excellente raison. Dès son entrée, ses yeux s’étaient fixés sur les
jambes nues du jeune homme et, ajoutons-le, lesdits yeux rayonnaient
d’une sorte d’admiration joyeuse.
Etait-ce que ces jambes étaient d’un modèle irréprochable? Pas du tout!
Le seul sentiment que leur vue pouvait inspirer, même au mortel le moins
sensible, était celui d’une pitié profonde. Deux bâtons de chaise, qu’on
aurait fait bouillir pendant quinze jours, seraient restés plus gras que
n’étaient ces tibias dont la peau se collait sur les os sans accuser la
plus minime parcelle de chair. A les montrer dans une baraque de foire,
ces jambes-là auraient été un gagne-pain pour leur propriétaire.
Et tout le reste de l’individu était à l’avenant. A l’endroit des
coudes, l’a toile de la chemise semblait repoussée par la pointe d’une
baïonnette, et, sur chaque épaule, elle se redressait comme tendue sur
une lame de rasoir.
Cependant, Bokel, tout à son examen, se disait avec un frémissement de
satisfaction:
--Un squelette! Un vrai squelette!... Quelle chance pour moi!... Jamais,
je crois, je n’aurais osé demander au ciel de me le donner aussi maigre!
Entre l’un, qui faisait cette réflexion, et l’autre, qui n’avait cessé
de regarder alternativement le tailleur et le billet de mille francs, le
silence avait duré une grosse minute. Il fut enfin rompu par Timoléon,
qui s’écria:
--J’ai beau vous étudier, vous ne m’avez pas du tout l’air d’être
timbré!
--Moi! timbré?
--Ni pochard!
--Pourquoi serais-je pochard ou timbré?
--Comment! vous, Bokel, le plus arabe de tous mes créanciers, vous le
plus opiniâtre pourchasseur d’à-compte, vous, la providence des
huissiers, vous me prêtez de l’argent et m’acquittez ma facture... sans
être toqué ni ivre!... Ce n’est pas possible!... Dites-moi que je rêve!
--C’est la pure réalité.
--Alors vous êtes un faux Bokel! L’autre, le vrai, n’est pas capable
d’un tel trait!
Bokel prit son air digne et d’une voix lente et grave:
--Monsieur Polac, dit-il, vous oubliez que, sous chaque tailleur, il y a
un homme... De ce que le fournisseur s’est montré quelquefois un
créancier sévère, il n’en faut pas déduire que l’homme n’aime pas à
savourer les doux charmes de la bienfaisance.
--Ah bah! fit railleusement Timoléon à cette belle phrase.
Et, mal convaincu, il se prit à tourner et retourner le billet en
ajoutant:
--Si vous êtes le Bokel véritable, c’est alors votre billet qui est
faux... Je suis certain d’avance de ne pas pouvoir le passer.
Comme si une fée eût voulu le mettre à même de tenter tout de suite
l’épreuve, on frappa au même instant à la porte et la voix du portier
cria grossièrement:
--Puisque le gros monsieur est entré, vous pouvez bien m’ouvrir... Je
vous avertis que le patron m’a autorisé à aller chercher un serrurier...
Ainsi donc, de l’argent ou on vous flanque dehors.
D’un bond, Polac fut à la porte qu’il ouvrit et, lançant le billet à la
face du concierge:
--Tiens, bélître! dit-il, va payer ma note et remonte-moi le reste de la
somme.
Le cerbère n’avait encore pu trouver un seul mot que la porte lui était
déjà refermée sur le nez par Timoléon, qui revint au tailleur. Ce
dernier, pendant la scène, s’était mis à vider le paquet de vêtements
apportés pour son client.
--Un squelette! Un vrai squelette! Quelle chance pour moi! se
répétait-il tout en dépliant un pantalon.
III
Le mot «squelette» n’avait rien d’exagéré et convenait tout aussi bien
que lame de rasoir, manche à balai, fil à beurre et autres termes usuels
de comparaison applicables à cette maigreur qui causait à Bokel un
contentement dont nous ne tarderons pas à connaître le secret.
Mais, de ce que les os lui perçaient la peau, Timoléon n’était pas pour
cela un de ces pauvres hères, minés par l’étisie, n’ayant plus que le
souffle, qui se cramponnent péniblement à l’existence. Non vraiment!...
il avait complétement oublié d’engraisser, voilà tout. Il était des
mieux portants et, surtout, des plus frétillants; un gaillard tout nerfs
et tout muscles, dur à la fatigue, courageux en diable et de la plus
joyeuse humeur... mais n’ayant pas pour quatre sous de poésie. Notons
ce dernier point. Il aura son importance dans la suite de notre récit.
Une abondante chevelure brune s’ébouriffait au-dessus de son visage
spirituel, aux yeux gais et malins, à la bouche largement fendue, et
meublée de trente-deux dents d’une solidité à mâcher du fer. Tel était
Timoléon Polac.
Dans l’empressement qu’il avait mis à donner le billet de mille francs
au portier, il avait été surtout poussé par l’arrière-pensée que la
tailleur, ayant offert avec l’espoir d’être refusé, allait faire une
triste mine en voyant s’envoler l’argent. Il en fut pour son injurieux
soupçon, car Bokel, sitôt le concierge disparu, lui tendit le pantalon,
en disant d’un ton fort tranquille:
--Maintenant, habillez-vous.
--Ah çà! bien vrai, vous ne regrettez donc pas votre billet de banque?
s’écria Polac tout en s’introduisant dans le pantalon.
--En voulez-vous un second? demanda vivement le gros homme, dont la main
se porta aussitôt vers la poche contenant son portefeuille.
Il n’y avait plus à douter. Voix et geste avaient été si naturels que
notre sceptique fut convaincu.
--Grand merci! dit-il. Avec le restant de la somme que va me rapporter
le concierge, j’aurai amplement de quoi suffire à mes projets.
--Ah! vous avez des projets? reprit Bokel avec un accent d’inquiétude
dans la voix. Peut-on les connaître?
--Parfaitement. J’en ai deux. Le premier consiste à me payer avant tout
un joli coup de fourchette.
--Tiens, oui, j’y pense. Je vous ai surpris au saut du lit... un peu
tard, il faut l’avouer... Vous avez sans doute passé la nuit dernière
dans quelque soirée du grand monde? débuta le tailleur sans aucune
conviction qu’il avait trouvé le motif véritable de ce lever tardif.
--Dans le grand monde! répéta Polac après une longue fusée de rire.
Alors j’y serais allé en manches de chemise, car, il y a trois jours,
j’ai vendu mon dernier habit pour manger... Si vous m’avez encore trouvé
au lit à deux heures de l’après-midi, c’est par ordre du proverbe: Qui
dort dîne.
A ces mots, Bokel prit son air attristé et d’une voix de pitié douce:
--Vous ne pouvez donc pas remonter sur l’eau, mon cher monsieur Polac!
Et sur ces mots, il lâcha deux grosses larmes qui glissèrent sur sa face
joufflue.
Timoléon aurait dû ouvrir des yeux grands comme une porte cochère à la
vue de cette émotion. Bokel, l’arabe impitoyable, devenu une sensitive!
le crocodile métamorphosé en bengali! N’était-ce pas là un vrai miracle?
Mais en homme qui s’est résolu à prendre la balle au bond et à profiter
d’une aubaine extraordinaire en remettant à plus tard l’instant de
s’étonner, Polac endossa, sans la plus mince apparence de surprise, le
gilet que lui présentait le tailleur et répondit:
--Que voulez-vous? mon brave Bokel, je n’ai pas de chance! Mon père, qui
avait de la fortune, m’avait élevé à rien faire. La Restauration l’a
ruiné. Puis le chagrin l’a tué. Je me suis trouvé, du jour au lendemain,
sur le pavé et sans un liard. Quand j’étais riche, on m’avait cent fois
assuré que je tripotais assez agréablement la musique. J’ai voulu vivre
de ce talent. J’ai tenté mon premier essai sur le propriétaire de cet
hôtel. Le jour de sa fête, je lui ai dédié une romance, paroles et
musique de ma composition. Mon homme est un ancien marchand de cochons,
mais puisqu’on prétend que la musique attendrit les rochers, il pouvait
me servir de pierre de touche. Le soir, il m’a envoyé par le portier une
tranche du gigot de sa table, en y joignant, au lieu de haricots, ces
paroles amères: «Plutôt que de s’occuper de toutes ces _notes_-là, il
ferait mieux de me payer la mienne.» Dès lors je me le suis tenu pour
dit sur l’effet foudroyant de mon génie musical, et j’ai lâché mon luth.
Tout cela avait été joyeusement débité par Timoléon, qui, après s’être
un moment admiré dans son gilet neuf, reprit sur le même ton:
--Que vous dirai-je encore? J’ai frappé inutilement à vingt portes pour
demander un emploi. Cependant j’ai vécu de la vente des rares épaves
sauvées du naufrage de mon opulence. Rien que sur le prix de ma montre,
j’ai pu manger durant quatre mois. Mais je suis arrivé au bout du
rouleau, et, il y a deux jours, il m’a fallu vendre ma dernière
redingote.
A ce souvenir fort triste pourtant Polac s’interrompit pour éclater de
rire.
--J’ai eu beau répéter, reprit-il, que ce vêtement était de la coupe du
fameux Bokel, sa vente m’a fourni deux repas si minces, si minces
qu’autant vaudrait avouer que je suis à jeûn depuis quarante-huit
heures.
--La sobriété est une vertu, avança le tailleur d’une voix grave.
--Oui, mais pas poussée jusqu’à ce point, répliqua Timoléon. Aussi ne
faut-il pas vous étonner si, de mes deux projets à réaliser avec le
reste du billet de mille francs que va remonter le concierge, le premier
est de me payer un solide coup de fourchette.
Ces derniers mots ravivèrent la mémoire du tailleur.
--Tiens! c’est vrai! fit-il, vous avez parlé de deux projets... Et quel
est le second?
--De venir en aide à un aussi malheureux que moi... Un pauvre garçon qui
n’avait que sa place pour vivre, et que le nouveau gouvernement a
destitué brutalement afin de caser une de ses créatures.
--Vous vous intéressez donc beaucoup à cet infortuné, monsieur Polac?
--Parbleu! c’est mon cousin germain.
La réponse était à peine faite que le gros tailleur tressaillit de tout
son être en s’écriant:
--Eh! oui, au fait! vous êtes deux cousins! je l’ai lu dans la...
Mais au moment de parler de la lettre trouvée dans l’habit de M. de la
Morpisel, le tailleur sentit qu’il allait commettre une imprudence et se
rattrapa en disant:
--...Je l’ai lu dans la _Quotidienne_.
Puis, tout heureux de s’être raccroché à une branche, il crut être malin
en ajoutant:
--Oui, c’est par la _Quotidienne_ que j’ai appris cette destitution.
J’ajouterai même qu’en lisant ce nom de Polac, j’ai cru qu’il s’agissait
de vous.
Timoléon, qui était en train de passer une manche de l’habit neuf, se
retourna vivement à ces mots:
--Qu’est-ce que vous me chantez là, Bokel! dit-il avec surprise. Vous ne
pouvez avoir vu le nom de Polac dans le journal à propos de mon cousin,
attendu qu’il s’appelle Dumouchet, du nom de son père, marié à ma tante,
morte depuis dix années.
Bokel fut beau d’aplomb.
--Alors c’est que je confonds, dit-il ingénument. Je m’imagine l’avoir
lu dans le journal, quand, peut-être, c’est vous qui m’en aurez parlé.
Timoléon n’en avait nul souvenir, mais la chose lui paraissait de si peu
d’importance qu’il répondit:
--C’est possible.
Après un petit silence pendant lequel il avait ajusté l’habit sur le dos
de son client, le tailleur reprit sur un ton d’indifférence
supérieurement jouée:
--Ce M. Dumouchet est votre seul cousin germain?
--Oui, puisqu’il est le fils unique de ma tante et que mon oncle ne
s’était pas marié.
--Ah! votre père avait donc aussi un frère?
--Oui, et un rude homme, je vous le jure.
--Vraiment?
--Un gaillard qui aimait les coups. Il était un des corsaires qui, sous
l’empire, ont été la terreur des Anglais. Ah! c’est lui qui vous faisait
rudement valser les écus quand, après chaque croisière, il revenait à
Paris dépenser en folies de toutes sortes ses pleines sacoches de
guinées anglaises.
Placé derrière Polac, le tailleur écoutait avec un sourire béat, en
remuant la tête d’un petit mouvement doux et approbateur. Il est
probable que si Timoléon s’était retourné, il n’aurait rien retrouvé de
cette joie sur la figure du poussah. Elle s’épanouissait parce qu’elle
ne se savait pas surveillée. A la moindre alerte, elle eût disparu de la
surface de la peau. En même temps que le _facies_ jubilait ainsi, la
voix de Bokel se faisait triste pour demander:
--Il est donc mort aussi, ce brave corsaire?
--Je le crois, répondit Polac tout occupé de faire jouer ses bras dans
les entournures du vêtement.
--Comment! Vous le croyez! N’en êtes-vous pas certain?
--Depuis 1808, je n’ai plus entendu parler de lui. Rien n’est venu
m’apprendre son sort. A coup sûr, sa fin aura été violente. Il aura péri
dans un naufrage ou se sera fait tuer dans un combat.
--Ou il sera mort en captivité sur quelque ponton anglais.
--J’en doute; il était gas à faire sauter son navire plutôt que de se
rendre.
--Bref, toutes les probabilités vous font croire que le courageux marin
n’est plus de ce monde, ajouta Bokel dont la voix était toujours navrée
et dont la face souriait toujours aussi derrière Timoléon.
Tout à coup le visage du ventru se contracta. Une expression de terreur
remplaça l’hilarité. Une crainte, subite était entrée comme une épine
aiguë en plein milieu de sa satisfaction. Aussi, ce coup-là, sa voix,
qu’il s’efforçait de maîtriser, était-elle vraiment émue, quand il
demanda:
--Dites-moi, monsieur Polac, votre cousin est-il aussi célibataire?
--Non, il a femme et enfants.
Ce renseignement, paraît-il, appelait une seconde question dont la
réponse pouvait renverser de fond en comble le plan secret du tailleur.
Après avoir rassemblé tout son courage et cherché à humecter d’un peu de
salive sa langue desséchée par la peur, il demanda encore:
--Et votre cousin, M. Dumouchet, comme vous le nommez, est-ce que, par
hasard, il est aussi...
La chose à savoir était grandement intéressante pour Bokel puisqu’il s’y
reprenait à deux fois.
--Aussi quoi? répéta Polac.
--Aussi élancé... aussi aérien que vous? prononça enfin Bokel tout d’une
haleine.
--Allons, dit le jeune homme en riant, lâchez donc le vrai mot... Est-il
aussi maigre que moi, n’est-ce pas?
--Oui, balbutia le tailleur, dont l’anxiété se trahissait par d’énormes
gouttes de sueur.
--Eh! eh! fit le jeune homme en secouant la tête d’un air de doute, je
ne dirais pas trop non.
A ces mots, la figure de Bokel passa du rouge vif au blanc jaune.
--Si le cousin marié est le plus maigre, je suis enfoncé! pensa-t-il
avec désespoir.
N’ayant d’autre souci que de s’admirer en sa toilette nouvelle, Timoléon
n’avait nullement remarqué l’agitation douloureuse de son fournisseur.
Quand, satisfait de se voir si flambant neuf, ses regards se tournèrent
vers le tailleur, celui-ci, encore mal remis, eut pourtant la force de
trouver le sourire dont il accompagna ces mots:
--Il paraît que la maigreur est de famille chez les Polac.
--C’est à le croire. Il y a six mois, je ne sais plus à quel propos, mon
cousin et moi, nous avons eu l’idée de nous peser.
--Et? fit Bokel que l’angoisse, qui lui serrait la gorge, empêcha
d’achever sa question sur le résultat de cette pesée.
--Je l’ai emporté sur lui de 27 livres, déclara Timoléon.
Bokel ferma les yeux et se retint à la table. Le pauvre obèse se sentait
près de s’évanouir.
--Malheur! malheur! se disait-il, c’est le cousin marié qui est le plus
étique! O mon beau rêve!
Mais, subitement, comme le naufragé qui s’accroche à tout, il se
redressa en entendant Polac ajouter:
--Aujourd’hui, Dumouchet doit m’avoir rattrapé ou peu s’en faut.
--Hein! fit Bokel, vous avoir rattrapé! Ne venez-vous pas de me dire
qu’il était aussi dans une profonde détresse?
--Et je vous le répète. Je ne crois pas que mon cousin mange tous les
jours.
--Mais, alors, il ne peut avoir engraissé.
--C’est incontestable.
--Par conséquent, comment a-t-il pu regagner ces 27 livres qui vous
avaient donné la victoire?
--Mais d’une manière fort simple..... En maigrissant encore.
Tout un feu d’artifice de joie éclata sur la face du tailleur.
--Quoi! quoi! s’écria-t-il, votre triomphe sur votre cousin
consistait-il à peser 27 livres... de moins?
--Sans doute, puisque nous voulions savoir lequel de nous deux était le
plus maigre.
On a beau dire: la joie n’étouffe pas; car c’en eût été fait de Bokel.
C’était un vrai mastodonte que ce digne coupeur de culottes et,
pourtant, il sautillait sur ses jambes énormes, tant une immense
satisfaction le gonflait comme un vrai ballon. Pour un rien, il aurait
dansé. Il nous faut dire, que cet émoi échappait à Timoléon, occupé, en
ce moment, à contempler mélancoliquement son vieux chapeau qui allait si
mal rimer avec ses vêtements nouveaux. Tout en promenant sa manche sur
ce qui restait, par places, du poil jauni de son couvre-chef, le jeune
homme avait continué:
--Il fut un temps, disait-il, où j’ai connu Dumouchet avec un petit
bedon fort respectable. Il faut qu’il ait rudement pâti pour en arriver
là, car il est d’un acabit à engraisser.
--Vrai! vrai! répéta Bokel tout aux anges.
--Je ferais même un pari.
--Lequel?
--Celui qu’avant un mois il aura repris du corps grâce aux deux ou trois
cents francs que je compte lui offrir sur le restant de mon billet de
mille francs.
Et avec un ton d’impatience:
--Ah çà! poursuivit Polac, ce portier est bien longtemps à me rapporter
ma monnaie! Je gagerais que ce drôle n’a pas voulu se donner la peine de
remonter mes cinq étages. Il doit m’attendre dans sa loge pour me
remettre les écus au passage... Au fait, rien ne nous empêche de
descendre... Est-ce votre avis, Bokel?
--Descendons, dit avec empressement le tailleur, qui tenait à ne pas
quitter sa proie.
--En route, alors, reprit Polac en se dirigeant vers la porte. Si votre
chemin est de suivre la rue Saint-Jacques, je vais vous faire un bout de
conduite... pas bien long, par exemple... car je me rends chez
Dumouchet.
--Ah! M. votre cousin habite dans le voisinage?
--Oui, vingt numéros plus bas dans la rue... la maison du rôtisseur.
Malgré son air empressé, Bokel pestait fort contre ce départ.
--Diable! se disait-il, comment empêcher mon oiseau de s’envoler?
Mais, après la chaude alarme qui l’avait tant secoué, la veine venait
de tourner décidément en faveur du gros homme. Polac, en ouvrant la
porte, se trouva en présence du portier, qui allait frapper.
--Ah! c’est vous, Calichon! Savez-vous, mon vieux, que vous mettez le
temps à rapporter la monnaie du monde! dit le locataire du ton hautain
de l’homme qui a payé.
A quoi le portier, pour s’excuser, répondit avec une pointe de malice:
--Il m’a d’abord fallu attendre que le propriétaire fût revenu du vif
saisissement qui l’a pris en voyant enfin votre argent.
Puis, en tendant un papier:
--Voici la note acquittée, ajouta-t-il.
--Bon, Posez-la sur la commode... Maintenant, vite, remettez-moi le
reste de mon billet de mille francs, ordonna Timoléon en avançant la
main.
Le concierge fouilla dans sa poche, dont il tira une pièce de monnaie,
qu’il mit dans la paume en creux de la main du jeune homme en disant:
--Voici ce qui vous revient.
--Deux sous! bégaya Polac, démonté par cette surprise désagréable.
--Dame! monsieur peut faire lui-même son compte... Quel est le prix
mensuel de sa chambre?
--Trente francs.
--Combien monsieur avait-il déjà donné d’à-compte avant ce jour, que le
propriétaire vient de marquer d’une grande croix sur son calendrier?
--Aucun à-compte. Je tenais à savoir jusqu’à quel point on aurait
confiance en moi, prononça fièrement Timoléon.
--Depuis combien de mois monsieur nous a-t-il fait l’honneur d’être
notre locataire?
--La vie passe si vite qu’on n’a pas le temps de faire des calculs
oiseux.
--Puisque monsieur n’a pas daigné s’occuper de ce détail, je lui
apprendrai que voilà 33 mois qu’il honore la maison de sa résidence...
Or, 33 mois à 30 francs font 990 fr.
La faim qui grondait au fond des entrailles de Timoléon le fit descendre
de cette dignité du haut de laquelle il dominait le portier.
--Mais alors, mon cher Calichon, il me revient encore dix francs.
--C’est la vérité. Seulement, pour ports de lettres, menues fournitures
et frais divers, je me suis fait une véritable fête d’avancer pour
monsieur la somme de 9 francs dix-huit sous... Reste donc à toucher
ladite somme de deux sous, dont je viens d’opérer le versement entre les
mains de monsieur.
Cela dit, le portier exécuta une courbette respectueuse, qu’il fit
suivre de cette requête:
--Je n’ai plus maintenant qu’à me recommander à la générosité de
monsieur.
--Tiens, prends tout, vorace! et disparais au plus vite pour ne pas me
laisser le temps de me repentir de ma prodigalité, dit Timoléon, qui,
après lui avoir mis les deux sous dans la main, le poussa par les
épaules sur le carré et referma la porte.
Bokel avait assisté, tout heureux de son résultat, à cette scène où,
comme dans la fable de la laitière et le pot au lait, Polac venait de
voir tous ses beaux projets renversés.
Le seul regret que sa déconvenue inspira au jeune homme fut loin d’être
dicté par l’égoïsme.
--Pauvre Dumouchet! s’écria-t-il en songeant à celui qu’il avait voulu
secourir.
Puis, en se mettant à rire:
--Voilà le plantureux déjeuner, que je comptais m’offrir, vite digéré,
ajouta-t-il.
--Bah! bah! fit Bokel en appuyant sur les mots, nous n’en dînerons que
mieux.
--Nous? répéta Polac.
--Sans doute. Nous... car je compte bien, Monsieur Polac, que vous me
ferez l’honneur d’accepter le dîner que ma fille a fait préparer à votre
intention.
Nous l’avons dit, Timoléon était un garçon qui savait fort bien que tout
effet a sa cause; que rien ici-bas ne s’obtient gratis. Fort persuadé
que, tôt ou tard, il lui faudrait compter avec son ex-farouche
créancier, il obéissait, pour la circonstance, au précepte proverbial:
«Mieux vaut tenir que courir.» Ce fut donc sans la moindre surprise
qu’il répondit:
--Puisque ce dîner est préparé à mon intention, je serais un rustre de
refuser, mon cher bienfaiteur... Vous permettez que je vous appelle mon
bienfaiteur, n’est-ce pas?
--Oui, oui, en attendant mieux, répondit Bokel d’un petit ton malin et
avec un amical regard en coulisse.
Avant que Timoléon pût lui demander l’explication de sa phrase, il avait
gagné la porte en disant:
--J’ai une petite course fort pressée à faire dans le quartier... Avant
une heure, je reviendrai vous prendre.
Sur le seuil de la chambre, il se retourna et, avec la même voix et le
même regard tendre, il répéta:
--En attendant mieux, beaucoup mieux, mon cher Timoléon.
Et il disparut aux yeux du jeune homme, qui, pour tuer le temps jusqu’à
son retour, se creusa la tête à chercher le motif de la conduite du
tailleur à son égard et finit par arriver à cette conclusion:
--Il veut probablement me charger d’assassiner quelqu’un.
IV
Cependant Bokel était arrivé sur le trottoir et s’était mis à descendre
la rue à pas comptés, en examinant, à droite et à gauche, les maisons
qu’il dépassait.
--C’est ici! murmura-t-il en suspendant sa marche, voici le rôtisseur
dont m’a parlé Polac.
En homme qui combine son plan, il demeura, un moment, pensif devant
l’amas de volailles entassées sur des plats dans la montre. Cette
méditation pouvait si bien se prendre pour l’extase d’un gourmand qui
flairait à pleines narines l’odorant fumet des marchandises, que le
rôtisseur quitta le coin de l’âtre flamboyant d’où il surveillait quatre
broches garnies, pour accourir sur le pas de la porte.
--Dindons, poulets, canards, pigeons, toutes pièces de premier choix et
de dernière fraîcheur, débita-t-il d’une voix engageante.
Bokel devait avoir trouvé son plan, car, aussitôt, il répondit par un
petit salut approbateur et entra dans la boutique.
--Que désire monsieur? Un beau poulet sans doute? Voici son affaire,
reprit le rôtisseur en offrant, comme de raison, une volaille qui
exigeait une prompte vente tant elle était à deux doigts d’être gâtée.
D’un geste de main, Bokel arrêta le zèle du boutiquier.
--Pour le moment, dit-il, je ne désire que de simples renseignements.
--Sur qui? sur quoi? demanda le rôtisseur d’une voix qui avait perdu
tout à coup son aménité.
--Sur un locataire qui habite votre maison... Un nommé Dumouchet.
De prévenante qu’elle avait été au début, la mine du rôtisseur était
devenue un peu moins souriante quand Bokel avait refusé l’achat de la
volaille. Ce fut bien pis après la demande de renseignements. Elle
tourna au menaçant.
L’œil s’alluma, les oreilles se teintèrent de rouge, et l’énorme
moustache qui s’étalait entre le nez, dont le bout devint blanc, et la
bouche, dont les dents grincèrent, hérissa tous ses poils aussi raides
que les piquants d’un porc-épic. En même temps une voix rauque prononça
ces mots, qui ne formaient pas précisément une réponse à la demande: