Lundi.
Un ciel pommelé, capitonné de petits nuages blancs, très doux.
Parti à la découverte dans l'île, je comptais bien, en marchant à
l’ouest, aboutir après quelques détours à la demeure de Marie-Ange, dont
les filles de mon hôtesse m’avaient fait cette description:
--Vous verrez d’abord un calvaire en pierre: sur la base se lit le nom
des Morvarc’h. Vous prendrez le sentier qui est à droite et vous
arriverez à deux piliers, restes d’un ancien portail, comme à l’entrée
des maisons de nobles. De là, vous apercevrez l’aire et, un peu en
contre-bas, le logis... D’ailleurs, il vous faudrait vraiment de la
bonne volonté pour vous perdre.
J’ai gardé de cette journée de flânerie solitaire à travers la grande
steppe ouessantine un souvenir pâle, indécis, vaguement triste, tout
empreint de la mélancolie de ces petites ouates immobiles qui
moutonnaient aux plages du ciel. Je connus alors une Eûssa languide à
laquelle les récits de ceux qui la visitèrent, même en des saisons plus
propices, ne m’avaient point préparé. Il y a en elle un charme dolent
qui ne se révèle qu’en automne, par les temps moites, sous un soleil qui
sent approcher sa fin et qui se voile au moment de mourir. J’eus
l’impression d’une terre enchantée par un sommeil magique, d’un pays de
rêve, empire de quelque fée invisible, de quelque «Belle aux flots
dormant».
Le silence était si profond, si absolu, qu’on ne pouvait se défendre
d’une sorte d’inquiétude, d’une angoisse analogue à celle qui prend,
dit-on, les voyageurs européens dans les forêts sans oiseaux des îles
des mers australes. L’Océan même se taisait ou, pour me servir d’une
métaphore ouessantine, «ravalait son bruit».
Les spectacles ordinaires de la vie en ces parages se déroulaient
cependant, mais comme en songe.
L’incessante théorie des steamers (il en passe, en moyenne,
quatre-vingts par jour) promenait à l’horizon, sur la courbe des eaux,
de lointaines et lentes fumées qui faisaient penser à des feux de
nomades, le long d’une route infinie. Et les moulins à vent, épars au
milieu des cultures, semblaient tendre leurs bras vers ces inconnus,
leur adresser des appels muets, comme hantés, eux aussi, d’une fièvre de
voyages, d’un besoin de partir, de s’arracher au sol, d’ouvrir librement
dans l’espace leurs ailes d’oiseaux cloués.
La solitude était grande. J’errai des heures sans voir une âme. Les
hommes avaient pris la mer, dès le matin; les enfants étaient en classe
et les femmes vaquaient, j’imagine, à des besognes d’intérieur,
derrière les portes closes. A tout hasard, je poussai une de ces portes:
elle céda, en faisant entendre une faible plainte, et je me trouvai dans
un logis obscur où filtrait à peine un jour malade, un jour verdâtre,
émané d’une fenêtre étroite comme un hublot. Je demandai:
--Suis-je bien dans la direction de Cadoran?
Rien ne me répondit. Je perçus toutefois, dans le silence, un
froissement de litière remuée. J’avançai de quelques pas et, sur un
grabat, au coin de l'âtre, je distinguai une forme étendue qui essayait
de se soulever sans y réussir. C’était un vieillard, perclus de tous les
membres, à demi enlisé dans la mort. Il bredouilla je ne sais quoi
d’inintelligible. Je m’enfuis.
Les rebords de l'île, en cette région, se rebroussent ainsi qu’une
énorme vague immobilisée. Une écume de pierre en hérisse la crête,
masquant l’abîme. Je devais avoir atteint le canton désigné par Nola
Glaquin du nom de Pointe sauvage. J’obliquai vers l’occident et
j’arrivai près d’une croix. Dans le granit effrité de la base
s’apercevaient les restes d’une inscription: je ne m’attardai point à la
déchiffrer, et, prenant à droite, je m’engageai dans une espèce d’avenue
dont l’accès était plus ou moins protégé par deux pans de murs en ruine.
Des mauves géantes y étalaient leurs feuilles décolorées, et cela
sentait l’abandon, le désert, l’ancienne chose humaine retombée à l’état
de nature. Je marchais sur un tapis de camomille.
Une habitation se montra, une maison défunte, un cadavre de maison. La
maçonnerie subsistait, à peu près intacte, faite de blocs mal équarris,
liés d’un épais ciment. Mais la charpente, le toit, les châssis des
fenêtres avaient disparu. Je franchis le seuil. Une chèvre allaitait ses
chevreaux parmi les ronces. Assise sur la pierre du foyer où se voyait
encore la trace des anciens feux, une enfant déguenillée épelait à haute
voix un texte breton; la surprise que je lui causai fit tomber son livre
de ses genoux, et elle resta immobile à me regarder avec de grands yeux
inquiets et farouches. Je fus longtemps avant d’obtenir d’elle une
réponse. Enfin, elle se décida.
C’était bien ici Cadoran, mais Cadoran-le-Vieil, où, comme il était aisé
de voir, personne ne demeurait plus. L’autre--le vrai--était encore à un
bon bout de marche, plus en surplomb sur la mer. Je m’étais trompé de
croix. J’aurais dû attendre d’être à la «croix neuve» pour bifurquer...
--A qui appartiennent ces ruines?
--Elles n’ont plus de propriétaires. Les Morvarc’h qui habitaient ici
sont tous décédés et leur bien est tombé dans le commun.
--Qu’est-ce donc qui leur arriva?
--On dit comme ça, que c’est le malheur qui a passé sur eux. Et cela
devait être. L’homme avait épousé une Morgane, une femme du sang de la
Sirène...
L’enfant avait repris son livre, ses «Heures», comme elle disait, un
catéchisme en dialecte léonard. Je la laissai à ses psalmodies et
regagnai la route. Un instant, je délibérai si je continuerais dans
l’ouest, vers l’autre Cadoran, le Cadoran de Marie-Ange. Mais,
maintenant, cela ne me tentait plus.
J’éprouvais une sorte d’énervement: l’effet de ma déconvenue, sans
doute, de cette arrivée singulière dans un logis abandonné, hanté par de
lugubres souvenirs. D’ailleurs, le soleil baissait, et j’avais convié à
dîner, pour le soir, quelques-unes des notabilités de l'île, dont
l’instituteur et le syndic. Je coupai droit devant moi, à travers
champs. La tour à bandes noires et blanches du Créac’h me servait de
point de repère pour m’orienter.
Sur les vastes étendues muettes, un recueillement immense planait. Il y
avait comme une attente solennelle dans les choses. De grands oiseaux de
mer aux ailes alourdies passaient en s’appelant d’un cri bref.
Aux approches de Porz-Paul, je croisai le recteur en surplis, précédé
d’un enfant de chœur qui faisait tinter une clochette. Des femmes, à
genoux aux deux bords du chemin, disaient:
--C’est à Kerinou, paraît-il, que va le bon Dieu.
--Oui, le vieux Naour est sur sa fin.
--Tant mieux, le pauvre paralytique! Il a gagné sa tombe, celui-là!...