--Dame! poursuivit le fonctionnaire, ne pouvez-vous pas arriver à votre
femme par ses parents et amis? Elle n’était point sans famille, n’est-ce
pas!... Ne m’avez-vous pas parlé de votre belle-mère, madame veuve
Nubadar?
--Hélas! fit Poliveau.
--Etes-vous donc mal avec elle?
--Hélas! refit l’ex-aveugle, la pauvre femme n’est plus de ce monde!
Huit jours après mon mariage, elle a été écrasée par un omnibus... Je
voulais, malgré ma cécité, suivre son enterrement, mais j’ai été obligé
de rester au logis pour consoler Clarisse à demi folle de douleur.
A mesure que Mathurin avançait dans le chapitre des confidences, le
commissaire s’ancrait mieux dans la persuasion que le crétin avait été
la victime d’une mystification de la plus haute volée.
--Connaissons d’abord les compères, se dit-il, je chercherai plus tard
le motif qui les a fait agir.
Et, là-dessus, il repartit:
--Alors cette infortunée madame Nubadar s’en est allée à sa dernière
demeure sans personne qui suivît son convoi?
--Mais si, mais si... ils étaient deux. D’abord Touriquet, ce brave ami
Touriquet... lui qui a fait mon mariage.
--Eh bien? qui vous dit que ce n’est pas chez M. Touriquet que votre
femme est allée se recueillir en son adoration!
--Hélas! soupira derechef Poliveau.
--Est-ce qu’il a été aussi écrasé par un omnibus?
--Non, mais, à ce que m’a dit Clarisse, il a été coupé en trois par une
bombe pendant le bombardement de Paris.
--Diable! fit M. O*** sans rire.
--Oui, en trois.
--Savez-vous que j’ai tellement peur de me heurter encore à une
catastrophe que je n’ose poursuivre mes questions.
--Poursuivez quand même.
--Alors quelle est la seconde personne, dont vous parliez qui, avec
défunt M. Touriquet, a suivi le convoi de la bonne madame Nubadar?
--C’est l’oncle Canivel.
--Oncle à vous?
--Non, oncle à ma femme.
--Et, je l’espère, il n’est pas mort, lui?
--Hélas! gémit Poliveau.
--Oh! oh! encore un omnibus ou une bombe?
--Non, non, mais il a disparu. Impossible à moi de le retrouver...
Tenez, il faut que je vous conte cela.
Le commissaire, à ces mots, poussa doucement Mathurin sur un fauteuil et
s’installa sur un autre en disant:
--Puisque vous voulez bien m’instruire, cher monsieur Poliveau, prenez
donc les choses au début et apprenez-moi comment s’est conclu votre
mariage.
--Mon père venait de mourir... commença la mari de Clarisse...
--Pardon, dit M. O***, après l’avoir interrompu d’un geste, d’abord
quelques détails sur feu votre père.
--J’avais deux ans quand mon père devint veuf. A ce chagrin s’en joignit
un autre, celui de me voir peu à peu perdre la vue, car je n’étais pas
aveugle de naissance. Soit qu’il se fût adressé à des médecins moins
habiles ou moins hardis que le médecin qui m’a opéré, il crut mon
infirmité incurable et, dès lors, il n’eut plus d’autre souci que
d’assurer l’avenir qui m’attendait après sa mort. Il était caissier dans
une importante maison de banque qui lui avait accordé un petit intérêt
dans ses affaires. Tout ce qu’il pouvait faire d’économies, mon père le
plaçait à fonds perdu sur ma tête, sachant bien que je serais incapable
d’administrer jamais une fortune, moi que mon infirmité mettait à la
merci du premier intrigant venu. C’est à la prudence paternelle que je
dois donc cette rente viagère de 6,000 francs que me paye le compagnie
_La Précaution_.
Quand il n’avait pas sa Clarisse en tête, Mathurin Poliveau, on le voit,
n’était plus d’une conversation aussi stupide ni d’une crédulité à faire
rire les ânes.
Il continua:
--Une après-midi, il y a neuf mois, au milieu de septembre...
--Quelques jours à peine avant le blocus de Paris, pensa le commissaire.
Et, interrompant:
--Saviez-vous alors que Paris était à la veille d’être assiégé?
demanda-t-il.
--Nullement, je vivais, ou, plutôt, mon père me faisait vivre dans une
telle ignorance de ce qui pouvait m’inquiéter que je ne me doutais de
rien. Je reprends: Une après-midi, il y a neuf mois, au milieu de
septembre, on apporta au logis le corps de mon père, que la rupture d’un
anévrisme avait tué en pleine rue.
Si M. O*** n’avait pas cru aux deux trépas tragiques de la veuve Nubadar
et du sieur Touriquet, la mort de M. Poliveau père le trouva
parfaitement crédule; mais il en nota la soudaineté comme le premier
jalon de la piste qui ferait trouver les farceurs ou les escrocs... les
faits lui apprendraient comment il fallait qualifier ces inconnus... qui
s’étaient joués de l’ancien aveugle.
--Après le décès de mon père, avait repris Mathurin, je me trouvai bien
triste, et surtout bien isolé, car, séparé du monde par ma cécité,
j’étais réduit à la seule compagnie de Javotte, entrée à notre service
depuis le mariage de mes parents... car elle était sœur de lait de ma
mère... et dont mon père m’avait toujours vanté le dévouement. Grave
erreur de sa part, comme vous allez bientôt le voir.
Un matin, elle ne descendit pas de sa mansarde, et l’heure du déjeuner
était déjà sonnée depuis longtemps qu’elle n’avait pas encore paru. Je
me démenais comme une âme en peine en l’attendant, car, ne pouvant me
guider à tâtons que dans mon logis qui m’était connu, je n’osais faire
l’ascension des étages supérieurs et tenter de trouver la chambre de ma
bonne, que je ne savais où située dans les méandres du couloir des
combles de la maison.
L’estomac à jeûn et l’esprit troublé par la crainte que Javotte fût
tombée tout à coup si gravement malade qu’elle n’avait pu descendre,
j’étais donc dans un grand embarras, quand, à ce moment, un grand coup
de sonnette retentit à la porte d’entrée du logement.
J’allai ouvrir.
M. O*** arrêta le conteur.
--Un renseignement? demanda-t-il. A cette époque, vous habitiez déjà
ici?
--Non, je ne suis venu ici qu’après mon mariage. Nous demeurions alors
rue Cassette, au deuxième étage d’une maison dont mon père, au moment où
il mourut, avait l’intention de déménager, car, dans les derniers mois,
l’immeuble avait été donné en principale location à un marchand de
meubles. Celui-ci, pour utiliser ses marchandises, transformait peu à
peu les étages en logements garnis, grave désagrément qui peuplait la
maison d’un tas de gens inconnus qui se renouvelaient par trop
fréquemment.
--Bon à noter! pensa le commissaire, toujours à l’affût du lièvre sur
lequel il prendrait chasse.
Ensuite, tout haut:
--Revenons à ce coup de sonnette qui retentit alors que vous étiez si
inquiet du retard de votre bonne.
--J’allai ouvrir et, aussitôt, j’entendis ces paroles articulées par une
voix franchement amicale:
--Mon cher voisin, je viens vous offrir mes services, car j’ai pensé que
vous deviez être grandement désorienté par l’abandon de votre servante.
--Comment? Javotte m’a abandonné! m’écriai-je, abasourdi par cette
nouvelle inattendue.
--Je vous répète ce que m’a conté tout à l’heure le concierge auquel
cette créature sans cœur a annoncé, hier soir, en filant avec sa
malle, qu’elle avait assez de son métier de chien d’aveugle... Alors je
me suis dit: Touriquet, mon ami, ce brave jeune homme aveugle doit être
bien empêtré par cette indigne conduite. On se doit aider entre voisin
de carré... Et j’ai sonné à votre porte.
--Quoi! Javotte est ainsi partie, après trente longues années de
services! répétai-je avec un étonnement douloureux.
--Bah! bah! fit mon voisin Touriquet. Comme vous ne sauriez chercher
vous-même une autre bonne, je me charge de vous en trouver une plus
jeune et plus fidèle que votre Javotte... Mais, pour le quart d’heure,
il faut s’occuper du plus pressé, c’est-à-dire de votre déjeuner. Il me
reste, du mien, un peu de jambon et une tranche de pâté; permettez-moi
de vous offrir ces victuailles.
Effectivement il revint, dix secondes après, en m’apportant les
comestibles annoncés.
Que vous dirai-je! Un frère n’aurait pas été plus dévoué que Touriquet.
Notre vie devint intime. Il fut mon ange protecteur.
A mesure que Poliveau parlait, le commissaire étudiait sa physionomie
naïve et il y lisait l’expression de la plus crédule bonne foi.
Sceptique en diable qu’il était, il ne croyait pas à cette fuite de
Javotte, que, selon lui, on devait avoir fait disparaître pour assurer
la réussite du projet inconnu dont ce Touriquet était le premier metteur
en scène.
Sans se douter en quelle piètre estime son auditeur tenait le Touriquet,
dans lequel, lui, voyait un ange protecteur, l’ex-aveugle avait continué
l’histoire de son passé:
--Oui, cet excellent Touriquet... qu’une bombe devait bientôt couper en
trois... fut pour moi presque une mère. Quand, honteux d’abuser ainsi de
sa complaisance infatigable, je lui rappelais sa promesse de me chercher
une autre domestique, il me répétait doucement: Patience! patience!
peut-être vous trouverai-je mieux qu’une servante... Je m’occupe de
vous. Patience! patience!
En effet, le matin du cinquième jour, il me demanda brusquement:
--Auriez-vous du goût pour le mariage?
--Puis-je penser au mariage avec mon infirmité! m’écriai-je.
--Toute femme est faite de dévouement. Sachez prendre la plus mauvaise
et, du fond de son cœur, vous ferez sortir bonté, sympathie,
tendresse, abnégation, sacrifice, etc., etc... Avez-vous lu Piron, ce
grand moraliste? Non, n’est-ce pas?... C’est lui qui a dit: «Chez la
femme, le besoin d’héroïsme est encore plus impérieux que celui de la
faim»... Et il avait raison, ce vertueux écrivain que je m’étonne de ne
pas voir plus répandu dans les lycées.
Alors, comme je secouais la tête, plein du doute de pouvoir jamais
trouver l’occasion de tenter l’héroïsme d’une femme, il reprit:
--Tenez, je connais une jeune fille d’une telle sensibilité qu’elle est
incessamment tourmentée du désir de se sacrifier... il faut presque lui
attacher les mains, quand elle sort, pour l’empêcher de donner les
vêtements qu’elle a sur le corps à la première pauvresse mal vêtue
qu’elle rencontre... C’est comme je vous le dis, et, vous savez? moi,
mentir pas plus gros que ça, me rendrait malade toute une semaine.
--Mais, je vous crois, mon bon Touriquet.
--Eh bien, pour en revenir à cette demoiselle, que j’aille lui dire. «Je
connais un jeune aveugle, seul en ce monde, bien triste, sans un cœur
qui le soutienne... et lui prépare ses repas;» aussitôt elle tremblera
de tous ses membres et finira par s’évanouir sur les genoux de sa
mère... C’est comme je vous le dis, et je ne mens jamais, j’ai la fierté
de le répéter.
--Je vous crois, je vous jure que je vous crois, m’écriai-je en devinant
à sa voix qu’il me soupçonnait de douter de sa sincérité.
--Oui, répondit-il, voilà bien la compagne de votre vie telle qu’il vous
la faudrait.
--Oh! oui! fis-je du fin fond de mon cœur.
Après un petit silence, il ajouta:
--Malheureusement, il y a un obstacle.
--Lequel?
--Elle n’a pas le sou!
--Mais je ne tiens pas à l’argent, moi!... Et si, de son côté, la
personne voulait se contenter de ma modeste aisance... Si vous
l’interrogiez adroitement?
--Tu! tu! tu! je me garderai bien d’une pareille maladresse... Ah!
ouiche! Elle pense bien à l’argent, la chère âme! Qu’est-ce qu’elle
demande avant tout? Se sacrifier à une infortune... Mais, de votre
aisance, elle s’en soucie comme d’une bulle de savon! Voilà comme elle
est... J’aime mieux vous le dire brutalement, car je ne sais pas farder
la vérité.
Il réfléchit un peu, puis:
--Je tâterai madame veuve Nubadar, reprit-il... c’est la mère de l’ange.
Cette nuit-là, je ne dormis pas.
Le lendemain, quand entra Touriquet, l’émotion me serrait si fort la
gorge que j’eus bien de la peine à prononcer ces deux mots:
--Eh bien?
--Avant tout, une question? dit-il.
--Parlez.
--Répondez-moi avec cette franchise dont je vous donne l’exemple... Ne
tergiversez pas.
--Je vous jure de ne pas tergiverser. Posez sans crainte votre question.
--La voici: Prendrez-vous le turban?
--Quel turban?
--En un mot, vous ferez-vous mahométan?
--Pourquoi me faire mahométan?
Après ma promesse de ne pas tergiverser, Touriquet dut lire sur ma
figure que si je ne répondais pas, c’était sincèrement faute de
comprendre.
--Ah! oui, tiens, c’est vrai! s’écria-t-il, j’ai oublié de vous prévenir
hier que ces dames sont musulmanes... Deux descendantes du Prophète;
leur famille a régné jadis sur la Tunisie... Je vous en préviens pour
que vous ne m’accusiez pas plus tard de vous avoir fait des
cachotteries... Franc comme l’or, moi!
Et sans me laisser le temps de répondre:
--Ainsi, poursuivit-il, vous ne prendrez pas le turban? Non, n’est-ce
pas?... Du reste, j’avais prévu la chose et, d’avance, j’ai tout arrangé
à la commune satisfaction... Chacun gardera son culte... Seulement il
n’y aura pas naturellement de cérémonie religieuse. C’est ce qui a été
décidé pour ne donner la préférence à personne... Rien qu’une cérémonie
civile... Un tour à la mairie, voilà tout.
Aux derniers mots de Touriquet, je m’étais mis à trembler de tous mes
membres, et ce fut d’une voix brisée par une joie délirante que je
balbutiai:
--Quoi? Cette jeune personne veut bien se dévouer au bonheur du pauvre
aveugle!
Touriquet comprit alors le piége que je lui avais tendu en le laissant
parler. Il lâcha un énorme juron, puis, tout plein de colère contre
lui-même:
--Oh! je n’en fais jamais d’autres! gronda-t-il. Me voilà bien, moi,
avec ma franchise qui ne sait jamais rien garder!!!
Ensuite, se calmant:
--Eh bien, oui, reprit-il, l’affaire est arrangée... Mais vous n’aurez
pas l’air de vous douter que ces dames sont consentantes.
Le tremblement m’avait repris.
--Alors, bégayai-je, quand vous m’avez proposé, cette demoiselle a bien
voulu m’accepter?
--Il est arrivé à Clarisse... elle se nomme Clarisse... ce que j’avais
prévu. En apprenant qu’il s’agissait de se sacrifier à une infortune,
elle s’est évanouie sur les genoux de sa mère, madame Nubadar.
A ce nom, il se hâta d’ajouter:
--Ah! à propos de madame Nubadar, j’ai un conseil à vous donner. Cette
noble étrangère possède imparfaitement notre langue... Elle use d’un
français baroque, appris un peu partout... Ne vous avisez pas de rire de
ses locutions étranges... Après le mariage, si l’envie vous tient de
converser avec votre belle-mère, vous en serez quitte pour apprendre le
turc... Je me suis laissé dire que cette dame, en langue turque, est
pétillante d’esprit... Mais, ce soir, quand vous l’entendrez, pour ne
pas sourire, ne cessez pas de vous dire que vous êtes en présence d’une
étrangère qui daigne parler le français pour vous mettre à l’aise... Ne
m’en veuillez pas de cette leçon, que vous dicte mon amour de la vérité.
--Comment? dis-je, ce soir? Quand je la verrai?... Mais vous me
présentez donc ce soir même à cette dame et à sa fille?
--Mieux que cela, mon cher. Je suis chargé de vous mener ce soir dîner à
l’hôtel Nubadar, en petit comité, bien entendu... On a décommandé
l’ambassadeur d’Angleterre qui devait y venir piquer l’assiette
aujourd’hui... Ah! on mange bien à l’hôtel Nubadar, je vous en réponds.
Sur ces dernières paroles, il partit après m’avoir donné cet avis en
guise d’adieu:
--Tenez-vous prêt pour sept heures, je viendrai vous chercher en
voiture.
IV
A l’heure dite il fut exact.
C’était la première fois de ma vie que j’allais prendre un repas hors de
chez moi. Jamais, au grand jamais, je n’avais goûté, je vous le jure,
d’autre cuisine que celle de Javotte.
Dans la voiture, Touriquet ne cessa de me vanter l’hôtel Nubadar, sa
chère exquise, son service de table, son nombreux personnel et, avec
cette franchise qui lui était habituelle, il me répéta plusieurs fois:
--Quel dîner nous allons faire! Je ne vous cache pas que je m’en lèche
les doigts d’avance.
Enfin le fiacre s’arrêta.
--Nous voici arrivés devant la demeure de la noble étrangère, m’annonça
cette perle des amis.
Au moment où nous franchissions la porte de l’hôtel Nubadar, une voix
féminine fit entendre ces paroles:
--Faut-il ouvrir des huîtres à ces messieurs? Elle sont bien fraîches
aujourd’hui.
--Oui, oui, ma belle, quatre douzaines, répondit Touriquet.
Puis il me souffla à l’oreille:
--C’est la camériste de madame Nubadar qui guettait notre arrivée.
Arrivés au premier étage, nous tournâmes dans un long couloir tout plein
de bruit de voix, de rires, de chants, d’accords de pianos... et,
surtout, d’une lourde odeur de cuisine.
--Ce sont les gens de la maison qui prennent du bon temps... Madame
Nubadar est une indulgente maîtresse, m’apprit Touriquet pour
m’expliquer ce tapage.
Enfin une porte s’ouvrit et mon ami me poussa en me soufflant:
--Saluez; vous êtes en présence de l’illustre veuve.
J’étais encore en train de m’incliner que la mère de mon ange s’écriait.
--Ah! clampins! vous v’là donc! J’ai l’estomac qui me colle au dos tant
j’ai faim! Enfin, nous allons becqueter!... Pas vrai, Clarisse?
--Oui, maman, répondit une voix qui résonna à mes oreilles comme une
harpe éolienne.
--Tenez, mettez-vous là, entre votre future et moi, me dit tout bas
Touriquet en me guidant vers un fauteuil.
A quoi, il ajouta cette recommandation:
--Soyez aimable, galant et très-spirituel... mais pas de gros mots, ni
rien qui sente la caserne ou la brasserie... Choisissez vos phrases dans
le dix-huitième siècle; époque Louis XV de préférence... on savait
alors badiner sans offusquer le beau sexe.
Il fut interrompu dans ses excellents conseils par la voix de madame
Nubadar qui disait:
--Allons, hue! Touriquet, chacun devant son râtelier et pensons à jouer
des mandibules.
--Hein! quel français! me murmura encore mon ami. Comme on devine bien
tout de suite qu’on est en présence d’une étrangère... Je sais bien
qu’au fond, on finit par comprendre ce qu’elle veut dire, mais, entre
Bossuet et elle, comme langage, on est forcé de constater une différence
regrettable.
Touriquet ne m’avait pas trompé en m’annonçant qu’à l’hôtel Nubadar on
faisait large chère. Avec une profusion orientale, il y avait tout un
régiment de plats qui laissaient le choix aux convives. La preuve en est
qu’à peine fûmes-nous assis, la voix d’un homme (celle de l’officier de
bouche, à ce que m’apprit Touriquet) prononça respectueusement ces mots:
--Que faut-il servir à ces dames? Bifteks, côtelettes, rognons sautés...
C’est aujourd’hui le jour de l’esturgeon à la Rossini... Je ne saurais
trop le recommander.
--Donne-nous de tout, mon fiston, nous patienterons pour le reste,
commanda madame Nubadar.
Que vous dirai-je? J’avais le cœur qui battait à me rompre la
poitrine. J’aurais voulu parler: impossible, la langue me plaquait au
palais; impossible aussi de manger: ma gorge contractée n’aurait rien
laissé passer.
Cette inertie de ma part fut sans doute taxée d’indifférence et fut
cause que le commencement du dîner demeura froid. Pour couvrir ce
silence glacial, Touriquet s’efforçait de jouer des mâchoires avec un
fracas infernal. Enfin j’entendis de petits rires qui, j’en suis
certain, avaient pour but d’éveiller ma gaîté, de me mettre à mon aise,
de fondre ma timidité.
--Chouette fricot!!! s’écria complaisamment madame Nubadar, voulant me
fournir l’occasion d’une réplique, d’un mot flatteur pour le repas
qu’elle nous offrait, d’un éloge de son cuisinier.
Mais non. J’étais d’autant mieux paralysé par l’émotion que plusieurs
fois, j’avais senti la douce main de Clarisse effleurer la mienne.
--Mais parlez donc, animez le dialogue, dites n’importe quoi... mais,
vous savez, rien qui sente la caserne, me soufflait Touriquet.
Et comme je restais de marbre:
--Au moins, récitez-leur une fable, ajoutait-il.
Rien! la crainte m’étranglait.
En véritable ami dévoué, mon voisin cherchait à me galvaniser.
--La petite vous dévore des yeux, me murmurait-il. Elle est
littéralement pendue à vos lèvres... Vous lui débiteriez seulement
l’alphabet, qu’elle boirait le son de votre voix.
Mais ces encourageantes paroles ne faisaient que redoubler mon émoi,
sans me délier la langue.
La bonne madame Nubadar eut pitié de mon embarras et, dans son mauvais
français, elle lui trouva une excuse.
--A la bonne heure! s’écria-t-elle, voilà comme je comprends, moi, qu’on
chique les vivres... sans parler!... On apprécie mieux la boustifaille.
Cette bonté, à la fois fine et délicate, de la femme d’Orient qui venait
à mon aide, opéra mieux sur moi que tous les conseils de Touriquet. La
douce émotion de la reconnaissance fondit ma glace, dégourdit ma langue,
me desserra la gorge.
Je sentis que j’allais parler.
A ce moment l’officier de bouche entra en disant d’une voix triste:
--Il m’arrive un petit malheur: j’avais offert à ces dames un poulet au
cresson... mais il ne nous reste plus de poulet.
--Alors mettez-nous un peu plus de cresson, dis-je d’un ton dégagé.
Je croyais rendre sa politesse à madame Nubadar en lui venant ainsi à
l’aide; en mettant de l’huile sur le froissement d’amour-propre d’une
maîtresse de maison qui voit tout à coup le poulet manquer à ses
convives.
Mais, alors que je triomphais d’avoir si bien débuté, j’entendis gronder
à mes oreilles la voix sévère de Touriquet qui disait:
--Plaisanterie déplacée... Je vous avais pourtant bien prévenu: Rien qui
sente la caserne!... Mieux valait réciter une fable.
La terreur d’avoir commis une bévue, bien involontaire, je vous le jure,
car j’en suis encore à la comprendre, me refigea immédiatement la
langue.
Cependant, sous la table, mon genou avait rencontré un autre genou. Cinq
ou six fois je risquai une légère pression. Encouragé, j’allais
continuer, quand, à voix basse, Touriquet me dit vivement:
--Non, merci, j’en ai assez, ça me donne le mal de mer... Adressez-vous
à droite.
Du moment que mon sage mentor m’encourageait, je crus devoir persévérer
dans cette façon de faire parler mon cœur et j’avançai la jambe dans
la direction voulue.
Aussitôt retentit le fracas d’un violent éternument dans un verre,
auquel succéda une petite pluie de vin, puis, après une vive quinte de
toux, la noble étrangère articula péniblement ces mots:
--Quelle andouille que ce Touriquet qui va me pousser le genou quand je
suis en train de boire! J’ai failli étrangler.
Mon excellent ami devina que je m’étais trompé d’adresse et, malgré sa
profonde horreur du mensonge, il endossa la faute.
--C’est le champagne qui me travaille un peu les nerfs.
Car nous en étions au champagne. Les plats s’étaient succédé avec une
rapidité qui prouvait l’activité du personnel de l’hôtel Nubadar.
Enfin l’illustre étrangère prononça d’un ton légèrement empâté:
--Ouf! j’en ai ma claque!... Et toi, Clarisse?
A cette question, grandement prosaïque, mademoiselle Clarisse répondit
de son organe mélodieux avec une intonation de prière:
--Oh! maman, je t’en prie, ne me trouble pas, laisse-moi à mon bonheur.
Que voulait-elle dire? Je ne l’aurais pas compris sans Touriquet, qui me
prit le bras en me soufflant vivement:
--Vous venez de sentir au front comme une brûlure, n’est-ce pas?
--Non, pourquoi?
--Si, si, le front doit vous avoir brûlé... Ah! si vous aviez vu quel
regard de feu Clarisse vous a lancé!
Et me serrant encore le bras pour arrêter mon transport de joie:
--Chut! chut! fit-il, n’abusez pas d’une confidence échappée à ma
franchise... Triomphez, mais à la façon, de l’Indien, avec un visage de
bois.
L’officier de bouche était encore venu nous faire ses dernières offres.
Sur notre refus de rien prendre de plus, il se retira; mais, deux
minutes après, il reparut et je l’entendis qui, sans mot dire, posait
une assiette sur la table. Après quoi, il s’en alla.
Ma fine oreille d’aveugle perçut alors le bruit du froissement d’un
papier que madame Nubadar venait de prendre sur l’assiette.
Il y eut un petit silence, puis la digne mère de mon ange lança ces
mots:
--Mazette! c’est salé!!! Tiens, regarde donc un peu, Clarisse.
Et elle passa ledit papier à sa divine progéniture qui, bientôt,
répondit:
--Oui, c’est raide.
A quoi Touriquet, auquel l’ange avait donné le papier, ajouta à son
tour:
--En effet, c’est poivré!...
Je poussai du coude mon ami, ce qui était ma manière de l’interroger sur
la signification de cette scène incompréhensible pour moi.
Avec son inépuisable complaisance, le bon Touriquet me souffla aussitôt: