Ouessant n’a que deux ports accessibles; les marins font cap sur l’un ou
sur l’autre, selon les vents. Ils sont situés chacun à une extrémité de
l'île: au sud-ouest, Porz-Paul, au nord-est, le Stif. C’est à ce dernier
que nous accostâmes. Il s’ouvre entre de hautes parois verticales, deux
murs de falaises en surplomb qui y entretiennent une pénombre éternelle.
Une cale est bâtie au fond de ce fiord minuscule. Cette cale et une
baraque en appentis abritant le bateau de sauvetage, c’est tout le Stif.
Une demi-douzaine d’Ouessantines y guettaient notre arrivée, rangées
près d’une chaloupe hors d’usage, en cette attitude triste et avec cet
abandon résigné des membres qu’ont les îliennes au repos. Marie-Ange
leur cria:
--Bonjour, les filles!
Leurs traits s’animèrent et, comme tantôt les pêcheurs de Molène, elles
dirent d’une voix joyeuse:
--Eh! c’est Marie-Ange!
Quand elle eut débarqué, ce furent des effusions, des cajoleries, un
empressement comme autour d’une reine. Elle s’y déroba, du reste, au
plus vite et, m’apercevant planté là, un peu embarrassé de mes premiers
pas sur ce sol inconnu, elle m’interpella d’un ton légèrement narquois,
en femme qui se sent chez elle:
--Si vous attendez Miniou, vous savez, vous n’êtes pas près d’en avoir
fini... Avant qu’il ait livré toutes les commissions!... Suivez-moi
plutôt: je vous mettrai sur la route.
Je m’engageai derrière elle dans le raidillon qui, du creux de l’anse,
gagne le plateau de l'île. Elle escaladait ce sentier de chèvres, décoré
du nom de chemin, avec la tranquille aisance d’une fille de là-haut,
habituée à faire paître ses vaches sur le rebord glissant des
précipices, au-dessus des gouffres de la mer. J’étais encore à mi-pente
qu’elle avait atteint le sommet. Je la voyais debout dans le soleil: sa
cotte rouge sur laquelle, pour grimper plus allègrement, elle avait de
nouveau retroussé sa jupe, flottait au vent de la cime ainsi qu’un
pavillon de pourpre. Elle riait d’un rire clair, aux notes perlées, dont
l’ironie même restait douce. Lorsque je l’eus rejointe, je lui dis:
--Vous devez avoir une voix de ravissement, Marie-Ange. J’aimerais bien
vous entendre chanter.
Elle redevint sérieuse tout à coup.
--Dans notre île, après le mariage, les femmes ne chantent plus... plus
jamais!... si ce n’est le dimanche, à l’église.
--Bah! Et pour quelle raison?
--Oh bien! je ne sais pas... La coutume, sans doute, la tradition des
ancêtres le veut ainsi... Ce n’est donc pas de même chez vous?
--Non. Dans nos contrées, la chanson est de tous les âges.
Elle pencha sa tête fine, réfléchit une seconde et articula lentement,
avec gravité:
--C’est apparemment que nous ne sommes pas de la même race.
Cette remarque, sur ses lèvres, me causa une sorte de malaise, et j’eus
soudain le sentiment qu’elle disait vrai, que, tout en cheminant là,
côte à côte, nous étions en réalité séparés par un monde, qu’il y avait,
entre ses origines et les miennes, un fossé immense, et comme la
barrière morale d’un Fromveur. Nous marchions maintenant de plain-pied
sur une aire plate, avec une impression d’être très haut, presque de
planer. La route, devant nous, plus large et plus unie, filait droit à
travers des chaumes. Nul accident visible de terrain. Pas un arbre, pas
même un végétal arborescent. Rien qui rompît la sobre et sévère harmonie
du paysage. Du point où nous étions parvenus, l'île se montrait toute,
en sa nudité triste, suspendue entre ciel et mer, avec les cassures
nettes de ses rivages, le brusque arrêt de ses falaises dans l’Océan.
Une, deux lieues d’étendue peut-être, et cela communiquait à l'âme
néanmoins l’ivresse de l’espace, le vertige de l’illimité.
On respirait dans l’air un parfum spécial, très subtil et très
pénétrant, fait de mille odeurs secrètes, indiscernables, et qui vous
grisait comme un philtre.
--Ne cherchez pas, me dit Marie-Ange: c’est l’arome d’Ouessant. Il
imprègne ici toutes choses, et jusqu’aux pierres des maisons.
Elles commençaient d’apparaître, les maisons: tantôt solitaires, au
centre d’un courtil, tantôt groupées en menus hameaux. Les toits
d’ardoises brillaient doucement, d’un éclat gris bleu; les cheminées
pointaient, enrubannées de lichens d’or, et exhalaient, la plupart, de
minces fumées tout de suite évanouies dans l’extraordinaire profondeur
de l’azur. Le ciel, à mesure que nous avancions, semblait monter,
s’élargir. Et, sous cette courbe infinie, dans le vaste rayonnement de
la lumière, tout prenait des proportions plus grandes que nature. Pas
de perspectives ni d’arrière-plans; les distances visuelles étaient
comme supprimées.
--Voilà!--fit Marie-Ange, comme nous arrivions à un carrefour de petites
routes au milieu des cultures,--vous n’avez qu’à continuer droit devant
vous. Le chemin vous conduira de lui-même. Moi, mon logis est là-bas,
dans l’ouest. Puisque vous restez quelques jours, faites-moi le plaisir
de m’y venir voir. Le lieu s’appelle Cadoran. C’est la plus ancienne
demeure de l'île, le berceau du clan des Morvarc’h qui compte à lui seul
trente familles. Mon mari, je pense, sera là pour vous recevoir et vous
mènera, si vous le désirez, au rocher de Kélern où dort, dit-on, le chef
de notre race, Morvarc’h le Têtu, qui fut roi de la mer.
Elle avait prononcé les derniers mots sur un ton mi-sérieux,
mi-plaisant; et, là-dessus, nous nous quittâmes. Plus d’une fois je me
retournai pour la regarder s’éloigner vers l'«ouest», dans la direction
de ce Cadoran dont je ne cessais de me répéter machinalement le nom,
comme s’il y eût eu dans ces trois syllabes sonores je ne sais quelle
vertu de mystère et d’enchantement. Lorsque enfin la belle îlienne eut
disparu à mes yeux, masquée sans doute par quelque déclivité du sol, il
me sembla qu’avec ses clairs cheveux d’ambre autour de son pur visage un
peu de la splendeur du jour s’en était allée... Une voix aiguë cria
derrière moi:
--Si vous voulez monter, monsieur... Il y a de la place, et vous
arriverez du moins en même temps que votre valise.
Celle qui m’interpellait de la sorte était une petite vieille, à la
figure encore fraîche, embéguinée dans un étroit capuchon noir d’où
s’échappaient, sur un fichu également noir, des mèches grisonnantes
pareilles à une filasse d’étoupe non cardée. Elle était assise ou plutôt
accroupie dans un diminutif de charrette que traînait un diminutif de
cheval. Du geste, elle me désignait près d’elle un coin de banc
inoccupé, en avant d’un monceau de paquets, parmi lesquels mon modeste
bagage de collecteur de légendes et de chansons. Je compris qu’en
déclinant son offre je chagrinerais cette brave femme et je me juchai
tant bien que mal à ses côtés. Elle poussa un cri guttural, assez
analogue au coup de sifflet des courlis; le poney ouessantin secoua ses
oreilles velues, et nous partîmes au trot, escortés par des vols blonds
d’alouettes qui se levaient, à notre approche, du milieu des sillons et
se dispersaient au-dessus de nos têtes, dans l’air calme.
La vieille cependant m’expliquait que c’était elle la «commissionnaire»
de l'île.
--Nola Glaquin, monsieur, pour vous servir... Si les vents portent vers
le Stif, le jour du vapeur, vite j’attelle Minouric et je viens... Ah!
nous en avons fait, des voyages, cette petite bête et moi!... Pas grande
non plus, la charrette, que ce farceur de Miniou a surnommée la
«diligence», mais tout de même on n’y est point trop mal, n’est-ce pas?
Mon Dieu, non, sauf qu’elle roulait un peu, sur son essieu criard, comme
une barque désemparée.
Je demandai brusquement à Nola Glaquin:
--Çà, dites-moi, qui est-ce au juste, Marie-Ange?
--Ah! ah!--fit-elle avec un rire jeunet qui plissa son visage et brida
ses yeux,--je vous attendais là... Quand je vous ai vus marcher côte à
côte, en avant de moi, puis vous séparer à la croix des routes, j’ai
songé en moi-même: «Allons! encore un que la joliesse de Marie-Ange aura
ensorcelé!»... Oh bien! ne vous défendez pas!... Elle est comme cela,
voyez-vous. Les cœurs vont à elle, ainsi que les abeilles volent au
sureau. Il y a comme une bénédiction sur cette femme. Tous, dans l'île,
nous l’adorons... Un peintre, l’été dernier, voulut faire son portrait
pour le montrer aux gens de Paris. Elle s’y refusa. Car elle est modeste
autant que gracieuse. Et vaillante, donc!... Si vous saviez le gai
ménage qu’ils font, son mari et elle, là-bas, à la Pointe sauvage, dans
leur maison de Cadoran!... Elle a épousé Jean Morvarc’h, des Morvarc’h
de Kélern, un fier gars, breveté pilote au service, mais homardier de
son état...
Ici, Nola Glasquin s’interrompit pour faire un signe de croix, et je
l’entendis qui marmonnait entre ses dents:
--Dieu le garde, le cher homme!
Après un silence elle reprit de sa voix ordinaire:
--Un enfant leur est né à la Chandeleur, un vrai chérubin, aussi beau
qu’un jour de mai... et voilà, monsieur. L’histoire de Marie-Ange est
l’histoire d’une femme heureuse. Il n’y a que celles-là qui vaillent la
peine d’être contées... Hue, Minouric!
La vieille Nola se tut. Le paysage commençait à changer d’aspect. La
steppe roussie se parsemait d’oasis herbeuses, d’un vert intense, où des
moutons à peine aussi gros que des agnelets paissaient en cercle,
retenus par des longes à un piquet central. Des moulins à vent,
construits en planches goudronnées, se faisaient signe de place en
place, du geste uniforme de leurs ailes qui, sur des lambeaux de toile à
voile, exhibaient d’anciens matricules de bateaux. Les maisons se
dressaient plus nombreuses. D’aucunes bordaient la route: on pouvait
lire au-dessus des portes l’inscription gravée en relief dans la pierre
du linteau et respirer l’odeur des passe-roses qui jonchaient encore les
seuils de leurs pétales effeuillés. Sur les murets des courtils
séchaient, alignées au soleil, les bouses de vaches qui sont, avec le
bois d’épave, l’unique combustible d’Ouessant. Des cloches toutes
voisines tintaient l’angélus de midi. Cinq minutes plus tard, nous
étions au bourg de Porz-Paul.
--Six sous et une régalade!--me répondit l’obligeante commissionnaire,
lorsque, dans la salle basse de l’hôtel Stéphan, je m’offris à lui payer
son dû.
Et, quand nous eûmes trinqué ensemble, à la façon bretonne:
--Vous savez, je ne vous ai pas tout dit... Si Marie-Ange vous
intéresse, trouvez quelqu’un qui veuille bien vous conter l’histoire de
la Sirène... moi, je ne peux pas: dans ma position, il faut vivre en
bons termes avec tout le monde.