--Voyons, père la Méduse, disait-il, je ne suis pas un garçon qu’un rien

effraye. Par conséquent, répondez-moi franchement.

--Bon, allez-y, fiston.

--Le radeau est une bonne idée, n’est-ce pas? Notre salut est assuré?

--Pfuiii! sifflait le vieux marin en clignant de l’œil et en remuant

la tête.

Cette réponse ne satisfaisant pas Dumouchet par son manque de détails

précis, il continuait:

--Alors, vous croyez que nous allons avoir de la misère à avaler?

--Pfuiii! recommençait le cambusier.

Et la conversation continuait ainsi depuis un quart d’heure, quand le

vieux marin, ayant enfin pitié du questionneur, finit par lui dire:

--Voulez-vous un bon conseil?

--Parbleu!

--Je vais vous le donner, mais je suis certain d’avance que vous ne le

suivrez pas.

--Oh! que si, je vous le jure!

--Eh bien, ne partez pas sur le radeau.

--Alors, vous me conseillez d’embarquer dans les canots?

--Pas plus dans les canots que sur le radeau.

Dumouchet resta un moment interdit.

--Mais, reprit-il, si ce n’est de me sauver à la nage, je ne vois pas

comment.....

--A la nage!... vous feriez bien plaisir aux requins qui entourent la

frégate.

--Est-ce que votre conseil consiste à me décider en faveur des requins?

--Non pas.

--Alors, à moins que vous n’ayez une paire d’ailes à mettre à ma

disposition, je ne vois pas quelle chance me reste d’être sauvé.

Le cambusier tourna la tête pour s’assurer que nul autre ne pouvait

entendre son conseil, puis, tout bas:

--Restez sur la _Méduse_, dit-il.

--Mais elle va sombrer!!

--Pfuiii! recommença le cambusier.

--C’est la mort inévitable... tandis que sur le radeau ou dans les

embarcations...

--Pfuiii! pfuiii! lâcha le loup de mer d’un ton impatient.

Et Dumouchet eut beau dire, il n’ouvrit plus la bouche que pour éjecter

le jus de sa chique.

Cependant le radeau s’était achevé, mais la nuit était venue et il

fallut renvoyer le départ au lendemain. Pendant cette attente nocturne,

la _Méduse_ s’enfonça dans la vase de près de 80 centimètres.

Deux personnes, cette nuit-là, dormirent d’un sommeil paisible: Paméla,

que son mari avait tout à fait ralliée à cette perspective d’une simple

promenade sur l’eau pour le lendemain, et le cambusier, qui avait donné

un conseil si étrange à Dumouchet.

Au point du jour, l’embarquement eut lieu. L’ordre en avait été réglé

d’avance. On ne devait descendre qu’après que les provisions, entassées

sur le pont, auraient été transbordées sur le radeau. Par malheur, les

premières tonnes étaient à peine transportées que la frégate s’inclina

un peu dans la vase. Une voix-ayant crié: _Nous sombrons!!!_ ce fut

alors une panique générale. Sans ordre, malgré la résistance des chefs,

les uns s’aidant du premier cordage venu, d’autres se jetant à la mer

plutôt que d’attendre leur tour sur les échelles encombrées, on envahit

pêle-mêle les embarcations et le radeau.

En cet instant, le capitaine, dont l’ignorance avait perdu le navire,

fit preuve de la plus insigne lâcheté. Lorsque son devoir lui commandait

d’être le dernier à quitter son bord, il descendit à la hâte dans son

canot et donna si précipitamment l’ordre du départ que le radeau,

remorqué par les embarcations, s’éloignait déjà quand on s’aperçut que

tout le monde n’avait pas encore eu le temps de quitter le bord.

Trois embarcations revinrent donc à la frégate pour reprendre les

oubliés, qu’on estimait au nombre d’une vingtaine tout au plus. En

reconnaissant que ce nombre dépassait soixante, le sentiment de la

conservation personnelle amena une sorte de révolte chez ceux qui

occupaient les canots déjà bien encombrés. Ils se refusèrent à prendre

ces autres compagnons d’infortune dont le poids ferait couler les

embarcations. Il fallut l’énergie et les menaces des officiers, qui

avaient conservé leurs armes, pour faire accoster la frégate.

Au nombre de ceux qui n’avaient pu quitter à temps la _Méduse_, se

trouvaient au premier rang Dumouchet, notre excellent Bokel et les

jeunes mariés, qui, par conséquent, assistaient d’en haut à la scène des

canots.

A ce moment une voix souffla à l’oreille de Dumouchet.

--Suivez donc mon conseil.

--Ah! c’est vous! dit Dumouchet en reconnaissant le vieux cambusier,

toujours aussi tranquille que s’il s’était agi d’une partie de quilles.

--Restez sur la _Méduse_, dit le bonhomme.

Livré à lui-même par la détente de la remorque des canots revenus à la

frégate, le radeau, tout en tournant, s’était rapproché du bâtiment.

--Merci du conseil, mais je n’en profite pas, dit Dumouchet au

cambusier.

Et s’élançant à la mer, il gagna le radeau à la nage.

Une quarantaine de ceux que les canots venaient chercher tant à

contre-cœur trouvèrent place dans les embarcations. En accepter plus,

c’était s’exposer à couler sur place.

--Nous allons revenir pour vous prendre, cria un officier au groupe qui

restait encore sur la frégate.

Et les canots se dirigèrent vers le radeau pour y déposer ceux qu’ils

avaient recueillis et retourner ensuite au vaisseau. Mais, sur le

radeau, tellement surchargé qu’il enfonçait de plus d’un pied dans

l’eau, il y eut une telle résistance à accepter les nouveaux venus que

la moitié seulement put parvenir à s’y faire admettre.

Une fois encore le sentiment de la conservation personnelle éclata dans

toute sa force en cette circonstance. Les canots n’ayant pu trouver, par

l’opposition des gens du radeau, qu’à s’alléger de la moitié de ceux

qu’ils avaient transportés, leurs équipages mutinés refusèrent de

retourner à la _Méduse_ prendre une nouvelle charge qu’il leur faudrait

garder et, malgré l’ordre des chefs, ils se remirent aux toulines qui

les aidaient à remorquer le radeau.

Qu’on juge du désespoir de ceux qu’on abandonnait quand, du pont de la

_Méduse_, ils virent s’éloigner le radeau et les canots! Ces malheureux

étant au nombre de dix-sept!!!

Les embarcations contenaient deux cent trente-cinq personnes.

Le radeau en emportait cent cinquante-deux.

Parmi eux, se trouvait le bon Bokel, qui, de loin, envoyait des baisers

à Paméla, laissée par lui avec son mari sur la _Méduse_. Il aurait bien

pu céder sa place à son enfant, le cher homme, mais il n’avait écouté

que sa tendresse paternelle, qui lui recommandait d’éviter un chagrin à

sa fille. Sachant à quel désespoir profond serait en proie Paméla si

elle avait l’horrible malheur de perdre un père qu’elle adorait, il

s’était empressé de se sauver la vie pour épargner des larmes à sa

fille.

X

Timoléon avait immédiatement deviné l’épouvantable vérité, mais il eut

encore la force de sourire à sa jeune femme quand elle tourna vers lui

un regard plein d’angoisse qui semblait l’interroger.

--Ne crains rien, ma chérie, ils vont revenir, dit-il d’une voix calme.

Comme Paméla remuait la tête d’une façon dubitative, il ajouta:

--C’est une manœuvre, te dis-je, pour s’aider du vent qui doit les

ramener à bâbord. Ils vont revenir, je te l’affirme. Ne faut-il pas

qu’ils emportent des vivres?

Et, ce disant, Polac montrait les caisses et tonneaux de provisions qui

encombraient le pont, car, telle avait été la précipitation à abandonner

la frégate que, de cet amas de vivres préparés la veille, les quatre

cents naufragés n’emportaient pas de quoi se nourrir pendant

quarante-huit heures.

Cependant Bokel, du bord du radeau où il avait trouvé place, envoyait

toujours des baisers à sa fille avec une ardeur joyeuse qui prouvait

combien il était heureux d’avoir conservé un père à Paméla.

A la tombée de la nuit, embarcations et radeau n’apparaissaient plus que

comme une tache noire à l’horizon.

Des dix-sept abandonnés, deux déjà étaient morts; l’un avait été étouffé

par un accès de colère; l’autre pris de folie furieuse, s’était jeté à

la mer.

--Demain, quand nous nous réveillerons, nous trouverons les canots

revenus pour nous conduire à terre... car elle est là, tout près, la

terre... comme qui dirait deux fois la distance de la Bastille à la

Madeleine, tu sais? répétait Polac pour rassurer sa femme.

Mais Paméla était une brave petite créature qui, la première peur

passée, n’avait plus besoin d’être rassurée. Elle avait compris en

quelle terrible situation ils se trouvaient et faisait bravement face au

danger. Dans ce courage, il y avait beaucoup de l’exaltation

particulière à la pianiste. Car ici-bas, où la Providence ne créa rien

d’inutile, il faut bien que le piano ait une raison d’être. Sur son

instrument, Paméla avait écorché une foule de romances qui, toutes,

répétaient au refrain que nul sort au monde n’est plus doux que de

mourir avec celui qu’on aime... Et Paméla, s’étant bien franchement

amourachée de la longue perche qui lui servait d’époux, ne répugnait pas

trop, sur la foi des refrains de romance, à savourer ce qu’il peut y

avoir de doux à quitter cette vie au bras de celui qu’on aime.

L’excès de fatigue physique et de lassitude morale fit que le sommeil

vint, à son heure, surprendre les jeunes époux qui s’endormirent sans

songer au lendemain.

Pendant la nuit, sans qu’ils parvinssent à l’éveiller tout à fait, il

sembla à Timoléon entendre des coups sourds sur un des flancs de la

_Méduse_, mais il les attribua aux flots se brisant sur le bordage du

vaisseau immobilisé dans son moule de vase.

Au petit jour, le couple s’éveilla et, tout aussitôt, monta sur le pont.

Si certains qu’ils fussent d’être abandonnés, l’espérance, qui ne

s’éteint jamais au cœur du plus désespéré, les poussait à croire que,

peut-être, une surprise agréable les attendait là-haut.

Il ne se trompaient que de moitié. La surprise les attendait réellement,

mais elle était loin d’être agréable.

Le pont de la _Méduse_ sur lequel, la veille, ils avaient laissé leurs

compagnons d’infortune, était complétement désert!

Ces coups sourds qui avaient inquiété le sommeil de Polac avaient pour

cause la construction d’un radeau qui, avant le jour, avait emporté ses

constructeurs loin de la _Méduse_. (Disons tout de suite que de ces

malheureux, au nombre de douze, on n’entendit jamais parler. Le vent qui

soufflait alors de terre dut les emporter au large.)

La situation se teintait en noir plus foncé pour Polac et sa femme.

Ils se voyaient seuls sur la _Méduse_!

Ou plutôt ils croyaient être seuls, car le bruit d’un pas pesant qui les

fit se retourner les mit en présence du cambusier, l’ami de cet ingrat

Dumouchet qui n’avait pas voulu suivre son conseil de rester à bord.

Il regarda un instant les jeunes gens avec cet air d’un propriétaire

qui, croyant être seul à venir humer l’air dans son jardin, y rencontre

deux autres promeneurs.

--Tiens, fit-il, vous n’êtes donc pas partis, cette nuit, avec les

autres?

--Nous dormions, répondit Polac.

--Alors vous dormiez d’une rude force, car, je vous en réponds, ils

faisaient un furieux tapage!

--Que vous avez entendu alors?

--Je n’ai pas pu fermer l’œil.

--Mais, puisque vous n’avez pas, comme nous, dormi à l’heure du salut,

je puis vous retourner votre question: Pourquoi n’êtes-vous pas parti

avec les autres?

--Parce que, de plus de quatre cents que nous étions sur la _Méduse_, je

suis le seul qui n’ait pas stupidement agi. Embarcation et petit ou

grand radeau n’ont emporté que des imbéciles qui, de gaîté de cœur,

ont été s’exposer à des dangers qu’ils pouvaient s’éviter.

--En quoi faisant? demanda Paméla.

--En faisant comme vous et moi, ma petite mère... en restant sur la

_Méduse_.

--Ah bah! fit Timoléon à ces paroles qui semblaient contenir une légère

espérance.

--Suivez bien mon raisonnement, dit le cambusier.

--Je le suis! Paméla, suis-le aussi.

--A l’heure qu’il est, les trois navires qui nous accompagnaient dolent

être arrivés au Sénégal... Ils vont d’abord nous attendre... En ne nous

voyant pas paraître, ils prendront l’alarme. Alors l’_Echo_, qui, après

nous avoir fait tous les signaux pour nous prévenir du danger, nous a

quittés, quand nous allions nous jeter tout droit sur ce banc de sable

maudit, répandra le bruit de notre naufrage... Vous me suivez toujours?

--Si votre langue avait des talons, je vous dirais que je marche

dessus... Continuez.

--Aussitôt les navires se mettront à notre recherche, battant la mer, en

quête des naufragés qu’ils supposeront naturellement s’être sauvés dans

les embarcations et, vu notre grand nombre, sur un radeau... A mesure

qu’ils les rencontreront, ils les ramèneront à Saint-Louis... puis ils

viendront nous chercher, car il est impossible que pas un des naufragés

ne parle des dix-sept compagnons laissés sur la frégate.

Peu à peu l’espoir était rentré dans le cœur des jeunes époux.

Néanmoins une objection vint à la pensée de Timoléon:

--A votre tour, suivez bien mon raisonnement, dit-il au vieux marin.

--Bon, allez.

--Si de tous ceux qui sont partis, les navires ne rencontraient

personne... qui, diable! leur parlerait de nous?

--Oui, cela est possible; mais à défaut de l’équipage on voudra savoir

ce que la frégate est devenue et, immanquablement, l’_Echo_ ou l’_Argus_

viendra explorer le banc... C’est donc pour nous une affaire de

patience.

--Une patience de combien?

--Quinze jours... un mois peut-être.

--Et le navire résistera un mois?

--La vase dans laquelle il est entré lui sert pour ainsi dire

d’emplâtre. Depuis trois jours, l’eau n’a pas monté d’un pouce dans la

cale. Pour tout démolir, il faudrait une tempête de premier calibre et

nous sommes à cette époque de l’année où le calme plat retient souvent

deux mois entiers un navire sous le soleil brûlant du tropique... La

_Méduse_ tiendra donc un mois... Nous n’avons qu’à attendre.

--Soit! attendons, dit gaiement Paméla.

--Attendons en nous donnant du bon temps... en passant les heures aussi

agréables que possible, ajouta le cambusier.

--Et à quoi pouvons-nous rendre les heures aussi agréables que

possible... Ce n’est pas en faisant des promenades à cheval? avança

Polac.

D’un geste, le cambusier montra les immenses provisions entassées sur le

pont.

--Regardez donc cela, dit-il, sans compter ce qu’il y a encore en

dessous... Par bonheur, la cuisine du navire n’est pas noyée... Donc,

mangeons!... Donnons-nous des bosses de victuailles.

--Mangeons! répétèrent Polac et sa femme, d’autant plus faciles à

convaincre qu’ils reconnaissaient que manger et dormir étaient les

uniques passe-temps que leur offrait la _Méduse_.

Ils mangèrent donc... sans la crainte de voir bientôt s’épuiser

l’immense garde-manger où s’entassaient les vivres que le gouvernement

français avait destinés ravitailler la colonie qui lui était rendue.

Ils mangèrent, dormirent, remangèrent, redormirent, bref, une vie réglée

qui les mettait six fois à table en vingt-quatre heures.

Et quels repas!!!

Car, nous l’avons dit, Paméla et surtout Timoléon étaient deux belles

fourchettes!

De sorte qu’à six repas par jour, ils en étaient à leur _trois

cent vingt-quatrième_ séance à table quand, au lever de la

cinquante-quatrième aurore, depuis leur abandon sur la frégate, le

cambusier, à la vue d’une voile à l’horizon, cria aux deux époux:

--Voici l’_Argus_ qui vient nous délivrer[A].

[A] NOTE DE L’ÉDITEUR: Ce fait de trois individus restés pendant

cinquante-quatre jours sur la _Méduse_ et retrouvés par l’_Argus_ est

historique.

A ce moment même, Paméla, en couvant son mari d’un regard de tendresse,

était en train de se dire:

--Est-ce parce que j’adore Timoléon?... mais il me semble moins maigre.

* * * * *

Toutes les prédictions du vieux marin s’étaient réalisées de point en

point. Après avoir cherché en mer et ramené au port les embarcations et

le radeau des naufragés, les navires de l’expédition étaient repartis en

quête de savoir ce que la mer avait laissé de la _Méduse_.

L’œil du cambusier ne s’était pas trompé à la voilure du bâtiment qui

venait les délivrer au bout de près de deux mois d’attente. C’était bien

l’_Argus_ qui arrivait.

Quatre heures après, les jeunes mariés quittaient la _Méduse_, où

s’était passée leur étrange lune de miel, pour monter sur le brick, qui,

tout aussitôt, cingla vers Saint-Louis du Sénégal.

--Nous allons enfin toucher l’héritage de mon oncle! s’écria Timoléon.

--Et revoir papa! continua Paméla.

Du papa et de l’héritage, il avait été peu ou prou parlé pendant ces

cinquante-quatre jours où, menacés de n’être plus le lendemain de ce

monde, les époux avaient uniquement vécu l’un pour l’autre.

--Pauvre père! Doit-il être dans des transes à notre sujet! ajouta la

fille du tailleur.

--Heu! heu! fit Polac, qui avait assez étudié son beau-père pour être

certain que les transes en question n’avaient pas dû fort tourmenter le

gros homme. L’espoir de se retrouver bientôt en présence de Bokel

n’inspirait au gendre qu’une satisfaction si tiède qu’elle aurait pu

passer pour de la froideur.

Quand l’_Argus_ jeta l’ancre devant Saint-Louis, Polac obtint de sa

femme qu’elle resterait à bord pendant qu’il irait à terre s’assurer

d’un logement.

--Papa doit y avoir songé pour nous. Je suis certaine que tu vas le

trouver t’attendant sur le port pour te recevoir dans ses bras, lui

annonça sa femme en le laissant partir.

Comme Timoléon l’aurait parié d’avance, aucun Bokel n’était venu à sa

rencontre.

--En ce moment, le gros égoïste doit être encore à ronfler, pensa Polac

en traversant la ville qui s’éveillait, car il était petit jour,

circonstance à noter, attendu qu’elle réservait une surprise au jeune

homme.

Son plan était tout simple: il consistait, au lieu de perdre son temps à

la recherche du beau-père, à se rendre tout droit chez le solicitor

anglais, John Hughesdon, l’exécuteur testamentaire de l’oncle, qui ne

refuserait pas l’hospitalité au neveu de celui dont il avait été le

meilleur ami.

Avant de faire frapper Polac à la porte du solicitor, il faut bien

préciser en quel état d’esprit il s’y présentait. Quand les deux

nouveaux mariés étaient montés à bord de l’_Argus_, ils avaient été

précédés sur le pont par le vieux cambusier. En quelques mots, il

s’était fait renseigner sur les suites du naufrage. Les détails étaient

si épouvantables que le _père la Méduse_ avait fait la leçon à

l’équipage pour qu’on ne troublât pas cette joie de la délivrance

qu’éprouvaient les jeunes époux. On s’était contenté de leur dire que

le radeau avait été rencontré en mer par un navire qui l’avait ramené au

port, et, comme ce renseignement leur avait été fourni par des bouches

souriantes et des voix calmes, les jeunes gens, tout à leur propre

satisfaction d’avoir quitté la _Méduse_, n’avaient pas pensé à demander

d’autres informations sur une catastrophe dont ils croyaient être les

plus intéressantes victimes, eux restés cinquante-quatre jours sur la

carcasse de la frégate abandonnée.

--N’effarouchez pas mes tourtereaux! disait à chacun le cambusier, qui

veilla, pendant la traversée, à ce que rien ne pût altérer la quiétude

du ménage.

Donc, Polac, en descendant à terre au petit jour, ignorait tout. Sauf

des nègres qui ne parlaient que le yolof, il ne rencontra personne qui

le renseignât dans les rues désertes. Le seul individu auquel il

s’adressa pour se faire indiquer la demeure du solicitor comprenait bien

le français, mais c’était un muet qui lui fit signe de le suivre et le

conduisit à destination. En route, le guide se livra bien à une

pantomime pleine de feu, qui interrogeait et racontait tout à la fois,

mais elle demeura inintelligible pour Polac. La Providence, qui fit

jadis parler l’âne de Balaam, ayant jugé inutile, en cette circonstance,

de rendre la parole à ce muet si gesticulant, il s’en suivit que

Timoléon arriva devant la demeure de l’Anglais dans la plus profonde

ignorance des faits accomplis.

XI

On était matinal chez John Hughesdon, car, au premier coup de marteau,

une négresse vint ouvrir au visiteur, qu’elle introduisit dans un petit

parloir où elle le laissa pour aller prévenir son maître.

En ce pays où l’habitant demande à tous les moyens connus de le

préserver des caresses trop ardentes du soleil, les jalousies et stores

étaient déjà baissés pour protéger, contre le soleil levant, le peu de

fraîcheur que la nuit avait fait entrer dans le local.

Arrivant du dehors, Polac, dont les yeux étaient encore éblouis par la

clarté du jour, crut entrer dans une cave, et il cherchait à tâtons une

chaise sur laquelle il pût s’asseoir et se tenir immobile dans cette

obscurité quand, tout à coup, à deux pas de lui, retentit une voix qui

s’écriait:

--Tiens, c’est toi!

Puis, après un court silence:

--Est-ce que tu ne me reconnais pas?

Reconnaître eût été difficile pour Polac, qui, bien que ses yeux eussent

fini par s’habituer à ces demi-ténèbres, n’apercevait devant lui qu’une

certaine ombre dont les contours se dessinaient ni plus ni moins dodus

que ceux d’un manche à balai.

Cette ombre s’impatienta de ne pas recevoir de réponse. Elle se dirigea

vers une fenêtre dont elle souleva le store en disant:

--Voyons, ne me reconnais-tu pas?

Ce que voyait Timoléon dans cet angle d’un jour éclatant était

épouvantable au possible. C’était un vrai visage de spectre, jaune,

décharné aux pommettes saillantes, aux yeux renfoncés dans leurs

orbites... on eût dit un déterré de deux mois! Et sur cette face

hideuse, qui donnait le frisson, il fut impossible à Polac en consultant

les souvenirs, de pouvoir mettre un nom.

Le spectre attendit un instant, puis, de cette voix affaiblie et

sifflante, qu’il avait depuis le début de la rencontre, il prononça.

--Je suis Dumouchet.

--Toi??? cria Polac, que la plus immense surprise fit reculer de trois

pas.

--Oui, moi, reprit le cousin, moi, un des survivants du radeau de la

_Méduse_. Nous étions partis cent cinquante-deux... Quand l’_Argus_ nous

a recueillis en mer, nous n’étions plus que quinze, dont cinq sont morts

à leur arrivée à terre... Oh! l’horrible drame qui a duré treize jours!

Nous-nous sommes battus pour quelques gouttes de vin qui nous

restaient... cette nuit-là a coûté la vie à soixante-cinq de nous...

puis la soif, la folie causée par un soleil torride, la faim ont tué les

autres... Et quelle faim! une faim de bête féroce! qui s’est assouvie

par d’épouvantables moyens... j’ai mangé de... de la...

Dumouchet fut interrompu dans son récit par l’entrée d’un grand homme à

favoris rouges.

C’était le solicitor Hughesdon qui salua les deux cousins en disant:

--Messieurs, veuillez me suivre; les balances sont prêtes dans la cour.

Sur cette invitation laconique, il ouvrit une porte, ce qui permit aux

jeunes gens d’apercevoir une balance dont les larges plateaux avaient

servi à peser des douzaines de négrillons en l’heureux temps de la

traite.

Il fallut soutenir le pauvre Dumouchet pour qu’il pût s’installer sur un

plateau. Il n’avait vraiment plus que le souffle.

Quant à Timoléon, à moitié idiot par la surprise que lui avaient causée

l’aspect et l’histoire de son cousin, il s’était déjà mis en marche

lorsque, brusquement, il s’arrêta en poussant un cri de fureur.

Il se trouvait devant un meuble qui lui avait fait défaut pendant les

cinquante-quatre jours passés sur la _Méduse_.

Ce meuble était une glace!!!

Au lieu de ce Timoléon en lame de couteau qu’il s’était connu, la glace

lui réflétait un bon gros garçon bien portant et de hautes couleurs.

C’était à croire qu’il était entré dans la peau du Dumouchet fleuri

qu’il narguait deux mois auparavant.

Il n’en monta pas moins dans son plateau, ce qui, incontinent, enleva

celui du cousin avec une facilité désespérante pour l’époux de Paméla.

--Je paye mes deux mois de ripailles sur la _Méduse_, se dit Timoléon la

rage au cœur.

Alors s’éleva la voix solennelle du solicitor qui disait:

--L’héritage est acquis à Baptiste Dumouchet!

Son arrêt rendu, l’homme aux favoris rouges salua encore et partit en

laissant les cousins, chacun sur son plateau, où les immobilisait, l’un

sa faiblesse, l’autre son désespoir.

Après un petit temps de silence, Dumouchet remua doucement la tête et

d’une voix légèrement railleuse:

--Hein! fit-il, croiras-tu maintenant aux prédictions des cartes, _gros_

incrédule!

Nous marions Virginie · 第 12 / 18 段