homme ivre, et je me plais à penser que vous voudrez bien m’accorder la
satisfaction de le faire chasser. Je ne rentrerai dans ce salon qu’après
l’expulsion de ce personnage effronté. C’est une mesure que je réclame,
non pas pour moi, qui suis au-dessus de pareilles attaques, mais dans
votre propre intérêt, car je ne saurais vous dissimuler la pénible
impression que produira sur le noble duc de Croustaflor, qui va venir,
la vue d’un ivrogne s’ébaudissant en plein salon.
Et mademoiselle de Veausalé, après cette allocution hautaine, se retire
dans la salle à manger, pour y attendre que les Ribolard aient fait
jeter dehors le mauvais drôle qui a osé ternir sa réputation.
Les époux sont restés muets et interdits. Ils ne peuvent se décider à
croire que celle qu’ils ont prise pour la fine fleur de la cour de
Monaco n’ait été qu’une vulgaire avaleuse de sabres.
--Voyons, cher monsieur, demande le vermicellier, êtes-vous bien sûr de
ne pas vous tromper? Il est arrivé très-souvent qu’on ait pris une
personne pour une autre. Je vous citerai l’exemple de Lesurques.
--C’est possible, dit le bateleur, mais vous avez vu le chien
travailler.
--Le fait est que le chien nous a montré des talents que nous ignorions
complétement.
Borax est devenu sérieux. Il prend sa voix la plus persuasive:
--Mes chers amis, je vois en vous de braves et honnêtes gens, mais un
peu trop crédules. Vous êtes en ce moment bernés par une intrigante qui
s’entend avec son mari pour marier leur fils à votre Virginie.
--Quoi! le noble duc de Croustaflor ne serait qu’un acrobate... ce n’est
pas possible! s’écrie Ribolard qui résiste.
--Non, ce n’est pas possible! il a des manières trop distinguées, ajoute
Cunégonde.
En reconnaissant qu’il ne peut vaincre la confiance stupide des époux,
le bonhomme se dit qu’il vaut mieux en tirer parti dans leur propre
intérêt, et, aussitôt, il feint d’être indécis.
--Au fait, dit-il, quand je pense à Lesurques, j’ai peur de m’être
laissé égarer par une ressemblance... il se peut que je me trompe.
--Oui, oui, vous devez vous tromper... Nous ne pouvons pas admettre que
M. de Croustaflor et mademoiselle de Veausalé soient deux saltimbanques
mariés.
--Il y aurait pourtant un vrai moyen de s’assurer si votre prétendu duc
est Hippolyte, le mari de Paméla.
--Dites-le! s’écrient les Ribolard avec empressement.
--Hippolyte avait, dans le temps, une incommodité singulière, pour la
quelle il avait consulté les plus grands médecins.
--Laquelle?
--Dès qu’il entrait dans une maison, les cheminées se mettaient à fumer,
répond Borax avec aplomb.
Le ménage pousse un cri de surprise en se rappelant l’événement qui a
fait manquer le dîner.
--Cela nous est déjà arrivé, avoue Ribolard.
--Ah! vraiment! fait Borax, mais il ne faut pas juger à la légère...
Quelquefois un hasard, un accident, une saute de vent peut occasionner
un dérangement dans les cheminées. Vous devez donc être mieux convaincus
pour juger plus sainement. Deux épreuves valent mieux qu’une. Paméla
vient de dire que le Croustaflor doit arriver tout à l’heure. Si le
prétendu duc n’est réellement que mon ami Hippolyte, vos cheminées vous
le diront.
Et il s’éloigne en ajoutant:
--Je pars pour laisser l’entrée libre au Croustaflor. Pas un mot de ce
secret à Paméla. Je reviendrai plus tard savoir ce que la cheminée vous
aura répondu.
Arrivé sur le carré, Borax part d’un éclat de rire en se disant:
--Leur bêtise est trop profonde. Autant que j’en profite pour le bien de
Paul et de Virginie... Je vais regrimper sur les toits et jouer des
assiettes aussitôt que le Croustaflor reparaîtra.
Après sa sortie, les deux époux sont restés tout émus des révélations
qu’il leur a faites. Ils hésitent encore à croire, mais leur confiance
en mademoiselle de Veausalé est fortement ébranlée. Aussi, quand Paméla,
qui a entendu partir Borax, rentre dans le salon avec ses grands airs de
la cour de Monaco, les Ribolard examinent anxieusement celle qu’ils
prenaient pour un dessus de panier d’aristocratie et qui, peut-être,
n’est qu’une avaleuse de sabres.
--C’est drôle, se dit Ribolard, je n’avais pas encore remarqué comme
elle a une bouche fendue. Elle se la sera coupée sans doute en avalant
une lame de travers.
Néanmoins, les époux dissimulent avec l’institutrice. Ils attendent,
pour se convaincre, l’arrivée des hauts visiteurs sur lesquels la
cheminée leur apprendra la vérité. Si l’illustre Croustaflor est un vrai
duc, la cheminée doit tirer comme d’habitude. Si le faux seigneur n’est
que le saltimbanque Hippolyte, il sera trahi par sa singulière maladie
de faire fumer la cheminée partout où il entre.
--Quelle étonnante infirmité! pense Cunégonde. Et dire qu’il n’y a pas
de médecins pour vous guérir.
De son côté, Paméla est mal à l’aise. Elle voit que les époux sont
pensifs, et elle se demande ce que Borax a pu leur dire pendant sa
courte absence. Tout en réfléchissant, elle dispose le thé sur un
guéridon, devant la cheminée.
Enfin la sonnette de l’antichambre annonce le retour du duc et de son
neveu.
M. de Croustaflor entre d’un air aimable en demandant:
--Eh bien, très-chers amis, êtes-vous enfin délivrés de cette fumée
incommode qui nous avait privés de dîner?
Mais au lieu de faire les empressés et de répondre, les époux restent
immobiles comme des chiens de faïence à épier la cheminée, qui flambe
toujours.
--Oui, c’est bien un duc. Elle ne fume pas! se dit le vermicellier.
--Elle tire! donc ce n’est pas Hippolyte, pense de son côté Cunégonde.
Et, rassurés maintenant, les époux présentent un visage souriant au duc
de Croustaflor. Mais celui-ci regardait aussi la cheminée pour y
découvrir ce que les Ribolard y examinaient si attentivement, et, au
moment où ceux-ci tournent la tête de son côté, il s’écrie tout à coup:
--Allons, bon! voici la cheminée qui recommence ses plaisanteries.
Effectivement le foyer, naguère si calme, lance d’énormes bouffées d’une
fumée épaisse qui envahit le salon. Comme avant le dîner, la pièce se
remplit d’un nuage qui ne permet plus de se voir.
--La cheminée a parlé, le Croustaflor n’est qu’un saltimbanque! se dit
Ribolard convaincu.
Tout bête qu’il est, le vermicellier trouve pourtant un moyen de mieux
s’assurer du fait. Au milieu de la fumée qui le rend invisible, il se
dirige vers le duc, qu’il entend tousser, et lui souffle tout bas:
--Dis donc, Hippolyte?...
--Quoi? répond imprudemment le duc, en croyant que c’est le comte de
Bonifacio qui lui parle.
Satisfait de son épreuve, Ribolard va s’éloigner, quand une main lui
saisit le bras et une voix murmure vivement à son oreille:
--Jouons des guiboles, mon homme. On nous a devinés. Cet infect crétin
de Ribolard sait tout; il n’y a plus moyen de lui chiper son sac.
Le père de Virginie reconnaît aussitôt l’organe de mademoiselle de
Veausalé qui, dans ce langage rappelant peu la cour de Monaco, croit
s’adresser à son époux Hippolyte, que la fumée lui cache.
--Ah! quelle jolie chandelle je dois à ce bon M. Borax! se dit le
vermicellier, enfin persuadé et tout tremblant du danger que sa fille et
sa fortune ont couru.
Depuis que la cheminée a lancé son premier flocon de fumée, Cunégonde
est restée clouée par l’émotion dans son coin.
Et quelques minutes se passent avant que les époux pensent à ouvrir les
fenêtres.
Enfin Ribolard songe à donner de l’air, et la fumée se dissipe. Mais,
comme il s’apprête à chasser les trois misérables qui le trompaient, il
pousse un cri d’étonnement.
Ainsi que dans les pièces-féeries, quand une toile, qui disparaît,
laisse voir un changement de tableau, le nuage, en s’éclaircissant, lui
montre Borax et l’amoureux Paul qui ont remplacé Paméla, Hippolyte et
leur fils.
Après avoir retiré ses assiettes des mitres des cheminées, le charlatan
et son protégé se sont fait introduire sans bruit chez les Ribolard par
leur amie Madelon la cuisinière. Au milieu de la fumée, Borax a soufflé
à l’oreille de Paméla un mot qui l’a fait fuir avec ses deux complices.
A la vue de Borax, le vermicellier, plein de reconnaissance, éclate de
joie en s’écriant:
--Ah! vous avez sauvé notre fille et notre fortune des mains de ces
sacripants... Parlez... Comment pouvons-nous vous remercier?
Borax se redresse majestueux et répond:
--Jadis, j’ai vu se rouler à mes pieds le roi de l’Inde, qui voulait me
faire accepter un cadeau parce que j’avais sauvé sa fille qui se noyait
dans le Gange. Eh bien, cher monsieur, savez-vous ce que j’ai réclamé
pour ma récompense?
--Non, fait le papa, plein de respect pour cet homme qui a sauvé la
fille du roi de l’Inde.
--Est-ce qu’il va aussi demander à M. Ribolard de lui céder sa recette
de poudre à chandeliers? se dit l’amoureux Paul inquiet.
Mais le bateleur introduit une variante dans son récit, et il ajoute:
--Oui, pour ce service, j’ai imposé au roi d’unir deux jeunes gens qui
s’aimaient, et d’accorder trois mois de gratification à tous ses
domestiques. Et il y consentit.
--Quoi! si peu! s’écrie le reconnaissant Ribolard; mais moi, sans être
monarque, j’en ferais autant.
--Eh bien, monsieur Ribolard, je vous prends au mot, ajoute Borax en lui
présentant Paul; unissez ce jeune garçon à celle qu’il aime et dont il
est aimé.
--Mais à qui voulez-vous que je l’unisse?
--A votre Virginie.
Les deux époux, surpris, regardent leur fille, qui devient rouge comme
une pivoine et qui fait savoir, par un joli petit signe de tête,
qu’elle consent à ce qu’on demande.
Sans donner aux parents le temps de se reconnaître, l’ami du roi de
l’Inde continue:
--Je vous le répète, mes amis, vous êtes de simples et de braves gens,
dont les goûts modestes n’ont même pas besoin de la grande fortune que
vous possédez. Employez-la donc à faire votre fille heureuse, car le
bonheur vaut mieux que les millions. A vouloir chercher au-dessus de
votre condition, ou bien vous trouverez des gens qui prendront vos écus
pour vous mépriser ensuite, ou bien vous risquerez de tomber entre les
mains de drôles adroits, comme l’étaient ceux qui furent mes camarades
de misère jusqu’au jour où j’appris que je m’étais mêlé à des voleurs.
--Mais comment donc les avez-vous fait partir? demanda Cunégonde.
--En leur rappelant que la police pourrait bien venir les chercher ici
pour certain vol qu’ils se sont permis jadis, en s’introduisant par les
fenêtres ouvertes dans le rez-de-chaussée d’une cour où le portier les
avait laissés entrer pour chanter.
--Ah! les gueux! il faudra compter notre argenterie. Paméla, qui avalait
des sabres, pourrait fort bien avoir eu l’idée d’avaler aussi la louche
et les couverts.
Les Ribolard adorent leur fille, et le danger qu’ils ont couru les a
guéris de chercher un gendre au-dessus d’eux. Ils consentent donc à unir
Virginie à celui qu’elle aime.
Aussitôt qu’il a donné son consentement le vermicellier attire son
sauveur dans un coin et lui souffle:
--Si vous revoyez jamais le roi de l’Inde, dites-lui bien que j’ai imité
son exemple en tout.
--Je m’empresserai de lui écrire aussitôt que, comme lui, vous aurez
aussi donné les trois mois de gratification aux domestiques.
--Dès ce soir ce sera fait.
* * * * *
Un mois après, Paul épousait Virginie.
Reconnaissants envers celui qui les avait mariés, les jeunes gens
avaient offert à Borax un habit neuf, dans la poche duquel il trouva un
contrat de douze cents francs de rente.
Malgré ce bien-être qui l’exemptait maintenant de courir sur les places,
le pauvre saltimbanque devint triste et inquiet. Quelque chose semblait
lui manquer.
Un matin, les nouveaux mariés, de leur appartement situé sur la place de
l’Odéon, entendirent une voix qui disait sous les fenêtres:
«--_J’ai beaucoup voyagé. Un jour que je me promenais sur les bords
du Gange, je vis venir à moi, sans autre vêtement qu’un tambourin,
à cause de la chaleur torride, une belle jeune fille qui essayait
un pas de valse... Soudain le pied lui glisse et elle disparaît
dans l’humide empire..._ etc.»
Les jeunes époux coururent à la fenêtre et virent Borax qui, debout
devant son chapeau posé à terre, récitait son boniment au milieu d’un
groupe.
Il n’avait pu renoncer totalement à sa vie de saltimbanque, et, après
avoir voulu longtemps résister, il avait repris son vieil habit et sa
poudre à chandeliers.
FIN
TIMOLÉON POLAC
DRAME AUTANT HISTORIQUE QU’INVRAISEMBLABLE
I
Certain dimanche du mois de mars 1816, au premier étage d’une belle
maison de la rue Richelieu, dans un cabinet de travail, orné de nombreux
cartons à étiquettes, d’où s’exhalait une odeur de vieux papiers, un
monsieur, d’une cinquantaine d’années, se tenait immobile, raide comme
un pieu, et élevant au-dessus de sa tête ses deux bras en manches de
chemise.
Cette position, qui, même pour le plus fin observateur, n’aurait pu
indiquer que ce monsieur était un notaire, n’avait d’autre but que de
laisser libre en ses évolutions un petit homme, rond comme une boule,
qui, suant et soufflant, était en train, à l’aide d’une aune en cuir
souple, de prendre mesure d’une culotte neuve à Me Louis-Athanase de
la Morpisel, notaire royal.
--Rien à changer à nos dernières mesures, vous n’avez pas engraissé ni
diminué depuis six mois, déclara le tailleur enfermant le carnet sur
lequel il avait crayonné ses chiffres.
Un notaire en manches de chemise consent quelquefois à descendre de sa
dignité. Aussi le nôtre, en baissant les bras, répliqua-t-il avec une
pointe d’ironie dans le sourire et l’accent:
--Je ne puis en dire autant de vous, mon cher Bokel; vous engraissez,
pour ainsi dire, à vue d’œil... La, vrai! vous devenez d’un dodu
auquel il faut prendre garde.
Le tailleur ne tenait sans doute pas à ce qu’il lui fût ainsi parlé de
son embonpoint, car il riposta avec une certaine aigreur:
--Dites tout de suite, monsieur de la Morpisel, que je vais bientôt
porter mon ventre dans une brouette.
--Non, non, vous n’en êtes pas encore là. Je vous engage seulement à
vous méfier de cette graisse qui vous envahit... Tenez, je puis vous
citer un exemple qui vous servira de leçon. J’ai un ami qui...
Le notaire interrompit sa phrase commencée pour dire à Bokel, qui lui
tendait son habit à endosser:
--Ma robe de chambre, s’il vous plaît. Je ne remets pas cet habit, que
vous allez emporter, car il a besoin d’une réparation de doublure.
Le tailleur prit la robe de chambre, placée sur un fauteuil, et, tout en
aidant M. de la Morpisel à en passer les manches, il le ramena
curieusement à ses moutons par cette phrase:
--Vous me disiez donc que vous avez un ami intime qui...?
--Je me suis trompé en disant: j’ai... il est, hélas! plus juste de
dire: «j’avais un ami», car j’ai reçu hier la nouvelle de sa mort...
mort causée par une obésité phénoménale.
--Est-ce qu’il portait son ventre dans une brouette, lui?
--Non, il le faisait porter par ses nègres.
--Pas possible! fit le tailleur.
--Comme je vous l’affirme. Mon pauvre ami était si gros, si gros que...
Il était écrit que Bokel n’entendrait pas la fin de l’histoire, car le
récit fut coupé par l’apparition d’un domestique du notaire, qui tendit
une carte à son maître en disant:
--La personne vient pour affaire pressée.
--Mais c’est aujourd’hui dimanche, l’étude est fermée, répondit le
tabellion, en prenant la carte.
--J’en ai fait l’observation à ce monsieur. Il m’a répondu qu’il lui
serait impossible de revenir demain, vu qu’il quitte Paris ce soir et
que...
--Oui, oui, il a raison! Fais-le entrer tout de suite! s’écria M. de la
Morpisel, qui venait de jeter les yeux sur la carte.
Puis se retournant vers le tailleur, il ajouta en guise de congé:
--A bientôt, mon cher Bokel; avant tous vêtements neufs, occupez-vous
des réparations de mon habit et renvoyez-le-moi promptement.
--Vous l’aurez après-demain.
Malgré cette sorte d’injonction d’avoir à céder la place au client
attendu dans le cabinet notarial, le tailleur n’en prit pas moins son
temps pour plier l’habit. Il ne l’avait pas encore enveloppé dans sa
toilette en serge noire quand, sur le seuil, apparut le visiteur.
--Ah! monsieur le vicomte, que je suis donc heureux de vous voir!...
J’allais vous écrire, s’écria le notaire en s’avançant à la rencontre de
t’arrivant.
--M’écrire... pourquoi?
--Mais pour vous féliciter de votre nomination.
--Ah! vous savez que le roi....
--Vous a rendu votre grade.
--Oui, Sa Majesté a bien voulu me confier le commandement d’un de ses
vaisseaux.
--Quand partez-vous?
--Ce soir même. Je dois rejoindre immédiatement mon bord et y attendre
mes instructions et l’ordre de mettre à la voile.
--Où vous envoie-t-on?
--Destination inconnue, dit le vicomte en souriant.
--Inconnue pour les autres, n’est-ce pas? Votre sourire me prouve que le
mystère n’existe point pour vous.
--Entre nous, je sais qu’on veut m’envoyer à Saint-Louis du Sénégal...
--A Saint-Louis du Sénégal! répéta vivement M. de la Morpisel avec une
intonation qui frappa son interlocuteur.
--Avez-vous là-bas un ami ou un intérêt quelconque qui me mette à même
de vous être utile? s’empressa de dire-le vicomte.
--Non, malheureusement! Le seul être, un de mes amis d’enfance, que je
connaissais en ce pays, n’est plus de ce monde, répondit tristement le
notaire.
Puis son émotion passée:
--Et qu’allez-vous faire au Sénégal? ajouta-t-il.
--Il s’agit de ravitailler en hommes, vivres et matériel cette colonie
redevenue française par les traités de l’an dernier. L’expédition se
compose de quatre bâtiments qui marcheront de conserve sous mes ordres.
Ces détails donnés, le capitaine de vaisseau aborda le motif de sa
visite:
--L’ordre du ministre de la marine m’enjoignant de quitter Paris
aujourd’hui même, force m’a été de vous relancer en plein repos
dominical pour vous parler de quelques affaires que je veux mettre en
ordre.
--Tout à votre disposition, cher monsieur.
Cependant le tailleur Bokel, tout en nouant son paquet, avait prêté
l’oreille au dialogue. C’était chez lui une conviction acquise que,
dix-huit fois sur vingt, il y a profit à écouter les autres parlant de
leurs affaires. Mais, s’il était curieux, il était prudent aussi.
Comprenant que la conversation était arrivée à ce point qu’il ne pouvait
plus tenir la place et, qu’à rester, il allait se faire trop carrément
congédier, il se glissa doucement lors du cabinet.
Comme il suivait le couloir de dégagement qui conduisait à la sortie, il
entendit une voix, quelque peu empâtée, qui disait dans l’antichambre:
--M’est avis que mon capitaine en aura long à conter à ton patron. Nous
avons donc tout le temps d’aller sécher une bouteille pour fêter mon
départ.
--Non, non, Filandru, il faut en rester là, mon vieux, car tu as déjà
trop séché de bouteilles, répondait une autre voix, qui était celle du
domestique du notaire.
Celui auquel s’adressait ce conseil était un grand diable, sec comme un
hareng saur, noir comme une taupe, à l’œil hardi et railleur, bref,
un de ces êtres dont l’allure et le physique trahissent, à première vue,
ce qu’on appelle vulgairement une pratique finie. Porteur du costume de
marin de l’Etat, notre personnage, que nous savons s’appeler du nom de
Filandru, était, en ce moment, dans un demi-état d’ébriété dont il
n’avait pas conscience, car il répliqua moqueusement:
--Tu sais, toi, je te rendrai dix bouteilles si tu veux joûter à qui
mettra l’autre sous la table... Ah! tu me crois en ribote pour une
fichaise de cinq mauvaise fioles, si petites qu’elles n’auraient pas
seulement rempli mon soulier!... Ah! non, ah! non, il en faut une autre
dose que ça pour que Filandru ne puisse plus distinguer un éléphant d’un
ver-à-soie et que...
La parole lui fut coupée par l’apparition de Bokel sortant du couloir
pour traverser l’antichambre.
Que Filandru fût encore en état de distinguer un éléphant d’un ver à
soie, c’était possible; mais cette faculté de reconnaître les divers
êtres de la création était, pour le moment, un peu obscurcie, car, à la
vue du grassouillet arrivant, il cligna de l’œil au domestique, et
d’une voix trivialement ironique:
--Ouais! lâcha-t-il, on fait du lard dans l’état de notaire.
--C’est le tailleur de monsieur, lui souffla le valet.
--Ah! bon, je le prenais pour ton maître... N’empêche qu’il est gras à
tuer. S’il tombait dans la marmite du bord, l’équipage se régalerait
d’un agréable bouillon.
Le propre des gens ivres est de croire qu’ils n’ont fait que murmurer
bien bas ce qui a pu être entendu de vingt mètres à la ronde. Aucune des
paroles du marin n’avait donc été perdue pour le tailleur. Si pénible
qu’il nous soit de jeter la défaveur sur notre héros, nous devons à la
vérité d’avouer que Bokel avait l’humeur rageuse toutes les fois qu’on
ne trouvait pas qu’il était de taille plus élancée qu’un peuplier.
Donc, aux plaisanteries de Filandru, il se redressa comme un coq sur ses
ergots et, rouge de colère, il passa devant le marin en lançant un «_vil
maraud!_» tout vibrant de mépris.
Le mot était à peine dit que la velue et vigoureuse main du vil maraud
harponnait le pauvre Bokel, en même temps que sa voix, saccadée par un
gros rire, prononçait ces mots:
--De quoi? mon petit ventru, on rit avec toi et tu te fâches!... Est-il
appétissant, ce boulot-là! on en mangerait... il doit être en sucre...
Ça donne envie de le lécher un brin.
Ce disant, Filandru, écartant ses mâchoires aux dents longues, aiguës,
plus jaunes que du buis, exhiba une langue noirâtre dont le parfum
combiné des aromes du tabac à chiquer et de l’eau-de-vie fit faire au
tailleur, en la voyant à deux pouces de son visage, un tel soubresaut de
dégoût qu’il se trouva dégagé de l’étreinte du farceur aviné.
Sans écouter les excuses du domestique du notaire, il gagna la porte et
disparut, poursuivi par les éclats de rire du marin, tout joyeux de sa
plaisanterie.
Nous croyons parfaitement inutile d’insister sur tout ce qu’amassa de
colère rentrée le tailleur pendant la route qui le ramenait au logis.
Son coup de sonnette fut terrible; il tança la servante qui ne lui avait
pas ouvert la porte assez vite, apostropha ses ouvriers; en un mot, tel
fut son vacarme qu’il fit accourir dans l’atelier, où elle ne mettait
jamais les pieds, mademoiselle Paméla Bokel, sa fille.
Car Bokel était père... et veuf.
C’était une charmante fille, cette demoiselle Paméla! Un vrai morceau
pour un roi qui aurait aimé le potelé! Taille moyenne; chevelure brune,
teint rosé et, avec cela, de grands yeux noirs qui pétillaient de la
plus impatiente curiosité quand elle demandait chaque jour à son père:
--M’as-tu trouvé un mari?
A quoi le papa, en s’armant de toute la majesté que lui permettait son
embonpoint, répondait:
--N’es-tu donc pas bien sous l’aile de ton père?
--J’ai dix-huit ans, répliquait Paméla.
--Sois tranquille, tu ne perdras pas pour attendre un peu.
Au fond, Bokel eût été heureux de marier sa fille. La demoiselle avait
un petit caractère difficile qu’elle tenait de sa défunte mère,
laquelle, disait la chronique, avait été une maîtresse femme, qui menait
son époux au doigt et à l’œil.
Mais si le tailleur appelait de tous ses vœux l’heure où il se
débarrasserait de sa fille en faveur d’un gendre, il voulait aussi que
ce gendre fût énormément riche. L’affection paternelle, avouons-le,
n’entrait pour rien dans ce souhait, inspiré par l’unique égoïsme. A
tailler des culottes, à couper des gilets, à coudre des habits, le cher
papa s’était amassé une fortune assez rondelette, dont il ne soufflait
mot à son enfant, attendu qu’il s’était promis, Paméla une fois mariée,
d’appliquer cette fortune à la satisfaction de sa félicité paternelle.
Le printemps et l’été de sa vie, grâce à l’humeur tyranique de sa
défunte épouse, avaient été un affreux purgatoire; il voulait tâter du
paradis, en se donnant un automne tout capitonné de plaisirs et de
jouissances variées.
Or, un gendre énormément riche, comme il désirait de le trouver, serait
fort coulant sur le chiffre de la dot, qui, si minime qu’elle pût être,
devait écorner le capital auquel le tailleur comptait demander de lui
égayer son été de la Saint-Martin.