--Rien qui menace vos amours.... Je vous ai dit que pour nous recevoir,

on avait décommandé l’ambassadeur d’Angleterre, qui comptait piquer ici

l’assiette ce soir... De colère d’avoir été évincé, il vient d’écrire à

madame Nubadar un billet de la dernière raideur.

Puis, tout haut et gracieusement:

--Croyez, mesdames, que mon ami Poliveau n’ignore pas la coutume

orientale qui veut qu’après un repas pris en commun, les deux sexes se

séparent, les dames pour aller jouir de la sieste dans le gynécée, les

hommes pour rester à fumer l’opium.

Sur mon honneur! j’ignorais cette coutume d’Orient, mais je n’en fis pas

moins un geste de tête pour sanctionner ce que venait de dire Touriquet.

--Ma foi, oui, j’avoue que je ne suis pas fâchée de détaler... Viens,

Clarisse, déclara la maman.

J’entendis un bruissement de vêtements et de chapeaux que les dames

remettaient.

--Saluez... elle se retirent, m’annonça le dévoué Touriquet.

La porte était à peine refermée que mon Mentor me demandait brusquement:

--Vous venez de vous sentir une impression de fraîcheur sur le front,

n’est-ce pas?

--Non, pourquoi?

--Ah çà! ni le chaud, ni le froid, vous ne sentez donc rien!... Comment!

vous n’avez pas senti sur votre front le baiser que Clarisse, de ses

fraîches lèvres, vient de vous envoyer de loin, avant de suivre sa mère.

Puis, sans me donner le temps de parler, il me frappa sur l’épaule, en

s’écriant d’un ton joyeux:

--Eh! eh! l’affaire est dans le sac! La petite en tient sous l’aile et,

si j’en crois un signe qu’elle m’a adressé entre le rôti et la salade,

madame Nubadar vous agrée. Ah! mon gaillard, il ne faut pas vous confier

des femmes!... En un rien de temps, vous les attelez à votre char.

--Vrai? vrai? répétai-je à chaque phrase en étouffant de satisfaction.

--Comme je vous le dis... Ah! j’ai bien eu peur un instant, j’ai cru

votre barque chavirée avec cette malencontreuse affaire du cresson... Je

vous avais pourtant averti: Rien qui sente la caserne!

--Si vous vouliez m’expliquer en quoi j’ai manqué de...

--Non, non, pas d’explications... je n’aime pas à humilier mes amis...

Passons l’éponge... c’est oublié.

Après un court silence, il reprit:

--Maintenant, permettez-moi un conseil.

--Parlez, je vous en supplie.

--Il faut tout de suite bien vous poser dans la maison par un large

pourboire aux domestiques... C’était un des grands moyens du duc de

Richelieu, l’irrésistible séducteur... Avez-vous une centaine de francs

sur vous?

--Oui, je les possède.

--Sans quoi, je vous les aurais avancés... Bien, donnez, dit-il en

prenant mes louis.

Au coup de sonnette de Touriquet, entra aussitôt quelqu’un que je

reconnus, à son pas, pour être l’officier de bouche de madame Nubadar.

--Tenez! fit simplement mon ami en jetant l’or dans une assiette.

Ensuite, il mit mon bras sur le sien.

--A présent, trop heureux mortel, je vais vous reconduire chez vous,

ajouta-t-il.

* * * * *

M. O*** avait écouté sans mot dire, riant sous cape de l’épaisse

niaiserie du narrateur.

Jusque-là, le récit de Poliveau n’avait encore mis en scène qu’un trio

de matois se régalant aux frais d’un imbécile qui s’imaginait avoir

dîné dans le monde.

--Monsieur Poliveau, avez-vous quelquefois mangé dans un restaurant?

demanda le commissaire pour s’assurer si l’ex-aveugle était resté la

dupe de cette comédie.

--Dans un restaurant? Jamais! au grand jamais!... Ne vous ai-je pas dit

qu’à l’exception de ce jour où ma regrettée belle-mère me fit l’honneur

de m’admettre à sa table, je n’ai jamais mangé d’autre cuisine que celle

du logis? répondit Mathurin étonné de cette question qui lui semblait ne

rimer avec rien.

Jusque-là, nous le répétons, la chose n’avait encore que l’allure d’une

mystification et rien ne faisait pressentir au magistrat le but

mystérieux qui, pendant huit mois, avait fait vivre cette Clarisse, une

rusée coquine, aux côtés d’un pareil nigaud.

Pour comprendre que le Touriquet et la Nubadar n’étaient que de simples

comparses, le commissaire n’avait qu’à se souvenir, suivant le récit de

Mathurin, que grâce à une bombe et à un omnibus, ils allaient bientôt

sortir de scène pour laisser la place au personnage principal, le _Deus

ex machina_, celui qui tenait les principaux fils du pantin et au profit

duquel la farce, indubitablement, avait été jouée.

V

Craignant, s’il posait des questions, de voir Poliveau s’étendre en

divagations prolixes, le commissaire le remit sur la voie en disant:

--Bref, vous fûtes mariés?

--Oui, monsieur, huit jours après je couronnais légitimement les feux de

Clarisse devant M. le maire.

--A la mairie du IXe arrondissement, m’avez-vous dit? demanda M. O***

en insistant.

--Oui, monsieur, au premier étage.

--Bah! et pourquoi pas au rez-de-chaussée où se trouve la salle des

mariages? dit le commissaire qui flairait une nouvelle comédie.

--Parce que, m’a appris Touriquet, les peintres, justement ce jour-là,

collaient du papier neuf dans la salle des mariages.

--Mais, pour un mariage, la loi exige des témoins? avança M. O***.

--Nous les avions. De mon côté Touriquet et l’oncle Canivel.

--Ah! oui, cet oncle de votre femme que vous n’avez pas pu retrouver,

continua le commissaire devinant que l’oncle Canivel devait être le

_Deus ex machina_ qu’il attendait.

--Précisément.

--Et, du côté de mademoiselle Nubadar?

--De son côté, les deux témoins étaient de grands dignitaires turcs dont

les noms m’échappent, mais qui étaient couchés tout au long sur mon acte

de mariage disparu. C’est Touriquet qui me les a présentés au sortir de

la mairie.

--Et vous leur avez serré la main pour les remercier, dit M. O*** peu

convaincu de l’existence de ces deux personnages, car il trouvait la

pantalonnade trop compliquée en compères.

--Non, il n’y a pas eu de poignées de mains parce que Touriquet m’a dit

que c’était contraire à l’étiquette orientale, mais je ne les en ai pas

moins remerciés chaleureusement des vœux qu’ils ont bien voulu faire

pour mon bonheur. «Que Mahomet étende sa chaussure sur toi», m’a dit

l’un... «Allah est grand! a prononcé l’autre, qu’il te fortifie le

cœur avec la moelle des lions noirs»... Hein! comme c’est oriental.

--Tout ce qu’il y a de plus oriental! répondit M. O*** sans rire le

moindrement.

Puis, désireux de suivre la farce jusqu’au bout, il s’empressa

d’ajouter:

--Donnez-moi donc quelques détails sur la séance à la mairie.

--Que puis-je vous conter de particulier! Rien, ma foi! Le maire, qui

parlait du nez avec un accent alsacien, nous a lu les articles du Code,

puis il a adressé quelques conseils à Clarisse. «Soyez bonne femme de

ménage, a-t-il dit; ayez de l’ordre, toujours de l’ordre; l’ordre de la

femme est une richesse qu’elle apporte au mari. Que vos armoires, vos

meubles, vos placards soient toujours bien en ordre. Ne laissez pas un

coin sans l’épousseter. Rangez, rangez toujours... Visitez sans cesse et

partout... Avec une femme qui ne visite rien, la poussière et l’humidité

ruinent plus vite un mari que les spéculations de Bourse.» Voilà, en

substance, ce que le maire a daigné dire à Clarisse.

--Très-bien! très-bien! fit le commissaire, auquel son instinct de

policier venait de révéler que, sous cette allocution stupide, la tête

de l’anguille commençait à montrer son museau.

Cependant Poliveau avait continué:

--En sortant de la mairie, après avoir été quittés par l’oncle Canivel

et les deux dignitaires Turcs, nous allâmes, ma belle-mère, ma femme,

Touriquet et moi, faire un déjeuner-dînatoire à l’hôtel Nubadar, où,

cette fois encore, je donnai cent autres francs pour que les serviteurs

de ma belle-mère pussent boire à mon heureuse union.

M. O*** avait pointé sur l’oncle Canivel, qui lui paraissait suspect en

diable, il avait hâte de le voir à l’œuvre.

Aussi, ne laissant pas, à propos de ce mariage à la mairie dont il ne

croyait pas un traître mot, son conteur battre longtemps les buissons,

il coupa vite au court en disant en forme de résumé:

--Bon! vous voilà marié; votre déménagement de la rue Cassette à la rue

Richer est fait; un omnibus a écrasé votre belle-mère; Touriquet a reçu

sa bombe; voilà qui est convenu... Maintenant, continuez votre récit à

deux mois du mariage, en pleine félicité conjugale... Parlez-moi de

l’oncle Canivel avec lequel vous ne m’avez pas fait faire encore

connaissance.

--Oui, oui... ce bon vieillard si étrangement disparu...

--Ah! c’était donc un vieillard?

--Quatre-vingt-huit ans, très-bien conservé, majestueux sous la neige de

sa chevelure, du moins à ce que m’a appris ma femme qui me répétait: «Tu

ne saurais t’imaginer quel saint respect j’éprouve à poser mes lèvres

sur son vénérable front.» Oh! oui, il devait être bien conservé, car sa

voix, la seule chose dont je pouvais me rendre compte, était fraîche et

jeune. Ririsse m’affirmait que cela tenait à ce qu’il avait conservé

toutes ses dents... Le fait est qu’il devait les avoir solides, car, à

son âge, il vous broyait des os de poulet et de côtelettes tout aussi

facilement que s’il eût mâché du beurre.

--Il dînait donc chez vous?

--Trois fois par semaine et, tous les dimanches, il nous recevait à son

tour.

Avec un niais de la force de Mathurin, il n’était besoin d’étudier

préalablement certaines questions. Sa stupide prétention d’avoir été un

dieu pour sa femme le cuirassait contre tout soupçon qui aurait effleuré

la vertu de son épouse. Le commissaire ne se gêna donc pas pour demander

à brûle-pourpoint:

--Il aimait tendrement votre femme, ce bon vieillard?

--Eh! eh! fit Mathurin d’un air fin, s’il faut vous l’avouer, je crois

qu’il me donnait la préférence. Il m’avait voué toute son affection et

me la prouvait en prenant mes intérêts... Je ne prétends pas dire qu’il

n’aimât pas sa nièce, mais, avec elle, il se montrait sévère. Et quand

je plaidais pour Clarisse, il me répondait qu’à toute jeune femme il ne

faut pas laisser le temps de prendre un mauvais pli... qu’on doit les

dresser tout de suite au ménage, à l’économie, à la propreté, etc. Aussi

tous les jours, il ne cessait de lui répéter:

--Souviens-toi de ce que t’a dit le maire, le jour de ton mariage, le

jour où tu as eu le bonheur de t’appeler Poliveau: «L’ordre de la femme

est une richesse qu’elle apporte au mari... Avec une femme qui ne visite

rien, la poussière et l’humidité ruinent plus vite un mari que les

spéculations de Bourse.»

Il lui ordonnait d’épousseter, d’essuyer, de frotter tel ou tel meuble

et de ranger son contenu.

--Tiens! s’écriait-il, je suis certain que tu n’as pas rangé l’intérieur

de ce secrétaire.

--Mais si, répondait Clarisse, voici trois fois déjà que je l’ai visité.

--Tu, tu, tu... visité comme tu visites... à la six quatre deux... sans

penser à faire prendre l’air aux tiroirs... Je parie cinq sous que

l’humidité s’y est mise... que le meuble sent le moisi.

Et il se levait en ajoutant:

--Il faut que je m’en assure.

Alors il se mettait à passer l’inspection du meuble en marronnant entre

ses dents:

--Je gage que ce tiroir n’a pas été épousseté... que celui-ci n’a pas

été rangé... que cet autre est plein de poussière... Le maire te l’a

pourtant dit: «Rangez toujours, visitez sans cesse et partout.» Oui, le

maire te l’a dit... N’est-ce pas, Poliveau?

J’étais bien forcé de l’avouer.

La pauvre Clarisse avait beau protester de son ordre, de sa propreté, il

ne voulait pas démordre de son inspection qu’il poussait jusqu’à la

minutie.

--Avec les secrétaires, prétendait-il, on ne saurait prendre trop de

précautions... La mort des secrétaires, bien souvent, provient des

compartiments à secret qu’on ignore. La moisissure s’y met et on ne s’en

doute pas... Est-ce que votre secrétaire possède des compartiments à

secret, mon cher Mathurin?

Je répondais n’en rien savoir... Mon père ou Javotte auraient pu le

dire, mais moi, aveugle, je l’ignorais.

Et son horreur de la poussière était telle qu’il mettait le meuble la

tête en bas et le secouait, le secouait pour dégager, affirmait-il, la

poussière des rainures.

Ce faisant, il répétait à Ririsse:

--Le maire n’a pas eu le temps de te l’apprendre, mais voilà comment on

s’y prend pour nettoyer un secrétaire bien à fond.

Et ce qu’il disait était chez lui une conviction, car, derrière ma femme

qui passait ses journées entières à visiter et à épousseter chaque pièce

de mobilier, je puis dire que tous mes meubles, l’un après l’autre, ont

passé une dizaine de fois par les mains de l’oncle Canivel.

Sur ces derniers mots, Mathurin Poliveau secoua tristement la tête, en

débitant d’une voix plaintive:

--Qu’est-il devenu, ce brave oncle?... Disparu!... Qui sait si les

misérables qui m’ont enlevé ma femme, n’ont pas assassiné le digne

vieillard pour l’empêcher de m’aider à retrouver Clarisse.

Alors, fondant en larmes, il reprit son antienne:

--Retrouver Clarisse... moi, tout seul... Est-ce que cela m’est

possible, puisque je ne l’ai jamais vue!

La lumière se faisait peu à peu pour le commissaire depuis qu’il était,

pour ainsi dire, en présence des deux premiers rôles de cette farce dont

l’aveugle avait été le Jocrisse.

Il comprenait que s’ils avaient jugé bon de faire de Clarisse une

descendante du prophète Mahomet, c’est que cela coupait facilement court

à toute cérémonie religieuse dont la parodie eût été autrement difficile

que celle de l’état civil, faite sous clef, à un premier étage, à l’aide

de quatre ou cinq compères de second ordre qu’on avait ensuite évincés.

Mais ce que M. O*** avait écouté de son oreille la plus attentive,

c’était le récit de la fouille, vingt fois répétée sans résultat, que

les deux complices avaient exécutée dans tous les meubles du logis.

--Que voulaient-ils dénicher? si c’eut été de l’argenterie, des bijoux,

ils auraient mis tout de suite la main dessus, se disait-il. Ce qu’ils

cherchaient devait être quelque chose d’un mince volume, un tout petit

paquet, voire un simple papier, un objet enfin pouvant tenir dans le

compartiment secret d’un meuble... Oui, mais quel était cet objet? Voilà

le _hic_.

De morne qu’il était, le désespoir de Poliveau tourna brusquement à la

rage. Notre héros s’empoigna la chevelure à deux mains, grinça des dents

et piétina sur place en s’écriant à pleine voix:

--Ah! maudite soit ma fatale idée d’avoir été me faire opérer! Si

j’avais toujours le bonheur d’être aveugle, ma douce colombe serait près

de moi à palpiter sous mon aile et je n’aurais pas perdu le cher oncle

Canivel, qui soignait si bien mes meubles.

Plus encore que Mathurin, le commissaire tenait à savoir ce qu’était

devenu l’oncle Canivel. Il prit le ton de reproche amical pour dire au

mari de la douce colombe:

--Mais, à Paris, une personne ne disparaît pas aussi facilement.

Peut-être avez-vous mal cherché?

--Mal cherché! répéta Poliveau indigné, j’ai à me reprocher, je le

confesse, d’être méfiant, peu crédule, toujours sur mes gardes; cela

tient à ma nature de profond observateur... mais, moi, être ingrat,

jamais!... Oh! que oui! je l’ai cherché, ce bon vieillard qui m’inondait

de sa tendresse... Je ne vous ai donc pas conté comment j’ai constaté la

disparition de ce digne parent?

--Non, et je serais heureux de l’apprendre.

--A ma sortie de la maison de santé, avant-hier, je vous ai dit que

j’étais accouru chez moi plus rapide que la foudre. En ne trouvant plus

Clarisse au logis, ma première pensée fut qu’elle devait être chez le

cher oncle.

--Dont vous saviez l’adresse?

--Sans doute; puisque nous allions dîner chez lui tous les dimanches.

--C’est qu’alors vous étiez aveugle et que votre femme pouvait très-bien

vous conduire chez l’oncle sans penser à vous donner une adresse dont

votre infirmité n’avait que faire.

--Oh! que vous connaissez mal ma divine Clarisse!... Elle n’avait rien

de caché pour moi, la chère âme... Son bonheur était de me renseigner

sur tout, en me disant toujours: «Si je venais à mourir...» car il faut

vous apprendre qu’elle avait la faiblesse des pressentiments, ce qui la

faisait me répéter sans cesse: «Je suis trop heureuse près de toi, la

mort doit être jalouse de ma félicité.»

Bref, pour en revenir à mon sujet, elle me disait: «Si je venais à

mourir, tu serais trop embarrassé à chaque pas... je dois donc te munir

d’avance de tous les renseignements possibles. Nous sommes rue Dauphine,

18, ne l’oublie pas.»

Et même, quand nous entrions dans l’allée, elle ne manquait jamais de me

donner cet avertissement: «Prends-garde aux deux marches!» Car il y

avait deux marches à monter avant d’arriver au pied de l’escalier.

Donc, avec l’espoir de retrouver Ririsse chez notre oncle bien-aimé, je

monte en fiacre et je me fais conduire rue Dauphine, 18... J’arrive et

la première chose que je cherche à reconnaître, c’est la double

marche... Elle n’y était plus!... Mais je me dis: «On aura abaissé le

sol de l’allée depuis ma visite à l’oncle. Tant mieux, ces deux marches

étaient un vrai casse-cou...» Parvenu devant la loge, je demande au

portier si le vénérable M. Canivel est chez lui.

Il me regarde et me répond:

--Canivel? Connais pas... Nous n’avons jamais eu de locataire de ce

nom-là.

--C’est pourtant bien ici le nº 18.

--Tout ce qu’il y a de plus 18.

Alors l’idée me vient que je me suis probablement trompé de maison et je

reprends:

--Est-ce qu’il n’y a pas eu dernièrement un changement dans les numéros

des maisons de la rue?

--Pas depuis Louis XVIII, me réplique le concierge.

Enfin, apprenez que, une par une, j’ai été demander l’oncle dans toutes

les maisons de la rue sans pouvoir parvenir à retrouver ce noble

vieillard... Comprenez vous cela? hein!

--Vraiment, vous m’étonnez! lâcha M. O*** à tout hasard, car, en ce

moment, il était tout à la pensée de ce que pouvaient être devenus la

Clarisse et l’oncle qui avaient si prestement déménagé au moment où la

dupe qu’ils exploitaient allait recouvrer la vue... Avaient-ils eu le

temps de faire leur coup? ou bien la guérison de l’aveugle les

avait-elle surpris avant la réussite?

Il fut tiré de ses réflexions par un nouveau hurlement de Poliveau, qui,

s’en prenant encore à sa chevelure, se dépouillait le crâne en beuglant:

--Plus de Clarisse! Plus d’oncle!... Pourquoi ai-je eu la bêtise de me

faire opérer!... A quoi me sert la vue? je vous le demande.

--Mais à voir clair, dit le commissaire.

L’ex-aveugle eut un sourire amer.

--A voir clair! répéta-t-il, quelle erreur! quelle erreur complète?

--Ah bah! fit M. O***.

--Oui, erreur, vous dis-je, c’est précisément depuis que j’ai retrouvé

la vue que je n’y vois plus.

--Expliquez-moi donc cette particularité, mon cher monsieur Poliveau.

--Sans doute. Autrefois, quand j’étais aveugle, j’allais à tâtons,

j’assurais mon pied à chaque pas; l’instinct me guidait; mille remarques

m’aidaient à me conduire; bref, j’avais cette sagacité de l’aveugle qui

flaire l’obstacle, devine la direction à suivre et le coin à tourner.

Tout m’était renseignement; un bruit habituel à droite, une odeur à

gauche (un serrurier et un rôtisseur, je suppose), un pavé plus ou moins

raboteux, tel trottoir en pente, tel endroit où l’air plus vif

m’indiquait un carrefour. Chaque détail se casait dans mon cerveau et

me traçait ma route dont je ne déviais plus... Voilà comme j’étais quand

je ne voyais pas!... Et je vous prie de croire que je n’ai jamais manqué

d’arriver au but fixé... Tenez, par exemple: il a suffi qu’on m’ait

guidé deux fois pour me conduire au siége de la Compagnie _la

Précaution_ et, toujours, depuis, j’ai été tout seul toucher mon mois de

rente viagère.

Après avoir repris haleine, Poliveau continua d’un ton vraiment navré:

--A présent que j’ai retrouvé la vue, c’est tout autre chose. Soit que

le jour m’éblouisse, soit manque d’habitude, je dégringole dans les

escaliers, je me jette sur les passants, je ne manque pas un trou, je

suis perdu à dix pas de chez moi, j’ai failli me faire écraser vingt

fois depuis deux jours, je me heurte à chaque angle... La preuve de

cela, ne vous l’ai-je pas donnée ce matin en entrant dans votre bureau?

j’ai renversé des meubles, éparpillé des papiers, bousculé une dame...

Et, s’interrompant, Mathurin leva les deux mains au ciel, poussa un

énorme soupir et lança cette exclamation:

--Oh! oui, j’y voyais cent fois plus clair quand j’avais les yeux au

bout d’un bâton.

Puis, comme s’il croyait n’avoir pas assez prouvé, il ajouta:

--Mais ce guignon ne me suit pas que pour la marche, il préside à tous

mes actes. Me fiant à mes yeux, je ne surveille plus mes mouvements. Si

je veux prendre un verre, mon coude renverse la carafe... Je m’assieds à

côté d’un siége, tous les malheurs, quoi! Quand j’étais aveugle, je

procédais doucement: j’avançais la main avec prudence, mes doigts

palpaient intelligemment, ils reconnaissaient au toucher entre deux

objets pareils de forme, ils se décidaient sur le poids... Ah! ouiche! à

présent, le sens du toucher est émoussé, la différence de poids

m’échappe... Que dis-je, elle m’échappe... bien mieux encore! elle me

trompe. Pas plus tard que ce matin je m’en suis aperçu à déjeuner.

--Est-ce que vos côtelettes vous ont paru être plus légères

qu’autrefois? demanda le commissaire en riant.

--Non, pas mes côtelettes... mais mon argenterie, les couverts qui me

viennent de mon père... autrefois ils semblaient plus lourds à ma main

d’aveugle... La vue que j’ai retrouvée, je vous le répète, m’a fait

perdre cette finesse de tact que je possédais.

Et Poliveau, lançant encore ses mains vers le ciel, recommença sa

phrase:

--Oh! oui, j’y voyais cent fois plus clair quand j’avais les yeux au

bout d’un bâton.

Son geste d’élever les mains en l’air avait apporté le bouton de

manchette de Poliveau sous les yeux du commissaire, qui, une seconde

fois, vit gravées en relief, ces deux initiales M. P. qu’il avait déjà

remarquées le matin dans son cabinet.

A cette vue, une idée traversa rapidement le cerveau de M. O***.

Il venait d’être parlé d’un coquin disparu et de sa complice, de la

compagnie _la Précaution_, de couverts d’argent; joignez à cela ces

initiales, et vous comprendrez pourquoi le commissaire se trouva

brusquement porté à se souvenir de Maurice Prévannes, ex-employé de la

_Précaution_, qui avait vendu des couverts d’argent marqués M. P.--Et,

en même temps, il pensa à mademoiselle Lurette Baba, une gaillarde fort

capable d’avoir joué le rôle de Clarisse.

--Si c’était eux! pensa le fonctionnaire.

Mais, en homme prudent qu’il était, il se garda bien de s’aventurer sur

un simple soupçon.

--Montrez-moi donc vos couverts? demanda-t-il à Mathurin.

Poliveau en alla chercher un dans le buffet de la salle à manger.

--Ils sont en argent, n’est-ce pas? reprit le commissaire, qui, du

premier coup d’œil, venait de s’assurer qu’ils étaient en ruolz.

--Je le crois... du reste, tels qu’ils sont, ils me viennent de mon

père, répondit Mathurin en allant remettre en place le couvert qui lui

avait été rendu.

--On lui a volé les vrais qu’on a remplacés par ceux-là, pensa M. O***

pendant la courte absence de notre héros.

Et quand ce dernier fut revenu:

--Dites-moi, reprit le magistrat, ne m’avez-vous pas prétendu que vous

sauriez reconnaître votre femme à la voix?

--Rien qu’à l’entendre faire: Puh, puh, pour refroidir sa soupe.

A cette réponse, le soupçon de M. O*** se corsa de cet autre souvenir

que, le matin, Prévannes et Baba n’avait plus ouvert la bouche dès que

Poliveau avait fait irruption dans le cabinet.

Après un petit silence donné à la réflexion, M. O*** regarda notre héros

en semblant se demander s’il fallait tenter l’aventure dont l’idée

venait de lui surgir en tête.

La face niaise du bonhomme et le récit de son mariage accusaient chez

Mathurin une si monstrueuse crédulité que le commissaire crut pouvoir se

risquer à mettre son projet à exécution.

--Monsieur Poliveau, dit-il, voulez-vous me permettre d’être franc avec

vous?

--Mais je ne déteste pas la franchise... Mon pauvre Touriquet, s’il

était encore de ce monde, vous l’attesterait.

--Eh bien! à mon avis, vous avez mal cherché votre oncle.

--Mal cherché! fit Mathurin en tressautant de la surprise qu’on mît en

doute son zèle à découvrir le bon vieillard.

--Non, non, je m’exprime mal... Je voulais dire que vous vous y êtes

peut-être mal pris pour retrouver M. Canivel.

--Comment! mal pris! je suis entré dans toutes les maisons de la rue...

Que pouvais-je faire vraiment de mieux?

Le commissaire prit une mine hésitante:

Nous marions Virginie · 第 16 / 18 段