II

Nous stoppâmes en eau profonde, au pied d’un môle arrondi. Le jour

levant éclaira, en face de nous, sur la rive, une petite bourgade

silencieuse, aux maisons d’aspect ancien, toutes semblables,

uniformément blanchies à la chaux. Des mouettes voletaient d’un toit à

l’autre, sans hâte, avec des mines familières d’oiseaux apprivoisés.

Leurs cris étaient toute l’animation de ce pauvre village, resté comme

en détresse sur ce radeau de granit, en plein Océan. Au coup de sifflet

du steamer, il se fit néanmoins un remuement dans les ruelles. Quelques

pêcheurs se vinrent accouder au parapet du môle; d’autres, sautant dans

un canot, s’apprêtèrent à donner la main pour le déchargement des

marchandises. Le _recteur_ lui-même franchit l’échalier du cimetière et,

la pipe aux dents, descendit vers la grève. Il échangea le bonjour avec

le capitaine:

--Rien de neuf sur la «grande terre», Miniou?

--Rien de neuf, monsieur le recteur.

Des rouleaux d’étoffe, des paquets d’épices, des denrées s’accumulaient

dans le canot. Comme le transbordement ne s’opérait pas assez vite à son

gré, Miniou reprit:

--Ils ne sont jamais pressés, vos lascars de paroissiens!

--Bah! fit le prêtre, n’ont-ils pas l’éternité devant eux?

Nous allions repartir et la _Louise_ virait déjà sur elle-même,

lorsqu’un appel retentit, un «Ohé!» vibrant et jeune, qui déchira le

grand silence. Toutes les têtes se retournèrent au cri. Une femme

dévalait en courant la principale rue du village, sa robe de laine noire

retroussée sur un jupon rouge, sa coiffe envolée à demi. On entendait

sur le pavé caillouteux le bruit précipité de ses socques. Le capitaine

bougonna, les sourcils froncés:

--Qu’est-ce qu’elle nous veut, celle-là?

Les hommes qui garnissaient le môle, l’ayant reconnue, crièrent d’une

seule voix:

--Eh! c’est Marie-Ange!

La physionomie du capitaine s’égaya aussitôt et, se penchant dans

l’ouverture de la chambre de chauffe, il commanda au mécanicien de faire

machine en arrière. Les mêmes pêcheurs qui avaient transporté à terre

les marchandises amenèrent jusqu’à nous Marie-Ange.

C’était une toute jeune femme, aussi fraîche, aussi gracieuse que son

nom. Je la vois encore, debout dans la barque, au milieu des rameurs,

rajustant sa coiffe de linon brodée de fleurs peintes, sa coiffe carrée

d’Ouessantine, les bras arrondis au-dessus de sa tête, en un geste

harmonieux de canéphore. La lumière rosée du matin se jouait dans ses

vêtements et sur son visage dont le vent de la course avait avivé les

couleurs. Sous ses paupières battantes, ses yeux brillaient. Elle était

délicieuse à regarder venir de la sorte, détachée en fine silhouette sur

le calme miroir des eaux, telle qu’une apparition de légende ou quelque

fée radieuse des anciens mythes de la mer... Elle saisit d’une main

assurée l’échelle de bord et bondit lestement sur le pont de la

_Louise_.

La toiture basse du rouf lui offrait un siège commode; elle s’y assit,

encore essoufflée, et, lissant ses cheveux, d’un blond d’aurore, qu’elle

portait courts et taillés en mèches inégales, suivant la mode de son

île, elle poussa un soupir d’aise, murmura doucement, d’une voie suave

comme une musique:

--_Va Doué_, un peu plus!...

Elle surprit mon regard arrêté sur elle et n’acheva point. A ce moment

le capitaine qui, la manœuvre d’appareillage terminée, s’était approché

par derrière à pas de loup, lui toucha brusquement l’épaule. Et, avec

une rudesse familière où perçait toutefois quelque déférence:

--Hein! la Marie-Ange, voilà ce qui s’appelle s’embarquer au saut du

lit!

Elle sourit; ses dents de nacre humide perlèrent comme des gouttes de

rosée entre ses lèvres décloses.

--J’étais peut-être levée avant vous, ne vous déplaise, Joachim Miniou.

--Qu’est-ce qu’il y avait donc à Molène, ces jours-ci? Vous n’y êtes pas

venue, j’imagine, pour manger des _berniques_.

--Non, grand curieux!... c’était pour boire du vin chaud.

Le «vin chaud», en Bretagne, est le breuvage traditionnel avec lequel on

trinque à l’heureuse délivrance des femmes en couches. Une cousine de

Marie-Ange, établie à «l'île chauve», avait mis au monde,

l’avant-veille, un enfant superbe, «un gars de neuf livres, Joachim!...»

Alors, comme elle était la marraine désignée, dame! elle avait dû

prendre «ses cliques et ses claques», quoique ça la dérangeât en cette

saison, à cause de ses petits pois qu’elle avait à battre au fléau.

Ils ne plaisantaient plus ni l’un ni l’autre maintenant, conversaient

ensemble amicalement, d’un ton posé, elle, la tête un peu renversée,

lui, le coude appuyé au mât.

--Et Jean? s’informa-t-il. Est-ce que cela va, le homard?

Elle eut comme un subit éclat de soleil dans les profondeurs mouillées

de ses yeux d’aigue-marine.

--Une pêche miraculeuse, cette semaine... à pleins casiers!... Nous

avons eu cent cinquante bêtes, tant moyennes que grosses, pour notre

seule part. C’est même pourquoi Jean n’a pu m’accompagner au baptême. Il

est allé vendre le poisson.

--Au Conquet?

--Non. A l’Ile des Saints. Il y a là-bas des mareyeurs qui paient plus

cher...

Ils n’avaient rien de fort attrayant, ces propos. Je les écoutais

néanmoins d’une oreille amusée. La voix admirablement timbrée de

l'«îlienne» avait quelque chose de magique et d’ensorcelant. C’était un

pur charme de l’entendre: elle ne parlait pas, elle chantait. Puis,

toute sa personne réalisait, sans qu’elle s’en doutât, un idéal si

parfait de grâce simple, de souple harmonie, de rare et d’indéfinissable

beauté!... Qu’elle dît n’importe quoi, qu’elle s’oubliât en n’importe

quelle pose, elle était sûre de plaire et de captiver. On ne pouvait se

défendre de contempler en elle une de ces merveilleuses architectures

humaines qui sont comme le chef-d'œuvre d’une race. Et cela, il n’était

pas jusqu’à Miniou, ce roulier des flots, qui ne le sentît à sa façon,

car, avant de regagner son poste sur la dunette, il me chuchota au

passage, assez haut cependant pour que Marie-Ange n’en perdît pas un

mot:

--Vous avez de la chance, un premier voyage... Vous aurez vu la «Fleur

d’Ouessant»!

L’image était d’une justesse frappante. Fleur de jeunesse, en effet,

fleur de santé, de lumière et de joie, fine et robuste églantine

sauvage, épanouie aux jardins de la mer. Les yeux la respiraient comme

un parfum. On éprouvait, à la regarder, je ne sais quelle impression de

fête, de vie libre, souriante, reposée, sans rien de factice ni de

troublant. Et qu’elle était donc bien à sa place, sur ce rouf de navire,

avec une voile éployée frémissant au-dessus de sa tête, et, tout à

l’entour, l’immense horizon marin, débarrassé maintenant des dernières

brumes, où, dans la gloire discrète d’un matin d’automne, le jour

montait!

La ligne du continent, vers l’est, se découpait en un âpre relief, avec

une netteté d’eau-forte. Un mince liséré d’or pâle dessinait jusqu’en

ses moindres saillies l’échine sombre des grands promontoires lointains.

Toute l’énergie à la fois tenace et stérile de la terre bretonne se

révélait dans ces hautes masses, sabrées d’entailles profondes, et que

la pourpre des porphyres marbrait de taches ensanglantées. Corsen,

Kermorvan, Saint-Mathieu, d’autres pointes encore barraient les confins

de l’espace, pareilles à d’énormes carènes où des figures énigmatiques

de roches s’érigeaient en guise d’aplustres. Leurs ombres, balancées par

la houle, ondulaient doucement à leur pied. Elles nous suivirent

quelque temps de la sorte; puis, le soleil ayant franchi leur crête,

elles fondirent, comme consumées par l’incendie céleste, et nous n’eûmes

plus dans les yeux que l’éblouissement divin de la mer.

Qui peindra jamais avec des mots la magie d’un lever de soleil sur

l’océan? Des irisations merveilleuses couraient à la cime des vagues.

Nous nous faisions l’effet de voguer sur des eaux féeriques, à travers

un amoncellement invraisemblable de pierreries en fusion. On eût dit un

satin transparent, déroulé à l’infini, une de ces étoffes dont parlent

les contes, qui sont tissées avec des rayons et constellées de gemmes

par myriades.

Je regardais en extase, comme si j’eusse été admis à contempler pour la

première fois la fête de lumière que donne au monde le soleil naissant.

--Est-ce assez beau, cela! s’écria Marie-Ange.

Elle s’était dressée sur le rouf, sa jupe claquant à la brise, ses

mains jointes en un geste d’adoration. Ainsi devaient prier, en ces

mêmes parages, les prêtresses des anciens rites. L’ayant vue se signer,

comme après une oraison mentale, je lui demandai:

--Vous saluez l’astre, Marie-Ange?

--Non, me répondit-elle, c’est parce que nous entrons dans le

Fromveur... Tenez! Balanec et Bannec ont glissé derrière nous.

Deux îlots verts, deux émeraudes enchâssées dans de l’or fluide,

venaient, en effet, de passer au vent de la _Louise_, et presque

aussitôt la marche du steamer devint plus saccadée, plus haletante,

comme entravée par des flots plus lourds. On entendait, sous le pont

trépidant, s’époumonner la machine. Je me penchai sur le bordage. Des

lames courtes et trapues se ruaient avec une obstination de béliers

contre le flanc du navire, lui arrachaient des plaintes sourdes, un

gémissement caverneux. Des convulsions étranges secouaient la mer. Çà et

là des trous se creusaient, des entonnoirs béants, de vastes puits

d’abîme. Ils se comblaient d’ailleurs aussi vite, et c’étaient alors

des accalmies soudaines, de larges champs d’ondes apaisées,

réfléchissant comme des glaces immenses la splendeur du ciel. Je me

remémorai les légendes qu’au temps de mon enfance des long-courriers du

Trégor m’avaient contées sur le Fromveur.

Les sirènes, disaient ces hommes ingénus, initiés à tous les mystères de

leur élément, les sirènes ont là leur palais. Là, elles habitent,

vierges éternelles, tourmentées de désirs sans fin qu’elles s’efforcent

vainement d’assouvir, car les lèvres des fils des hommes où elles

voudraient boire l’amour se ferment, mortes, sous leur baiser. Déçues la

veille, elles recommencent le lendemain. Les vagues sont leurs

pourvoyeuses. Mais plus encore que les vagues il faut craindre ces

longues écharpes flottantes qui moirent de leur azur glauque les eaux

inquiètes et rebroussées du Fromveur. Ce sont les ceintures des fées

mauvaises: malheur à qui se laisse envelopper dans leurs souples

enlacements!...

--Croyez-vous aux sirènes, Marie-Ange?

J’avais posé cette question très en l’air, sans y attacher d’autre

importance, et je ne m’attendais certes pas au trouble qui saisit la

jeune femme. Elle pâlit visiblement, sa bouche se plissa, ses beaux yeux

de clarté se rembrunirent. J’avais touché, à mon insu, quelque point

douloureux de son être.

--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-elle d’un accent quasi farouche.

--Oh! pour rien, en vérité... Les gens de chez moi racontent sur ce

Fromveur des choses si singulières!

--De quelle Bretagne êtes-vous donc?

--De l’Armor trégorrois.

--Le pays du pain blanc, à ce qu’il paraît...

Je n’eus point à m’excuser de l’avoir blessée involontairement.

Convaincue de la pureté de mes intentions, elle avait repris son

sourire. Ces Bretonnes des îles ont une âme changeante comme leur mer.

Marie-Ange se mit à m’interroger sur le Trégor qu’elle ne connaissait

que par ouï-dire, mais qu’elle se représentait comme une terre de

délices, une terre fortunée, blonde d’épis, toute bruissante du murmure

des feuillages et du chant des ruisseaux. Puis vint le tour de sa patrie

à elle, la Thulé des Gaules, la sauvage et poétique Eûssa.

--Dans un instant, prononça-t-elle, vous la pourrez embrasser toute.

Ce ne fut d’abord qu’une estompe légère, à peine indiquée sur l’horizon

et qui tremblait, indécise, dans les fonds vibrants du ciel. Peu à peu

l’image se précisa, se matérialisa en quelque sorte. Une arête hardie

courut parallèlement à la ligne des eaux. Des détails colorés surgirent,

des pans de granit ouvragés comme des bas-reliefs colossaux et couronnés

d’une frise d’herbe rousse. Cela donnait l’idée d’une gigantesque table

de gazon portée sur de formidables assises de pierre et faisait penser à

quelque autel primitif, dédié par des prêtres barbares au culte du vieil

Océan.

Le sang de la sirène · 第 16 / 49 题