question de voir la mer sans quitter ce qu’on nomme le plancher des
vaches, s’était rembrunie dès qu’il avait été parlé de se confier aux
caprices du flot. A la question de Bokel, il répondit avec une franchise
quelque peu embarrassée:
--C’est qu’il me faut vous avouer que je n’ai pas du tout le pied
marin... La mer ne me réussit nullement... Au premier roulis, je suis
obligé de me coucher dans mon cadre où, du moment du départ à celui de
l’arrivée, je reste anéanti par le mal de mer... Jusqu’à ce jour mes
voyages ont été de courte durée, mais je crois que, s’il me fallait
naviguer pendant un mois, je passerais tout ce temps-là sans pouvoir
avaler gros comme un pois de nourriture.
Il y eut une immense explosion de joie dans le ton avec lequel le
tailleur s’écria imprudemment:
--Un mois sans manger!... Quelle chance!...
Puis, tout aussitôt, pour expliquer sa singulière exclamation, il se
hâta de se reprendre en disant:
--Quelle chance ce serait pour un capitaine au long cours qui aurait
vingt passagers comme vous!... Il ferait une fière économie sur la
nourriture.
Ensuite, revenant à son sujet:
--Après tout, mon cher gendre, ne vous effrayez pas trop d’avance, car
je n’entendais parler à Paméla que d’une simple et fort courte promenade
en mer... par un temps de calme plat. Si la chose peut vous déplaire,
nous y renonçons.
--Mais non, mais non, dit vivement Polac, il n’y faut pas renoncer. Je
braverai le péril, car je suis certain que la présence de Paméla me
rendra fort et vaillant.
Si insignifiante que cette conversation ait pu paraître à notre lecteur,
nous avons été obligé de la relater tout au long, car elle prépare notre
dénouement. Disons encore qu’elle avait fait à Bokel une impression des
plus joyeuses, car, vingt fois, quand il était seul, il éclatait de rire
en se répétant:
--Un mois sans manger! Quel atout dans mon jeu!.. quoique je regarde la
partie des millions comme déjà gagnée!
Qu’avons-nous oublié encore de ce qui se passa dans les dix jours
d’avant le mariage? Rien autre, il nous semble, que de dire qu’au désir
exprimé par Polac d’annoncer son mariage à son cousin Dumouchet et de
le prendre pour témoin, Bokel s’y était énergiquement opposé en
alléguant cette étonnante raison:
--Non, non, il est trop malheureux... N’insultons pas à sa misère par
notre joie... Ce serait manquer de cœur.
Tout en conseillant ainsi l’éloignement de Dumouchet, le tailleur était
loin de prêcher d’exemple, car, la veille du mariage de sa fille, il se
rendit chez le rôtisseur.
--Eh bien, quelles nouvelles de M. Dumouchet? demanda-t-il à l’homme aux
volailles.
--Ah! monsieur, vous pouvez assurer au comité que son protégé se rend
digne de ses bontés. M. Dumouchet engraisse à vue d’œil. Vous ne le
reconnaîtriez pas.
--Comment a-t-il pris ce déluge de viande?
--Très-bien; je lui ai dit ce dont nous étions convenus... que je lui
faisais crédit sur son brillant avenir, qui m’avait été annoncé par une
tireuse de cartes... Alors il a joué sans scrupule des mâchoires...
C’est plaisir d’avoir un gaillard pareil à l’engrais... Il profite en
diable.
--Très-bien. Continuez et songez à la prime que vous réserve le comité.
Sur ce, Bokel était revenu chez lui et, suivant sa coutume de parler à
mi-voix quand il réfléchissait, un passant à l’oreille fine aurait pu
l’entendre qui murmurait:
--Pendant que le cousin engraisse, Polac se tient en jolie maigreur...
Mon futur gendre m’a fait un instant peur en mangeant à gogo chez moi,
mais j’y ai mis bon ordre à l’aide de mon café purgatif.
Ce gueux de Bokel disait juste. Si les jours, grâce à Paméla, faisaient
la joie de Timoléon, les nuits causaient le désespoir du jeune homme,
qui, à chacune de ses cinq ou six promenades nocturnes, se répétait:
--Décidément, ça ne me profite pas de manger à ma faim!
Disons encore que, pendant ces dix jours, M. de la Morpisel avait deux
fois fait réclamer l’habit que Bokel avait promis de lui rapporter tout
réparé sous quarante-huit heures.
Enfin arriva le jour où Polac et Paméla furent mariés.
Nous n’avons pas à détailler les pompes et les joies de la noce de nos
jeunes gens. Ce fut, pour ainsi dire, un mariage à huis clos, grâce à
Bokel, aussi partisan de l’économie qu’ennemi du fla-fla. A l’issue de
la cérémonie, un déjeuner fut offert aux témoins de rigueur et à deux ou
trois amies de pension de la mariée.
Et ce fut tout.
Ajoutons pourtant qu’à ce déjeuner dînatoire, Bokel s’abstint de
s’occuper du café, dont la préparation fut abandonnée à Gertrude, ce qui
amena Timoléon, après l’avoir bu, à faire cette réflexion burlesque:
--Il se peut que ce café soit moins bon que celui du beau-père, mais il
est meilleur.
Nous passerons donc tout de suite au lendemain des noces, quand, à dix
heures du matin, Polac, au sortir de la chambre nuptiale, se trouva nez
à nez avec son estimable beau-père.
Le gros homme était en train de nouer les coins d’une toilette en serge
noir qui enveloppait un habit.
--Savez-vous ce que vous devriez faire, mon gendre? demanda-t-il. Vous
avez deux longues heures à dépenser avant que votre femme soit prête à
déjeuner. Accompagnez-moi chez un client auquel j’aurais dû reporter cet
habit depuis longtemps. Vous serez l’excuse vivante de mon retard. Je
vous présenterai à ce client et, croyez-moi, c’est une bonne
connaissance à faire que celle de M. de la Morpisel, notaire royal...
Vous ne vous en repentirez pas.
Comme Bokel avait souri en prononçant les derniers mots sur lesquels il
avait appuyé, Timoléon s’imagina que l’habit à reporter n’était qu’un
prétexte.
L’espérance vint lui souffler que son beau-père avait un motif pour le
conduire chez le notaire.
--Tiens! tiens! se dit-il, est-ce que maintenant qu’il est certain que
je n’ai pas épousé sa fille par intérêt, il voudrait revenir sur sa
promesse de ne pas me compter un sou de dot?... Ce manque de parole
serait vraiment gentil de sa part.
Et, avec empressement, il répondit:
--Je vous suis, beau-père.
Quand les deux hommes arrivèrent chez M. de la Morpisel, le tailleur se
garda bien de passer par l’étude. Il se présenta à l’entrée
particulière, que vint lui ouvrir le domestique.
--M. de la Morpisel est-il occupé avec quelqu’un? demanda Bokel.
--Oui, mais ce quelqu’un-là est sans importance, et n’empêchera pas mon
maître de vous recevoir.... Il y a bien aussi dans l’étude un inconnu
qui attend son tour, mais il a l’air d’un pauvre diable fait pour avoir
de la patience, dit dédaigneusement le valet.
--Alors nous vous suivons, dit Bokel, en marchant à la suite du
domestique, qui, par les appartements du notaire, les conduisit au
cabinet de M. de la Morpisel.
Ce dernier, quand il tourna la tête au bruit de la porte qui s’ouvrait,
était en train d’écrire une lettre destinée sans doute à être emportée
par un individu qui se tenait respectueusement debout auprès du bureau.
Le demi-tour de tête de M. de la Morpisel ne lui permit d’apercevoir
que Bokel, dont d’ailleurs l’énorme masse faisait un rempart qui rendait
invisible son gendre, marchant derrière lui.
--Ah! c’est vous, Bokel? dit le notaire; le temps d’écrire cette lettre,
qu’on attend, et je suis à vous.
--A vos ordres, monsieur, répondit le tailleur, en faisant à Timoléon un
signe de s’asseoir.
Quand lui-même eut placé sur sa chaise la partie de son individu sur
laquelle il avait l’habitude de se poser, Bokel pensa alors à regarder
le personnage qui attendait la lettre.
Ah! si vous aviez vu sa figure! elle tourna au rouge violet, tant une
colère rageuse vint subitement la colorer. Là, devant lui, il voyait
l’ignoble marin, le nommé Filandru, cet effronté drôle qui avait osé
l’appeler «gras à tuer,» en disant qu’il ferait un bon bouillon dans la
marmite du bord; ce mécréant enfin, dont la langue avait tenté de
s’assurer s’il n’était pas en sucre.
Filandru avait aussi reconnu son homme. Il faut croire que le marin
n’était pas fertile en plaisanteries et que, quand il en tenait une et
la croyait bonne, il en abusait, car, immédiatement, sans se troubler, à
la vue de la fureur muette de Bokel, il se mit à faire fonctionner à
vide ses mâchoires de requin, en montrant le blanc jaune de ses yeux et
en se frottant, de la main, le creux de l’estomac, en un mot toute la
pantomime d’un glouton qui se pâme d’aise en mâchant un morceau de
choix.
Bokel allait éclater si, à ce moment, M. de la Morpisel qui venait de
finir sa lettre, n’avait, en relevant la tête, interrompu la grimace de
l’impudent Filandru.
Après avoir glissé son mot sous enveloppe, le notaire y joignit une
liasse de billets de banque en disant au marin:
--Du moment que mon client vous a envoyé, c’est qu’il a confiance en
vous. Parce que vous me voyez mettre dans ce pli, vous jugez que vous
devez bien veiller à ne pas le perdre ni à vous le laisser voler.
--Un rude malin que celui qui volerait Filandru! répliqua
orgueilleusement le marin. Vous pouvez être certain que mon commandant
aura la lettre dans deux jours.
--Il m’avait demandé de lui envoyer ces fonds en numéraire, mais la
somme eût été d’un poids et volume trop embarrassants pour vous. Votre
capitaine trouvera facilement à changer là-bas ces billets contre
espèces en s’adressant au premier fournisseur de la marine.
--Dans une heure, lettre, billets et le beau garçon qui est dans ma peau
seront en route, dit le marin en enfouissant l’enveloppe au plus profond
de la poche de côté de sa veste d’uniforme.
Le notaire s’était levé et, tout en accompagnant Filandru vers la porte,
il reprit:
--Il doit bien s’impatienter de rester ainsi en rade, votre commandant,
lui qui, il y a une quinzaine de jours, quand il vint me faire ses
adieux après avoir reçu l’ordre de rallier son bord au plus vite,
croyait prendre immédiatement la mer.
--Il paraît que l’expédition n’est pas encore au complet... On attend un
brick qui doit arriver de Brest. Il y a gros à parier que nous ne serons
pas partis dans huit jours.
--Allons, bonne chance, mon brave! souhaita le notaire au marin qui
franchissait le seuil du cabinet.
Après avoir refermé la porte, M. de la Morpisel revint vivement à Bokel
en s’écriant:
--Et mon habit, homme sans parole! Vous m’aviez pourtant promis de me
le...
Le notaire s’arrêta en apercevant alors Timoléon qui le saluait.
--J’ai pris la liberté, pour vous le présenter, de vous amener mon
gendre, se hâta de dire Bokel.
--Ah! vous avez marié votre fille?
--Oui, depuis hier, elle est madame Polac.
Le notaire fit un saut en arrière.
--Polac! répéta-t-il d’une voix éclatante de surprise, vous vous nommez
Polac, jeune homme?
--Oui, monsieur.
--Timoléon Polac... Hein? est-ce là votre prénom? Répondez, continua le
tabellion avec la même vivacité.
--Oui, Timoléon Polac.
M. de la Morpisel se frappa le front, puis les cuisses, enfin le
derrière. Il fit le télégraphe avec ses bras, eut l’air de s’envoler en
agitant les coudes, claqua des mains, toussa, éternua, ricana, frétilla
sur ses jambes comme un dindon qui danse sur une plaque de tôle
brûlante, se refrappa sur le derrière, sur le front et les cuisses, tout
cela avec cette joie qui, selon nous, doit être celle de l’homme qui
découvre un merle blanc, et finit enfin par s’écrier:
--Mais, jeune homme, vous ne lisez donc jamais les journaux? Voilà dix
jours que je vous réclame par la voix de toute la presse.
Bokel était resté calme pendant cette scène, qui avait ahuri Timoléon.
--Mon gendre a occupé ces dix jours à faire la cour à ma fille.
Le notaire était un homme positif, qui répliqua d’un ton péremptoire:
--Il n’y a pas fille qui tienne, fût-elle plus belle que Vénus, quand il
s’agit d’encaisser des millions.
--Quoi! j’ai des millions à recevoir! bégaya Timoléon tout palpitant, ce
qui, vu sa maigreur, lui donnait l’air d’un fil de fer qui vibre.
--Oui, cinq bons millions vous attendent.
Polac fut superbe. Il remit son chapeau sur sa tête et demanda:
--Où ça m’attendent-ils? J’y vais.
--Oh! oh! bien loin d’ici, annonça M. de la Morpisel en souriant à cette
bonne volonté.
Timoléon ouvrait la bouche pour exprimer le dédain que lui inspirait la
distance, quand trois coups furent frappés à la porte du cabinet, qui,
tournant sur ses gonds, laissa passer une tête qui disait:
--En voyant sortir le marin, j’ai pensé que la place était libre et,
comme c’est mon tour de passer, je me présente... M. de la Morpisel,
s’il vous plaît!
Et l’arrivant fit un pas en avant, ce qui le mit en vue de Timoléon qui
s’écria:
--Eh! c’est Dumouchet!
A ce nom, M. de la Morpisel se remit à gesticuler, à battre des ailes, à
se claquer le postérieur jusqu’au moment où sa surprise un peu apaisée
lui permit de s’écrier:
--L’autre! c’est l’autre!... Enfin je les tiens tous les deux!
Comme tous les gens tombés dans l’extrême misère, Dumouchet était devenu
humble et timide. Pour rien au monde il ne se serait permis de rire de
ce notaire royal métamorphosé en derviche tourneur. Ce fut donc quand M.
de la Morpisel eut pleinement terminé ses exercices qu’il se risqua
enfin à dire en présentant au tabellion un papier qui ruisselait de
graisse:
--Le rôtisseur qui me fournit mes repas m’ayant, ce matin, monté des
pommes de terre frites dans ce fragment de journal, le hasard a fait que
j’y ai jeté les yeux. C’est alors que j’ai lu l’avis que vous donniez à
MM. Timoléon Polac et Baptiste Dumouchet de passer à votre étude pour y
entendre une communication importante.
Cela dit, Dumouchet salua M. de la Morpisel et ajouta:
--Je suis Baptiste Dumouchet... et je viens écouter la communication
importante.
--Vous seriez entré une minute plus tôt que vous m’auriez entendu la
faisant à votre cousin... Il s’agit de cinq millions qui vous attendent,
répondit le notaire.
--Quoi, cinq millions! répéta Dumouchet, se sentant près de se trouver
mal de bonheur.
Timoléon s’empressa de le soutenir.
--Oui, cousin, dit le nouveau marié, nous voici devenus riches... Chacun
nos cinq millions!
Mais à ces mots M. de la Morpisel se mit à secouer la tête en disant
vivement:
--Ah! non, ah! non, pas de malentendu, je vous prie. Je n’ai pas annoncé
que cinq millions attendaient chacun de vous: ne persistez pas dans
cette erreur. Je vais mieux préciser. Il y a cinq millions... cinq
seulement, vous m’entendez, qui planent sur vos têtes, mais Ils ne
tomberont que sur un seul de vous... c’est-à-dire sur celui de vous deux
qui remplira une condition prescrite.
VII
Mettez-vous à la place des deux cousins, et que, sans un petit trémolo
préparatoire, on vous annonce brusquement qu’une pluie de millions va
tomber sur votre tête. Votre premier mouvement sera de pointer le nez en
l’air et d’ouvrir la bouche pour recevoir l’ondée bienfaisante. Puis, la
réflexion arrivant, vous penserez alors à vous demander par quelle cause
il se fait que ce nuage doré crève précisément sur votre individu.
Il en aurait, indubitablement, été ainsi des jeunes gens, si, au lieu
d’attendre l’éveil de leur curiosité, M. de la Morpisel ne l’avait
désagréablement hâtée en parlant de «cette condition prescrite» qui
n’assignait qu’un élu au bonheur de palper les millions.
--Ah! il y a une condition prescrite? répétèrent ensemble les deux
cousins à cette nouvelle inquiétante qui, comme une douche d’eau
froide, calma le bouillant transport de leur satisfaction.
--Une condition formelle... qui ne fait qu’un seul heureux, déclara le
notaire.
Nous aurions bel à mentir en assurant que la voix des jeunes-gens était
d’un calme parfait quand, avec le même ensemble, ils demandèrent:
--Quelle est cette condition?
--Ne feriez-vous pas mieux de vous informer d’abord par qui cette
condition a été exigée? dit le tabellion en riant.
Notons, en passant, que Bokel, pendant cette scène qui aurait dû
vivement exciter son intérêt de beau-père, demeurait bien tranquille
dans son coin. Son air, sa prestance, son sourire étaient celui de
l’homme qui sait d’avance à qui est réservé le gros lot.
A la remarque du notaire, les deux cousins étaient restés si bien
interdits que M. de la Morpisel put continuer.
--Voyons, dit-il, ne vous doutez-vous pas un peu de qui vous vient cet
héritage? car c’est un héritage... Cherchez bien... Ne vous
connaissez-vous pas un parent dont, depuis longtemps, vous n’avez plus
reçu de nouvelles?
--Oui, oui, notre oncle Gaspard Polac, le marin, s’écria Dumouchet.
--Le courageux corsaire. Nous avons toujours cru qu’il avait été tué
dans un combat ou qu’il était mort sur les pontons anglais, ajouta
Polac.
--Mort? il ne l’était pas encore il y a quelques mois, reprit le
notaire, ainsi que le prouve une lettre qu’il m’écrivit alors... car,
sachez-le, j’étais un des bons amis de votre oncle. Quand je le vis pour
la dernière fois, il y avait à peine une année que j’avais acheté cette
étude... De là vient que là-bas, sachant ses jours comptés, il s’est
souvenu de moi pour me transmettre ses intentions dernières en me priant
de vous retrouver.
Tout en parlant, M. de la Morpisel s’était rapproché de son bureau dont
il se mit à bouleverser les paperasses avec une vivacité qui, peu à peu,
dégénérant en impatience, lui fit murmurer:
--Que diable est devenue cette lettre!... impossible de remettre la main
dessus!
Assis qu’il était auprès du bureau, Bokel avait entendu ces mots. Il se
pencha vers le notaire et, d’un ton bien humble, il souffla à l’oreille:
--Si monsieur de la Morpisel daigne me faire l’honneur de venir
m’écouter dans l’angle de la fenêtre, je lui apprendrai où se trouve sa
lettre.
Pour toute réponse, le tabellion se dirigea vers l’endroit désigné.
Bien qu’il fût persuadé qu’il n’y avait aucun danger à être franc, le
tailleur n’en prit pas moins ses précautions. Sa confession, dite à voix
basse, commença par poser cette condition:
--Avant tout, je prie monsieur de la Morpisel de promettre le secret à
un père qui n’est coupable, au fond, que d’avoir voulu le bonheur de sa
fille.
Le clignement d’yeux par lequel répondit le notaire était à la fois une
invitation à parler et la promesse du secret réclamé.
--Elle est dans la poche de l’habit que je vous rapporte, déclara
carrément le tailleur.
--Et vous l’avez lue?
Bokel fut beau d’aplomb.
--Puisque M. Polac est devenu mon gendre, répondit-il simplement.
--Alors vous connaissez la condition?
--Puisque M. Polac est devenu mon gendre, répéta encore le gros homme.
A cette réponse, M. de la Morpisel tourna involontairement un regard
vers Polac.
En ce moment, Timoléon, mettant à profit la conférence secrète de son
beau-père avec le tabellion, apprenait son mariage à Dumouchet, qui
faisait la moue de n’avoir pas été invité. Certes, le pauvre Dumouchet
ne pouvait pas passer pour un gros homme, mais il faisait si bien
ressortir la maigreur de son cousin qu’elle frappa le notaire.
--Mazette! fit M. de la Morpisel en souriant à Bokel, mes compliments,
mon cher!
--N’est-ce pas que nous avons des chances?... reprit le tailleur en
pesant sur les mots.
--Oh! mieux que des chances... Vous pouvez dire que vous avez la
certitude du succès.
Puis, comme il fallait expliquer aux jeunes gens cette sorte de messe
basse, tenue derrière un rideau, qui avait interrompu une explication
palpitante d’intérêt pour les cousins M. de la Morpisel reprit en
élevant progressivement la voix:
--Mais non, mais non, vous pouvez rester, mon cher Bokel. Ce qui
intéresse votre gendre ne doit pas être un mystère pour vous.
Et s’adressant à Timoléon:
--N’est-ce pas, monsieur Polac, que vous ne voyez aucun inconvénient à
ce que je retienne votre beau-père, qui veut se retirer avant que je
vous en dise plus long, par peur d’être indiscret?
--Restez donc, beau-père, je vous en supplie, se hâta de dire Polac.
Pensant que ce serait trahir le secret promis à Bokel que de se mettre,
sous les yeux des jeunes gens, à tirer la lettre de l’habit rapporté par
le tailleur, le notaire se reprit à remuer les papiers de son bureau à
la recherche de la missive disparue, recherche qu’il interrompit pour
dire:
--Après tout, cette lettre n’est pas un acte officiel. C’était une
correspondance toute privée, d’un ami à un ami... Je finirai pourtant
par la retrouver un jour ou l’autre... J’ai eu grand tort même de la
chercher ainsi, car je puis m’en passer, attendu que je la sais par
cœur... Votre oncle m’y racontait toutes ses aventures et par quelle
suite de circonstances il avait été amené à ne choisir qu’un seul de ses
deux neveux pour héritier... Vous plaît-il que je vous en fasse part?
--Nous écoutons, dit Polac.
--Messieurs, reprit le tabellion, s’il vous souvient de Gaspard Polac,
votre oncle, vous devez savoir que c’était un gaillard actif, audacieux,
brave au possible... Pourtant, si fort qu’on aime les plaies et bosses,
il arrive un moment, surtout quand on y a gagné un magot, où on se lasse
de canonner et hacher son semblable. Votre oncle finit, par se dire qu’à
ce jeu, qui lui avait été toujours heureux, il attraperait un jour sur
les doigts... il renonça donc à écumer les mers pour jouir du produit de
ses rapines... non, je me trompe, du produit de ses glorieux exploits,
en plantant ses choux. Mais comme il était d’un caractère qui
s’accommodait mal des entraves mesquines et irritantes de notre
civilisation, il alla s’installer sur la côte de Guinée, en Afrique, à
cent lieues de tout voisinage et tout au bord de la mer; fraîcheur et
solitude... car ce n’était pas un homme d’estaminet. Huit jours après,
le nouveau rentier, qui trouvait le temps un peu long, eut l’idée... à
titre d’amusement... d’établir un petit comptoir pour la traite des
noirs. Cette distraction, qui agrémentait la monotonie de son existence
de bourgeois, était, de plus, fort salutaire pour son tempérament, qui
exigeait beaucoup d’exercice, car il avait des tendances à l’embonpoint.
Cela lui remplaçait le jardinage, qui, vous le savez, est l’occupation
favorite des commerçants retirés. Bien nourrir ses nègres pour les mieux
vendre offrait, avec l’élevage des lapins, une analogie qui flattait ses
goûts champêtres. Son imagination vive lui faisant prendre ses noirs
pour des mérinos, il se croyait berger. Parfois l’épidémie lui décimait
sa marchandise, mais il s’en consolait en faisant ce raisonnement fort
juste qu’à cultiver des pêches il aurait eu aussi à se plaindre des
loirs, qui seraient venus lui gâter ses plus beaux fruits. Telle était,
me disait-il dans sa lettre toute bucolique, la distraction qu’il avait
adoptée... faute d’un billard. Aussi fut-il fort étonné, au bout de
quelques années de ce passe-temps hygiénique, de voir qu’il avait doublé
sa fortune. Notre campagnard possédait cinq millions.
--Cinq millions! répétèrent machinalement les deux neveux, qui tendaient
au récit du notaire des oreilles longues d’une aune.
Le plus médiocre narrateur, quand il se sent un auditoire attentif,--et
celui de M. de la Morpisel l’était au possible,--devient orateur
verbeux. Le notaire, modulant sa voix, étudiant ses phrases et
arrondissant ses gestes, poursuivit donc, presque sans un temps pour
reprendre haleine:
--Nul bonheur n’est durable ici-bas! M. Gaspard Polac, votre oncle, en
fit la triste épreuve. Lui qui, persuadé qu’on profite toujours à
voyager, avait tant pris à cœur de faire voir du pays à ses nègres,
éprouva le contrecoup de nos événements politiques. En même temps que la
paix de 1814 nous amenait la Restauration, elle portait atteinte aux
jouissances de votre oncle, car des bâcleurs de traités, ignorant
combien, sur la côte de Guinée, la vie est vraiment vide d’amusements,
abolirent la traite des nègres. Deux envois de marchandise de premier
choix faits par votre oncle, que des croiseurs malintentionnés
empêchèrent d’arriver à bon port, le dégoûtèrent de son ermitage. Trois
cents lieues de côte à remonter le séparaient du Sénégal, la colonie la
plus proche, il les suivit la canne à la main...
--Rude marcheur! murmura Timoléon.
--Oui, la canne à la main, car il se faisait porter par ses nègres, dont
le zèle avait besoin d’être stimulé autrement que par des paroles polies
ou la promesse d’une sous-préfecture... du moins à cette époque, car,
depuis, une philanthropie imprudente a gâté ces natures primitives...
Messieurs les négrophiles ont-ils bien compris le véritable intérêt des
classes noires? l’avenir les jugera.