--Ne m’avez-vous pas affirmé que la mer ne vous réussissait pas? ajouta
le beau-père de son même ton grave tout plein de reproches.
Du hamac voisin, se fit entendre la voix de Paméla, qui venait de se
réveiller.
--Mais, papa, disait-elle, Timoléon ne peut pourtant pas être malade
rien que pour te faire plaisir.
--Nous sommes en mer, je n’ai que ça à dire, répliqua sèchement Bokel.
--Oh! depuis cinq minutes à peine.
--Soit! mais depuis cinq minutes, un homme d’honneur serait malade!!!
Marius, sur les ruines de Minturnes, ne devait pas avoir visage plus
sombre et plus désespéré que celui de Bokel quand, après ces paroles de
blâme, il alla s’asseoir sur un rouleau de cordages, à quelques pas des
deux époux.
Il fut tiré de ses méditations lugubres par une voix empâtée qui lui
demandait:
--Vous n’êtes donc pas venu à la première distribution de vivres?
C’était Dumouchet qui, d’une bouche pleine, lui adressait cette question
en lui montrant un morceau monstrueux de biscuit sur lequel son pouce
retenait une large tranche de lard.
La vue de cette ration colossale que le concurrent à l’héritage allait
s’introduire dans l’estomac fut comme un baume sur le cœur ulcéré du
tailleur.
--Si ce maudit Dumouchet continue à se nourrir de la sorte, le manque de
parole de mon gendre ne sera que demi-mal, se dit-il.
De sorte que ce fut avec un quart de sourire qu’il répliqua au mangeur:
--Oh! oh! à en juger par votre ration, je vois que la _Méduse_ soigne
ses passagers.
--Ah! mais non, mais non, fit vivement Dumouchet, il n’en est pas ainsi
pour tout le monde! Figurez-vous que j’ai retrouvé un parent de ma femme
dans le _Père la Méduse_.
--Qui appelle-t-on ainsi?
--Le maître-cambusier du navire... Et, dame! il m’a promis de me soigner
si copieusement que je n’aurai pas même besoin d’entamer mes sacs de
provisions.
Ces paroles entrèrent comme une musique dans l’oreille du tailleur.
--La Providence me sourit, se répéta le gros homme, dont c’était la
phrase favorite, surtout quand il parvenait à faire accepter par un
client une culotte mal coupée.
Il était donc, sinon calmé, tout au moins de moitié moins grognon quand,
pour prendre l’air, il monta sur le pont. Il n’eut guère le temps de se
rafraîchir les poumons, car, à son troisième pas, une large main lui
tapota le ventre et une voix railleuse s’écria:
--Oh! le bon nanan! le bon nanan!
C’était Filandru, qui continuait sa sotte plaisanterie.
Et comme il n’est si stupide farce qui ne rencontre des rieurs, une
dizaine de marins, qui flânaient là, se mirent à répéter en chœur:
--Oh! le bon nanan!
Que voulez-vous? ces joyeux lurons n’avaient pas été élevés sur les
genoux des duchesses. Leur genre d’esprit n’avait aucun rapport avec
celui de M. de Talleyrand. Ils trouvaient à rire de cette ineptie au
gros sel, et ils s’en donnaient à cœur joie, sans la moindre
méchanceté. Bokel n’aurait pas commis la bêtise de s’en fâcher que, le
lendemain, un autre passager serait devenu le plastron de Filandru.
Donc, pendant qu’il était en train d’être bête, le gros homme ne le fut
pas à demi. Il se redressa la tête de trois quarts, à la Mirabeau, et
avec une moue, de mépris il lança ces mots superbes:
--Arrière, engeance!
Seulement, tout en commandant: arrière! il reculait pour regagner
l’entre-pont, poursuivi par les huées des marins qui se tordaient de
joie.
C’était à croire, de prime-abord, que la Providence ne lui souriait
plus. Il n’en était rien, pourtant. Elle lui ménageait, au contraire,
une charmante compensation. A peine Bokel était-il rentré sous le pont
qu’il aperçut son gendre, pâle et défait, vacillant sur ses jambes et
les bras étendus en homme qui cherche un point d’appui.
--A moi, papa! se mit à crier Paméla, qui, trop faible pour soutenir son
mari, le suivait dans ses mouvements de valse.
Du premier coup d’œil, Bokel comprit tout. En une seconde, il fut
près de Timoléon, et d’une voix frémissante de joie, il bégaya:
--Mes excuses, mon gendre, mes plus sincères excuses d’avoir douté de
vous un moment. Vous êtes homme de parole.
Et, tout en parlant, il poussait l’homme de parole vers son hamac, sur
lequel Timoléon se laissa tomber comme une masse en murmurant:
--Décidément la mer ne me réussit pas.
IX
A peine la _Méduse_ était-elle arrivée au large que le temps avait
changé. Du 17 an 29 juin, il se maintint si mauvais que les quatre
bâtiments, qui auraient dû naviguer de conserve, furent obligés de se
séparer. La _Loire_ d’abord, puis l’_Argus_ restèrent en arrière,
incapables qu’ils étaient de suivre la marche supérieure de la _Méduse_,
Pendant deux jours, en forçant de voiles, l’_Echo_ se maintint en vue.
Mais il lui fallut aussi renoncer à la lutte.
La _Méduse_ poursuivit, sa course jusqu’à la l’île de Ténériffe, devant
laquelle elle se mit à louvoyer pendant douze heures, pour permettre aux
conserves de rejoindre. L’_Echo_ seul se présenta.
Le 30 juin, la _Méduse_ reprit le large.
--Tout va bien, nous approchons; se disait Bokel, qui, beaucoup par
crainte de rencontrer Filandru en montant sur le pont, ne s’éloignait
pas du hamac de son gendre, auquel, suivant son expression, rien ne
réussissait, pas plus le roulis que le tangage, ou les aliments glissés
par Paméla en cachette de son père.
Dumouchet, ainsi qu’il l’avait annoncé, se portait comme un charme.
L’air de la mer lui creusait l’estomac au point que, grâce aux
générosités du _Père la Méduse_, le maître-cambusier, il ne se
présentait plus devant Bokel que toujours bâfrant à pleine bouche.
--Il prend du ventre! se disait le tailleur doucement réjoui et faisant
bonne mine au cousin de son gendre, car c’était par lui qu’il avait des
nouvelles de ce qui se passait sur le pont.
Quand, le matin du 1er juillet, Dumouchet vint faire à son cousin et
au tailleur sa visite habituelle, Bokel lui dit en souriant:
--Avant huit jours, vous serez dans la balance.
--Euh! euh! fit Dumouchet.
--Car, dans huit jours, nous serons à Saint-Louis.
--Euh! euh! répéta le cousin entre deux bouchées, oui, si nous
arrivons... ce qui n’est pas l’avis du _Père la Méduse_.
--Ah! que dit donc votre ami le cambusier?
--Que le capitaine est un âne, pas plus malin que son soulier, qui
finira par nous flanquer dans le pétrin... il paraît qu’il a déjà commis
trois ou quatre boulettes carabinées qui ont failli perdre la
_Méduse_... Faut voir la mine des autres officiers, forcés d’obéir. On
lit dessus que le navire est flambé... Je vous plains, père Bokel.
--Ah çà! il me semble que, s’il m’arrive malheur, vous en aurez votre
part, avança le tailleur, étonné de la tranquillité de Dumouchet.
--Oh! moi, je n’ai nulle crainte... Ce que les cartes ont prédit doit se
réaliser. Je suis certain d’avoir l’héritage.
La conversation fut interrompue par un grand bruit qui eut lieu sur le
pont.
--Qu’est-ce que ce remue-ménage? demanda le tailleur en dressant
l’oreille.
--Ce sont les préparatifs qui commencent.
--Préparatifs de quoi?
--De la cérémonie du baptême du Tropique. Il paraît que nous passons
aujourd’hui la ligne. Vous connaissez cette coutume burlesque de la
marine... les gens de l’équipage prétendent que ce sera fort gai...
C’est un nommé Filandru qui mène toute la bande. Il va représenter le
bonhomme Tropique... Le cambusier m’a dit que ce Filandru devait faire
monter sur le pont la marmite du bord... Pourquoi? je l’ignore... Une
imagination à lui... Je parie que ce sera drôle.
Sans qu’il pût s’en rendre compte, un petit frisson avait passé dans le
dos de Bokel en entendant parler de la marmite du bord.
Il n’était pas encore remis de son émotion qu’une pétarade de coups de
feu se fit entendre sur le pont, puis une musique infernale lui succéda.
--Ah! voici la cérémonie qui commence. Je monte là-haut pour n’en rien
perdre, annonça Dumouchet.
Nous ne nous attarderons pas à détailler cette burlesque fête maritime,
aujourd’hui tombée en désuétude, qu’on appelait le _baptême de la Ligne_
et qui mettait à la merci des marins ceux qui, pour la première fois,
passaient sous le tropique. C’était alors pour les équipages une double
occasion de se réjouir et d’empocher l’argent des passagers, qui
payaient tribut pour se soustraire au bain formidable dont la coutume
les menaçait. Sur la _Méduse_, qui comptait deux cent quarante
passagers, la fête en question promettait donc, ce jour-là, une ample
récolte à ses marins.
Quand Dumouchet, après avoir quitté le tailleur, mit le pied sur le
pont, il aperçut son protecteur, le _Père la Méduse_, assis, loin de la
fête, sur le petit cabestan de l’arrière et fumant une pipe si courte de
tuyau que son nez avait l’air d’être sur le gril.
--Voici qu’on commence à rire! dit Dumouchet en l’abordant.
--Rira bien qui rira moins ce soir, lâcha lentement le vieux cambusier
entre deux bouffées de tabac.
--Oh! oh! vos idées sont encore au noir.
--Mon garçon, il faut être une vraie buse comme notre capitaine...
respect que je lui dois... pour ne pas voir de quoi il va retourner...
Il a fait fausse route, l’animal bâté... toujours respect que je lui
dois. Nous naviguons sur un vilain cirage, voyez-vous.
--Mais non, mais non, fit l’optimiste Dumouchet; le vent est bon.
--Heureusement, car s’il cessait, vous serions entraînés par les
courants sur les récifs du golfe Saint-Cyprien. Depuis que nous avons
doublé le cap Barbas, la _Méduse_ joue un mauvais jeu.
Le loup de mer disait cela si tranquillement que Dumouchet, loin de s’en
effrayer, se mit à plaisanter.
--Allons, vieil ami, vous broyez du noir parce que Filandru, le Roi
Tropique, ne vous a pas donné place dans son cortége... Eh! eh! il
paraît qu’ils s’amusent fort là-bas.
En effet, autour de Filandru qui trônait majestueusement, au milieu de
sa cour, c’étaient des cris, des rires, des huées à chaque nouveau
baptême. Beaucoup de ceux que l’aspersion attendait avaient tenté de ne
pas se conformer à l’usage, mais, dénichés dans leurs cachettes, ils
étaient amenés de force devant Sa Majesté Tropique et une abondante
douche punissait leur rébellion.
Au milieu de cette joie, sous ce ciel bleu, par une mer calme et une
bonne brise, si près de cette terre d’Afrique qu’on allait bientôt
aborder, il était impossible à Dumouchet de prendre au sérieux les
prédictions sinistres du cambusier.
Il revint donc à la charge en disant:
--Si nous étions en aussi grave péril que vous l’affirmez, est-ce que
les officiers, en admettant l’incapacité du commandant, seraient
tranquilles comme nous les voyons en ce moment?
--Eux, mon petit? ils pensent tout bas ce que je dis tout haut: que le
capitaine n’est pas plus marin qu’une paire de pincettes... Mais la
discipline leur clôt le bec. Tout chambernerait que les officiers
obéiraient encore à l’imbécile qui commande... Et puis, à quoi
serviraient les conseils? Tenez, cherchez l’_Echo_ qui, hier soir, était
encore en vue.
Dumouchet interrogea l’horizon.
--Ce navire a disparu, dit-il.
--Eh bien, toute cette nuit il a multiplié ses feux de signaux, que
notre capitaine n’a pas su ou voulu comprendre. A coup sûr, l’_Echo_
nous signalait un danger auquel, après son devoir accompli, il a jugé
bon de se soustraire.
Le vieux loup de mer tira de sa pipe trois, ou quatre bouffées, puis il
reprit:
--Comme s’il avait hâte d’arriver le premier au Sénégal, notre oison de
commandant a profité de la marche supérieure de la _Méduse_ pour
devancer les autres bâtiments de l’expédition... Nous sommes seuls
maintenant... Qu’un malheur arrive et nous n’aurons personne pour nous
venir en aide.
--Oh! nous sommes si près de la côte! avança Dumouchet toujours
incrédule.
--Dans l’intérêt de notre peau, nous serions mieux à quarante lieues au
large. Depuis deux heures, l’eau a changé de couleur... Mauvais signe!
mon petit, mauvais signe!... Je ne...
Le cambusier fut interrompu par une tempête de hurlements joyeux. Deux
cents voix criaient alors à plein gosier.
--Bon nanan! le baptême à bon nanan!
La plaisanterie de Filandru, on le voit, avait conquis de nombreux
adhérents.
--Ah çà! mais c’est Bokel! se dit Dumouchet en reconnaissant le
malheureux tailleur que quatre hommes... et ils en avaient leur
charge... apportaient, tenu par les jambes et par les bras, en présence
du Roi Tropique, auquel il avait refusé de rendre hommage.
De vive force, le beau-père de Timoléon, qui rugissait de colère, fut
installé sur une sorte d’estrade ronde dont il eût été impossible de
deviner les supports, car elle était entourée de toile à voile.
--Sujet rebelle, commença Filandru...
Si Dumouchet n’en entendit pas plus, c’est qu’à ses côtés la voix du
cambusier venait de lâcher un énergique juron, vibrant de colère et de
mépris.
--A qui, diable! en avez-vous? demanda-t-il.
--A notre dindon de capitaine... Tenez, voyez-vous notre lieutenant qui
lui parle?...
--Oui, et même avec animation?
--Savez-vous ce qu’il lui dit?
--Non.
--Il lui apprend que le navire est en perdition depuis deux heures...
car depuis deux heures nous naviguons sur le banc d’Arguin, où l’inepte
entêtement de ce gardeur de porcs nous a conduits.
--Oh! oh! fit Dumouchet un peu ébranlé.
Le premier juron du cambusier n’était rien comme vigueur auprès de celui
qui sortit alors de ses lèvres.
--Crétin! buson! idiot! baudet! bûche! Ne voilà-t-il pas qu’il hausse
les épaules!
En effet le capitaine, qui s’amusait fort des pasquinades de Sa Majesté
Tropique, venait de se débarrasser du donneur d’avis par un petit
mouvement d’épaules et avec le sourire protecteur et narquois de d’homme
sûr de son fait qui a pitié de l’erreur d’un autre. Quitte de cet
importun, le commandant se reprit à écouter Filandru, qui, continuant
son discours, disait alors à Bokel maintenu sur son estrade:
--... En conséquence, attendu qu’il est de toute justice que le crime
soit puni et la vertu récompensée, et comme, d’après ma faible jugeote,
il n’est pas de plus douce satisfaction pour l’homme vertueux que celle
de s’insinuer dans le torse un excellent bouillon...
La parade du Roi Tropique fut interrompue par la voix grave du marin de
service qui, chargé de jeter la sonde, annonçait au lieutenant de quart:
--Dix-huit brasses!
--...Or, continua Filandru, comme les morceaux de belle viande grasse
produisent le plus exquis bouillon...
--Onze brasses! cria le sondeur.
--Amenez les bonnettes! commanda le lieutenant aux gens de quart.
--... Attendu, poursuivait le bonhomme Tropique, que le sujet rebelle,
qui a refusé de comparaître devant nous et de nous rendre hommage, est
dans les meilleures conditions pour produire le bouillon...
Toute l’assistance était si joyeusement attentive, chacun apprêtait si
bien son rire pour le dénouement qu’on sentait prochain que personne
n’entendait le marin qui annonçait:
--Neuf brasses!
Ni la voix du lieutenant qui commanda la manœuvre pour serrer le
vent.
La _Méduse_ se mit à loffer.
--... Donc, continua Filandru, nous condamnons le coupable à être
précipité dans la marmite du bord.
La phrase n’était pas même achevée que vingt mains vigoureuses faisaient
basculer les planches formant parquet sous les pieds de Bokel, qui
disparut dans l’immense chaudière, pleine d’eau, au dessus de laquelle
il avait été juché.
Oh! le bon rire qui éclata comme un coup de tonnerre, si bruyant, si
énorme qu’on n’entendit pas encore l’homme de la sonde qui criait:
--Six brasses!!!
Les uns riaient comme un coffre, les autres à ventre déboutonné, ceux-ci
à gorge déployée, ceux-là en se tenant les côtes. On riait aux larmes,
sous cape, dans sa barbe, comme un fou, à pleine rate, aux anges, en
pouffant; bref, inventez toutes les façons de rire si vous voulez vous
faire une idée de cette joie folle.
Ce n’était donc vraiment pas, nous le répétons, le moment de prêter
attention à ce marin qui criait: six brasses!
Seul de ceux qui n’étaient pas de service, le vieux cambusier avait
entendu ces deux mots:
--Accrochez-vous vite à cette manœuvre, dit-il à son voisin
Dumouchet.
--Pourquoi? demanda ce dernier tout en obéissant.
--Parce que, nous aussi, nous allons rire.
A ce moment, un épouvantable choc renversa tous les rieurs sur le pont.
Des gens si gais ne pouvaient pas être sérieusement solides sur leurs
jambes: ils tombèrent comme des capucins de cartes.
En loffant, la _Méduse_ venait de donner un coup de talon.
--Flic! lâcha le cambusier.
La frégate courut encore un moment, puis elle donna un deuxième coup de
talon.
--Flac! fit le loup de mer.
Enfin, un troisième.
--Floc! ajouta encore le vieillard.
Et, s’adressant à Dumouchet toujours cramponné à sa corde, ce qui
l’avait préservé d’une chute:
--Maintenant, vous pouvez lâcher prise, c’est fini... N’est-ce pas que
c’était drôle tous ces gens flanqués par terre? Je vous disais bien que
nous allions rire à notre tour.
--Oui, mais qu’est-ce qui s’est passé?
--Quoi donc?
--Parbleu! les trois secousses.
--C’est la _Méduse_ qui vient de s’échouer. Nous sommes perdus!... Le
vrai malheur, c’est que j’ai cassé ma pipe, répondit tranquillement le
cambusier.
Au milieu de la terrible catastrophe, Bokel aurait pu placer sa fameuse
phrase: «La Providence me sourit», car le premier choc avait renversé la
marmite profonde dans laquelle il était bel et bien en train de se
noyer, attendu qu’il y était entré la tête la première. Trop peu ingambe
pour se retourner, et, au milieu de l’épouvante générale qui ne laissait
pas penser à lui, il aurait péri dans cette marmite, sans ce choc qui
avait fait rouler l’énorme récipient.
Lorsqu’il rentra sous le pont, Paméla, restée près du hamac de Timoléon,
abattu par ce long jeûne, se précipita au devant de lui.
--Papa, demanda-t-elle, quelle est la cause de ces trois secousses?
Encore à demi suffoqué par sa noyade, presque étranglé par l’effroi,
Bokel resta sans répondre, inondant le parquet de l’eau qui ruisselait
de ses habits.
--Oh! oh! fit Timoléon, ce qui est arrivé doit être bien grave, car je
vois que vous avez couru pour venir me l’annoncer. Avez-vous chaud, mon
Dieu! Quelle transpiration! Vos habits en suintent. Ne vous laissez pas
refroidir, beau-père.
Puis, tout à coup, d’une voix étonnée:
--Parbleu! voilà qui est drôle! s’écria-t-il.
--Quoi donc? demanda Paméla.
--Je ne sens plus le mal de mer, il vient de me quitter brusquement.
En effet, la _Méduse_, échouée sur le sable, n’ayant plus ni roulis ni
tangage, le malaise de notre héros avait cessé.
A en croire tous les rapports qui ont été faits sur le naufrage de la
_Méduse_, le navire aurait pu être sauvé, si l’incapacité du capitaine,
qui perdit un temps précieux, alors que la mer était calme, n’eût
retardé les manœuvres que le mauvais temps, deux jours après, rendit
inutiles.
L’échouement de la frégate avait eu lieu à trois heures de l’après-midi.
Le défaut de confiance dans l’habileté du capitaine amena l’indiscipline
et l’on perdit cette journée. Le lendemain on tenta de touer le navire
dans des eaux plus profondes en virant au cabestan sur des ancres
mouillées au large. Mais sur ce sable, mêlé de vase, les ancres ne
purent mordre et cédèrent.
La première mesure à prendre était d’alléger la frégate de tout ce qui
se pouvait jeter par-dessus le bord. On commença par des barils de
farine, puis on défonça la moitié des tonnes d’eau douce.
Grâce à d’autres et aussi tristes sacrifices, la ligne de flottaison
remonta de 30 centimètres.
On se remit au cabestan.
Mais tous les efforts n’aboutirent qu’à faire sortir le vaisseau de son
lit pour le traîner sur le sable à cent mètres. Si, comme on l’a dit, la
frégate n’avait touché que sur le bord du banc d’Arguin, elle était bien
près d’être sauvée. Malheureusement, au milieu de la nuit, le temps
changea, la mer grossit, et la _Méduse_, ne se trouvant plus dans le
moule de vase qu’elle s’était creusé, se mit à talonner de plus en plus
violemment.
A trois heures de la nuit, le maître calfat vint annoncer qu’une voie
d’eau s’était déclarée. On se jeta aux pompes. Une demi-heure plus tard
la quille se fendit en deux endroits.
La _Méduse_ était perdue sans ressource!
On abandonna donc tout moyen de sauver la frégate pour ne plus songer
qu’au salut des hommes.
Alors, aux dangers de la mer, vinrent se joindre les premières menaces
de l’indiscipline soulevée par le sentiment de la conservation
personnelle. Les soldats de marine se révoltèrent, persuadés qu’ils
étaient que l’équipage voulait les abandonner en s’enfuyant sur les
embarcations. Au fond, leur crainte avait une apparence de raison.
Toutes les embarcations du bord, bien remplies, pouvaient à peine
contenir 250 personnes, et on était plus de 400 hommes sur la _Méduse_.
Ce fut alors qu’on parla de construire le radeau qui emporterait
l’excédant des naufragés. Les vivres devaient être déposés sur le
radeau, qui serait remorqué par les embarcations, et, à l’heure des
repas, les équipages des canots viendraient y prendre leurs rations et
se reposer pendant que d’autres rameurs iraient les remplacer aux
avirons des canots remorqueurs. Sur ces belles promesses destinées à
encourager ceux que le sort appellerait sur le radeau, chacun se mit au
travail avec l’énergie du désespoir.
Cependant, que devenaient nos quatre principaux personnages?
Du premier coup Timoléon, radicalement guéri du mal de mer, avait deviné
le danger. Mais il parlait si gaiement de la situation à sa femme; il
lui assurait la terre si proche, et surtout, si facilement abordable par
ce joli vent de large; il avait tant l’air de causer d’une agréable
promenade sur l’eau, quelque chose comme une descente de la Seine
jusqu’à Saint-Cloud, que, ma foi! la gentille Paméla s’était peu à peu
laissé prendre à cette fausse confiance que montrait son mari.
Un seul être aurait pu la dissuader de cet optimisme. C’était Bokel.
Mais le tailleur était devenu à moitié idiot d’épouvante, compliquée de
regrets bien amers. Il se disait que si le désir louable de marier sa
fille sans lui donner de dot ne l’avait pas poussé à prendre ce Polac
maudit, il serait, à cette heure, bien tranquillement occupé à couper du
drap au plus juste pour les culottes de MM. un tel et un tel. Dans sa
pensée, il se voyait victime de son excellent cœur, de sa tendresse
paternelle, de son envie d’assurer l’avenir de sa fille... Oh! comme on
était stupide d’aimer ses enfants!... Quoi? faute d’une dot, sa fille ne
se serait pas mariée?... En bien, après? Les couvents de filles ne sont
pas faits pour les serpents à sonnette... Dans cette sainte retraite,
elle aurait prié pour la longue vie, pour la santé, pour le bonheur de
papa. Et lui, doucement capitonné dans ses cinquante mille livres de
rente, il aurait savouré cette existence de veuf qui a beaucoup à se
rattraper. Il se voyait établi en Normandie, le pays du bon beurre, dans
un ermitage où il n’aurait d’autre cure que de s’occuper, à toute heure,
de sa grassouillette personne... Une belle fin à une belle vie! Il avait
toujours payé ses billets à échéance et, après trente ans d’affaires, il
n’avait pas perdu quinze cents francs à faire crédit... Que pouvait-on
dire de mieux?
Ainsi pensant, Bokel allait, de temps en temps, se montrer sur le pont
pour voir où en étaient les travailleurs du radeau; puis il rentrait au
plus vite, sombre, effrayé et tout disposé à adresser cette prière à la
Providence qui ne lui souriait plus:
--Mon Dieu, acceptez mon gendre et ma fille... et laissez-moi ici-bas
pour les pleurer!
S’il est bien vrai, comme certains le prétendent, que, quand la mort a
fait sa râfle quelque part, les plus à plaindre sont ceux qui restent,
le bon Bokel, on le voit, se sacrifiait.
De son côté, Dumouchet faisait partie de ceux qui, pendant qu’on
travaillait au radeau, aidaient le maître cambusier à monter sur le pont
les caisses de biscuits, les tonneaux d’eau douce, les barils de
salaisons et autres provisions que les naufragés devaient emporter.
Sa confiance dans les cartes s’était un peu ébranlée. Il avait besoin
d’être raffermi dans sa certitude du bel avenir à lui prédit. Aussi ne
se faisait-il pas faute d’interroger le cambusier, toujours calme et
paraissant n’avoir d’autre souci que de rouler de la joue droite à la
joue gauche la chique qui remplaçait sa pipe cassée.