semblant écouter l’écho de sa voix qui allait s’éteindre dans les
cartons du cabinet. Pour expliquer cette charge du notaire contre les
négrophiles, apprenons au lecteur que le père de la troisième femme dont
le tabellion était veuf avait été un négrier qui avait profité de
l’abolition de la traite pour ne pas payer la dot promise.
--Bref, notre oncle arriva enfin à Saint-Louis du Sénégal? dit Timoléon
impatient de connaître la fin de l’histoire.
--Hélas! oui, malheureusement pour lui! poursuivit le notaire. La paix,
qui venait de se conclure, lui permettait de résider dans cette colonie,
encore au pouvoir des Anglais, mais qui, de par les traités, allait
redevenir française. Il s’installa donc en homme résolu à n’avoir plus
d’autre occupation que de manger son revenu, c’est-à-dire à vivre dans
l’oisiveté la plus plantureuse. Ce fut ce qui causa sa perte. Ce repos
absolu, succédant à une existence qui avait été toujours prodigieusement
active, ne pouvait convenir à un homme qui avait besoin d’un exercice
incessant pour combattre ses tendances à l’embonpoint. De plus, la
fatalité voulut que lui, qui, jusqu’à ce jour, avait été d’une sobriété
de chameau, se laissât aller à fourrer son nez dans les casseroles.
A ce point de son histoire, M. de la Morpisel crut devoir mettre sa voix
sur le ton dramatique.
--Oui, messieurs, le nez dans les casseroles... et son mauvais génie fit
qu’il trouva une vive satisfaction à ce nouveau moyen de tuer le temps.
Dès ce moment, à raison de cinq repas par jour, il vogua à pleines
voiles sur l’océan de la gourmandise. En une seule année, il engraissa
de 90 livres. Six mois plus tard, il ne pouvait plus marcher que soutenu
sous les bras par deux nègres. A la fin de la deuxième année, le plus
petit mouvement ne lui était plus possible qu’avec l’aide d’un cabestan
viré par ses moricauds. La graisse l’envahissait toujours, le plongeant
dans une torpeur à peu près continuelle... Et, cela, par la faute des
traités de 1814!!! On eût laissé cet homme actif à ses occupations
champêtres qu’il vivrait encore!
Cette dernière phrase, on le comprend, sonnait mal aux oreilles des
neveux. Avides tous deux de voir arriver la conclusion que leur faisait
tant attendre le tabellion, ils guettaient l’occasion d’interrompre.
Une reprise de respiration de M. de la Morpisel leur permit enfin de
placer chacun sa phrase.
--Bref, notre oncle est mort, dit Dumouchet d’un ton qui réclamait moins
de prolixité de la part du notaire.
--Et son héritage est ouvert, ajouta Timoléon, cherchant aussi à pousser
le conteur vers son dénouement.
--Oui, messieurs, il est mort étouffé par cette graisse qu’il
maudissait, car elle l’avait pour ainsi dire privé, aussitôt qu’il en
avait voulu user, de toutes les jouissances que lui offrait sa grande
fortune... Aussi arriva-t-il que, saisi de la crainte que ses millions
ne profitassent pas mieux à son héritier, il introduisit dans son
testament cette condition qui exclut l’un de vous de la succession.
--Ah! et quelle est cette condition? prononça Dumouchet impatient.
--Sur tout ce qui précède, reprit le notaire, j’ai consulté mes
souvenirs, car ces détails étaient contenus dans cette lettre égarée que
M. Gaspard Polac m’avait adressée quelque temps avant sa mort et dans
laquelle il me faisait part de ses intentions dernières, en me donnant
la charge de vous retrouver... Mais, pour ce qui regarde la condition,
je vais vous donner lecture d’une seconde lettre qui, elle, est presque
une pièce officielle, car elle émane du solicitor anglais qui, là-bas,
veille sur la succession.
Pendant cette longue scène, Bokel était resté immobile et muet dans son
coin. Mais, maintenant, il fallait voir comme il se trémoussait d’aise
pendant que M. de la Morpisel feuilletait dans un carton pour en tirer
la lettre du solicitor. Il clignait gentiment de l’œil à son gendre
pour le rassurer.
--Ecoutez; messieurs, dit le notaire en revenant avec la lettre.
«Monsieur de la Morpisel,
»Ainsi qu’il le prévoyait lui-même dans la lettre qu’il vous a
écrite le 9 du présent mois, M. Gaspard Polac est mort aujourd’hui
23 novembre.
»Si comme je n’en doute pas, vous avez retrouvé les neveux du
défunt, veuillez leur faire part de cette clause que je copie
textuellement dans le testament de leur oncle:
»_La graisse m’a empêché de jouir de ma fortune. Voulant qu’elle
profite à mon héritier ou, pour mieux dire, que mon héritier en
profite et n’en soit pas empêché par l’embonpoint d’hippopotame qui
me tue, voici ce que j’ai décidé_:
»_Cinq millions à empocher valant bien la peine de faire le voyage
de Sénégal, mes deux neveux se présenteront à Saint-Louis, devant
mon ami, le solicitor John Huguesdon, qui les fera monter chacun
dans le plateau d’une balance. Celui de mes neveux dont le plateau
enlèvera celui de son cousin, c’est-à-dire le plus lourd, sera
exclu de ma succession._»
»Daignez agréer, monsieur de la Morpisel, l’assurance de toute
ma... etc.»
Tout en remettent la lettre dans ses plis, le notaire ajouta après avoir
salué:
--Maintenant, messieurs, à vous de décider ce que vous avez à faire.
--Parbleu! je pars, s’écria Timoléon en se redressant tout fier de sa
taille d’allumette.
--Oui, nous partons! prononça Dumouchet avec autant de force que son
cousin.
--Ah bah! fit Polac avec surprise.
--Quoi! vous? dit M. de la Morpisel non moins étonné.
--Allons donc! lâcha Bokel.
Mais, à son tour, Dumouchet se mit à les regarder, en demandant d’une
voix naïve:
--Qu’avez-vous? On croirait que je viens de dire une énorme bêtise!
--Dame! fit Timoléon.
--Cela nous en a tout l’air, ajouta Bokel.
--C’est à supposer que vous n’avez pas bien compris la clause du
testament, avança le notaire d’un ton poli.
--Pardonnez-moi; j’ai parfaitement compris. Le plus maigre aura
l’héritage.
--Eh bien! alors..., dit en ricanant Polac.
--En conséquence..., modula Bokel ironiquement.
--D’où il résulte..., accentua le tabellion.
Dumouchet avait vraiment l’air de tomber des nues.
--Voyons, reprit-il, expliquez-moi donc ce que signifient vos
demi-phrases et vos figures moqueuses.
--Mais, malheureux, ne viens-tu pas de dire que tu partais! reprit
Polac.
--Sans doute.
--Regarde-moi donc, insensé! As-tu la prétention de lutter?... Je pèse
soixante et onze livres.
--Bah! bah! pour cinquante-huit livres de différence, ce n’est pas la
peine de m’effrayer, répliqua Dumouchet d’un ton décidé.
--J’ai peur que vous ne fassiez là un voyage inutile... et il est bien
long, ce voyage, dit M. de la Morpisel en guise de conseil.
--Un grand mois de mer!... appuya Bokel.
--Oh! la mer ne me fait pas peur... Je m’y porte comme un vrai
charme... Ah! le voyage dure un grand mois!... Alors nous aurons tout le
temps, Timoléon d’engraisser, et moi de maigrir, riposta Dumouchet.
A cette espérance manifestée, Bokel secoua la tête d’une façon
gouailleuse:
--N’y comptez pas, fit-il.
--Pourquoi?
--Parce que vous venez de dire qu’en mer vous vous portez comme un
charme... tandis que mon gendre... il peut vous l’affirmer lui-même...
aussitôt le navire en route, se sent à tel point malade que, le voyage
durât-il un mois... comme celui du Sénégal, il lui est impossible de
rien manger. N’est-ce pas, Timoléon?
--Le fait est que je vais passer un bien vilain mois, répondit Polac.
Mais, paraît-il, Dumouchet était dans son jour de compréhension
difficile, car il répliqua:
--Qu’est-ce que cela prouve?
--Comment voulez-vous qu’à ne pas manger mon gendre engraisse au point
de vous donner la victoire?
Nul mulet n’est plus têtu que celui qui ne veut pas boire. Dumouchet
devait être parfaitement décidé à ne pas boire puisqu’il se mit à
hausser les épaules au raisonnement du tailleur en s’écriant:
--Ta, ta, ta, on a vu des choses plus extraordinaires que cela... Je
vous répète que je partirai et... je vais bien vous étonner... je suis
certain que c’est moi qui empocherai les millions.
Timoléon, à ces mots, lâcha un rire moqueur.
M. de la Morpisel eut un regard de pitié pour le téméraire.
Bokel fit le geste d’un homme qui désespère de faire entendre raison à
un fou.
Mais Dumouchet n’en continua pas moins de secouer la tête d’un air
convaincu en continuant:
--Oui, oui, pensez et dites tout ce que vous voudrez, je n’en persiste
pas moins à soutenir que j’aurai l’héritage, malgré mes 58 livres de
trop.... car j’ai confiance, moi, voyez-vous, grande confiance.
--Confiance en quoi? demanda le notaire.
--Je vous le dirais, que vous ririez encore.
Puis, se ravisant:
--Je vais vous le dire... j’ai confiance dans les cartes.
Comme l’avait prédit Dumouchet, un triple éclat de rire ponctua sa
phrase.
--Comment aviez-vous pu déjà consulter les cartes sur un héritage dont
vous ne vous doutiez même pas quand vous êtes entré dans mon cabinet?
reprit le notaire.
--Voilà justement ce qui augmente ma confiance, car c’est quand rien au
monde ne pouvait faire supposer l’héritage qu’une tireuse de cartes a
prédit que le plus bel avenir m’était réservé.
--Une farceuse qui a voulu se moquer de toi, dit Timoléon en
goguenardant.
--Erreur, cousin.
--Pourquoi?
--Parce que ce n’est pas à moi que cette prédiction a été faite.
--A qui donc? à ta femme?
--Non, à mon rôtisseur... Oui, oui, riez, riez... mais la chose n’en est
pas moins vraie... Apprenez qu’il y a une douzaine de jours, ma famille
et moi, nous mourions de faim, quand tout à coup, je vis entrer, suivi
de son aide, le rôtisseur qui habite ma maison. L’un et l’autre étaient
chargés de plats qu’ils posèrent sur tous les meubles... même sur la
table de nuit, où fut placé un jambon. Et comme je m’étonnais de ces
victuailles en me disant trop pauvre pour les payer, le rôtisseur me
répondit: «Mangez sans crainte, vous me payerez plus tard; j’attendrai,
car une tireuse de cartes m’a annoncé qu’un superbe avenir vous est
réservé.»
Et Dumouchet, cela dit, ajouta encore sur le ton de la plus ferme
conviction:
--Donc j’ai confiance dans les cartes... et je partirai quand même.
Nous laissons à deviner quelle pinte de bon sang se faisait Bokel, dans
son coin, pendant cette histoire de rôtisseur.
Il fut mis fin à la scène par cette proposition de M. de la Morpisel:
--Puisque vous êtes tous deux décidés à partir, il faut profiter d’une
expédition que le gouvernement envoie au Sénégal... Le commandant est de
mes clients et de mes amis... Pendant huit jours encore, il demeurera en
rade de l’île d’Aix... Voulez-vous que je vous donne une lettre de
recommandation pour qu’il vous reçoive à son bord?
--Accepté! répondirent les deux cousins et Bokel.
En deux minutes, M. de la Morpisel eut écrit la lettre offerte et il la
tendit au tailleur en disant:
--Aussitôt arrivés là-bas, vous vous ferez directement conduire au
vaisseau du commandant... il est inutile que l’on sache que vous êtes
des passagers de faveur.
--Et comment s’appelle ce vaisseau? demanda Bokel.
--La _Méduse_, répondit le notaire.
VIII
Notre intention n’étant pas de raconter tout au long l’expédition de la
_Méduse_, nous nous contenterons d’en relever seulement les détails qui
sont utiles à notre histoire. Dépossédée en 1808 par les Anglais de ses
établissements sur la côte occidentale d’Afrique, la France les avait
reconquis par les traités de 1814 et 1815 qui lui rendaient le littoral
depuis le cap Blanc jusqu’à l’embouchure de la Gambie.
Deux années après sa restauration, le gouvernement des Bourbons n’avait
pas encore pensé à replanter le drapeau français dans cette colonie, ou,
plutôt, il avait fallu deux ans au fiévreux Dubouchage, ministre de la
marine, pour organiser cette expédition de quatre voiles qui avait
charge d’aller ravitailler le Sénégal en hommes, matériel, vivres et
munitions. Les Anglais, voyant que nous ne prenions pas possession,
avaient continué, malgré les traités, d’exploiter tranquillement le
pays, attendant pour déménager que la France leur donnât congé.
A cette époque où la vapeur n’avait pas encore reçu son application à la
marine, la navigation à voiles était une véritable science,
très-compliquée, qui exigeait un long et sérieux apprentissage et une
pratique incessante. Le salut de l’équipage et du navire dépendait donc
uniquement du savoir nautique, de l’expérience et du sang-froid de
l’homme à qui avait été confié le commandement suprême.
Ce fut sur ces données, qui lui indiquaient le choix à faire, que le
ministre Dubouchage, ayant à nommer le chef de l’expédition du Sénégal,
duquel allait résulter le sort de quatre bâtiments, désigna... devinez
qui? Vous ne trouveriez jamais; autant donc vous l’apprendre... désigna
un _receveur des droits réunis_. Il est vrai que, jadis, il avait débuté
dans la marine. Mais, depuis vingt-cinq ans qu’il n’avait remis le pied
sur un navire, son emploi de receveur devait lui avoir complétement fait
oublier le peu qu’il avait appris, supposé qu’il eût appris quelque
chose.
Il faut aussi ajouter que cette incapacité hors ligne se tenait au
premier rang des fanatiques qui s’égosillaient à chanter:
Monarque, ami de l’olivier,
Toi, que le ciel... etc.
Ce fut pareillement dans ce chœur de sectaires qu’on choisit les
ineptes escamoteurs de commandement auxquels furent confiés
l’_Alouette_, l’_Eléphant_, le _Golo_, le _Lynx_, la _Licorne_ et autres
navires de l’Etat, qui, à la même époque que la _Méduse_, périrent par
l’ignorance de leurs capitaines ou ne furent sauvés du naufrage que par
les lieutenants, qui, à l’heure du péril, forcèrent les chefs incapables
à abandonner le commandement. Pour récompense, ces sauveurs furent, à
leur retour au port, traduits en jugement. La Restauration, on le voit,
était le bon temps pour les gens de mérite.
Revenons à notre sujet.
Ce fut le 17 juin 1816, à sept heures du matin, que l’expédition du
Sénégal partit de la rade de l’île d’Aix. Les navires qui en faisaient
partie étaient la frégate la _Méduse_, la corvette l’_Echo_, le brick
l’_Argus_, et la flûte la _Loire_. Ces bâtiments étaient chargés de
provisions de toutes sortes destinées, nous l’avons dit, à ravitailler
la colonie. Outre l’infanterie de marine, composée de deux cent
cinquante-cinq hommes, qui devait là-bas tenir garnison, ils emportèrent
cent-dix émigrants qui allaient tenter la fortune en ce pays lointain.
C’était donc, en plus des quatre équipages, un personnel de trois cent
soixante-cinq individus, dont deux cent quarante avaient été embarqués
sur la _Méduse_.
C’est parmi ces derniers que nous retrouverons Bokel, sa fille, son
gendre et le cousin Dumouchet, dont la confiance dans les cartes était
demeurée inébranlable.
Semblable à l’entraîneur qui suit partout le cheval qu’il a dressé, pour
qu’il ne perde rien de ces avantages qui doivent lui assurer le prix, le
tailleur n’avait pas hésité un instant à accompagner Polac. Le gros
homme, quand il avait une idée, la suivait jusqu’au bout du monde.
--Timoléon a beau m’affirmer qu’il est toujours malade en mer,
s’était-il dit, il se peut que, cette fois, la mer lui fasse grâce.
Laissé à lui-même, mon gendre dévorerait. Je dois donc être là pour
veiller au grain.
Et, dans ses bagages, il avait emporté une ample provision de son fameux
moka.
Mais où le courage de Bokel, si brave pour lui-même, avait faibli,
c’était à propos de Paméla, qui, malgré tout, n’avait pas voulu se
séparer de son mari.
--On m’a promis un voyage de noces, répétait-elle.
--Mais nous allons au diable, ma chérie, disait le papa.
--Ta, ta, ta, je ne veux pas qu’on suppose que mon mari m’a plantée là
le lendemain des noces. La loi m’ordonne de suivre mon époux partout où
il lui plaît de résider; le maire me l’a dit. Timoléon va au diable,
dis-tu?... J’irai au diable.
--Mais ton piano, ma bichette... songes-y donc! quelle privation pour
toi, car nous ne pouvons pas l’emporter!... Ne m’as-tu pas dit cent fois
que l’existence serait vide pour toi sans piano? disait le père en
s’adressant à l’âme de la musicienne.
Dans ce vide que devait laisser l’absence du piano, il s’était glissé,
depuis la veille, un époux, ce qui fit que Paméla demeura insensible à
cette perspective de rester des mois sans faire grincer les dents des
malheureux auxquels il était donné d’entendre le vacarme de son beau
talent.
Elle avait donc résisté à toutes les sollicitations du papa, même quand
il s’était écrié avec un certain lyrisme:
--Penses-tu à mes affres de toutes les secondes quand je te verrai à la
merci des flots capricieux?
Quand le tailleur avait appelé Timoléon à la rescousse, ce dernier avait
répondu:
--Alors, beau-père épargnez-vous ces affres en ne venant pas avec nous.
Cette proposition avait immédiatement mis fin aux instances de Bokel.
Et puis, il faut l’avouer, bien qu’il sût ce qui en était de la fameuse
prédiction de la tireuse de cartes au rôtisseur, Bokel, ressentait une
terreur secrète à la pensée de Dumouchet. Il avait beau avoir les atouts
pour lui et se savoir une marge de 58 livres en moins, la confiance
stupide du concurrent à l’héritage le démontait.
--A-t-on vu cette canaille qui persiste quand même à nous tenir tête?
murmurait-il; mais je serai-là pour éventer les piéges qu’il tendrait à
mon gendre.
Si Dumouchet préparait un piége à son cousin, il faut reconnaître qu’il
cachait bien son jeu. Quand on allait monter dans la diligence qui
devait les conduire au port d’embarquement, Dumouchet s’était présenté
fort léger de bagages, mais traînant avec lui trois sacs de pommes de
terre, pois cassés et lentilles.
--A bord, où les rations sont parfois insuffisantes, il est bon d’avoir
quelques provisions, avait-il dit à Bokel, qui palpait les sacs.
--Et c’est avec ce supplément de nourriture que vous comptez maigrir des
58 livres qui vous séparent de mon gendre? avait demandé le tailleur un
peu rassuré.
--Ah! à propos des 58 livres, je ne vous ai pas accusé mon véritable
poids, ce matin, chez le notaire. Tout à l’heure, avant de partir,
l’idée m’est venue de me peser encore... Les 58 livres ne sont plus le
chiffre exact.
--Auriez-vous maigri? bégaya presque Bokel, prenant l’alarme.
--Au contraire, j’ai trois livres de plus.
--La Providence nous sourit! pensa le gros homme avec un soupir de
soulagement.
Ensuite, à haute voix:
--Malgré cet avertissement du ciel, vous osez donc encore tenter la
lutte?
--Les cartes l’ont prédit... J’ai confiance. En me faisant ses adieux,
le rôtisseur m’a encore parlé de la tireuse de cartes.
La quatuor n’arriva au port qu’au milieu de la nuit du 16 au 17 juin,
quelques heures avant le départ de l’expédition. Il fallait donc au plus
vite monter sur la _Méduse_.
Bokel s’enquit d’une embarcation.
--Tenez, lui dit un homme du port, voici justement une chaloupe de la
_Méduse_ qui rejoint son bord; profitez-en.
Dix minutes après ils étaient assis dans la chaloupe, glissant sur le
flot calme de la rade, en pleine obscurité.
--Eh bien, mon gendre? avait demandé Bokel dès le deuxième coup
d’aviron, pressé qu’il était de voir Timoléon malade.
--Eh bien, quoi, beau père? dit Polac, sans deviner le sens de la
question.
--M’aurait-il trompé? pensa le tailleur, qui, plein de méfiance, laissa
tomber le dialogue.
Quand l’embarcation accosta la _Méduse_, on lui jeta la mince échelle de
corde qui devait servir à l’escalade des arrivants. C’était un exercice
de gymnastique dont se tirèrent à leur honneur Paméla, avec la prestesse
d’un écureuil, Timoléon aussi agilement qu’un singe et Dumouchet à la
façon prudente et calme de l’ours.
Vint alors le tour de Bokel.
Bien qu’une romance parle d’un éléphant qui, en une heure de _far
niente_, se balançait dans une toile d’araignée, on en est toujours à se
demander comment il était parvenu à se hisser jusqu’à ce genre de
hamac... Etait-ce à l’aide d’une échelle de corde? Il faut en douter, si
nous nous en rapportons à l’expérience tentée par Bokel, qui, ne fût-ce
que du poids de la trompe, ne possédait pourtant pas la pesanteur d’un
éléphant.
Les quatre premiers échelons furent franchis par l’énorme tailleur avec
une espèce de facilité qui faisait l’éloge de la vigueur de ses
poignets, chargés d’enlever une pareille masse. Mais, comme le pied du
tailleur cherchait l’échelon suivant, la corde se livra subitement à des
oscillations qui le dérobèrent sous lui, de sorte que Bokel, manquant
d’un point d’appui, retenu seulement par les mains, resta suspendu dans
le vide.
Une seconde de plus, et c’en était fait de notre héros, qui allait se
laisser choir dans la mer, si, en cette situation critique, une large
main ne s’était posée, en guise d’assiette, sous les formes puissantes
de Bokel, qui parvint à retrouver pied sur l’échelle. Grâce à ce
secours, donné par un des marins de l’embarcation, le tailleur put enfin
se hisser jusqu’à portée des mains de Timoléon et de Dumouchet qui,
l’empoignant par le collet, lui firent brusquement achever l’ascension.
Mais, au moment où il était enlevé à force de bras, Bokel sentit la main
de son sauveur d’en bas tapoter ces mappemondes opulentes qu’elle avait
soutenues et, en même temps, un voix gouailleuse prononçait, en dessous
au tailleur, ces quelques mots:
--Gras à tuer, je le disais bien, gras à tuer!
Et presque aussitôt sauta sur le pont, à côté de Bokel tout essoufflé,
un marin qu’il reconnut avec terreur.
C’était le loustic Filandru, patron de la chaloupe qui avait amené les
passagers.
Le mauvais plaisant vint se camper sous le nez du tailleur et, tout
ricanant:
--Eh! eh! fit-il, nous y venons donc à la marmite du bord, mon boulot?
Puis, ce fut un gros éclat de rire accompagnant encore ces paroles:
--Bon bouillon! bon bouillon!
Nous ne jurerions pas que l’épithète de «vil maraud!» dont il s’était
servi à sa première rencontre avec Filandru, ne monta pas aux lèvres
indignées de Bokel; mais il la retint au passage. En somme, ce grossier
personnage, qui ne voyait en lui qu’une sorte de gîte à la noix, venait
de lui sauver la vie, et puis, il faut l’avouer, sur ce pont de vaisseau
où Filandru était, pour ainsi dire, chez lui, le tailleur avait perdu
tout à coup la majeure partie de cette superbe qu’il montrait sur le
solide plancher des vaches. Disons aussi que Filandru, rappelé par son
devoir de patron de la chaloupe, qu’il s’agissait maintenant de hisser à
bord, avait immédiatement tourné le dos à sa victime.
Grâce à la lettre de M. de la Morpisel, qui réclamait, en faveur de ses
protégés, l’intérêt du commandant, beau-père, gendre et fille obtinrent
des hamacs dans un petit coin à part du bâtiment, tout encombré de
troupes et d’émigrants. Dumouchet, s’il l’avait voulu, aurait pu
partager ce bien-être relatif, mais, un peu agacé par la persistance de
Bokel à parler du succès assuré de son gendre, il s’était retiré à
l’écart, traînant après lui ses sacs de provisions farineuses.
--J’aurais mieux fait de le garder sous l’œil, pensa le tailleur,
regrettant de ne pas s’être opposé à cette séparation.
Rompu qu’il était par le long et harassant trajet de la diligence qui
l’avait amené de Paris à destination, le tailleur, bien que non
coutumier du hamac, dormait profondément quand il fut tiré de son
sommeil par un certain mouvement de balançoire bien accentué que venait
de prendre son hamac. C’était le roulis de la _Méduse_ qui, après avoir
levé l’ancre, se mettait en route.
Le premier regard de Bokel fut pour son gendre, qui, étendu dans un
hamac accroché, au-dessous du sien, dormait à poings fermés. Ce sommeil
prouvait un courage remarquable, car, s’endormir quand, sur sa tête,
planait Bokel, cette lourde masse de Damoclès qui, à sa première chute,
pouvait l’écraser, attestait, chez Timoléon, une rare insouciance du
danger.
Loin d’apprécier l’héroïsme de ce sommeil, Bokel fut tout à une pensée
de méfiance.
--Quoi? Nous voici en mer et pas encore malade! Le fourbe m’a abusé, se
dit-il.
Certes, il n’y avait pas grand temps perdu puisque le bâtiment n’était
pas à plus de cent mètres de son point de départ, mais le beau-père ne
put tenir à cette preuve d’insigne mauvaise foi et, descendant de son
hamac, il vint secouer Polac en s’écriant:
--Eh bien! eh bien! mon gendre, à quoi pensez-vous donc? nous sommes en
mer, mon ami.
Tout en sursaut qu’il était, le réveil de Timoléon fut aimable.
--Tiens, c’est vous, beau-père? dit-il; je faisais un rêve-de bon
augure. Je me voyais déjà dans la balance et enlevé par le poids de
Dumouchet.
--Qui veut la fin veut les moyens, prononça sévèrement le tailleur.