Nous stoppâmes en eau profonde, au pied d’un môle arrondi. Le jour
levant éclaira, en face de nous, sur la rive, une petite bourgade
silencieuse, aux maisons d’aspect ancien, toutes semblables,
uniformément blanchies à la chaux. Des mouettes voletaient d’un toit à
l’autre, sans hâte, avec des mines familières d’oiseaux apprivoisés.
Leurs cris étaient toute l’animation de ce pauvre village, resté comme
en détresse sur ce radeau de granit, en plein Océan. Au coup de sifflet
du steamer, il se fit néanmoins un remuement dans les ruelles. Quelques
pêcheurs se vinrent accouder au parapet du môle; d’autres, sautant dans
un canot, s’apprêtèrent à donner la main pour le déchargement des
marchandises. Le _recteur_ lui-même franchit l’échalier du cimetière et,
la pipe aux dents, descendit vers la grève. Il échangea le bonjour avec
le capitaine:
--Rien de neuf sur la «grande terre», Miniou?
--Rien de neuf, monsieur le recteur.
Des rouleaux d’étoffe, des paquets d’épices, des denrées s’accumulaient
dans le canot. Comme le transbordement ne s’opérait pas assez vite à son
gré, Miniou reprit:
--Ils ne sont jamais pressés, vos lascars de paroissiens!
--Bah! fit le prêtre, n’ont-ils pas l’éternité devant eux?
Nous allions repartir et la _Louise_ virait déjà sur elle-même,
lorsqu’un appel retentit, un «Ohé!» vibrant et jeune, qui déchira le
grand silence. Toutes les têtes se retournèrent au cri. Une femme
dévalait en courant la principale rue du village, sa robe de laine noire
retroussée sur un jupon rouge, sa coiffe envolée à demi. On entendait
sur le pavé caillouteux le bruit précipité de ses socques. Le capitaine
bougonna, les sourcils froncés:
--Qu’est-ce qu’elle nous veut, celle-là?
Les hommes qui garnissaient le môle, l’ayant reconnue, crièrent d’une
seule voix:
--Eh! c’est Marie-Ange!
La physionomie du capitaine s’égaya aussitôt et, se penchant dans
l’ouverture de la chambre de chauffe, il commanda au mécanicien de faire
machine en arrière. Les mêmes pêcheurs qui avaient transporté à terre
les marchandises amenèrent jusqu’à nous Marie-Ange.
C’était une toute jeune femme, aussi fraîche, aussi gracieuse que son
nom. Je la vois encore, debout dans la barque, au milieu des rameurs,
rajustant sa coiffe de linon brodée de fleurs peintes, sa coiffe carrée
d’Ouessantine, les bras arrondis au-dessus de sa tête, en un geste
harmonieux de canéphore. La lumière rosée du matin se jouait dans ses
vêtements et sur son visage dont le vent de la course avait avivé les
couleurs. Sous ses paupières battantes, ses yeux brillaient. Elle était
délicieuse à regarder venir de la sorte, détachée en fine silhouette sur
le calme miroir des eaux, telle qu’une apparition de légende ou quelque
fée radieuse des anciens mythes de la mer... Elle saisit d’une main
assurée l’échelle de bord et bondit lestement sur le pont de la
_Louise_.
La toiture basse du rouf lui offrait un siège commode; elle s’y assit,
encore essoufflée, et, lissant ses cheveux, d’un blond d’aurore, qu’elle
portait courts et taillés en mèches inégales, suivant la mode de son
île, elle poussa un soupir d’aise, murmura doucement, d’une voie suave
comme une musique:
--_Va Doué_, un peu plus!...
Elle surprit mon regard arrêté sur elle et n’acheva point. A ce moment
le capitaine qui, la manœuvre d’appareillage terminée, s’était approché
par derrière à pas de loup, lui toucha brusquement l’épaule. Et, avec
une rudesse familière où perçait toutefois quelque déférence:
--Hein! la Marie-Ange, voilà ce qui s’appelle s’embarquer au saut du
lit!
Elle sourit; ses dents de nacre humide perlèrent comme des gouttes de
rosée entre ses lèvres décloses.
--J’étais peut-être levée avant vous, ne vous déplaise, Joachim Miniou.
--Qu’est-ce qu’il y avait donc à Molène, ces jours-ci? Vous n’y êtes pas
venue, j’imagine, pour manger des _berniques_.
--Non, grand curieux!... c’était pour boire du vin chaud.
Le «vin chaud», en Bretagne, est le breuvage traditionnel avec lequel on
trinque à l’heureuse délivrance des femmes en couches. Une cousine de
Marie-Ange, établie à «l'île chauve», avait mis au monde,
l’avant-veille, un enfant superbe, «un gars de neuf livres, Joachim!...»
Alors, comme elle était la marraine désignée, dame! elle avait dû
prendre «ses cliques et ses claques», quoique ça la dérangeât en cette
saison, à cause de ses petits pois qu’elle avait à battre au fléau.
Ils ne plaisantaient plus ni l’un ni l’autre maintenant, conversaient
ensemble amicalement, d’un ton posé, elle, la tête un peu renversée,
lui, le coude appuyé au mât.
--Et Jean? s’informa-t-il. Est-ce que cela va, le homard?
Elle eut comme un subit éclat de soleil dans les profondeurs mouillées
de ses yeux d’aigue-marine.
--Une pêche miraculeuse, cette semaine... à pleins casiers!... Nous
avons eu cent cinquante bêtes, tant moyennes que grosses, pour notre
seule part. C’est même pourquoi Jean n’a pu m’accompagner au baptême. Il
est allé vendre le poisson.
--Au Conquet?
--Non. A l’Ile des Saints. Il y a là-bas des mareyeurs qui paient plus
cher...
Ils n’avaient rien de fort attrayant, ces propos. Je les écoutais
néanmoins d’une oreille amusée. La voix admirablement timbrée de
l'«îlienne» avait quelque chose de magique et d’ensorcelant. C’était un
pur charme de l’entendre: elle ne parlait pas, elle chantait. Puis,
toute sa personne réalisait, sans qu’elle s’en doutât, un idéal si
parfait de grâce simple, de souple harmonie, de rare et d’indéfinissable
beauté!... Qu’elle dît n’importe quoi, qu’elle s’oubliât en n’importe
quelle pose, elle était sûre de plaire et de captiver. On ne pouvait se
défendre de contempler en elle une de ces merveilleuses architectures
humaines qui sont comme le chef-d'œuvre d’une race. Et cela, il n’était
pas jusqu’à Miniou, ce roulier des flots, qui ne le sentît à sa façon,
car, avant de regagner son poste sur la dunette, il me chuchota au
passage, assez haut cependant pour que Marie-Ange n’en perdît pas un
mot:
--Vous avez de la chance, un premier voyage... Vous aurez vu la «Fleur
d’Ouessant»!
L’image était d’une justesse frappante. Fleur de jeunesse, en effet,
fleur de santé, de lumière et de joie, fine et robuste églantine
sauvage, épanouie aux jardins de la mer. Les yeux la respiraient comme
un parfum. On éprouvait, à la regarder, je ne sais quelle impression de
fête, de vie libre, souriante, reposée, sans rien de factice ni de
troublant. Et qu’elle était donc bien à sa place, sur ce rouf de navire,
avec une voile éployée frémissant au-dessus de sa tête, et, tout à
l’entour, l’immense horizon marin, débarrassé maintenant des dernières
brumes, où, dans la gloire discrète d’un matin d’automne, le jour
montait!
La ligne du continent, vers l’est, se découpait en un âpre relief, avec
une netteté d’eau-forte. Un mince liséré d’or pâle dessinait jusqu’en
ses moindres saillies l’échine sombre des grands promontoires lointains.
Toute l’énergie à la fois tenace et stérile de la terre bretonne se
révélait dans ces hautes masses, sabrées d’entailles profondes, et que
la pourpre des porphyres marbrait de taches ensanglantées. Corsen,
Kermorvan, Saint-Mathieu, d’autres pointes encore barraient les confins
de l’espace, pareilles à d’énormes carènes où des figures énigmatiques
de roches s’érigeaient en guise d’aplustres. Leurs ombres, balancées par
la houle, ondulaient doucement à leur pied. Elles nous suivirent
quelque temps de la sorte; puis, le soleil ayant franchi leur crête,
elles fondirent, comme consumées par l’incendie céleste, et nous n’eûmes
plus dans les yeux que l’éblouissement divin de la mer.
Qui peindra jamais avec des mots la magie d’un lever de soleil sur
l’océan? Des irisations merveilleuses couraient à la cime des vagues.
Nous nous faisions l’effet de voguer sur des eaux féeriques, à travers
un amoncellement invraisemblable de pierreries en fusion. On eût dit un
satin transparent, déroulé à l’infini, une de ces étoffes dont parlent
les contes, qui sont tissées avec des rayons et constellées de gemmes
par myriades.
Je regardais en extase, comme si j’eusse été admis à contempler pour la
première fois la fête de lumière que donne au monde le soleil naissant.
--Est-ce assez beau, cela! s’écria Marie-Ange.
Elle s’était dressée sur le rouf, sa jupe claquant à la brise, ses
mains jointes en un geste d’adoration. Ainsi devaient prier, en ces
mêmes parages, les prêtresses des anciens rites. L’ayant vue se signer,
comme après une oraison mentale, je lui demandai:
--Vous saluez l’astre, Marie-Ange?
--Non, me répondit-elle, c’est parce que nous entrons dans le
Fromveur... Tenez! Balanec et Bannec ont glissé derrière nous.
Deux îlots verts, deux émeraudes enchâssées dans de l’or fluide,
venaient, en effet, de passer au vent de la _Louise_, et presque
aussitôt la marche du steamer devint plus saccadée, plus haletante,
comme entravée par des flots plus lourds. On entendait, sous le pont
trépidant, s’époumonner la machine. Je me penchai sur le bordage. Des
lames courtes et trapues se ruaient avec une obstination de béliers
contre le flanc du navire, lui arrachaient des plaintes sourdes, un
gémissement caverneux. Des convulsions étranges secouaient la mer. Çà et
là des trous se creusaient, des entonnoirs béants, de vastes puits
d’abîme. Ils se comblaient d’ailleurs aussi vite, et c’étaient alors
des accalmies soudaines, de larges champs d’ondes apaisées,
réfléchissant comme des glaces immenses la splendeur du ciel. Je me
remémorai les légendes qu’au temps de mon enfance des long-courriers du
Trégor m’avaient contées sur le Fromveur.
Les sirènes, disaient ces hommes ingénus, initiés à tous les mystères de
leur élément, les sirènes ont là leur palais. Là, elles habitent,
vierges éternelles, tourmentées de désirs sans fin qu’elles s’efforcent
vainement d’assouvir, car les lèvres des fils des hommes où elles
voudraient boire l’amour se ferment, mortes, sous leur baiser. Déçues la
veille, elles recommencent le lendemain. Les vagues sont leurs
pourvoyeuses. Mais plus encore que les vagues il faut craindre ces
longues écharpes flottantes qui moirent de leur azur glauque les eaux
inquiètes et rebroussées du Fromveur. Ce sont les ceintures des fées
mauvaises: malheur à qui se laisse envelopper dans leurs souples
enlacements!...
--Croyez-vous aux sirènes, Marie-Ange?
J’avais posé cette question très en l’air, sans y attacher d’autre
importance, et je ne m’attendais certes pas au trouble qui saisit la
jeune femme. Elle pâlit visiblement, sa bouche se plissa, ses beaux yeux
de clarté se rembrunirent. J’avais touché, à mon insu, quelque point
douloureux de son être.
--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-elle d’un accent quasi farouche.
--Oh! pour rien, en vérité... Les gens de chez moi racontent sur ce
Fromveur des choses si singulières!
--De quelle Bretagne êtes-vous donc?
--De l’Armor trégorrois.
--Le pays du pain blanc, à ce qu’il paraît...
Je n’eus point à m’excuser de l’avoir blessée involontairement.
Convaincue de la pureté de mes intentions, elle avait repris son
sourire. Ces Bretonnes des îles ont une âme changeante comme leur mer.
Marie-Ange se mit à m’interroger sur le Trégor qu’elle ne connaissait
que par ouï-dire, mais qu’elle se représentait comme une terre de
délices, une terre fortunée, blonde d’épis, toute bruissante du murmure
des feuillages et du chant des ruisseaux. Puis vint le tour de sa patrie
à elle, la Thulé des Gaules, la sauvage et poétique Eûssa.
--Dans un instant, prononça-t-elle, vous la pourrez embrasser toute.
Ce ne fut d’abord qu’une estompe légère, à peine indiquée sur l’horizon
et qui tremblait, indécise, dans les fonds vibrants du ciel. Peu à peu
l’image se précisa, se matérialisa en quelque sorte. Une arête hardie
courut parallèlement à la ligne des eaux. Des détails colorés surgirent,
des pans de granit ouvragés comme des bas-reliefs colossaux et couronnés
d’une frise d’herbe rousse. Cela donnait l’idée d’une gigantesque table
de gazon portée sur de formidables assises de pierre et faisait penser à
quelque autel primitif, dédié par des prêtres barbares au culte du vieil
Océan.