obtiendra le doux oui de son cœur. Timoléon répondait si peu aux
espérances secrètes de Paméla que, malgré les flots d’éloquence que
venait de dépenser le papa, elle continua de secouer la tête d’une façon
qu’il était impossible de prendre pour un consentement.
--Mille boutons! va-t-elle le refuser! se demanda le tailleur alarmé.
Aussi se hâta-t-il de remonter à l’assaut.
--Timoléon Polac, reprit-il, est un garçon de bonne famille, bien élevé,
instruit, gai...
--Ah! il est gai? dit Paméla dont le caractère n’engendrait pas la
mélancolie.
--Gai au possible! Avec lui la vie ne sera qu’une chanson... Ah! à
propos de chanson, il te fera des romances, car il est poëte et
musicien.
Nous avons oublié d’annoncer que la fille du tailleur tapotait du piano,
cette maladie que des familles cruelles donnent à toutes les demoiselles
à marier... ce crime qui en est encore à attendre de notre législation
une pénalité sérieuse.
De ce qu’elle taquinait la dent d’hippopotame d’un doigt plus ou moins
alerte qui allait tirer des entrailles du piano des borborygmes
bruyants, Paméla se croyait musicienne.
Donc, la gaieté et la musique furent les deux premiers atomes crochus
qui s’incrustèrent, en faveur de Polac, dans le cœur de Paméla.
Le ciel a voulu que les femmes, même les pianistes, soient toutes
vulnérables par la sensibilité. Ce fut sur ce point faible que Bokel,
qui, sous sa couche de graisse, cachait une certaine science du beau
sexe, porta sa nouvelle attaque.
--Ah! oui, reprit-il, mon jeune homme est d’une gaieté vraiment
inaltérable... Tiens, tu l’as vu souriant, n’est-ce pas? Eh bien,
croirais-tu... je te le dis en confidence... qu’il n’a pas mangé depuis
deux jours?
--Il a donc une maladie qui lui ôte l’appétit? demanda la jeune fille
dont la sensibilité s’éveilla.
--Bien au contraire! la maladie dont il souffre donne un violent
appétit... car elle s’appelle la misère.
--Ah! le pauvre garçon! s’écria Paméla d’une voix qui attestait une
profonde pitié.
Puis, tout aussitôt, sa bonne âme, remuée au possible, lui fit ajouter:
--Si je disais à Gertrude de corser notre dîner d’une forte omelette au
lard.
--Non, n’en fais rien, fit vivement le tailleur. Il est pauvre, mais
fier. Cette prévenance, dont il s’apercevrait, le froisserait
péniblement.
Une réflexion lui étant subitement montée à l’esprit, mademoiselle Bokel
était devenue pensive.
--Qu’as-tu donc, Bichette? demanda le père.
--Je réfléchis, papa.
--A quoi?
--A ce que tu me dis maintenant de ce jeune homme après ce que tu m’en
as conté ce matin.
--Que t’ai-je donc conté?
--Qu’il avait cinq millions en mariage.
--T’ai-je dit «qu’il avait»... alors il y a eu erreur de ma part,
j’aurais dû dire «qu’il aura». Oui, il aura cinq millions, je te
l’affirme... Et le plus étonnant de la chose, c’est qu’il ne se doute
pas de la fortune qui va lui tomber sur la tête.
--Et tu ne l’en préviens pas!
--Je m’en garderais bien! Il commettrait quelque imprudence qui lui
ferait tout perdre... Aussi je ne saurais trop te recommander de ne pas
lui souffler mot de ce brillant avenir que tu partageras... Fie-t-en à
ton père, qui, par ses efforts, saura faire arriver ces millions à ton
mari.
--Oh! mon mari, mon mari... il faut d’abord qu’il me plaise, répondit
Paméla, peu décidée par la perspective des millions. Disons, pour
l’excuser, qu’elle était à cet âge heureux et bête où l’on n’est pas
encore persuadé que, si la fortune n’est pas le bonheur, elle lui
ressemble diantrement, car la sagesse des nations a prouvé qu’il est
plus agréable de se contenter de tout que de peu.
Mais, dans son cœur qu’elle prétendait encore fermé à Polac, il
s’était glissé, à l’insu de Paméla, ce sentiment de pitié, dont nous
avons parlé, qui la fit s’écrier:
--S’il n’a pas mangé depuis deux jours, il faut, bien vite, faire servir
la soupe.
Et, suivie de son père, elle rentra dans la pièce où attendait Polac,
qui, pour prendre son mal en patience, s’était retracé tous les charmes
de Paméla en se disant:
--Vous offrir sa fille quand on est sur une balance, ce n’est pas
sérieux... Et, vraiment, c’est dommage, car elle est séduisante, cette
brunette.
Père et fille venaient à peine de faire leur apparition qu’une autre
porte s’ouvrit pour laisser passer la tête de Gertrude, qui, suivant sa
façon d’annoncer que le potage était servi, prononça ces mots:
--Mademoiselle est dans les assiettes.
--Je montre le chemin, dit Paméla en se dirigeant vers la salle à
manger.
Bokel retint Timoléon, qui allait suivre la jeune fille et lui souffla
vite à l’oreille:
--Vous savez? je vous ai prévenu. Méfiez-vous du piége. Ne mangez pas
trop.
Nous n’attarderons pas notre récit à détailler la salle à manger du
tailleur. Elle n’avait vraiment de remarquable qu’un tableau que son
auteur, peintre sans le sou, avait donné à Bokel en acquit de compte.
C’était un _Ugolin dévorant ses enfants_. Le tailleur, ayant décidé que
c’était un sujet qui poussait à l’appétit, lui avait accordé la plus
belle place dans sa salle à manger.
On aurait, croyons-nous, plus de chance d’être obéi en commandant à un
singe de ne pas faire de gambades qu’en ordonnant à un affamé de deux
jours de modérer son appétit. Malgré l’avis reçu et, surtout,
parce-qu’il ne prenait pas au sérieux la scène de la balance, Timoléon
s’escrima si bien sur les plats du dîner que Paméla, qui était, nous
l’avons dit, une vaillante fourchette, s’arrêta pour l’admirer. Bokel
avait beau faire les gros yeux à son convive et lui allonger, sous la
table, des coups de pied qui le rappelaient à la prudence, le jeune
homme ne recula pas d’une seule bouchée. Notons aussi que Polac n’était
pas de ces mangeurs sombres, taciturnes, concentrés, qui dévorent
silencieusement un morceau, les yeux fixés sur celui qui va suivre. Pas
du tout. La bouche archi-pleine, il eût parlé. Aussi, spirituel de
nature et, de plus, émoustillé par un dîner plantureux, il fut si drôle,
si gai, si vraiment bonne et franche nature que (explique qui voudra le
cœur de la femme et les mobiles qui y font naître la haine ou
l’amour), que Paméla, disons-nous, tout en croquant son dernier fruit du
dessert, fit à son papa un petit signe qui voulait clairement dire:
--J’accepte ce mari-là.
Musicien! poëte! homme d’esprit! joyeux luron et fort mangeur! que
voulez-vous? Elle était subjuguée... Ajoutons à sa louange que l’avenir,
tout doré de millions, ne pesa en rien sur sa décision, car, pas un
instant, elle n’y songea.
Au signe de son enfant, Bokel se leva de table et prit un petit temps
pour se donner un air gravement ému.
--Est-ce qu’il va chanter? se demanda Timoléon en le voyant se
recueillir.
Ayant mis une main dans son gilet comme s’il éprouvait le besoin de
comprimer les bondissements de son cœur, le front radieux, enfin beau
et digne, Bokel, avec une voix dans laquelle il croyait avoir fait
passer toute son âme, mais qui, en réalité, avait l’air de sortir de ses
bottes, prononça cette phrase:
--Mon cher Timoléon, je vous autorise à embrasser votre fiancée.
Polac, en entendant la permission qui lui était octroyée, crut à un
retour de folie du tailleur. Mais, nous l’avons dit, c’était un
véritable «va comme je te pousse» qui aimait beaucoup mieux embrasser
une jolie fille que le fond d’un chaudron. Eût-il même voulu hésiter
qu’il y eût été décidé par la joue fraîche et rose du feu de la pudeur
que lui tendait franchement Paméla.
--Laissons-nous faire, se dit-il.
Et il campa sur le visage de la jeune fille un si sonore et bon baiser
que mademoiselle Bokel en poussa un petit cri de fauvette effarouchée.
Toujours majestueux, toujours la main dans son gilet, Bokel reprit la
parole:
--Inutile de vous dire, mon gendre, que dès ce moment, vous êtes de la
maison. Vous resterez avec nous jusqu’au jour du mariage. Ma table sera
la vôtre et je vais, de ce pas, vous faire préparer une chambre à
l’étage au-dessus.
Comme le hasard, probablement, avait mis dans la main de Polac celle de
Paméla, et que le jeune homme sentit les doigts mignons de le jeune
fille, par une douce pression, lui commander l’obéissance, il se répéta
encore:
--Laissons-nous faire.
Puis à haute voix:
--Agissez comme vous l’entendez, cher et estimable beau-père.
Cinq minutes après, quand il revint, Bokel trouva les deux jeunes gens
échangeant ces phrases niaises, communes à tous les amoureux. Pourtant,
si insignifiant qu’avait été l’entretien, Polac trouva que l’absence du
père aurait pu être moins courte, car, séduit par la gentillesse de
Paméla, il se surprit à se dire:
--Eh! eh! ne prenons pas la chose au vrai, car je m’en amouracherais...
Elle est ravissante.
Le tailleur vint à sa fille et, après l’avoir embrassée au front, il dit
en souriant:
--Tu comprends, Paméla, que Timoléon et moi nous avons à parler
sérieusement. Nous allons donc te laisser à ton piano et nous retirer
dans mon cabinet, où nous nous entretiendrons, tout en dégustant notre
moka... car, vous prenez du café, n’est-ce pas, mon gendre?
--Oui, beau-père.
--Vous allez en goûter un dont vous me direz des nouvelles... Je le
brûle et le fais moi-même, et j’ai la prétention de croire que, nulle
part, on ne le boit plus exquis.
Après cet éloge de son café, Bokel, en montrant la porte de son cabinet
qui ouvrait sur la salle à manger, ajouta:
--Le temps de donner encore un baiser à mon enfant et je vous suis, mon
cher Polac.
Le jeune homme aurait volontiers donné aussi un second baiser, mais,
faute d’y être invité, il se contenta de saluer et pénétra dans le
cabinet, où, sur la table, une cafetière fumait entre ses deux tasses.
--J’espère que tu ne lui as pas parlé des millions pendant mon absence,
souffla le père à sa fille aussitôt que Polac eut disparu.
--Non, papa.
--Ne t’avise pas d’en rien dire, car il croirait que tu as voulu
l’épouser pour sa fortune.
--Sois tranquille, papa, je serai muette.
Sur cette promesse de sa fille, le tailleur vint rejoindre Timoléon.
La porte n’était pas plutôt refermée sur Bokel que le jeune homme
demandait à brûle-pourpoint au tailleur:
--Voyons, Bokel, quand finira votre plaisanterie?
--Quelle plaisanterie?
--Celle qui dure depuis ce matin; la note acquittée, le billet de mille
francs, les habits neufs, le dîner et cette singulière idée d’avoir
l’air de m’accorder la main de votre fille... Dans le commencement j’ai
bien voulu me prêter à l’aventure, car, je vous l’avoue, je vous
supposais le cerveau fêlé... Mais, maintenant que la chose prend de
telles proportions, je désire y mettre un terme, car... car...
Et, après avoir hésité à mettre la vraie phrase au bout de son car,
Timoléon y ajouta cette variante:
--Car elle est vraiment délicieuse, votre fille.
--Ce qui signifie que vous ne voulez pas en être amoureux.
--Non, mais j’ai peur de le devenir.
--Eh bien, quel mal voyez-vous à aimer votre femme?
--Ah çà, est-ce que nous allons recommencer la comédie du gendre et du
beau-père!... J’en ai assez, je vous le repète, dit Timoléon de la voix
brève d’un homme agacé.
--Mon cher ami, voulez-vous me permettre de vous faire une proposition?
répliqua Bokel en souriant à cette boutade.
--Laquelle?
--Celle de vous signer ici, séance tenante, un dédit de dix mille francs
pour le cas où je reviendrais sur ma parole de vous prendre pour gendre.
--Alors, sérieusement, vous m’accordez Paméla?
--Oui, si elle vous plaît.
--Parbleu! oui, elle me plaît.
--Eh bien, laissez-moi donc vous appeler mon gendre tout à l’aise et
buvons notre café pendant qu’il est chaud.
Ce disant, Bokel avait pris la cafetière.
--Goûtez-moi cela! un vrai nectar, ajouta-t-il après avoir empli la
tasse de Polac.
Mais Polac avait bien d’autres soucis que de savourer du café et de
s’apercevoir que, de ce nectar tant prôné, Bokel ne s’était versé que
quelques gouttes.
--Mais, reprit-il en insistant, pourquoi m’avoir choisi, moi,
précisément moi, qui n’ai ni le sou ni métier?
Bokel lâcha un bon gros rire tout bonhomme et répondit:
--Vous venez justement de dire le motif qui me guide.... Parce que vous
n’avez ni le sou ni métier.
Et il avança la cafetière en disant:
--N’est-ce pas qu’il est bon, ce café?
--Ma foi! je l’ai bu sans y faire attention.
--Alors, une seconde tasse.
Pas plus que l’autre, cette tasse ne fut appréciée par Timoléon. Au
moment où il la portait à ses lèvres, le tailleur lui demandait:
--Voulez-vous que je ne fasse pas de cachotteries avec vous... que je
joue cartes sur table?
--Certainement, dit Polac en ingurgitant le café à la hâte, pour être
tout oreilles à la confession que lui proposait le gros homme.
Bokel prit une mine navrée et d’une voix dolente:
--Eh bien, la, vrai, dit-il, je crois que je mourrais s’il me fallait me
séparer de ma fille. Quand elle m’a avoué qu’elle avait du goût pour le
mariage, elle m’a percé l’âme. Que je la marie à un époux riche ou à un
commerçant, il lui faudra suivre son mari. Vous me direz qu’en
l’unissant à un tailleur que j’associerais à mon commerce, mon but
serait atteint... Oui, mais mon enfant a été éduquée un peu trop en
princesse; elle dédaignerait un tailleur... Avec vous c’est autre chose.
Vous êtes bien élevé, poëte, musicien; bref, vous avez un tas de
manigances qui séduisent les femmes. Aussi, voyez-vous que Paméla a
lâché son oui sans se faire prier.
--Bon, mais, je le répète, je n’ai ni métier ni fortune.
--C’est justement pourquoi, je vous le répète aussi, je vous donne ma
fille. Suivez bien mon raisonnement. Sans métier, vous n’aurez donc
d’autre occupation que de faire le bonheur de mon enfant. Sans fortune,
vous ne dépendrez que de moi. Je vous donnerai la table, le logement, un
peu d’argent de poche. Je fournirai aux dépenses du ménage... Mais pas
un sou de dot, ce qui vous mettra dans l’impossibilité d’aller vivre
ailleurs avec votre femme. De cette façon, je suis certain, tout en la
mariant, de ne pas me séparer de Paméla... Vous me direz que c’est de
l’égoïsme, soit! mais telles sont mes conditions; les acceptez-vous?
Tout cela vous explique pourquoi j’ai eu l’air de vous jeter ma fille à
la tête.
Au fond, que demandait Polac? De connaître la raison qui, depuis le
matin, faisait si généreusement agir le tailleur à son égard. Celle
qu’on lui donnait était des plus croyables. Il est vrai que ce rôle de
mari en tutelle, de gendre en épinette, était un peu humiliant; mais
d’un autre côté, Paméla, dont il entendait rugir le piano, était si
jolie, si séduisante, etc., etc., que l’humiliation avait une agréable
compensation. Et puis, ne pouvait-il pas espérer qu’il parviendrait à se
faire tant adorer de sa femme qu’elle serait son alliée dans la guerre
d’indépendance qu’on déclarerait plus tard à ce papa égoïste qui
prétendait être en tiers dans le ménage?
Il arriva que Timoléon qui, deux heures auparavant, aurait juré que
Bokel avait le cerveau fêlé, trouva, grâce à l’explication, sa conduite
des plus naturelles, et ne vit plus en lui qu’un père qui s’y était
adroitement pris pour marier sa fille à sa convenance.
Aussi, quand Bokel, qui l’avait laissé réfléchir, lui tendit la main en
demandant:
--Oui ou non, voulez-vous être mon gendre?
Il s’empressa de toper en s’écriant:
--Accepté! beau-père.
Mais, en même temps, un souvenir lui vint. Tout lui parut expliqué, sauf
un point.
--Voyons, beau-père, reprit-il, dites-moi donc pourquoi vous avez
choisi, pour m’offrir votre fille, l’instant où j’étais sur la balance
qui venait d’accuser mon poids de 71 livres!
Bokel était un gaillard qui ne se laissait jamais surprendre sans vert,
car, tout aussitôt et sans la moindre hésitation, il répondit:
--Par gourmandise.
Et, comme Polac le regardait avec des yeux étonnés qui réclamaient des
détails, il poursuivit:
--Imaginez-vous que Paméla, qui trouve que j’engraisse trop, s’est mis
en tête d’enrayer mon obésité en me privant de pâtisseries, plats
farineux, sucreries et autres mets féculents dont je raffole. En lui
donnant un mari aussi maigre que vous, elle mettra à honneur de le
remplumer et, alors, reparaîtront sur la table un tas de gobichonnades
dont il faudra bien que j’aie ma part.
Cette explication était donnée avec un gros rire tout sensuel. Les yeux
du poussah reluisaient de gourmandise, et le bout de sa langue se
promenait sur ses lèvres comme s’il se léchait les babines après un plat
sucré.
--Ah! je n’entends plus le piano, fit alors remarquer Timoléon.
--C’est que ma fille est allée se coucher. Nous ferons bien de l’imiter,
car il se fait tard... Je vais vous conduire à votre chambre, répondit
le tailleur.
Sur la route qui menait à la chambre de son futur gendre, Bokel, en
homme prévenant qui tient à ce que ses hôtes n’aient rien à désirer,
montra à Timoléon, au bout du couloir, une certaine petite porte en
prononçant ces deux mots:
--C’est là.
Après avoir quitté le jeune homme, quand Bokel redescendit chez lui, il
souriait en murmurant:
--Je l’ai roulé avec mes explications de papa qui ne veut pas se
séparer de sa fille... il va épouser de confiance... et, seulement, le
lendemain du mariage, lorsqu’il sera trop tard pour nous brûler la
politesse, il apprendra la vraie vérité.
De son côté, Timoléon se disait entre deux draps:
--Pourquoi, diable! m’étais-je figuré que Bokel était fou? Tout ce qu’il
m’a dit là est bien clair, bien net... C’est un papa fort égoïste, mais
très-sensé.
Puis il s’endormit.
Mais deux heures après, il s’éveilla en proie à un violent trouble
intestinal.
--Qu’est-ce cela? se dit-il. Ah! j’y suis! c’est parce que j’ai mangé à
ma faim... manque d’habitude!
Et plusieurs fois, pendant la nuit, il utilisa le petit renseignement
que lui avait donné le prudent Bokel.
VI
Le lendemain, Bokel, qui était sorti de bonne heure, ne rentra qu’à
l’heure du déjeuner. Il trouva les fiancés jouant sur le piano un
morceau à quatre mains. A six notes près, Paméla suivait Timoléon.
C’était une mélodie à faire hurler un sourd de douleur.
--Mes enfants, je viens de m’occuper de vous, annonça le tailleur. Je ne
suis pas de ces parents barbares qui font languir les amoureux. Aussi me
suis-je dit qu’il fallait abréger les délais de bans et publications
autant que la loi le permet. Je vous annonce donc que dans dix jours
vous serez mariés... A moins que vous n’ayez changé d’avis depuis hier.
--Oh! papa, peux-tu dire... s’écria la jeune fille en forme de
protestation.
--Dame! mignonne, tu sais le proverbe. La nuit porte conseil, répliqua
le tailleur en riant.
Puis, vivement, à Timoléon:
--A propos de nuit, mon cher ami, comment avez-vous passé cette première
nuit sous mon toit?
Parler devant Paméla de ses promenades nocturnes, c’eût été, de la part
de Polac, mêler trop de réalisme à la poésie de ses amours.
--Je n’ai fait qu’un somme, répondit-il.
--Ah! vraiment! dit Bokel, d’un ton dans lequel un observateur aurait
relevé une pointe d’étonnement.
--Ou plutôt, reprit galamment Timoléon, je n’ai fait qu’un long rêve où
je me voyais déjà marié.
--Ah! vous avez bien dormi... alors, tant mieux! tant mieux! Je
craignais que le changement de chambre, de lit, d’habitudes ne vous eût
tenu éveillé, dit Bokel, qui, tout en feignant de se moucher, observait
la contenance du jeune homme.
--Du tout, du tout, reprit tranquillement Timoléon, je me souhaite
d’avoir toujours de pareilles nuits.
--Tant mieux, tant mieux! répéta le tailleur.
Mais ses lèvres mentaient, car, en lui-même; le gros homme se disait:
--Il est donc bâti en fer, ce garçon-là?.. il faudra que je lui double
la dose.
Nous croyons inutile de conter un à un, et par le menu, ces dix jours
pendant lesquels Polac fit sa cour. Nous ne parlerons pas plus de la
série de repas de famille où Timoléon ouvrit la plus vaste carrière à
son appétit sans qu’aucune observation lui fût faite par son futur
beau-père, qui semblait avoir pris le parti de le laisser dévorer à sa
faim. Disons seulement que Bokel s’était subitement pris d’une belle
passion pour les morceaux de piano à quatre mains, qui demandait à être
satisfaite le soir, après dîner.
--Allons, mes enfants, disait-il sitôt le dessert mangé, jouez-moi mon
morceau à quatre mains pendant que je m’occupe du café.
En effet, la musique durant, il passait son café au filtre, le versait,
le sucrait, de sorte que Timoléon, quand la dernière note vibrait
encore, voyait le tailleur s’approcher du piano, lui tendre une tasse
pleine en répétant cette phrase invariable:
--Acheté, choisi, brûlé, moulu, passé par moi. J’ai la prétention
justifiée de dire que, nulle part, il ne s’en boit de plus exquis.
Et il restait là, attendant que Polac eût avalé tout le contenu de sa
tasse comme s’il quêtait un compliment... Ce que, du reste, Timoléon ne
lui faisait jamais attendre car, non moins invariablement, il répétait
aussi:
--Je n’ai jamais bu du café ayant un goût pareil.
Phrase, il faut le dire, à laquelle le jeune homme ajoutait un sens
sous-entendu, car, en lui-même, il ne manquait pas de se dire:
--Respectons sa manie de croire qu’il fait de bon café... mais,
sacrebleu! quelle drogue!... Il est rudement vrai que je n’en ai jamais
bu ayant un tel goût.
Si grand amateur de piano agacé par quatre mains que fût devenu Bokel,
il faut reconnaître qu’il n’était pas de ces fanatiques qui abusent des
exécutants. Une fois le morceau, pendant lequel il préparait son café,
terminé, il tenait Timoléon et sa fille quittes de tout nouveau vacarme
et, engourdi par la torpeur d’une douce digestion, il laissait les
jeunes gens à leur bavardage amoureux.
Donc, ces dix jours, qui précédèrent le mariage, s’écoulèrent dans un
calme uniforme. Nous ne trouvons à y glaner qu’une seule conversation,
tenue l’avant-veille du mariage, qui n’était pas la répétition de ce
qu’on avait dit et archi-répété depuis une semaine.
Entre la poire et le fromage du dîner, à propos de nous ne savons plus
quoi, Paméla s’écria d’un petit ton résolu:
--Tu sais, papa, que je veux faire un voyage de noces!
Bokel, depuis huit jours, attendait-il cette phrase? Nous ne saurions le
dire. Mais le fait est qu’il s’empressa de répondre avec une
satisfaction visible:
--Mais telle a été toujours mon intention, ma chérie. Nous le ferons ce
voyage de noces, sois-en certaine. J’ai déjà donné mes ordres au chef
coupeur pour qu’il me remplace pendant mon absence.
Le projet de voyage avait souri à Timoléon. En entendant Bokel parler de
venir en tiers dans ce chemin des amoureux où, dit un refrain, on n’est
bien qu’à deux, il ne put retenir une légère moue qui échappa au
tailleur, car, sans se douter qu’il était de trop dans ce futur
déplacement, il reprit d’un ton bonhomme.
--Voyons, où irions-nous bien, fillette? Que dirais-tu d’une semaine
passée à Fontainebleau?
--Non, fit Paméla d’un signe de tête.
--Ou à Montmorency?
Mademoiselle Bokel répéta son mouvement négatif.
--As-tu une idée, ma belle? Alors dis-la-moi, reprit le papa.
--Je veux voir la mer, déclara la jeune fille.
A cette époque, temps des coches et des coucous, le rêve de tous les
Parisiens était de voir la mer au Havre ou de visiter la Suisse. Les
commerçants trimaient pendant trente années avec cette espérance qu’un
jour leur fortune acquise les mettrait à même d’aller voir la mer au
Havre ou le lever du soleil sur le Righi. Un Parisien qui avait vu la
mer ou le mont Blanc obtenait dans son quartier cette considération que
les mahométans accordent à ceux de leurs coreligionnaires qui ont fait
le pèlerinage de la Mecque.
Au désir exprimé par sa fille, une lueur de joie, qui n’eut que la durée
de l’éclair, avait brillé dans l’œil de Bokel. On eût dit que le gras
bonhomme attendait cette phrase.
--Oui, je veux voir la mer, répéta la jeune fille... Et vous, Timoléon?
--Du moment que vous le désirez, mademoiselle, j’aurais mauvais goût à
ne pas partager vos souhaits.
--Et même, poursuivit Paméla, j’aimerais à me sentir assise dans une
barque, mollement balancée par la vague.
C’était là, probablement, une balle que le tailleur guettait au bond,
car il s’écria:
--Ah! tu aimerais à être balancée par la mer! Eh bien! tu seras
balancée, je m’y engage! Non-seulement tu verras la mer, mais encore tu
iras dessus... N’est-ce pas, Timoléon, que nous lui ferons faire un tour
en mer?... Tiens! est-ce que ce projet ne vous plaît pas?