôt...

Sur tout le parcours, de l’église à l’hôtel, les auberges sont pleines.

Selon l’énergique expression du syndic, les îliens célèbrent «la messe

du vin ardent». Ils trinquent sans bruit, alignés devant les comptoirs,

puis, d’un geste uniforme, égouttent sur le parquet les verres vides.

Des pièces sombres et tristes, meublées seulement de tonneaux, nous

soufflent au passage, par leurs portes ouvertes, une haleine empestée

d’alcool. Dans le voisinage de la Poste, nous croisons un pêcheur qui

titube.

--Allons! tu as encore mis, ce matin, ta chemise d’ivrogne?--gronde le

syndic en sa langue imagée, de son accent bourru.

Et l’homme de répondre:

--C’est la faute à la mer, monsieur Gavran... La mer est salée!

Tout en remontant la rue, de son pas somnambulique, il se répète à

lui-même, avec une insistance plaintive, mêlée de résignation:

--La mer est salée!... La mer est salée!...

Le sang de la sirène · 第 18 / 49 题