renseignements. Il avait commis la faute en entrant de ne pas refermer
sa porte derrière lui. Ce fut par cette ouverture que celui dont on
parlait fit irruption dans le cabinet ni plus ni moins impétueusement
qu’une trombe. Il fit pirouetter Jacquet, renversa une table chargée de
papiers, deux chaises et un lavabo, bouscula brutalement la pauvre
Lurette qui se trouvait sur son passage et vint s’abattre sur le ventre,
à l’angle du bureau de M. O***. Puis, sans nullement se préoccuper de
tout ce désastre, il promena, sur les assistants, un regard hébété qui
cherchait le commissaire et qui finit par s’arrêter sur Maurice. Après
quoi, éclatant en larmes, il se mit à beugler:
--On m’a pris ma femme! Je la réclame! Qu’on me retrouve ma Clarisse!
--Veuillez retourner dans la pièce à côté, je suis à vous dans un
instant, dit le commissaire.
Mais cet époux éploré, qui s’était avachi dans un fauteuil, remua la
tête en bégayant au milieu d’énormes sanglots:
--Non, tout de suite! tout de suite!
Il était en proie à un tel désespoir que M. O***, pris de pitié,
empêcha, d’un geste de main, les deux agents accourus à la rescousse du
secrétaire Jacquet, de rudoyer le malheureux; puis, d’un second signe,
il congédia ses trois subordonnés.
Du reste, pour ce qu’il restait au magistrat à dire ou à faire, cet
infortuné n’était pas un témoin qui pût le gêner; mieux aurait valu se
méfier d’un soliveau. Tout à son chagrin, il s’était caché la tête dans
ses mains et, à demi étouffé par ses sanglots, il répétait ce refrain:
--Ma Ririsse, ma Clarisse!
Le laissant donc gémir en son coin, M. O*** revint à Baba, qui s’était
rapprochée de Prévannes comme si, près de ce dernier, elle cherchait un
défenseur contre un danger sérieux et imminent.
En somme, le cas de Maurice était des moins pendables. Du moment que
Lurette retirait sa plainte, la faute avait été largement expiée par une
nuit passée au poste. De plus, ainsi que nous l’avons annoncé en
commençant cette véridique histoire, il y avait à peine quinze jours que
s’était terminé le second siége de Paris, ce qui veut dire que les
sévérités et le zèle de la police avaient biens d’autres chats à
fouetter avant de perdre le temps à sévir pour quelques coups de
cravache octroyés à une femme qui, circonstance atténuante, avouait ne
pas détester ce genre de régal.
Donc le commissaire lâcha la main.
Mais avant de laisser son homme prendre la poudre d’escampette, il jugea
utile de pimenter sa clémence d’une verte semonce. Il avait à cœur de
bien préciser que les explications de la jolie fille ne l’avaient qu’à
demi convaincu et que, sur d’autres points, il gardait une conviction
qui faisait ses réserves pour l’avenir.
--Prévannes, dit-il, je consens à vous remettre en liberté.
Ensuite, s’adressant à Baba:
--Je vous le rends, mais sachez bien qu’une seconde fois me trouverait
moins crédule à tous vos contes de jalousie.
Probablement que la joie de voir Maurice libre avait coupé net la parole
à mademoiselle Baba. Elle, tout à l’heure si jacasse et tant expansive,
au lieu d’éclater en joyeux remercîments, ne témoigna sa reconnaissance
que par un demi-sourire et un léger mouvement de tête. Pas un mot ne
sortit de ses lèvres, qui, de roses qu’elles étaient à son arrivée,
étaient devenues blêmes.
--Quant à vous, continua M. O***, en revenant à Prévannes, tenez-vous
aussi pour bien dit qu’à la première occasion que vous me fournirez de
m’occuper de vous, je chercherai mieux à fixer mon soupçon que j’ai
affaire à un chevalier d’industrie, sur lequel je vous préviens qu’à
dater d’aujourd’hui je ne cesserai d’avoir l’œil.
C’était dur à avaler pour le beau Maurice, si fier et si bravache au
commencement de la séance. L’épithète de chevalier d’industrie aurait dû
le faire bondir! Il est à supposer qu’il avait mis de l’eau dans son vin
et qu’il s’était dit qu’au prix d’un sacrifice d’amour-propre il valait
mieux en finir sans ergoter. Il leva les yeux au plafond, haussa
légèrement les épaules, fit une moue de dédain, mais s’en tint
strictement à la pantomime, car, pas plus que Lurette, il ne lâcha une
parole.
Cependant le commissaire avait donné un double coup de timbre.
--Laissez passer monsieur, dit-il aux deux sergents de ville de planton
qui se présentèrent.
Puis en guise de congé définitif:
--A l’avenir, marchez droit, mon garçon, car, vous en êtes prévenu, je
vous surveillerai.
S’il est vraiment beau de savoir se maîtriser, Prévannes méritait
incontestablement des éloges, car cette autre phrase injurieuse ne lui
fit pas ouvrir la bouche.
Sans le plus petit mot, sans autre adieu qu’un salut de la tête, les
deux amants s’éloignèrent avec une certaine précipitation.
--Ah çà, ils sont donc devenus muets? pensa le commissaire étonné.
Après quoi il se mit à examiner l’homme, l’époux de Ririsse, qui,
maintenant, la tête renversée sur le dossier du fauteuil et le nez en
l’air, était dans un tel état de prostration qu’il ne pouvait avoir rien
vu ni entendu de ce qui venait de se passer à un mètre de lui.
Ce geigneur, qui doit être le héros principal de notre aventure, était
un homme d’environ trente ans, commun d’allures, lourd de gestes,
grotesquement fagoté en ses habits et porteur d’une chevelure blonde et
frisottée surmontant une vraie tête de mouton qui accusait la bonté
niaise et crédule.
Aussi le commissaire, qui, quand il s’adressait à lui-même, n’était pas
tenu à cette sévérité d’expressions que comportaient ses fonctions,
formula-t-il ainsi son jugement:
--C’est un vrai melon!
A ce moment, son regard, qui, de l’examen du visage, avait passé à
l’inspection des vêtements pour juger à peu près de la position sociale
de l’individu, s’arrêta sur le gros bouton en or d’une manchette qui
dépassait la manche du paletot.
--Tiens! il porte les mêmes initiales que ce Maurice Prévannes, se dit
le magistrat en apercevant les deux lettres M. P. qui se détachaient en
relief sur le bouton.
Sa remarque faite, mais sans y attacher la moindre importance, il allait
secouer son homme pour le tirer de sa torpeur, quand, après un petit
coup frappé, la porte du cabinet s’ouvrit pour laisser passer la tête du
secrétaire Jacquet.
--Monsieur, annonça-t-il à mi-voix, il y a là une brave femme d’une
cinquantaine d’années... domestique de son état, m’a-t-elle dit... qui
demande à vous parler.
--Eh bien! qu’elle attende que j’en aie fini avec monsieur, dit le
commissaire en montrant celui qu’il avait mentalement traité de melon.
--Ah! qu’elle attende, répéta le secrétaire d’un ton désappointé, c’est
que...
--Que quoi? fit le supérieur en voyant son employé hésiter à achever sa
phrase.
--C’est qu’il va bientôt être midi, lâcha timidement Jacquet.
Ce simple renseignement valait tout un discours. Il rappelait au
fonctionnaire qu’on était au dimanche du congé de quinzaine, jour où, à
partir de midi, le bureau fermait, se reposant du soin des affaires de
cette demi-journée sur le commissariat du même quartier le plus voisin,
chargé, suivant l’usage, de l’intérim.
Or, que son chef reçût cette femme, c’était, pour Jacquet, voir se
reculer l’heureux moment de prendre la clef des champs.
C’est juste! fit le supérieur, comprenant à demi-mot. Alors dis à cette
personne, si ce n’est personnellement à moi qu’elle a affaire, qu’elle
repasse demain matin. Sinon, envoie-la au commissariat de la rue
Taitbout, qui, aujourd’hui, fait notre intérim.
--Bien! dit Jacquet joyeux.
Tout s’enchaîne ici-bas. A un mince détail qu’on a eu le tort de
négliger s’accroche bien souvent un gros événement qui vous surprend
plus tard. Disons tout de suite que si M. O*** avait reçu cette femme,
il se serait évité tout le tintouin qu’allait lui procurer l’être qui
venait de se relever de dessus son fauteuil en débitant d’un ton
lamentable:
--Ma Ririsse! où est ma Clarisse?
--C’est ce que nous chercherons à deviner tout à l’heure, dit le
commissaire, profitant de cette entrée en matière. Apprenez-moi d’abord
comment vous vous nommez.
--Mathurin Poliveau.
--Votre profession? Votre domicile?
--Rentier... rue Richer, 41.
--Depuis quand êtes-vous marié?
--Depuis huit mois.
Le commissaire aimait à prendre le taureau par les cornes. Cette fois,
du reste, l’occasion y prêtait, car, rien qu’à voir cette face de niais,
il y avait cent à parier contre un que madame Poliveau, fatiguée de la
vie en commun avec un tel mari, était allée, au loin, se créer une vie à
part.
Aussi M. O*** lâcha-t-il cette question quelque peu brutale:
--Vous dites donc que madame Poliveau a quitté le domicile conjugal.
Une pile électrique n’aurait pas mieux secoué Mathurin que cette phrase.
Il se redressa plus ferme qu’un ressort d’acier, la face empreinte de
cette surprise que peut causer une chose phénoménale, et d’une voix
vibrante:
--Quitté!!! s’écria-t-il, et pourquoi l’aurait-elle quitté? Elle qui ne
pouvait vivre à plus d’une toise de moi sans souffrir, tant elle
m’adorait! Pauvre fleur qui s’étiolait dès que je ne la réchauffais pas
de mes baisers! L’eau est moins nécessaire aux poissons que l’air que
Clarisse respirait près de moi!... Quitté le domicile conjugal!
dites-vous?... Oh! non, il a fallu une infâme violence pour l’arracher à
ces lieux où tout lui parlait de son époux...
--Est-il idiot? Est-il fou? se demanda le commissaire.
Et, pour décider la question, il reprit à haute voix:
--Votre femme est-elle petite ou grande, brune ou blonde?
--Je n’en sais rien, dit tranquillement Mathurin Poliveau.
Cette fois ce fut au tour du commissaire d’être surpris.
--Comment! s’écria-t-il, au bout de huit mois de mariage, vous ne savez
pas encore comment était votre femme!
--Non... puisque je ne l’ai jamais vue, répondit Mathurin.
A cette réponse fort inattendue, le commissaire regarda Poliveau bien en
face et, pour la première fois, remarquant l’expression égarée des yeux,
il se donna aussitôt une solution au problème qu’il s’était posé.
--Décidément, c’est un fou, pensa-t-il.
Puis, en praticien qui a eu maintes fois affaire aux aliénés et qui sait
combien ils s’irritent d’une contradiction, il reprit:
--En vérité! vous n’avez jamais vu votre femme?
--Non, au grand jamais!
--Et pourtant, si j’ai bien entendu tout à l’heure, vous me la
représentiez comme une fleur qui s’étiolait loin de vos baisers...
Tout à coup Poliveau tressauta en se frappant le front avec force.
--Ah! que je suis bête! s’écria-t-il. J’oubliais de vous conter un
détail.
--Lequel?
--Il n’y a pour ainsi dire que d’avant-hier matin que j’ai l’usage de la
vue.
--Ah bah! fit M. O***, ne se départant pas de l’idée qu’il avait un fou
devant lui.
--Oui, j’étais aveugle... Comme c’était pour moi une torture de ne pas
voir le visage de ma Clarisse, j’avais consulté en cachette plusieurs de
nos célébrités médicales. Sur l’espoir qui m’avait été donné, je me suis
échappé, en tapinois, un beau matin de mon ménage pour aller me
renfermer dans la maison de santé où j’ai subi l’opération... Pendant
trois semaines j’ai vécu avec un bandeau sur les yeux... Ah! que le
temps m’a été long!...
--Madame Poliveau ne venait donc pas vous voir dans cette maison de
santé?
--Mais non, mais non, vous ne m’avez donc pas compris quand je vous ai
dit que j’étais parti en tapinois... C’était une surprise que je voulais
faire à ma Ririsse!.. Seulement je lui avais fait parvenir un billet
contenant ces seuls mot: «Recueille-toi dans ton adoration pour moi et
attends-toi à un immense bonheur.» Vous comprenez que ce billet était de
toute nécessité pour empêcher la pauvre folle d’amour de courir se jeter
à l’eau dès qu’elle ne se verrait plus abritée sous mon aile... Ne
m’a-t-elle pas répété cent fois: «Allons vivre au Malabar, seul pays où
il soit permis à une veuve de monter sur un bûcher.»
Tout en écoutant d’un air sérieux, M. O*** se faisait une pinte de bon
sang.
Cependant il se rétractait:
--J’avais tort, il n’est pas fou, se disait-il, c’est un idiot... et de
première force.
--Bref, avait continué Poliveau, après trois semaines pendant
lesquelles, de jour en jour, on avait rendu de moins en moins épais le
bandeau qui me couvrait les yeux depuis l’opération, le docteur me signa
avant-hier ma liberté... Ce fut par des bonds à déconcerter un tigre que
je franchis la distance qui me séparait de mon domicile... Une flèche
n’aurait pu me suivre... Enfin j’arrive, j’entre, je gagne la chambre à
coucher, ce sanctuaire de nos amours, et je m’y élance en m’écriant:
«Clarisse, ne t’évanouis pas de bonheur! Je ne suis plus aveugle!...» Et
qu’est-ce que je trouve?
--Oui, qu’est-ce que vous trouvez dans le sanctuaire de vos amours?
--Le lit sans draps!!!
--Ah! bah! fit le commissaire, qui s’attendait à un tout autre
dénouement.
Mathurin Poliveau remua gravement la tête et reprit d’un ton sérieux:
--Je ne sais pas si je vous ai dit que je suis très-observateur?
--Non, vous ne me l’avez pas dit, mais je m’en suis vite aperçu.
--Je possède un instinct infaillible qui, sur le plus faible indice, me
fait deviner les choses... Ce lit sans draps fut donc pour moi une
révélation.
--Expliquez-vous.
--J’ai immédiatement compris avec quelle épouvantable violence on avait
dû enlever Clarisse au milieu de la nuit ou de bon matin... La
pauvrette, j’en donnerais ma main à couper, s’est si bien cramponnée à
sa couche qu’il a fallu emporter avec elle les draps qu’on ne pouvait
lui arracher des mains.
--Quand on pense qu’elle aurait tout aussi bien pu se cramponner à son
sommier, quelle gêne pour ceux qui l’enlevaient! avança M. O***, qui
s’amusait au possible.
--Hein! oui, n’est-ce pas? appuya Mathurin.
Le commissaire eut l’air de réfléchir.
--Une observation, dit-il.
--Parlez.
--N’aviez-vous pas écrit à madame Poliveau de se recueillir en
l’adoration qu’elle a pour vous? Au lieu d’admettre l’enlèvement, ne
pouvons-nous pas supposer qu’elle ait quitté son logis...
--Quitter un logis où tout lui parlait de moi, c’est impossible! déclara
sèchement Mathurin.
--Soit! mais enfin supposons-le... Et qu’elle ait choisi quelque coin
isolé pour s’y recueillir, suivant vos ordres, dans son adoration.
Poliveau secoua encore la tête à la façon d’un magot de la Chine.
--Mon instinct ne me trompe jamais, vous dis-je. Clarisse a été
enlevée... et pour longtemps! La preuve en est que ceux qui ont fait le
coup ont eu, en même temps, la précaution d’emporter tout son trousseau,
linge, robes, chaussures...
Jusqu’alors M. O*** s’était amusé en homme qui trouve une occasion de
rire; mais aux derniers mots de Mathurin, le commissaire se réveilla en
lui et immédiatement flaira choses de son ressort.
--Ah! ah! dit-il, on a fait maison nette chez vous?
--Non, non, entendons-nous bien, reprit Poliveau, j’ai dit qu’on avait
enlevé tout ce qui était à l’usage de ma femme... Ils ne m’ont pas
laissé un ruban, une épingle, un fil... rien qui me rappelle que
Clarisse est restée huit mois dans ce logis.
Et l’infortuné Mathurin, repris par le désespoir, se mit à fondre en
larmes en ajoutant:
--C’est à croire que je n’ai jamais été marié de ma vie... Rien ne m’est
resté qui le prouve.
--Oh! à défaut de tout cela, vous avez encore l’acte de mariage qui vous
a été délivré à la mairie où votre union s’est célébrée, objecta M.
O***.
Ces paroles redoublèrent le Chagrin de Poliveau qui bégaya avec peine:
--Voilà qui vous trompe... Oui, je l’avais, cet acte... Clarisse me l’a
fait souvent toucher... Mais les gueusards qui ont enlevé ma colombe ont
aussi fait main basse sur ce papier.
Il y eut, de la part de Mathurin, toute une tempête de sanglots et de
gémissements entre la réponse ci-dessus et les mots qui suivirent:
--Et le malheur, c’est qu’il m’est impossible de m’en procurer un
double... J’ai été hier à la mairie du IXe arrondissement pour le
demander. Les commis m’ont ri au nez en me disant: «Ah! çà, d’où
sortez-vous? Vous ne savez donc pas que les registres des mairies... et
celui où vous deviez être inscrit, se trouvant plein, était du nombre...
avaient été envoyés aux archives de la Ville, avenue Victoria, qui ont
été dernièrement incendiées de fond en comble... Tout l’état civil des
Parisiens est anéanti... Ce sont eux qui vont nous aider à le
reconstituer... Au lieu de nous en réclamer un double, apportez-nous
donc plutôt l’acte qui vous a été délivré à l’époque de votre mariage.»
Et, là-dessus, ils m’ont renvoyé en riant de plus belle.
--C’est vrai, pensa le commissaire qui, un moment avait oublié tous les
désastres du second siége de Paris.
Puis à haute voix:
--Il vous reste encore la ressource de vous adresser à l’église où a été
célébrée la cérémonie religieuse.
A quoi Poliveau remua encore la tête en disant:
--Nous n’avons pas été mariés à l’église... à cause de la différence de
religion... Moi, je suis catholique et Clarisse est du culte de Mahomet.
Malgré son sérieux revenu, le magistrat ne put résister à un éclat de
rire qu’il parvint à déguiser à peu près en éternument.
--Ah! madame Poliveau était musulmane? reprit-il après avoir raffermi sa
voix.
--Oui, elle descendait même du Prophète... Elle eût été homme qu’elle
aurait eu droit au cafetan vert et à la corde en poil de chameau autour
de la tête... Madame Nubadar me l’a bien souvent répété.
--Oh! oh! Et qu’était cette dame Nubadar?
--Ma belle-mère... une veuve... Elle et sa fille étaient les dernières
descendantes d’une famille qui, jadis, a régné en Tunisie.
A ce moment, pour la seconde fois, la porte du cabinet s’entr’ouvrit
pour laisser passer la tête du secrétaire Jacquet.
--Il est midi, monsieur. Puis-je partir? demanda-t-il d’une voix mal
assurée, qui semblait craindre un contre-temps.
--Oui, allez, dit le patron.
Puis, comme le repinçant au vol:
--Ah! à propos, fit-il, et cette femme de tout à l’heure, l’avez-vous
renvoyée au commissariat de la rue Taitbout?
--Elle a refusé. C’est vous, personnellement, qu’elle veut voir.
--Alors elle reviendra?
--Oui, demain, à la première heure.
--Bon!... Partez, Jacquet.
Jacquet ne se le fit pas répéter. On l’entendit s’éloigner avec cette
louable précipitation de l’employé qu’un excès de zèle n’invitait pas à
sacrifier au devoir sa demi-journée et surtout, sa soirée, qu’il avait
consacrée d’avance à la onze cent seizième représentation du _Courrier
de Lyon_. Jacquet, disons-le, n’aimait pas à dépenser son argent à la
légère, et il attendait, on le voit, que le temps eût bien établi le
succès d’une pièce avant de se payer cette nouveauté.
Le commissaire revint à Poliveau, qui, cependant, s’était mis à ramasser
les papiers qu’il avait éparpillés sur le parquet à son entrée.
--On s’est joué de cet imbécile, mais dans quel but? se demanda M. O***
en le regardant se traîner à quatre pattes.
Etait-ce affaire d’argent?
Après un petit silence pendant lequel Poliveau s’était relevé, le
commissaire, abondant dans le sens que le mari donnait à la disparition
de sa Clarisse, demanda:
--Ainsi, monsieur Poliveau, les ravisseurs de votre femme ont enlevé
tout ce qui était à son usage?
--Tout, absolument tout.
--Et de ce qui vous appartenait?
--Rien.
--On n’a rien distrait de votre caisse, par exemple?... L’avez-vous
vérifiée?... Car vous m’avez dit être rentier.
--Oui, mais rentier sans caisse... Je vis d’une rente viagère de 6,000
francs, qui m’est payée par la compagnie LA PRÉCAUTION... Et, je
l’avoue, je ne fais pas d’économies.
Pourquoi M. O***, qui, depuis midi, était libre de déposer ses
fonctions, fut-il pris du désir de consacrer à Mathurin ces quelques
heures d’un repos qui lui était acquis au bout de chaque quinzaine?
C’est qu’on n’est pas impunément homme du métier et que plus le flair
vous a révélé qu’une affaire est difficile à creuser, plus on se sent
tourmenté de l’envie d’en avoir le dernier mot.
En conséquence, le magistrat dit à cet époux sans femme:
--Retournez chez vous, monsieur Poliveau. Dans une heure vous aurez ma
visite.
En effet, après avoir déjeuné à la hâte, le fonctionnaire curieux prit
le chemin de la rue Richer.
III
En route, le commissaire, à l’aide d’une série de pourquoi? se posa le
problème qu’il avait à résoudre.
Pourquoi une femme... jeune ou non, belle ou laide, la question n’était
pas là... avait-elle partagé, pendant huit mois, la vie de cet aveugle?
Ce n’était, à coup sûr, pas pour son esprit, pour sa beauté, ni pour sa
fortune puisque là, chez ce rentier en viager, il n’y avait pas le plus
mince capital à râfler. On pouvait pourtant se dire que si cette femme
sortait d’une sordide misère, les six mille livres de rente lui
représentaient, en somme, une aisance dont il était doux de jouir. Il
était loisible aussi de supposer que c’était par bonté d’âme qu’elle
s’était faite la compagne d’un infirme. Mais alors, dans l’un ou l’autre
cas, pourquoi au moment où l’aveugle venait de retrouver la vue,
avait-elle disparu après avoir pris le soin de ne laisser derrière elle
aucune trace de son existence de huit mois dans le logis conjugal?
M. O*** aurait pu se répondre que, peut-être, madame Poliveau était un
horrible monstre, quelque phénomène de laideur qui, après avoir joui, en
sécurité, de la tendresse d’un mari aveugle, n’avait plus osé affronter
le regard clairvoyant de son époux opéré.
Certes, M. O*** aurait dû s’en tenir à cette hypothèse, mais, malgré
lui, son instinct de limier le poussait vers des causes plus véreuses.
Son scepticisme n’admettait pas le monstre, et de plus, il niait le
mariage... ce mariage qui n’avait pas passé par l’église pour cause de
mahométisme.
--On aura joué une comédie quelconque à mon crétin, se disait-il en
riant au souvenir de Poliveau se vantant d’avoir épousé une descendante
du Prophète.
Mathurin habitait une partie du troisième étage d’un bâtiment au fond de
la cour. Ce fut lui qui vint ouvrir au coup de sonnette du visiteur. Son
visage était inondé de larmes.
--J’étais dans le sanctuaire, lâcha-t-il d’un ton plaintif pour
expliquer ce ruissellement de pleurs.
En suivant Mathurin qui le conduisait au fond de l’appartement, tout
droit au fameux sanctuaire, M. O*** put remarquer un de ces solides et
confortables mobiliers, sans élégance pourtant, tels qu’il s’en
fabriquait encore, il y a quarante ans, pour la bourgeoisie, qui ne
courait pas alors au cliquant et à la camelote.
Le vol... en admettant ce vol dont la méfiance du commissaire ne voulait
pas démordre... n’avait donc rien à démêler avec le mobilier. Pendules,
rideaux, tapis, tableaux ou autres accessoires d’un enlèvement facile
étaient bien à leur place et ne laissaient à nu aucun coin qu’on pût
croire avoir été dépouillé. Tout autre, moins entêté que le commissaire,
se serait rendu à l’évidence, c’est-à-dire à l’examen, qu’il n’avait été
emporté rien autre que ce qui était à l’usage particulier de la fugitive
Clarisse.
La preuve en était dans tous les tiroirs, vides ou ouverts que Poliveau,
en attendant le fonctionnaire, venait d’inspecter encore une fois avec
l’espérance d’y retrouver un objet quelconque qui eût appartenu à sa
femme.
--Vous voyez, dit-il, pas un fétu! ils ont tout pris, ces misérables qui
m’ont ravi ma Clarisse.
Ayant renoncé à faire admettre par cet époux convaincu l’idée que sa
femme avait fort bien pu décamper sans se faire le moindrement prier, le
commissaire tendit à Mathurin la perche que sa manie préférait.
--C’est vrai! répondit-il... Rien!... Pas même un portrait qui vous aide
en vos recherches... et vous montre les traits de la personne aimée.
Poliveau se prit la chevelure à poigne-mains et de sa voix glapissante:
--Non. Rien! rien! répéta-t-il. A-t-on vu sort pareil au mien! Etre
marié et ne pas connaître sa femme! Elle passerait à côté de moi dans la
rue qu’il me serait impossible de dire: C’est elle! c’est ma Clarisse!
ma colombe!... Pas le plus petit moyen de reconnaissance!
--Oh! si... il en est un, avança M. O***.
--Lequel donc?
--Vous la reconnaîtriez bien à la voix, j’imagine sans peine?
--Ah! ça! oui! beugla Mathurin. Tenez! je l’entendrais seulement faire
son puuh! puuh! comme quand elle soufflait sur sa soupe, que ce serait
suffisant pour me révéler ma Clarisse.
--Vous voyez donc bien que tout n’est pas désespéré... Et puis
n’avez-vous pas pensé qu’il existe encore un autre moyen?