--Sans doute, de la rue Dauphine.
La figure de M. O*** devint encore perplexe; il secoua la tête, puis il
finit par dire:
--Ne vous seriez-vous pas trompé par hasard... Votre oncle ne
demeurait-il pas rue Constantine... ou des Feuillantines... ou des
Capucines... ou tout autre terminaison en _ine_?
--Que diable peut vous faire supposer cela! s’écria Poliveau, en ouvrant
des yeux grands comme des portes cochères.
Tout semblait dire à M. O*** que Prévannes et Lurette Baba étaient le
couple qui s’était joué de l’aveugle, mais, en homme qui n’agit que sur
preuves, il voulait que ce fût Mathurin qui les lui livrât.
En conséquence il débita le petit thème qu’il venait de préparer:
--Voyez-vous, mon cher monsieur, il arrive bien souvent qu’on s’entête
sur un nom, un mot, une désinence, en s’imaginant qu’ils vous sont
fournis par la mémoire. Dans votre cas, il se peut fort bien que votre
mémoire vous donne la désinence en _ine_ et que votre esprit se bute sur
le mot _Dauphine_... ce qui fait que, de la meilleure foi du monde, vous
avez été chercher rue Dauphine votre excellent oncle qui, peut-être,
habite rue Constantine.
Poliveau se laissa prendre à cette conclusion.
--Oui, s’écria-t-il, vous devez avoir raison. Savez-vous ce que je vais
faire?
--Quelque chose de très-ingénieux, je n’en doute pas.
--Je vais acheter un _Indicateur des rues de Paris_ et, toutes les rues
dont les noms se termineront en _ine_, je les visiterai maison par
maison.
--Heu! heu! fit M. O***, cela peut vous mener bien loin et durer fort
longtemps.
--Je ne vois pas d’autre moyen.
--Parce que votre intelligence ou plutôt votre mémoire ne veut pas s’en
donner la peine... Voyons, rappelez-vous ce que disiez tout à l’heure.
--Que disais-je?
--Que vingt fois vous étiez allé chez l’oncle Canivel, soit avec madame
Poliveau, soit seul quand vous avez connu le chemin.
--C’est la vérité.
--Souvenez-vous, à présent, de ce que vous vous êtes écrié dans un
moment de colère.
--Aidez-moi un peu.
--Voici, je crois, vos paroles: «A quoi me sert la vue! Je n’ai jamais
vu plus clair que du temps où j’avais les yeux au bout d’un bâton.»
--Je le répète encore.
--Eh bien?
--Eh bien! quoi?
--Qu’est-ce qui vous empêche, pour une fois encore, de supposer vos yeux
au bout d’un bâton? Ainsi, ce soir, quand les rues seront désertes,
pourquoi ne vous mettriez-vous pas en route, les yeux fermés et le bâton
en main?... En redevenant aveugle, vous retrouverez cette ancienne
sagacité dont vous m’avez parlé... Tous vos points de repère vous
reviendront à la mémoire... vos...
Poliveau ne le laissa pas achever.
Il se mit à bondir par la chambre en hurlant:
--Vous avez raison... Je n’y pensais pas!... Ah! le bon conseil!... Vous
êtes pour moi un sauveur... un second Touriquet.
--Ainsi c’est convenu, n’est-ce pas?
--Je voudrais être déjà à ce soir.
--Et vous me permettrez de vous accompagner?
--De tout cœur... Vous verrez que je vous conduirai tout droit chez
l’oncle Canivel.
Et Mathurin battit l’air de ses deux bras étendus en criant:
--Brave oncle! il me tarde de l’embrasser...
--Par lui, nous apprendrons ce qu’est devenue madame Poliveau, ajouta le
commissaire, jugeant bon de donner un coup d’éperon à la bonne volonté
de Mathurin.
Tout à coup Poliveau devint pâle.
--J’ai une peur! dit-il en frémissant.
--Laquelle?
--Que ma colombe m’en veuille de ne plus être aveugle.
--N’en croyez rien.
--Dame! écoutez donc: pourquoi Clarisse m’a-t-elle épousé? Par amour du
sacrifice... pour consacrer son existence entière à un aveugle. Du
moment que je vois, le but de sa vie est manqué.
--Oh! avec vous, il y a de la ressource. Vous avez tant de qualités
auxquelles une femme peut rattacher son amour!... Elle vous aimait pour
votre cécité, elle vous aimera maintenant pour votre esprit.
--Allons! je vous crois, je vous crois, dit Mathurin rassuré.
Ensuite reprenant sa gaîté:
--Vous verrez ce soir comme mon instinct et mes habitudes d’aveugle vont
me faire marcher à droite, à gauche, tourner au bon coin, enfiler la
vrai voie... Et quand je m’arrêterai en disant: «C’est là!» vous pourrez
être certain que nous serons devant la maison... Le bouton de la
sonnette du concierge est une rose en cuivre; je vous l’annonce
d’avance.
--Ainsi c’est convenu, à ce soir?
--Je vous attendrai pour partir.
VI
Il était minuit passé quand le commissaire revint chez Poliveau.
Celui-ci l’attendait, tenant à la main ce bâton qui allait guider le
magistrat vers les coupables.
A cette heure les passants étaient devenus rares et le trottoir, par
conséquent, était libre.
--En route! dit gaiement Poliveau.
--Allons, fermez les yeux et ne les ouvrez plus.
--Je m’en garderai bien, répondit Mathurin, qui le bâton tendu, fit son
premier pas.
M. O*** le suivait par derrière.
Arrivé au bout de la rue, Poliveau donna deux coups de bâton devant lui,
deux autres à sa droite, et, pour prouver son aptitude d’aveugle,
annonça au commissaire:
--Tenez, c’est ici que je prends à droite.
--Bon, je m’en doutais! se dit le magistrat en voyant son homme, au
premier crochet, tourner le dos à la rue Dauphine.
Restait à savoir si la promenade durerait longtemps.
Toujours tâtant du bout de son bâton, Poliveau remonta le Faubourg
Montmartre, tourna dans la rue Lafayette, enfila le boulevard Haussmann,
et arriva enfin à l’Opéra.
M. O*** se gardait bien de parler de peur de distraire le marcheur.
Celui-ci ralentit bientôt son pas pour dire:
--Hein! vous y reconnaissez-vous? N’est-ce pas que je suis dans le bon
chemin?
--C’est pourtant vrai que vous allez rue Dauphine, répondit le
commissaire.
La vérité était que, pour la troisième fois, Mathurin venait de faire le
tour de l’Opéra.
--Je repars! annonça-t-il.
--Surtout n’ouvrez pas les yeux, recommanda M. O***, tremblant pour la
réussite de l’épreuve.
--Oh! non, non, soyez tranquille. Si je risquais seulement un œil, je
me perdrais aussitôt.
Sa marche continua encore pendant un quart d’heure.
Puis Poliveau s’arrêta net.
--Eh bien! fit le commissaire, est-ce que vous ne retrouvez plus votre
chemin?
--Pas du tout... nous sommes arrivés.
--Ah! bah! lâcha M. O***, étonné.
On était à l’entrée de la rue de Provence, juste à cent pas du point de
départ.
Et ils avaient marché pendant une heure.
--Je dois être arrêté devant une porte? reprit Poliveau, les yeux
toujours fermés.
--Oui.
--Alors vérifiez vous-même si le bouton de sonnette figure une rose.
--Oui, c’est une rose, avoua le commissaire après vérification faite.
--Eh bien! c’est la maison de l’oncle Canivel, je vous en réponds...
Dans le couloir nous allons rencontrer les deux marches.
Ce disant Poliveau, qui avait rouvert les yeux, étendit la main vers le
bouton pour sonner.
--Pardon, fit le magistrat en lui arrêtant le bras.
--Oh! nous pouvons monter malgré l’heure avancée, le cher oncle se
couche très tard; nous allons le trouver encore sur pieds, dit
l’ex-aveugle se méprenant sur les intentions du commissaire.
--Oui, mais j’ai une crainte... Ne se peut-il pas que M. Canivel, de
même que madame Poliveau, ait été victime de quelque violence... Qui
sait si nous n’allons pas trouver là-haut leurs bourreaux les gardant à
vue?
Caver sur la crédulité de Mathurin, c’était être certain d’avance de
réussir. Il goba si bien la bourde qu’il répondit aussitôt:
--Et ce doit être ces mêmes bourreaux qui ont empêché le vieillard de me
donner de ses nouvelles... C’est probablement un d’eux qui a joué le
rôle du portier qui m’a répondu ne pas connaître de Canivel dans la
maison. Ah! ils avaient bien ourdi leur trame.
--En conséquence, reprit M. O***, comme nous ne sommes que deux et
qu’ils sont sans doute nombreux...
--Qui sait? cent peut-être.
--Vous ne voyez donc aucun inconvénient à ce que nous nous fassions
accompagner?
--J’allais vous le demander.
Deux sergents de ville passaient, faisant leur ronde, M. O*** les appela
et se fit connaître. Ils se mirent aussitôt à ses ordres.
--A présent, monsieur Poliveau, écoutez-moi bien, j’ai une petite leçon
à vous faire. Ces deux hommes et moi, après la porte ouverte, nous nous
tiendrons dans l’obscurité du vestibule. Vous, vous continuerez votre
chemin, jusqu’à la loge du concierge... Il est inutile de nous montrer
si cet homme vous laisse monter... Nous ne paraîtrions que dans le cas
où il voudrait vous faire violence... car je tremble à cette idée, que
vous venez d’émettre, que nous avons probablement affaire à un faux
portier.
--Je vous ai dit que j’étais très-observateur.
--Vous avez mieux fait que le dire, vous me l’avez prouvé, avança le
commissaire, qui, depuis qu’il s’était résolu à jouer du Poliveau, était
arrivé, on le voit, à acquérir, un beau talent.
--Bon! c’est convenu! A présent, je sonne, dit Mathurin en étendant la
main.
--Non, pas encore; il me reste à vous faire une dernière et
très-sérieuse recommandation. Cet homme vous croit sans doute encore
aveugle, jouez donc l’aveugle, quoi qu’il arrive... Lui apprendre ou lui
laisser découvrir que vous voyez clair serait lui donner l’éveil, le
pousser à quelque brutalité ou lui faire donner un signal d’alarme aux
brigands qui ont séquestré votre oncle vénéré.
Après ces instructions qui n’avaient d’autre but que de bien dégager la
route pour pouvoir surprendre les coupables, le commissaire ajouta:
--Maintenant, sonnez.
La porte s’ouvrit et Poliveau, suivi par M. O*** et les deux sergents
de ville qui marchaient sur la pointe du pied, s’avança dans un assez
long, mais étroit vestibule, parfaitement obscur, car, à cette heure, le
gaz était éteint.
--Prenez garde... voici les deux marches... Hein! vous les avais-je
annoncées! souffla Poliveau à l’oreille du commissaire.
--Chut! chut! fit ce dernier, allez de l’avant, ne vous occupez pas de
nous... et surtout n’oubliez pas votre rôle d’aveugle.
Puis il poussa Mathurin.
Il était temps, car le concierge, en costume de nuit, venait de sortir
de sa loge, tenant une bougie dont la lumière ne put dissiper que
l’obscurité d’un tiers du vestibule.
Et il se mit à dire:
--Est-ce vous qui rentrez, mademoiselle Léontine?... Dépêchez-vous de
monter, car ils se battent encore là-haut comme des enragés.
A ce moment, Mathurin, son bâton en avant, sortit de l’ombre, s’avançant
vers la loge.
--Tiens! c’est vous, monsieur Poliveau, dit le concierge en le
reconnaissant; malgré l’heure avancée de la nuit, je n’en suis pas moins
votre respectueux serviteur.
Et, à l’appui de ce qu’il venait de débiter, le respectueux serviteur,
qui croyait avoir toujours affaire à un aveugle, tira une langue énorme
à Mathurin.
Le commissaire n’eût pas fait d’avance la leçon à Poliveau qu’il se fût
peut-être trahi à l’aspect de cette langue qui s’exhibait à six pouces
de son visage. Il demeura la face immobile, les yeux grands ouverts et
se contenta de demander:
--Mon oncle est chez lui?
--Faut avouer que vous choisissez bien votre heure pour rendre vos
visites! reprit le concierge, qui riait silencieusement avec force
grimaces sous le nez de celui qu’il croyait toujours privé de la vue.
Entre deux rires, il se reprit:
--Suis-je bête! j’oublie que, pour vous, il n’y a ni midi ni minuit!
Puis il eut l’air de se consulter et murmura:
--Après tout, c’est leur affaire... Je vais leur envoyer l’oiseau, ils
s’en arrangeront... J’en ai assez de ces gens-là qui se bûchent à
attirer encore la police!
Alors répondant à la question de Mathurin:
--Oui, oui, fit-il, vous allez le trouver, votre oncle... et votre femme
est aussi là-haut qui veille à ce qu’il ait une bonne nuit.
Ce disant, le portier retirait la langue, faisait les cornes de ses deux
doigts placés sur le front et était écarlate de son rire étouffé.
Cependant il retrouva sa respiration pour ajouter:
--Allons, montez près du vieillard. Probablement que c’est votre femme
qui viendra ouvrir au coup de sonnette, car la bonne est descendue tout
à l’heure pour aller leur chercher deux ou trois plats à un restaurant
de nuit, attendu qu’ils veulent souper.
Poliveau ne se le fit pas répéter deux fois et, prenant la rampe, il
enfila l’escalier sans s’attarder à écouter le portier, qui lui disait:
--Le gaz est éteint; prenez donc mon bougeoir.
Offre, du reste, que le concierge ne renouvela pas, car, tout aussitôt,
il rentra dans sa loge en marmottant:
--Que ferait-il de mon bougeoir? Est-ce que le gaz n’est pas toujours
éteint pour lui?
Arrivé au deuxième étage, Poliveau n’eut pas besoin de sonner. La bonne,
en allant chercher le souper, avait oublié ou jugé inutile de fermer la
porte, qu’elle avait laissée entre-bâillée.
Poliveau allait la pousser, quand il en fut empêché par le commissaire,
qui, suivi de ses deux sergents de ville, venait de monter doucement
l’escalier aussitôt qu’il avait vu le portier rentré dans sa niche.
--Y pensez-vous? souffla M. O*** à l’oreille de Mathurin... Risquer de
tuer votre Clarisse par un saisissement de joie trop subite!...
Attendons plutôt en silence et guettons la minute, qui ne peut tarder,
où ils parleront de vous.
--Oui, vous avez raison; j’allais, pour ainsi dire, devenir un
assassin... Je tuais ma Clarisse! répondit tout bas Poliveau, tremblant
à la pensée du crime qu’il avait été sur le point de commettre.
Laissant ses deux agents à la porte du logis avec consigne de couper
toute retraite, M. O***, tenant, par prudence, le bras de Mathurin, se
glissa doucement dans l’antichambre.
--Écoutons, dit-il à l’ex-aveugle.
Il y avait certes matière à écouter, car on se disputait fort de l’autre
côté d’une porte sous laquelle filtrait un rayon de lumière.
--Vas-tu m’ennuyer longtemps encore avec tes rengaînes?... allons,
tais-toi ou je cogne, grondait une voix furieuse.
--C’est maître Prévannes! se dit le commissaire en reconnaissant
l’organe du beau gars.
Cette menace de coups n’effrayait pas la personne à laquelle on
l’adressait, car aussitôt une voix, voix de femme, répondit:
--Oui, tu n’es qu’un misérable... tu n’as même pas la probité des
voleurs qui ne compromettent point ceux qui les ont aidés.
--Tais-toi! ordonna encore la voix d’homme dont l’accent de colère avait
monté d’un ton.
Si M. O*** n’avait solidement maintenu Poliveau, il est probable que ce
dernier allait se précipiter dans la chambre.
--Chut! chut! fit le commissaire..
--C’est ma Clarisse! je reconnais sa voix suave, murmura Mathurin sous
la main que le commissaire lui avait posée sur les lèvres.
Notons, en passant, que cette voix, qui retentissait si suave aux
oreilles du mari, avait, en ce moment, les intonations les plus
canailles qu’il fût possible d’imaginer. Une harengère, bien en veine,
n’aurait pas trouvé mieux.
Devant l’orage, compliqué d’une grêle de coups de poings, qui planait
sur elle, Clarisse, ou plutôt Lurette Baba, ne courba point la tête.
Elle répliqua immédiatement:
--De quoi étions-nous convenus dans l’affaire de l’abruti? Que si nous
ne réussissions pas à mettre la main sur le magot, en un mot, que si le
coup était raté, nous décamperions sans rien laisser derrière nous qui
pût nous nuire, sans rien faire qui donnât à l’aventure d’autre air que
celui d’une plaisanterie faite à un idiot... C’est à cette condition que
je t’ai prêté mon aide, car je ne tenais pas à aller reverdir dans une
des maisons de campagne que la préfecture de police met à la disposition
de ses clientes... Malgré la chose dite, qu’as-tu fait, toi, brigand?
--Veux-tu te taire! prononça Maurice le poing levé.
--Tu as volé les couverts de l’imbécile...
On entendit retentir un coup sourd.
--...et ses diamants.
A un second coup donné succéda le bruit de la chute d’un corps.
Puis la voix affaiblie de Lurette continua:
--...et en allant les vendre, tu as donné l’éveil à la police.
Les coups pleuvaient dru. Un d’eux, sans doute, fut plus terrible que
les autres, car la victime poussa un long gémissement de douleur, suivi
de ces mots balbutiés péniblement:
--Oh! comme j’ai eu tort de ne rien avouer, ce matin, au commissaire!
--Mais il est toujours temps de parler, Lurette Baba, dit M. O*** en
apparaissant sur le seuil de la chambre où se passait la scène.
Si le magistrat s’était décidé à pousser la porte, c’était qu’il lui
était impossible de contenir plus longtemps Poliveau, qui se démenait
pour aller arracher sa colombe adorée aux serres du vautour.
Hélas! la colombe adorée était étendue sur le parquet, se défendant mal
contre les coups de talon de botte que lui octroyait le vautour.
L’entrée de M. O*** fut un coup de théâtre.
Clarisse, qu’un dernier coup venait d’atteindre en pleine poitrine,
s’évanouit entre les bras de Poliveau qui, oubliant ou n’ayant pas
compris ce qu’il avait entendu, s’était élancé vers elle en s’écriant:
--Sous mon aile! ma colombe, sous mon aile!
Quant à Prévannes, la vue du commissaire, pénétrant en son logis à
cette heure, lui avait donné à deviner que, cette fois, il allait en
cuire pour lui. Sa première pensée fut de fuir et il prit un élan qui
devait renverser M. O*** lui barrant la route.
Mais il y avait chez le commissaire, qui en était à sa centième
arrestation de malfaiteur, une pratique de circonstance qui le mettait
sur ses gardes. D’un mouvement de côté, il évita Prévannes que son élan
amena tout droit entre les bras des deux sergents de ville.
--Conduisez cet homme au poste, ordonna le magistrat.
Et, quand Maurice eut disparu, il revint à Baba, toujours évanouie, à
laquelle un peu d’eau fraîche sur le visage aurait mieux convenu que les
larmes brûlantes dont l’inondait Poliveau en bégayant:
--C’est moi, ton soleil, ton adoration, le miel de ton existence!
M. O*** prit une carafe sur la table, qui attendait ce souper pour
lequel la bonne était absente, et aspergea de quelques gouttes le visage
de Baba.
En rouvrant les yeux, la première chose que vit Lurette fut la face de
Mathurin penchée vers elle.
--Mon imbécile! murmura-t-elle.
--Mon Dieu! elle ne m’a pas reconnu! gémit douloureusement Poliveau.
M. O*** posa la main sur l’épaule de Mathurin et, après l’avoir fait se
relever, il lui demanda d’un ton sévère:
--Monsieur Poliveau, tenez-vous à être le bourreau de votre femme?
--Oh! non! non!
--Alors il faut vous éloigner, car il est incontestable que, dans
l’état où elle se trouve, elle n’est pas de force à supporter l’immense
joie qu’elle éprouvera en vous retrouvant... C’est même un bonheur inouï
qu’elle ne vous ait pas reconnu, car ça la tuait du coup... Vous avez
donc à choisir: rester et être son bourreau, ou vous éloigner pour me
laisser la préparer au bonheur de se retrouver sous votre aile.
Ensuite, comme les deux sergents de ville étaient revenus du poste, il
leur montra Poliveau en disant:
--Reconduisez monsieur.
Et tout bas à un des agents:
--Ne le laissez pas remonter.
VII
Ayant ainsi fait le champ libre à son interrogatoire, M. O***, aidé de
la servante, revenue les mains vides de sa quête d’un souper, transporta
Lurette sur un lit, et, à eux deux, ils la tirèrent de son
évanouissement.
Un flot de sang inonda les lèvres de la lorette à sa première parole.
--Oh! le brigand, il m’a donné un bien mauvais atout... je dois avoir
quelque chose de brisé dans ma boîte, dit-elle en montrant sa poitrine
meurtrie par les coups de talon de botte.
Puis, après avoir promené ses yeux autour de la chambre:
--Tiens, fit-elle, je me suis donc trompée, tout à l’heure, il m’avait
semblé voir le bec de mon serin.
--De votre mari, voulez-vous dire? avança le commissaire.
Malgré sa souffrance, Baba eut un sourire.
--Lui! un pareil chinois! mon mari?... Plus souvent!!! lâcha-t-elle de
sa voix triviale.
Et, après un petit silence, elle ajouta:
--N’empêche pourtant qu’avec cet oison-là, nous avons fièrement rigolé.
--Mais enfin quel a été le but de toute cette comédie? demanda M. O***.
Lurette eut un instant d’hésitation à trahir son amant, mais, à ce
moment, une toux de souffrance lui ramena le sang aux lèvres.
--Il m’a tué, le gredin! murmura-t-elle.
Alors, sous l’impulsion de la colère, elle reprit:
--Pour me venger, je vais tout vous dégoiser, mon commissaire.--Maurice
était employé à la compagnie _La Précaution_, au bureau des polices de
rentes viagères. On n’était pas content de lui et on lui avait signifié
son congé immédiat avec indemnité d’un mois d’appointements. Le dernier
jour qu’il avait été à son bureau, il revint ici en me disant:
--Veux-tu m’aider à mettre la main sur un lopin de 40,000 francs?
Et il me raconta qu’au moment où il allait sortir du bureau d’où il
était congédié, il s’était présenté un monsieur pour demander qu’on lui
préparât la police d’une rente viagère en faveur de son fils, dont il
apporterait, le lendemain, le capital de 40,000 francs.
Ce monsieur était un de ces bavards qui aiment à mettre tout le monde au
courant de leurs affaires. Il conta donc à Maurice que son fils était
aveugle, qu’il lui avait déjà constitué 6,000 francs de rentes viagères,
mais qu’il voulait augmenter cette rente par l’apport de ce second
capital de 40,000 francs.
--Mon fils ne s’en doute pas, ajouta-t-il, c’est une surprise que je lui
ménage, il ne l’apprendra qu’après l’affaire faite... Sans jamais lui en
rien dire, j’ai économisé lentement cette nouvelle somme.
--En la déposant au fur et à mesure à la Banque de France? dit Maurice
au hasard, car, en ce moment-là, il ne songeait pas à mal.
--Du tout, répondit l’autre, ils sont chez moi, dans une cachette, tout
aussi en sûreté que dans les caves de la Banque.
Après avoir donné ses nom, prénoms, et adresse pour qu’on lui dressât la
police, il partit en répétant qu’il apporterait la somme le lendemain.
Deux minutes plus tard, Maurice, après avoir pris ses cliques et ses
claques, quittait à son tour le bureau où il ne devait plus revenir.
Arrivé dans la rue, la première chose que vit Maurice fut le corps d’un
homme tué, disait-on, par la rupture d’un anévrisme, que des sergents de
ville emportaient...
Et dans cet homme, il reconnut le monsieur qui, tout à l’heure, était
sorti de son bureau.
Aussitôt il songea à ce capital de 40,000 francs dont lui avait parlé le
défunt, cette somme ignorée du fils aveugle, enfouie dans une cachette,
dont nul n’avait connaissance... et, alors seulement, l’eau lui vint à
la bouche.
Dès le lendemain fut organisée cette comédie qui devait nous mettre à
même de fouiller tous les meubles à notre aise. Le début était facile,
attendu que notre pigeon à plumer habitait, rue Cassette, une maison
dont la majeure partie était louée en garni par un marchand de meubles
qui en était le principal locataire. Pour 25 ou 30 francs par mois, on
pouvait donc ainsi aller se mettre à l’affût sous le même toit que le
gibier.
--Mais, fit le commissaire en interrompant, il y avait une vieille bonne
près de l’aveugle, une nommée Javotte?
--Attendez donc. Oui, il y avait une servante et ce fut Bernisier qui
sut l’embobiner.
--Bernisier? répéta le commissaire étonné de ce nom nouveau.
--Bernisier, qui, pour Poliveau, prit le nom de Touriquet. C’était un
ami de Maurice, ancien commis voyageur... un fainéant et un buveur de
première force, mais drôle comme tout, avec des idées comme pas un, et,
par-dessus le marché ventriloque... qu’il vous en faisait mourir de
rire, surtout dans la scène où il imitait toute une famille d’Auvergnats
enfermés dans une tabatière..... En lui promettant une part dans
l’affaire, Maurice le décida à être des nôtres.
Le commissaire interrompit Baba. Pendant qu’on était en train, il
voulait couler à fond la question des comparses.
--Et madame Nubadar? demanda-t-il.
--C’était maman.
--Elle est morte?
--Pas le moins du monde. Elle continue à crier son poisson dans la rue
en poussant sa voiture à bras. Dans le commencement, elle croyait à une
plaisanterie... à l’histoire de se faire rincer le bec et remplir
l’estomac par un imbécile. Mais, quand elle a eu flairé la chose, elle
nous a dit: «Ça, ce n’est pas de la marée assez fraîche pour moi, je
vous lâche, mes bibis.»
M. O*** n’insista pas sur ce point, mais il reprit:
--Et Touriquet vit-il aussi?
--Ah! non, lui, il s’est fait casser la tête par une ruade de cheval
pendant le siége.
--Et le maire alsacien qui recommandait tant de soigner les meubles?
--Il sortait du gosier du ventriloque Touriquet.