sort. L’heure n’était pas à la plaisanterie pour l’infortuné Polac. A
son immense déboire de perdre les millions se joignait la perspective
redoutable d’avoir bientôt à tomber sous la férule de l’avide Bokel,
qui, furieux de sa spéculation avortée, allait lui faire la vie dure.
Aussi faut-il pardonner à Polac l’injuste colère avec laquelle il
répondit à la raillerie bien innocente de son cousin:
--Gros incrédule!... Cesse tes sottes plaisanteries, voleur d’héritage!
Au lieu de répliquer qu’il avait gagné loyalement cet héritage au prix
des souffrances les plus inouïes, Dumouchet se contenta de prononcer ce
seul mot:
--Ingrat!!!!!
Au ton qui avait accentué ce reproche inattendu, Timoléon s’était
subitement cabré.
--Moi? un ingrat!... Quel service m’as-tu donc rendu, mon cher?
s’écria-t-il.
--Un service immense... et, surtout, rare.
--Rare? répéta Polac.
--Oui, très-rare.
Ils étaient seuls. Nul ne pouvait les entendre. Alors l’échappé du
radeau de la _Méduse_, se penchant à l’oreille de son cousin, lui
souffla bien bas:
--JE T’AI MANGÉ TON BEAU-PÈRE!
En apprenant quel avait été le sort de Bokel, le feu sombre qui brillait
dans l’œil de Timoléon sembla avoir brusquement perdu la moitié de
son éclat. Il s’éteignit même tout à fait quand Dumouchet eut ajouté ce
renseignement que le gendre ignorait:
--Ton beau-père... qui avait cinquante bonnes mille livres de rente.
En songeant à ce qu’avait été, au poids, le digne tailleur, il crut que
le cousin se vantait en s’attribuant toute la gloire d’un exploit
gastronomique qui, forcément, avait réclamé de l’aide pour pouvoir être
accompli.
A son tour, il se pencha vers... le tombeau de Bokel et lui demanda:
--Qu’est devenu Filandru?
--Mort d’indigestion, le gourmand! répondit Dumouchet en rougissant un
peu, preuve incontestable qu’il avait été pincé en flagrant délit de
gasconnade.
FIN
LES YEUX
AU BOUT D’UN BATON
LES YEUX
AU BOUT D’UN BATON
I
Il est d’usage à Paris que les ivrognes, vagabonds, maraudeurs et autres
mécréants de pire espèce, dont la police a fait une râfle nocturne et
qu’elle à soigneusement mis sous clé, soient conduits, le matin venu,
chez le commissaire de police du quartier, qui, après interrogatoire,
décide si le gibier sera expédié à la préfecture ou s’il sera remis en
liberté après semonce plus ou moins verte.
C’est à cette partie de ses fontions que M. O***, un des commissaires de
police du IXe arrondissement, était en train de procéder le matin du
premier dimanche de juin 1871, c’est-à-dire quinze jours, tout au plus,
après la fin du second siége de Paris.
De toute l’engeance que lui avait amenée le coup de filet des agents,
le prisonnier que le commissaire interrogeait au moment où débute notre
récit ressemblait si peu à tous les compagnons de poste qui l’avaient
précédé sur la sellette, que c’était à croire que le magistrat, suivant
une locution populaire, se l’était réservé pour la bonne bouche.
C’était un grand et fort beau garçon de vingt-cinq ans, à la chevelure
brune, à la tournure élégante, aux manières distinguées, vêtu à la
dernière mode. Il y avait vraiment à s’étonner, en jugeant sur
l’apparence, de voir un si charmant cavalier en une pareille situation.
Pourtant, un observateur qui aurait attentivement examiné le jeune
homme, n’aurait pas tardé à reconnaître, en tenant pour vrai que les
yeux sont le miroir de l’âme, que le regard dudit beau garçon n’était
pas d’une limpidité irréprochable. Il s’éclairait, par instants, d’une
expression qui trahissait une forte dose de ruse doublée d’énergie.
Le cas qui avait amené ce gaillard-là sous les verrous, et que nous
allons bientôt détailler, n’était certes pas des plus graves, mais on
pouvait supposer qu’il avait mis entre les mains du commissaire un fil
qui, tout mince qu’il semblait être, pouvait, si le magistrat avait
l’idée de le suivre jusqu’au bout, mener à quelque chose de beaucoup
plus compromettant; car, bien que notre jeune homme affectât une sorte
de tranquillité dédaigneuse, un nuage d’inquiétude s’assombrissait sur
son front à mesure que l’interrogatoire se poursuivait.
Cette anxiété échappait-elle à M. O***? Nous ne saurions le dire. Mais
nous pouvons constater qu’il ne posait pas ses questions à l’aveuglette,
car il paraissait être des mieux renseignés sur le compte de celui qu’il
interrogeait.
--Bref, Maurice Prévannes, disait-il, on ne vous connaît aucune fortune,
et pourtant vous menez un train de vie qui nécessite des ressources
acquises.
--Je mange mes économies, répondit celui qu’on venait d’appeler Maurice
Prévannes.
--Vos économies? Où et quand avez-vous pu faire des économies?
poursuivit le commissaire d’un ton légèrement ironique.
--Mais je n’ai pas été toujours sans place.
--C’est vrai, vous aviez une place de commis au bureau des «Polices
d’assurances sur la vie» de la compagnie: LA PRÉCAUTION, place dont vous
avez été congédié si lestement qu’on peut en conclure que ceux qui vous
ont remercié n’avaient pas à se louer grandement de vous... Mais la
question n’est pas là... Cette place vous fut accordée en souvenir de
votre père défunt, qui avait été un des meilleurs et des plus anciens
employés de LA PRÉCAUTION... Vous l’avez occupée pendant quatre années
et elle vous rapportait quinze cents francs... C’est donc sur cette
somme, quatre fois émargée, que vous prétendez avoir fait les économies
qui alimentent votre vie actuelle...
Sans attendre une réponse, le commissaire ajouta en pesant sur les mots:
...et vous aident à subvenir aux frais de votre liaison avec la fille
connue dans le monde galant sous le nom de Lurette Baba... une de ces
créatures dont les faveurs sont haut cotées.
--Est-il donc inadmissible qu’une de ces créatures, comme vous les
appelez, soit capable d’une liaison désintéressée? riposta Maurice d’un
ton plein de la plus cynique fatuité.
Nous l’avons dit, ce Prévannes était réellement un fort beau garçon. Sa
prétention d’être aimé pour lui-même par une courtisane n’était donc pas
de la catégorie des choses miraculeuses. En conséquence, le commissaire
lâcha le lièvre qu’il avait levé et, sans plus insister sur ce point, il
continua:
--Soit! admettons le désintéressement de mademoiselle Lurette Baba!...
Mais vous n’en vivez pas moins ensemble, et la vie, telle que vous la
menez, est coûteuse. Vous avez deux domestiques; votre appartement est
du prix de trois mille francs.
Puis, comme Prévannes ouvrait la bouche pour répondre, M. O***, voulant
prévenir une explication qu’il sentait venir, se hâta d’ajouter:
--Vous ne me direz pas, j’aime à le croire, que c’est la fille Baba qui
solde ces dépenses, car, au moment où vos relations ont commencé, tout
ce qu’elle possédait venait d’être vendu par huissier à la requête de
ses nombreux créanciers.
M. O***, on le voit, était un commissaire fort au courant de ce qui se
passait dans son quartier.
Maurice s’était mordu les lèvres en entendant ainsi mettre sur le tapis
le passé de sa Dulcinée. Le commissaire lui avait-il coupé l’herbe sous
le pied en rendant impossible la version, dénuée de toute vergogne,
qu’il avait préparée? Toujours est-il qu’il se contenta de hausser les
épaules en homme qui dédaigne de relever une injure inepte.
Du reste, il aurait voulu parler qu’il n’en aurait pu trouver le temps,
car le commissaire avait immédiatement repris:
--Cette vente a eu lieu en août 1870, à l’époque de nos premiers
désastres. Depuis, le blocus de Paris et tous les sinistres et terribles
événements qui se sont succédé n’ont pas fait l’époque propice pour la
tribu des demoiselles Baba... Donc, depuis onze mois, cette fille a été
et est encore à votre charge.
Cela posé, M. O***, revenant à ses moutons, termina en ajoutant:
--Nous disons donc que c’est avec vos seules économies... ces fameuses
économies que...
Soutenir plus longtemps son thème devant un adversaire aussi ferré sur
les informations eût été maladroit. Maurice Prévannes, faisant une
concession, interrompit le magistrat en répliquant:
--Oui, avec mes économies... auxquelles il faut encore ajouter quelques
ressources que je possédais et qui se sont épuisées peu à peu.
--Ah! ah! fit M. O***, pourquoi donc ne pas le dire tout de suite. Ainsi
vous aviez des ressources?... Et lesquelles?
--J’ai vendu mon argenterie.
--Argenterie qui vous venait de feu votre père, n’est-ce pas? dit le
magistrat du ton le plus naïf du monde.
Mais cette naïveté sonna sans doute faux à l’oreille de Maurice, qui, au
lieu de saisir la perche qu’on lui tendait, répondit en secouant la
tête:
--Non, monsieur, je l’avais achetée après une heureuse veine au jeu.
--Chez quel bijoutier?
Prévannes, à cette question, eut un très-court moment d’hésitation, puis
répondit:
--Je ne saurais vous désigner le bijoutier, attendu que cette argenterie
était d’occasion. Elle m’avait été vendu par un ami dans la gêne, pauvre
garçon qui a été tué à la bataille de Champigny.
A cette réponse, le commissaire regarda Maurice dans les yeux, et d’un
ton moqueur:
--Une argenterie d’occasion! répéta-t-il; alors il faut reconnaître que
l’occasion a été on ne peut plus complète puisque cette argenterie s’est
trouvée justement marquée à vos initiales: M. P., Maurice Prévannes.
A vouloir se montrer fin, le commissaire en arrivait vraiment à être
niais. Pourquoi cette question saugrenue? N’était-il pas du dernier
simple de se dire que Maurice, après son acquisition faite, avait donné
ses initiales à graver?
Et pourtant, sous cette remarque absurde, devait se cacher quelque
danger pour Prévannes, car il pâlit légèrement comme si le magistrat,
sans s’en douter, avait effleuré une corde désagréablement sensible au
jeune homme.
Hâtons-nous d’ajouter que M. O***, fit tout de suite amende honorable de
son observation ridicule en ajoutant au plus vite:
--Que le hasard vous ait fait trouver votre chiffre sur ces couverts ou
que vous l’ayez fait graver après l’achat, c’est un détail de nulle
importance, car je n’ai aucunement l’intention de vous contester la
propriété de cette argenterie.
A cette conclusion, le jeune homme poussa un soupir de satisfaction qui,
pourtant, ne dépassa pas les lèvres.
De son côté, le commissaire s’était mis à sourire. Pas plus que la
naïveté de tout à l’heure, ce sourire ne parut de bon augure au beau
garçon, qui sembla se raidir contre l’approche d’un coup de Jarnac.
--Oh! oh! fit le magistrat, n’allez pas me prendre pour un sorcier parce
que je sais que l’argenterie vendue portait vos initiales... Je l’ai
tout simplement appris de M. Rodieri, le bijoutier du faubourg
Montmartre, auquel vous avez fait la vente... Je ne me souviens même
plus trop à propos de quoi il m’en a parlé...
Au nom du bijoutier, Prévannes avait fermé les yeux comme s’il craignait
que son regard trahît le trouble qui venait de s’emparer de lui. Il ne
les rouvrit qu’en entendant le commissaire avouer son manque de mémoire
sur la circonstance qui l’avait mis en rapport avec le bijoutier.
Mais, tout à coup, M. O*** se frappa le front en s’écriant:
--Parbleu! voici le souvenir qui me revient!... Est-ce que, huit jours
après qu’il vous avait acheté l’argenterie en question, vous n’êtes pas
encore venu proposer à Rodieri de lui vendre un lot de bijoux.... de
vieux bijoux tout démodés?
Cette nouvelle question eut pour effet de faire se crisper les poings du
jeune homme avec une violence qui accusait une rage sourde. Si Prévannes
n’avait pensé aux deux vigoureux sergents de ville qui l’avaient amené
du poste et qui attendaient dans l’antichambre, il y a gros à parier
qu’il aurait étranglé le commissaire.
--Et même, continua ce dernier, si je me souviens bien, il paraîtrait
que, Rodieri vous ayant adressé quelques demandes au sujet de ces
bijoux, vos réponses ont été si confuses qu’il a refusé de conclure...
C’est alors qu’il est venu me faire part du fait, en m’apprenant que,
huit jours auparavant, il vous avait acheté votre argenterie... il me
l’a même montrée. J’ai pu ainsi constater qu’elle était marquée M. P. Il
paraît aussi, à ce que m’a dit Rodieri, que la plus grande partie des
bijoux que vous proposiez portaient pareillement vos initiales. C’est
même cette circonstance qui, laissant un doute en votre faveur au
bijoutier, lui a fait commettre la faute de vous permettre de reprendre
ces bijoux.
A cette fin de phrase, Maurice se redressa convulsivement, les lèvres
frémissantes, l’œil tout étincelant de fureur.
Ce qui n’empêcha pas le commissaire de demander d’un petit ton bien
doux:
--Est-ce encore après une heureuse veine au jeu que vous aviez acheté
ces bijoux, qui, au bas mot de Rodieri, valent une trentaine de mille
francs?
En admettant que Maurice avait avancé un premier mensonge à propos de sa
veine au jeu, il est présumable que le _bis repetita placent_ n’était
pas de son goût, car il répondit d’une voix brève et sèche:
--Cette fois, monsieur, vous auriez pu encore me demander si je ne les
tenais pas de feu mon père.
--Ah! vraiment! ils vous viennent de feu votre père, ces bijoux... qui
valent trente mille francs! s’écria le commissaire d’une voix qui
chantait ironiquement.
--En doutez vous?
--Nullement, nullement, puisque vous me le dites... Seulement je me
demande pourquoi, au moment de sa mort, votre père passait pour être si
complétement dénué de ressources que c’est la compagnie la _Précaution_
qui s’est chargée de tous les frais de funérailles de son ancien
employé?
En vérité, ce M. O*** faisait partie de la bande des chercheurs de
petite bête, gens qui ont au suprême degré le don de vous porter sur les
nerfs. Rien n’est donc plus concevable que la sorte d’emportement avec
laquelle notre jeune homme s’écria;
--Alors dites tout de suite que je suis un voleur!
Sur cette exclamation, le magistrat, au lieu de s’avouer qu’il avait
été trop loin, secoua la tête, et, en forçant le ton goguenard de sa
voix:
--Eh! eh! fit-il, je ne jurerais pas que non... d’autant mieux que
certaines personnes, qui vous connaissent plus intimement que moi, sont
les premières à le crier bien haut.
--Qui donc? gronda Maurice.
Ensuite, par un revirement subit qui lui fit maîtriser sa colère:
--Au fait, reprit-il, je ne suis pas ici pour une affaire d’argenterie
et de bijoux... Je vous somme d’aborder dans votre interrogatoire, la
cause de mon arrestation, fort étrangère à toutes ces questions avec
lesquelles vous me torturez depuis une heure.
--Euh! euh! tout s’enchaîne ici-bas, riposta M. O***, toujours moqueur.
Puis, en chat las de jouer avec sa souris avant de l’étrangler, il
ajouta brusquement:
--Écoutez ce passage du rapport d’un des agents qui, hier soir, vous ont
consigné au poste.
Et il se mit à lire lentement:
«Attirés par les cris: à l’assassin! nous pénétrâmes dans la maison. Au
milieu de l’escalier, nous rencontrâmes une jeune femme échevelée,
blanche d’effroi, tremblant de tous ses membres. Elle fuyait devant un
homme qui la poursuivait à coup de cravache...»
Sur ce terrain-là, Prévannes se sentait sans doute plus solide; car il
interrompit la lecture pour dire impudemment:
--J’ai bien le droit de corriger ma maîtresse, il me semble.
Après une légère moue de dégoût, le commissaire riposta, sans quitter
des yeux le procès-verbal:
--C’est un droit que votre maîtresse est loin de reconnaître, car elle a
été la première à réclamer votre arrestation... et, cela, en des termes
qui ne plaident pas en votre faveur.
--Des termes? répéta Maurice dont l’aplomb parut se déranger d’un cran.
--Oui, ils sont là consignés dans ce rapport. Voulez-vous les connaître?
--Sans doute.
Le commissaire sauta des yeux quelques lignes et reprit sa lecture:
«Quand, après une vigoureuse résistance de sa part, nous nous fûmes
emparés de cet homme, la femme s’écria: Débarrassez-moi de ce
brigand-là, mes bons messieurs! Oh! ne craignez pas d’avoir mis la main
sur le collet d’un honnête homme! C’est une affreuse canaille! J’en sais
long sur son compte, allez!... Si je voulais parler, je l’enverrais
loin!»
S’arrêtant à ce point de sa lecture, le magistrat leva les yeux vers
Maurice, qui avait écouté, l’œil fixe et les sourcils froncés.
--Eh bien? fit-il.
Le beau gars haussa brusquement les épaules.
--Est-ce qu’on doit prendre au sérieux les paroles d’une femme jalouse
et furieuse! répondit-il.
--Alors, selon vous, c’est la jalousie qui a causé cette scène?
Il y eut, chez Prévannes, un peu d’hésitation avant de répondre:
--Oui... et je suis certain que Baba, en admettant qu’elle se les
rappelle, doit être au désespoir d’avoir prononcé de telles paroles.
--C’est ce que je serai à même de vérifier quand je l’interrogerai...
L’assurance que Maurice cherchait à montrer eut l’air de se démentir à
cette nouvelle que sa maîtresse serait interrogée séparément. Avait-il
menti en affirmant le dire de mademoiselle Lurette sans importance
aucune? Craignait-il une vengeance qui se traduirait par des
révélations? Ou bien, certain de n’être pas trahi par Baba, avait-il
simplement peur d’une imprudence bien involontaire de la part de la
donzelle? Pour mieux apprécier sa situation, il voulut d’abord savoir à
quoi s’en tenir.
--Ah! elle va venir? dit-il d’un ton dégagé.
--Non, pas maintenant... L’ordre de se rendre à mon bureau est pour
l’après-midi.
Cette réponse ne devait pas être du goût de Maurice, car il eut besoin
de raffermir sa voix en demandant:
--Et moi... jusqu’à ce moment-là?
--Vous? On va vous reconduire au poste, où vous attendrez ce que je
déciderai de vous après l’interrogatoire de la fille Baba.
Ce disant, le commissaire avançait la main vers le timbre qui allait
appeler les sergents de ville, quand, dans la pièce voisine, s’éleva un
bruit de voix, puis, la porte s’ouvrant tout à coup, une jeune femme
apparut en s’écriant:
--J’entrerai, vous dis-je... Je veux qu’on me rende mon Maurice.
Brune, potelée, la dent sur les lèvres, fraîche au possible, en un mot,
des plus charmantes, telle était Lurette Baba, qui, après avoir repoussé
les sergents de ville tentant de la retenir, faisait ainsi son entrée
dans le cabinet du commissaire.
Et sans perdre de temps:
--N’est-ce pas, monsieur, continua-t-elle d’une voix câline, que vous
allez me le rendre, ce bon chéri... Hier, voyez-vous, c’était de la
plaisanterie.
--Plaisanterie à coups de cravache, dit le commissaire dont, en même
temps que le ton se faisait sévère, l’œil s’adoucissait en détaillant
le gracieux visage de Baba.
Que voulez-vous! Tout commissaire est doublé d’un homme, et, chez M.
O***, l’homme était un gourmand de jolis minois.
--Est-ce qu’il y a une loi qui défend d’aimer à être battue? demanda
Lurette avec un petit sourire adressé à Maurice.
--Alors, reprit le commissaire, puisque les coups sont tant de votre
goût, comment se fait-il que vous les receviez de si mauvaise grâce...
en criant à l’assassin... et, surtout, en traitant de canaille, dont
vous savez pis que pendre, celui qui s’efforce de vous plaire à tour de
bras?
--Moi? fit Lurette, qui avait vraiment l’air de tomber des nues.
--Oui, vous... Écoutez ce passage du rapport que je vais lire pour la
seconde fois.
Et le magistrat relut encore:
«Débarrassez-moi de ce brigand-là, mes bons messieurs. Oh! ne craignez
pas d’avoir mis la main sur le collet d’un honnête homme! C’est une
affreuse canaille! J’en sais long sur son compte, allez! Si je voulais
parler, je l’enverrais loin.»
Cela lu, le commissaire ajouta:
--Eh bien, voyons, c’est le moment, je vous écoute, parlez...
Qu’avez-vous à révéler?
Mais la pauvre Baba était bien loin de songer à des révélations. A
mesure qu’elle avait écouté, son visage avait passé par toutes les
phases d’une surprise énorme, et ce fut d’une voix brisée qu’elle
s’écria:
--Ah! mon Dieu! qu’on est bête quand on est en colère!
Puis fondant en larmes, elle s’élança au cou de Prévannes en bégayant:
--Comment! j’ai pu dire cela de toi, mon bon chéri! Ah! pardonne-moi...
j’étais folle... pardonne-moi... tu sais bien que je n’en ai jamais
pensé un mot.
Et elle embrassait le beau garçon à pleins bras, tout convulsivement. Ce
qui ne l’empêcha pourtant pas d’entendre Maurice qui lui soufflait à
l’oreille:
--Joue la jalousie.
L’ordre avait été donné si vite, si bas, si bien à couvert sous un
sanglot de Lurette que le commissaire de police crut avoir prévenu toute
confidence en s’empressant de dire:
--Assez!... et répondez-moi.
Baba tourna aussitôt son visage baigné de pleurs vers le magistrat.
--Ainsi vous rétractez vos paroles d’hier? continua ce dernier. Votre
amant n’est pas un coquin qui doit tout craindre de vos révélations...
et que, suivant votre dire, vous mèneriez loin si l’envie vous venait de
parler?
A ces mots, une bouffée de colère rageuse succéda aux attendrissements
de Lurette, qui, montrant son mignon poing crispé à Prévannes, s’écria:
--Eh bien! non, non, je ne rétracte rien... c’est un gredin! un gueux!
un scélérat fini!
Puis, en baissant sa tête séduisante sous les yeux de M. O***, presque à
la portée de ses lèvres, elle poursuivit d’une voix fébrile:
--Voyons, regardez-moi, monsieur le commissaire, est-ce que je ne suis
pas gentille? Est-ce que je ne vaux pas toutes ces poupées de la haute
pour lesquelles il me délaisse? Oh! oui, j’en sais sur le monstre! Et si
je voulais bavarder, je connais plus d’un mari qui lui ferait passer un
vilain quart d’heure... Si ce n’est pas une indignité, je vous le
demande, de m’avoir battue, hier, parce que j’essayais de l’empêcher de
rejoindre une de ces fameuses princesses qu’il me préfère...
Chez mademoiselle Baba les impressions se succédaient rapides et fort
différentes. Après le chagrin et la colère vint subitement la gaîté.
Elle éclata de rire en s’écriant:
--Ah! je le vois d’ici, ce nez qu’a dû faire la princesse en attendant
toute la nuit son beau vainqueur qui trépignait de fureur au poste.
Et elle tourna encore son poing vers Maurice en s’écriant:
--Hu! hu! vilain sacripant! tu n’as pas encore été assez puni!... il
devrait y avoir une loi pour châtier les infidèles de ta force.
Pendant que Baba parlait, le commissaire avait jeté les yeux sur
Prévannes. Le jeune homme répondit à ce regard par un demi-sourire de
triomphe qui, bien clairement, voulait dire: Hein! avais-je raison de
vous affirmer que tout cela était pure affaire de jalousie?
--Voilà donc l’explication que vous donnez de vos paroles d’hier quand
on a arrêté Prévannes? reprit le magistrat en revenant à Lurette.
Baba ouvrit des yeux effrayés.
--Mais, balbutia-t-elle, mes paroles ne signifiaient pas autre chose...
Quel sens leur avez-vous donné?... Ah! il ne faut pas me faire peur
comme cela... Rendez-moi mon Maurice... il n’est coupable que
d’infidélité... N’est-ce pas que vous allez me le rendre? Est-ce que
vous m’avez crue quand j’ai dit qu’il n’avait pas été assez puni?
--Ainsi vous retirez votre plainte? demanda le commissaire un peu ému
par ce ton de prière.
Mais, avant que Lurette eût pu répondre, on entendit, dans la pièce qui
précédait le cabinet, glapir une voix aiguë et pleurarde qui disait:
--Ma femme! J’ai perdu ma femme! il faut que M. le commissaire m’aide à
retrouver ma femme!!!
II
Ceux qui avaient charge de veiller au huis clos du cabinet durent, sans
doute, s’opposer à ce que le nouvel arrivant forçât une consigne déjà si
lestement violée par mademoiselle Baba, car, au murmure de plusieurs
voix qui probablement engageaient le hurleur à la patience, succédèrent
encore ces paroles:
--Non, pas une minute! je veux le voir tout de suite! je ne puis
attendre... il me faut ma femme! qu’on retrouve ma femme... ma Clarisse
adorée!
Dès le début de ces vociférations, le commissaire avait dressé l’oreille
et pointé le nez dans la direction de la porte derrière laquelle
éclatait l’organe criard du moderne Orphée réclamant son Eurydice. Ce
moment d’attention ou, pour dire plus juste, d’inattention fut cause
qu’il n’aperçut point une rapide scène qui se passa à côté de lui.
Au premier son de la voix en question, Lurette Baba avait pâli en fixant
sur Maurice un regard effaré. Celui-ci, à la vue de ce trouble, avait
vivement, d’un doigt posé sur ses lèvres, fait ce geste qui, dans tous
les pays du monde, recommande le silence.
Cependant le commissaire avait donné un coup de timbre placé sur son
bureau.
--Qu’est-donc, Jacquet? demanda-t-il à son secrétaire que cet appel
avait fait comparaître.
--C’est un monsieur tout en larmes qui veut absolument entrer... Je
crois bien que nous avons affaire à un fou, car...