tiens pas à ce que je te fasse asseoir dans ma lèchefrite, dont la
graisse est bouillante... Foi de Bizot! ex-sergent de la garde
impériale, tu peux compter là-dessus, si, dans trois secondes, tu ne
m’as pas débarrassé de ta face de mouchard.
C’était clair, catégorique, peu rassurant, et le rôtisseur était un
gaillard le taille à exécuter son programme.
Bokel, pourtant, ne broncha pas plus que si l’autre eût parlé de le
couronner de roses.
Et voici pourquoi:
En France, a-t-on dit assez justement, tout finit par des chansons.
C’est donc par des chansons de l’époque que nous allons essayer
d’exprimer les diverses nuances du plaisir que causait, à si peu de
distance de leur Restauration, le retour des Bourbons. «_Ramené par
l’amour de notre peuple_», avait d’abord dit Louis XVIII, avant de
s’asseoir sur ce trône que, quinze jours plus tard, il prétendait _tenir
de Dieu et de ses ancêtres_. Or, cet amour, nous le répétons, avait ses
degrés.
On comptait, en première ligne, les fanatiques qui chantaient à l’heure
cette cantate:
Monarque, ami de l’olivier,
Toi, que le ciel dans sa clémence,
Voyant les larmes de la France,
Envoya pour les essuyer... etc.
Ceux-là étaient les satisfaits, tous gens bien placés, à même le
râtelier du budget. Leurs cantiques partaient d’un estomac repu et leur
adoration s’entourait de toutes les formes sous lesquelles on avait
reproduit les augustes traits de monarque, ami de l’olivier. D’aucuns,
même, portaient son portrait en boutons de culotte.
Après ces sectaires, arrivaient les expectants. On leur avait fait des
promesses qu’on n’avait pas encore réalisées. Aussi avaient-ils piqué
leur amour avec une épingle sur un bouchon pour qu’il ne se défraîchît
pas les ailes, et ils attendaient pour le reprendre que la manne tombât
sur eux. C’étaient les sondeurs, les «Faudrait voir à voir». Ils avaient
été fort chauds, mais, peu à peu, ils s’attiédissaient en chantant,
avec prudence pourtant, certains couplets, demi-hargneux, dont le
refrain était:
Laissons _folâtrer_ le mouton.
Venaient ensuite les blagueurs, moitié figues et moitié raisins. Pas
encore ennemis, mais bien près de l’être. Riant pour ne pas avoir à se
fâcher. A propos du déluge de médailles, portraits, bustes, statuettes
qui reproduisaient la face de l’ami de l’olivier, ce clan-là
chantonnait:
En bois, en ébène, en albâtre,
On l’offre sans cesse à nos yeux.
Il est déjà pas mal _en plâtre_;
_En terre_ il serait beaucoup mieux.
Enfin arrivaient ceux qui aimaient le monarque d’une façon... féroce, à
peu près comme le crocodile ou le requin aime l’homme. Ces derniers,
donnant pour sujet à leur muse l’embonpoint royal, chantaient entre
leurs dents:
Qu’on ferait de bonnes saucisses,
Avec un cochon aussi gras!
L’éléphant, jaloux de ses cuisses,
Dit: Je ne suis qu’un échalas!
Et de rage il pleure tout bas.
Voilà en résumé, ce que la Restauration appelait un peu à la légère:
Avoir comblé tous les vœux!
De tous ceux qui vouaient le sang de saint Louis aux manipulations de la
charcuterie,--et ils formaient l’immense majorité,--les plus ardents
étaient les bonapartistes. Aussi le gouvernement, mal rassuré sur cette
façon de l’aimer, faisait sillonner leurs masses profondes par ces
curieux à l’oreille fine et à l’œil observateur sur lesquels Béranger
appelait l’éveil de ceux qui causaient trop haut de leur goût pour les
saucisses en leur chantant ce refrain:
Parlons bas, parlons bas,
Ici près, j’ai vu Judas.
Voilà donc pourquoi le rôtisseur, bonapartiste à tous crins en sa
qualité d’ancien soldat licencié, quand il avait entendu Bokel
l’interroger sur le compte de Dumouchet, ce destitué par la
Restauration, l’avait tout naturellement pris pour un mouchard et
menacé, s’il ne déguerpissait, de le faire asseoir dans la graisse
crépitante de sa lèchefrite.
Mais, nous l’avons dit, si peu avenant que fût le destin promis aux
parties postérieures et charnues de son individu, Bokel n’avait pas
bougé, car cette réponse, grosse d’orages, était, en même temps, une
déclaration de principes qui, tout aussitôt, lui avait montré le joint
qu’il cherchait pour l’exécution de son plan.
--Bon, pensa-t-il, un bonapartiste! Je tiens mon homme.
Puis, sans s’inquiéter des gros yeux furibonds du rôtisseur, et après
avoir promené un regard prudent sur les volailles rôties ou crues, comme
s’il voulait s’assurer qu’aucune d’elles n’était de la police, il glissa
rapidement ces mots à mi-voix:
--Vous vous trompez, mon ami, je suis de votre bord.
--Vrai! vous êtes pour l’Emp...
--Chut! chut! fit Bokel en coupant d’un geste de main le mot
compromettant. Oui, mon opinion est la même que la vôtre et que celle de
M. Dumouchet, cette intéressante victime de l’injustice monstrueuse du
régime actuel.
--Oh! oui, le pauvre homme! En voilà un qui en voit de dures pour le
quart d’heure, dit le rôtisseur dont la méfiance et la fureur s’étaient
complétement dissipées.
--Pas de place, pas de pain, n’est-ce pas?
--Ces gueux-là l’ont jeté sur le pavé comme un chien, sans se demander
comment il nourrirait le lendemain sa femme et ses enfants.
--De sorte que l’argent manque? continua Bokel, poursuivant son
interrogatoire.
--Dame! oui. Je puis vous en parler à bon escient, car, peu à peu, je
l’ai vu emporter tout ce qu’il y avait à vendre dans son ménage... et,
cela, pour manger.
--Cette vie-là doit l’avoir fait maigrir? demanda le tailleur avec
inquiétude.
--Il n’a plus que la peau et les os.
--Que la peau... répéta Bokel en pâlissant.
--... Et les os, oui, monsieur; il fait passer sa femme et ses mioches
avant lui et ne mange que ce qui reste... quand il en reste, ce qui ne
doit pas arriver tous les jours... Ah! oui, je vous en réponds, il est
d’une belle maigreur! Il a, je...
Le rôtisseur s’interrompit tout à coup pour tendre la main vers la rue.
--Tenez, fit-il, vous pouvez en juger par vous-même, car le voilà qui
sort de la maison... Voulez-vous que je l’appelle?
Bokel n’eut même pas le temps de répondre non, car l’homme aux
volailles se reprit aussitôt pour dire d’une voie émue:
--Au fait, mieux vaut le laisser filer et le guetter à son retour, il
serait trop peiné d’être abordé en ce moment avec la charge qu’il a sur
le dos.
En effet, celui que désignait le rôtisseur, était un grand efflanqué qui
remontait la rue en portant un matelas sur ses épaules.
Si court que fût le passage de Dumouchet, il suffit à Bokel pour le bien
regarder. Cet examen le contenta sans doute, car un léger sourire parut
sur ses lèvres.
--Eh! eh! se dit-il, oui, il est pas mal maigre, le cousin marié... mais
il n’approche pas encore de Polac... Pourtant, comme il finirait par le
rattraper, il faut que j’y mettre bon ordre.
Cependant, l’ex-militaire de l’empire avait continué:
--M. Dumouchet va encore poster un matelas au Mont-de-Piété... J’aurais
dû m’y opposer, car, en ma qualité de principal locataire, je suis
responsable des loyers et j’ai déjà payé trois termes pour lui... mais,
bah! entre gens de la même opinion, il faut s’entr’aider... Pas vrai?
--C’est si bien mon avis que je vais vous le prouver sur l’heure, dit
gravement le tailleur.
Il mit la main à sa poche et prit son portefeuille, d’où il tira encore
un des billets de mille francs que nous l’avons vu y placer à son
départ.
--J’appartiens, reprit-il, au comité de bienfaisance bonapartiste, qui
s’est chargé, sous le voile de l’anonyme, de venir en aide à ceux de
notre parti qui ont eu à souffrir des injustices du régime actuel...
Tenez, voici la somme destinée à M. Dumouchet.
--Je la lui remettrai à son retour, promit le rôtisseur, ébahi par une
telle largesse, en prenant le billet qui lui était tendu.
--Non, non, dit vivement Bokel, remettre cet argent à M. Dumouchet ne
serait pas répondre aux intentions du comité que je représente... Je me
suis mal expliqué. J’aurais dû plutôt dire que c’est à vous-même que je
donne ces mille francs.
Rendant muette, d’un signe de main, la surprise du rôtisseur, qui allait
s’exclamer, Bokel poursuivit:
--Veuillez m’écouter. Le comité s’occupe de replacer Dumouchet dans une
position au moins égale à celle qu’il a perdue. Mais, avant tout, il
veut lui assurer, et aux siens comme à lui, le plus précieux de tous les
biens. Je veux dire qu’il entend d’abord leur rendre une santé qui a été
altérée par les privations de toutes sortes. Il exige donc que la
présente somme soit employée uniquement... vous m’entendez?
uniquement... employée en nourriture, rien qu’en nourriture. Vous me
comprenez?
--Parfaitement. Je suis chargé de les nourrir jusqu’à concurrence de
mille francs.
--Et sans détourner un sou, un seul sou du but que s’est proposé le
comité.
--Oui, oui, tout en boustifaille... Rien qu’en déjeuners et dîners.
--C’est cela même. Voyons, dites-moi un peu comment vous entendez les
nourrir?
--A déjeuner, je leur donnerais un dindon.
--Pourquoi pas deux dindons?
--Deux dindons? Pour six... dont quatre bambins! Ce serait trop,
vraiment trop!
--Le comité ne marchande pas ses bienfaits, dit gravement Bokel.
--Va pour deux dindons alors!
--Bien. A présent, parlons du second déjeuner.
--Hein! fit le rôtisseur en ouvrant des yeux énormes à la pensée que les
deux dindons avaient seulement mission de remplacer le café au lait du
matin.
Le tailleur avait continué:
--Pour le second déjeuner, nous disons donc un gigot... mettons même
deux gigots, puis quelques pigeons et une salade de pommes de terre.
Rien ne vaut les farineux pour rétablir la santé. Vous abuserez donc des
légumes farineux... Occupons-nous maintenant du dîner. C’est d’ordinaire
le repas sérieux de la journée. Il nous le faudra solide, substantiel...
Nous aurons alors l’oie, le canard, le lapin, un morceau de viande de
boucherie et encore des légumes farineux... toujours des farineux.
--Mais, à manger de la sorte, ils n’auront même plus le temps de se
moucher!... Monsieur Dumouchet, qui est un pieu, tournera au ballon dans
quinze jours... Ils vont avoir de la viande à coucher dessus!
Bokel, à cette objection, redressa la tête, et d’une voix sévère:
--Monsieur, dit-il, j’ai déjà eu l’honneur de vous apprendre que le
comité ne marchande jamais ses bienfaits et qu’il a horreur de
l’étriqué.
--Quel comité! quel comité! murmura le rôtisseur émerveillé.
Après cette leçon donnée à son homme, Bokel, redescendant de ses grands
chevaux, se fit bon prince en ajoutant:
--Eussent-ils trop de viande, pensez-vous que les Dumouchet manqueront
d’autres malheureux à nourrir de leurs restes?.. Ils ne sont pas sans
connaître, autour d’eux, de nombreux affamés.
--Oh! oui... Entre autres, il vient quelquefois chez eux un grand jeune
homme, gras comme le coupant d’un sabre, qui les aiderait d’un rude coup
de dent... Oh! celui-là doit avoir un fier appétit! Je gagerais bien
qu’il a toute une table d’hôte dans l’estomac! répondit le rôtisseur
avec une sorte d’admiration pour celui dont il parlait.
Bien qu’il eût immédiatement deviné qu’il s’agissait de Timoléon, le
tailleur parut n’attacher aucune importance à ce détail et reprit d’un
ton grave:
--Vous avez bien compris, n’est-ce pas, l’intention du comité? Rendre
avant tout la santé à ses protégés. Puis, plus tard, assurer leur
bien-être par un emploi.
Et sur le ton d’une confidence:
--Je me suis senti si douloureusement affecté par l’aspect souffreteux
de M. Dumouchet que je m’engage, si, dans quinze jours, vos bons soins
l’ont fait refleurir, à demander au comité une prime pour vous... Ainsi
donc ne vous écartez pas de cette sorte de menu que nous avons dressé
ensemble.
--Soyez tranquille. Je vais vous le bourrer qu’il en deviendra bossu.
--Au besoin, pour le cas où des spasmes d’estomac le réveilleraient la
nuit, je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’il trouvât un jambon sur
sa table de nuit pour faire médianoche.
--Il aura son jambon, dit le rôtisseur, qui, en somme, était enchanté
d’avoir à vendre le plus possible.
Bokel leva un doigt comme pour appuyer sur les paroles qu’il allait
prononcer.
--N’oubliez pas, recommanda-t-il, que les bienfaits du comité sont
anonymes. Ainsi donc, _motus!_ inventez ce que vous voudrez, mais pas un
mot sur nous.
--Je dirai à M. Dumouchet qu’une tireuse de cartes m’a conseillé de
placer des fonds sur son avenir, qui doit redevenir brillant, proposa le
rôtisseur, enchanté d’avoir l’air d’être charitable à si bon compte.
--Parfait! ingénieuse idée!... C’est donc convenu, vous allez
m’engraisser ces gens-là... Après le présent billet de mille francs, il
y en aura encore un autre, si c’est nécessaire, car, je ne saurais trop
le répéter, le comité de bienfaisance bonapartiste ne veut pas qu’on
lésine... Et songez à la prime qui vous attend; gagnez-la.
Sur ce, après un petit salut protecteur, Bokel quitta la boutique,
laissant le rôtisseur déjà occupé à choisir les volailles avancées qu’il
coulerait, le soir même, à la famille Dumouchet, et, à chaque croupion
qu’ai flairait, répétant avec enthousiasme:
--Quel comité! quel comité!
V
Cependant le tailleur, aussi vite que le permettait sa grosse masse,
avait remonté la rue Saint-Jacques. Chemin faisant, il souriait et se
frottait les mains en murmurant:
--Machiavel n’aurait pas inventé mieux! Pendant que ce rôtisseur va
gaver à gogo le Dumouchet et lui donner du ventre, moi, je me charge, si
la chose est encore possible; de faire maigrir Timoléon... J’en suis
pour mes deux billets de mille francs, mais qui ne risque rien n’a rien.
Un quart d’heure après, il reparaissait chez Timoléon Polac; qu’il
trouva arpentant sa chambre d’un pas impatient qui rappelait celui des
bêtes féroces du Jardin des Plantes quand on tarde trop à leur apporter
leur pâture.
--En route! cria-t-il gaiement au jeune homme.
--En route... pour la soupe? dit Timoléon, qui, avant de se mettre en
marche, tenait à bien préciser le but de sa sortie.
--Mais oui, mais oui, redit gentiment le tailleur avec une petite
risette. En arrivant à la maison, nous allons trouver le couvert mis et
Paméla nous attendant.
Après avoir suivi une rue de traverse pour n’avoir pas à repasser devant
la boutique du rôtisseur, Bokel prit, avec Timoléon, le chemin de son
domicile. Marchant côte à côte, l’un si maigre et si long, l’autre si
court et si rond, ils avaient l’air à eux deux d’un bilboquet en voyage.
Tant courtes que Polac s’efforçât de faire ses enjambées, elles étaient
encore trop grandes pour les petites jambes du tailleur et le
contraignaient à un trot de chasse qui l’essoufflait.
Quand on arriva au Pont-Neuf, Bokel poussa un _ouf!_ douloureux et prit
racine sur le trottoir. Il fut au moins deux bonnes minutes à retrouver
son haleine.
--Etes-vous fatigué, mon cher bienfaiteur? demanda le jeune homme quand
il le vit en état de parler.
--J’avoue que je m’assiérais volontiers.
--Voulez-vous que nous entrions dans le café que je vois là-bas, au bout
du pont? Nous y ferons d’une pierre deux coups, proposa Timoléon.
--Que voulez-vous dire avec vos deux coups?
--Pendant que vous vous reposerez à l’aise, moi, j’avalerai une tasse de
chocolat... Rien ne m’ouvre l’appétit comme une tasse de chocolat.
--Y pensez-vous? Dans une heure à peine, nous serons à table, objecta le
gros homme.
--Mettons que je n’aie rien dit, accorda stoïquement le jeune homme en
imposant silence à la révolte de son estomac.
--Je ne refuse pourtant pas de faire d’une pierre deux coups, reprit
Bokel, dont l’œil, pendant ce dialogue, avait inspecté le Pont-Neuf,
qui, à cette époque, était encore une sorte de champ de foire où
abondaient les charlatans, bateleurs, marchands d’orviétan, chanteurs,
frituriers et autres industriels forains.
--Ah! vous approuvez alors la tasse de chocolat? demanda Timoléon, se
raccrochant à l’espérance.
--Non, pas précisément.
--Alors comment prétendez-vous faire d’une pierre deux coups?
--Mais d’abord en m’asseyant dans un excellent fauteuil, où je me
reposerai.
--Bon, voilà le premier coup de la pierre... quel est le second?
--Et, étant assis, savoir combien je pèse, dit le tailleur en montrant
du doigt, à vingt pas de là, une bascule à fauteuil dont une vieille
femme était en train d’épousseter les housses en calicot rouge.
--Allons! prononça Timoléon, jugeant inutile de s’opposer à cette lubie
du poussah de se peser en plein air.
Si vous aviez vu comme l’œil de Bokel pétillait d’une malice contenue
quand il posa ses vastes... charmes dans le fauteuil, qui, du reste, fit
entendre un craquement, vous auriez immédiatement deviné qu’il y avait
préméditation chez le gros madré et qu’il éprouvait la satisfaction
intime d’un homme arrivé à ses fins.
--Deux cent quarante-cinq livres, annonça la vieille femme d’une voix
pleine d’admiration respectueuse.
--A vous, jeune homme, dit Bokel après s’être dégagé avec effort du
fauteuil où ses formes s’étaient trop exactement emboîtées.
--Oh! après vous, ce serait fatuité de ma part, répondit Timoléon avec
une fausse modestie.
--Ta, ta, ta, fit le tailleur en poussant le récalcitrant sur le
fauteuil.
Quoiqu’il eût le sourire aux lèvres, le cœur battait ferme à Bokel
pendant que la vielle femme interrogeait le cadran de son appareil.
--Il doit peser dans les quatre-vingts livres... Ce serait trop demander
au ciel que de souhaiter soixante-quinze livres... car il a les os
forts, trop forts même, se disait le tailleur avec angoisse.
Quant à Timoléon, que le fauteuil, qui avait gémi pour Bokel, balançait
avec un doux mouvement d’escarpolette, il se prêtait à la chose avec
cette complaisance qu’on doit aux fantaisies d’un tailleur qui donne des
notes acquittées, glisse des billets de mille francs et offre un dîner à
ses clients véreux.
Après avoir attendu l’arrêt de l’aiguille du cadran, la vieille se
redressa et d’un ton dédaigneux:
--Soixante et onze livres, dit-elle.
Toute la grasse personne de Bokel eut un frémissement de joie à cette
déclaration.
--Soixante et onze livres! répète-t-il d’une voix tremblante, vous ne
vous trompez pas, madame?
--Vérifiez vous-même, dit la femme en montrant le cadran.
--Oui, c’est la vérité, déclara le tailleur après avoir examiné
l’aiguille.
Et, comme Polac voulait se lever du fauteuil, il le repoussa doucement
sur le coussin et se mit à le regarder avec des yeux humides de
tendresse et en balbutiant:
--Timoléon, mon cher Timoléon...
Mais l’émotion lui serrait trop la gorge; il n’en pouvait dire plus
long. Il se contentait de repousser le jeune homme sur le fauteuil à
chaque tentative pour se lever et le couvait toujours du même regard
attendri en répétant:
--Timoléon, mon cher Timoléon.
Un peu abasourdi par cette scène, Polac consentit à rester sur le
fauteuil, attendant que la parole sortît enfin de la bouche du tailleur
et se disant:
--Qu’est-ce qu’il lui prend? Quelle drôle de maladie! Depuis le
commencement je me doutais bien qu’il est devenu fou... Pourvu que je
dîne!
--Débarrassez donc le plateau! criait la propriétaire de la balance en
poussant Polac dans le dos.
Enfin Bokel parut être maître de son émoi. La salive revenue sur sa
langue lui permit de balbutier d’une voix douce:
--Timoléon, je crois que vous sauriez rendre une femme heureuse.
--Je le crois aussi, avoua Polac, moins par fatuité que par
condescendance pour l’accès de démence qui, selon lui, se déclarait chez
le tailleur.
--... Et qu’un beau-père serait fier de vous, continua Bokel.
Pendant qu’il était en train de flatter la folie de son homme, Polac lui
servit bonne mesure.
--Chaque matin, répondit-il, je me lèverais en me demandant: Comment
rendre mon beau-père fier de moi? Ce serait ma préoccupation de toutes
les heures.
--Débarrassez donc le plateau! criait toujours la vielle de la balance.
Bokel ouvrit alors les bras.
--Timoléon? dit-il.
--Bokel?
--Veux-tu être mon gendre?
Polac n’hésita que le temps juste de se dire:
--Je recommanderai à sa fille de le coucher de bonne heure après lui
avoir fait prendre un bain de pieds bien chaud.
Et il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus en s’écriant:
--Ah! Bokel, vous êtes une vraie pluie de bienfaits!
Puis, comme c’était un garçon qui, dans toutes choses, ne perdait jamais
de vue le côté positif, il ajouta:
--Si c’est un rêve, ne me réveillez pas, car je vous dirais: Allons
dîner!
--Oui, allons dîner. Paméla doit s’impatienter, répondit le tailleur.
Et les deux hommes se remirent en route, chacun faisant à part sa
réflexion.
--Quelle singulière toquade! M’offrir d’être son gendre parce que je
pèse soixante et onze livres! pensait Polac, ne prenant pas le moins du
monde au sérieux ce qui venait de se passer.
De son côté, le tailleur se disait:
--J’ai assez bien joué mon rôle.., Je le tiens!... Soixante et onze
livres! il faudra que je veille à ce qu’il ne bouge point de ce
poids-là.
Quand ils furent dans l’escalier de sa maison, Bokel s’arrêta pour faire
la leçon au jeune homme.
--Timoléon, dit-il, voulez-vous que je vous enseigne un moyen de plaire
à votre future? Ne mangez pas beaucoup à table; Paméla n’aime pas les
gros mangeurs... Peut-être trouverez-vous qu’elle-même mange d’une
belle force... Méfiez-vous! C’est un piége qui vous sera tendu.
Mademoiselle Paméla attendait les deux dîneurs sous les armes,
c’est-à-dire dans une toilette fraîche et claire qui la rendait vraiment
charmante. Que ventre affamé n’ait pas d’oreilles, nous n’y contesterons
pas, mais, à coup sûr, il a des yeux, car Timoléon, si fort en appétit
qu’il était, quand il vit le gracieux minois de la jeune fille, eut
cette pensée de regrets:
--Quel malheur que son père me l’ait proposée dans un accès de folie! Si
cela avait été sérieux, j’avoue que j’aurais volontiers descendu le
fleuve de la vie avec cette belle petite camarade-là dans ma barque.
Après les salutations, Bokel s’était hâté d’attirer sa fille dans la
pièce voisine.
--Comment le trouves-tu? demanda-t-il.
--C’est un vrai mât, répondit franchement Paméla.
--Le fait est qu’il est un peu élancé... Une baguette d’osier, je le
confesse... mais, tu sais, une baguette, ça n’en plie que plus
facilement dans les mains d’une femme adroite.
--Vrai! il est par trop maigre! répéta la jeune fille encore sous la
première impression.
--Je te l’ai choisi exprès aussi... svelte. Lis les meilleurs auteurs,
mon enfant, et tous te diront que le mariage engraisse les hommes...
qu’il les engraisse même énormément.
A l’appui de son dire, Bokel crut devoir joindre une preuve
convaincante. Il fit tourner sa grosse personne sous les yeux de Paméla
en disant:
--Tiens, moi qui te parle, quand j’ai épousé ta mère, ma taille tenait
entre ses dix doigts... Eh bien, tu vois comme le mariage m’a profité!
Puis, cessant son mouvement de toupie:
--Oui reprit-il, le mariage engraisse, c’est un fait acquis... Aussi
qu’arrive-t-il? C’est que, bien souvent, une jeune fille à illusions,
qui avait épousé un jeune homme bien campé, à formes parfaites, à
l’allure étoffée, s’est étonnée, au bout de quelques années de mariage,
de voir son mari, tout au plus après la trentaine, s’épaissir, se
déformer, s’alourdir par l’embonpoint et, bientôt, ne plus rappeler en
rien l’élégant cavalier de la lune de miel... Timoléon obéira donc à la
loi commune. Mais, au moins, avec lui, tu as de la marge... il a tant à
faire, pour être seulement potelé, que tu es à peu près certaine de
conserver un mari de tournure dégagée par-delà la cinquantaine.
A ce plaidoyer sur l’effet du mariage, Bokel, voyant sa fille encore
hésitante, ajouta cette péroraison, qui, selon lui, était
irrésistiblement concluante:
--Crois-en ton père, ma fillette, oui, le mariage engraisse. Mon état de
tailleur me permet d’en parler savamment. Si tu savais le nombre de
clients que je fournissais quand ils étaient garçons et que j’ai
continué d’habiller après leur mariage... tous, d’anciennes tailles de
fée dont, maintenant, il me faut, tous les six mois, élargir les
ceintures de culotte.
Après avoir ainsi fait entendre la voix sévère de la raison doublée de
l’expérience, Bokel fit vibrer des cordes plus douces.
--Et puis, reprit-il d’une voix câline, vois-tu, ma mignonne, un mari
maigre, ça s’entoure plus facilement de soins et de prévenances.