compliments, monsieur Ribolard... on n’aurait pas mieux dit dans le
grand monde.
Tout fier de l’éloge obtenu de la difficile Paméla, le mari pousse le
coude de sa femme en lui murmurant:
--Dis donc aussi quelque chose, Cunégonde, ils vont croire que tu es en
cire.
Le fait est que madame Ribolard est restée, bouche béante, en
respectueuse contemplation devant les deux étrangers.
--Que veux-tu que je leur dise?
--Quelque chose d’aimable.
Cunégonde se recueille un instant, puis elle prend sa mine gracieuse
pour demander:
--Viendrez-vous manger la soupe à la maison un de ces jours?
Mademoiselle de Veausalé fait un bond énorme d’indignation sur la
banquette en entendant cette invitation trop cavalière, qui jure avec
tous ses grands principes du savoir-vivre. Mais le duc de Croustaflor
s’incline gracieusement et répond:
--C’est un honneur que j’ambitionnais sans oser le solliciter.
--Eh bien, si vous voulez, mardi, je tâcherai d’avoir un joli poisson et
ma fille vous fera un flan.
Ribolard est resté stupéfait du succès de sa femme en parlant aux grands
de la terre.
Quant à Virginie, qui a assisté muette à cette scène, un petit
pressentiment vient de l’avertir qu’un danger pourrait bientôt la
menacer, et elle songe à son Paul.
A l’autre bout du café, Ernest et le charlatan, assis à leur table, ont
deviné ce qui se passe.
--Sapristi! grogne Borax, c’était bien la peine de dépenser dix sous de
poivre pour empêcher ces deux cocos de s’entendre avec les Ribolard!
V
Le lendemain de cette soirée à l’Ambigu, la charmante Virginie, qui
vient de se lever, est rêveuse dans sa chambre. Elle a enfin compris le
motif de cette étrange agitation que, la veille, montraient ses parents.
La brusque invitation à dîner et sa prompte acceptation lui annoncent la
prochaine entrée de deux inconnus dans la maison paternelle qui,
ordinairement, ne s’ouvre qu’à de vieux amis, tous anciens commerçants.
Au retour du théâtre, elle a surpris entre ses parents et Paméla
quelques phrases à mots couverts qui l’ont éclairée sur la cause de
l’invitation. Enfin, elle a deviné que son amour pour Paul va avoir à
soutenir un assaut, et elle s’est préparée à le défendre.
Le commencement de l’attaque ne se fait pas longtemps attendre. Au
premier bruit qu’elle a entendu dans la chambre de sa fille, madame
Ribolard, que la joie a empêchée de dormir, est entrée chez Virginie,
dont elle guettait le réveil.
--Bonjour, ma bichette, t’es-tu bien amusée hier au théâtre? demande la
brave femme après avoir d’abord embrassé sa fille comme du bon pain.
--Oui, maman, beaucoup.
--La demoiselle de la pièce fait, à la fin, un joli mariage, n’est-ce
pas? Un colonel de cavalerie très-riche, très-riche! Aimerais-tu à faire
un pareil mariage?
--A épouser un colonel de cavalerie?
--Un colonel, ou un avoué, ou un grand seigneur, peu importe! pourvu
qu’il ait une immense fortune, ajoute la mère, qui veut arriver
adroitement à son but.
--Oh! maman, l’héroïne n’épouse pas le colonel à cause de sa fortune,
mais parce qu’elle l’aime et qu’il l’a défendue contre le traître. Ah! à
propos du traître, dis donc, est-ce que tu ne trouves pas qu’il
ressemble beaucoup à un des messieurs que tu as invités à dîner?
--Auquel?
--A celui qui avait des yeux rouges... tu sais? le petit blond énorme.
--Où vois-tu donc qu’il soit énorme? demande madame Ribolard,
décontenancée par cette première appréciation donnée par sa fille sur le
comte Bonifacio de Aricoti.
--Comment, tu ne le trouves pas gros?
--Mais non, mais non, il possède tout au plus ce que dans le grand monde
on appelle un dodu de bon goût.
--Oui, mais, dans le petit monde, on nomme cela un éléphant.
--Oh! Virginie, tu es injuste.
--C’est vrai, car il serait vraiment impossible de prendre pour une
trompe le nez de ce monsieur... Te souviens-tu, maman? tu m’as dit
toi-même qu’il ressemblait à une queue de lapin.
--Mais, bichette, une queue de lapin ne manque pas d’une certaine
élégance.
--Là où elle est placée dans le lapin, c’est possible; mais, au milieu
de la figure d’un monsieur, je t’assure qu’elle perd beaucoup de son
élégance.
Virginie n’est pas méchante; mais, dans la persuasion que le comte
Bonifacio est celui qu’on lui destine, elle est sans pitié pour le gras
jeune homme que, de son côté, Borax compare à un saucisson à pattes. En
voyant sa mère troublée, la jeune fille, pour lui porter le dernier
coup, ajoute en riant:
--Ah! voilà un mari dont je ne voudrais pas! J’aurais trop l’air d’avoir
épousé un rouleau à macadam.
La maman n’ose pas insister, et se dit:
--La première impression du comte sur Virginie laisse un peu à désirer;
il faut que je remette le soin de la persuader à son père, qui est
adroit comme un singe.
A ce moment même, Ribolard, l’adroit comme un singe, entre dans la
chambre. Il a aussi cherché un ingénieux moyen de surprendre l’opinion
de sa fille, et il arrive tout heureux de l’avoir trouvé.
--Ninie, devine un peu le beau rêve que j’ai fait cette nuit?
--Tu as songé au drame de l’Ambigu.
--Pas du tout, j’ai rêvé que tu te promenais en mer, traînée par des
phoques gracieux...
--Alors, je devais avoir bien peur?
--Non, pour te rassurer, tu avais à tes côtés le noble comte de
Bonifacio... Tu sais, ce jeune homme d’hier qui a l’âme si sensible, le
cœur si tendre.
--Et le nez si court! interrompt Virginie.
--Tu trouves qu’il a le nez un peu court; c’est drôle, je ne l’ai pas
remarqué... balbutie le vermicellier, déconcerté par la réplique.
--Quand tu es entré, j’étais justement en train de parler de ce monsieur
avec maman. N’est-ce pas, petit père, qu’il est affreux?
--Euh! euh! fait le papa, qui n’ose plus insister.
Virginie se sait trop aimée de ses parents pour être jamais mariée
contre son gré. Elle se contente donc, pour le moment, de n’en pas
ajouter plus long sur le gros futur qu’il ont en vue, et elle feint de
ne pas remarquer leur embarras.
Les deux époux ont échangé un regard triste en reconnaissant que leur
projet menace de ne pas se réaliser aussi facilement qu’ils
l’espéraient. Néanmoins, le vermicellier retrouve bientôt une figure
moins allongée, car il vient de se dire:
--Mademoiselle de Veausalé est fine comme l’ambre; elle saura prendre
Virginie et l’éblouir par les splendeurs qui l’attendent à la cour de
Monaco.
D’un coup d’œil, le père fait signe à sa femme de le suivre. Ils vont
rejoindre Paméla, qu’ils trouvent au salon occupée à essayer un paletot
d’hiver à son chien Raoul, car le froid est devenu très-vif pendant la
nuit, et le cher animal tousse un peu.
La fière demoiselle voit tout de suite que les Ribolard ont eu hâte
d’interroger leur fille, et qu’ils ne s’applaudissent pas du résultat de
cette tentative.
--Eh bien? demande-t-elle.
--Virginie n’a pas été positivement séduite par le dodu de bon goût de
votre protégé, qu’elle trouve un peu éléphant, annonce Cunégonde.
--Et puis encore?
--Elle dit que son nez est insuffisant.
--Et après?
--Enfin l’effet produit par M. de Aricoti sur l’esprit de notre enfant a
été celui d’un rouleau à macadam.
Mademoiselle de Veausalé a écouté impassible ce rapport. Elle quitte un
instant Raoul, qu’elle pose sur un fauteuil, et elle marche droit au
vermicellier.
--Quelle impression une huître vous a-t-elle faite, la première fois que
vous l’avez vue? lui demande-t-elle.
Ribolard la regarde tout ahuri.
--Répondez-moi. Quel effet vous a produit la première huître que vous
avez vue?
--Dame! elle ne m’a pas d’abord séduit.
--Et maintenant?
--J’adore l’huître.
--C’est donc parce que l’huître a une saveur, une délicatesse que vous
n’aviez pas primitivement appréciées. Eh bien, M. Bonifacio de Aricoti
est une huître... une véritable huître.
--Ah! vraiment?
--Virginie a pu ressentir pour le comte cet éloignement que vous a
inspiré la première huître; mais, de même que vous adorez maintenant les
huîtres, elle raffolera du comte quand elle aura étudié toutes les
brillantes qualités de cette nature d’élite.
--Vous en êtes certaine? demande Ribolard, auquel la comparaison du
comte avec une huître a rendu l’espoir.
--Le neveu du duc de Croustaflor a tout pour dompter l’imagination d’une
jeune fille. Il danse avec une légèreté surprenante; sa conversation
est brillante; il découpe une volaille au bout de la fourchette; il
chante la romance à vous faire fondre en larmes, et il est poëte
jusqu’au bout des ongles. Que Virginie le regarde quand il improvise des
vers, et l’auréole du poëte fera disparaître son nez.
--Est-ce qu’il n’en aura plus du tout? demande Cunégonde effrayée.
--Si, je veux dire que votre demoiselle, séduite par l’inspiration
poétique qui embellira le visage du comte, ne s’apercevra plus qu’il a
le nez un peu court. Donc, placez au plus vite mon protégé en face de
votre fille; mettez-le à même de déployer ses moyens irrésistibles, et
vous verrez Virginie se traîner à vos pieds pour vous supplier de lui
donner un tel mari.
--Vous croyez, mademoiselle Paméla? Alors l’enfant aura bien changé
d’avis, car, ce matin, rien n’annonce en elle qu’elle adorera le comte,
dit Ribolard avec un léger doute.
--Rappelez-vous votre première huître, répète mademoiselle de Veausalé.
Donc, il faut songer sérieusement à mettre les jeunes gens en présence.
--Notre dîner est pour après-demain; j’ai pensé toute la nuit à ce que
j’offrirais à ces millionnaires, dit Cunégonde.
--Oh! le duc aime le sans-façon. Ainsi pas de cérémonie... douze plats
tout au plus. Ayez surtout une volaille, pour fournir au comte
l’occasion de prouver son talent de découpeur... un canard, par
exemple... c’est le plus difficile de l’art.
--Bon! jusqu’à mardi, sans avoir l’air de rien, je jetterai dans la
conversation, devant Virginie, que rien n’est plus extraordinaire à
découper qu’un canard; cela préparera le triomphe du jeune homme,
ajoute le vermicellier.
A la suite de cette conférence, la maison Ribolard est, pendant deux
jours, tout en l’air. On époussette les meubles et on cire les parquets,
on accorde le piano et on nettoie l’argenterie; enfin, on se prépare à
recevoir dignement le duc de Croustaflor et son neveu.
De son côté, Borax n’a pas perdu son temps. Pendant les quarante-huit
heures qui le séparaient du grand dîner, il a su se mettre au mieux avec
tous les domestiques du ménage Ribolard. A l’aide de sa poudre à
chandeliers, il a gagné la protection de la cuisinière Madelon, dont il
a récuré bien à fond toute la batterie. Aussi s’est-il glissé dans la
cuisine, et il a assisté à l’arrivée des victuailles et vu tous les
apprêts culinaires.
Par la femme de chambre, il sait que, dans l’intérieur de l’appartement,
on s’occupe des derniers préparatifs.
Comme il fait ce jour-là un froid excessif, madame n’a eu, depuis le
matin, qu’une seule préoccupation, celle que l’appartement soit bien
chaud pour l’heure où ces messieurs se présenteront.
Aussi les foyers de cheminée sont devenus de vrais brasiers et une douce
chaleur règne dans le salon et la salle à manger.
Borax quitte la cuisine après avoir recueilli de la cuisinière ce
dernier détail qu’on doit se mettre à table à six heures précises.
Il est tout pensif et murmure:
--Je ne peux pas aller encore leur fourrer du poivre devant leur place à
table, et il faut pourtant que j’empêche ces gredins-là,--car ce sont
deux vrais gredins, maintenant que la mémoire m’est revenue, je les
connais,--que je les empêche, dis-je, de manger une seule bouchée de ce
délicieux repas dont ils sont indignes.
Après avoir cherché un peu le moyen d’arriver à son but, Borax s’écrie
tout à coup:
--J’ai mon affaire!
Il se dirige aussitôt vers la boutique voisine d’un marchand de
faïences, où il fait choix d’une demi-douzaine de grands plats. Puis,
muni de son achat, il regagne à la hâte la maison et grimpe à l’atelier
du peintre.
Dans l’escalier, il rencontre le concierge Calurin, qui balaye les
marches.
--Oh! oh! fait le portier, il paraît qu’il y a aussi grand dîner chez M.
Ernest, car vous venez de faire vos provisions de vaisselle.
--Mais oui, monsieur Calurin, notre peintre a invité quelques amis. Ah!
à propos, il m’a chargé de vous demander un service.
--Trop heureux de lui être agréable.
--Voici la chose: Au moment de l’arrivée de ses convives, M. Ernest
désire leur faire une surprise... seulement, elle ne peut être préparée
qu’au dernier moment. De là-haut nous entendrons bien le bruit de la
porte cochère, fermée à la nuit tombante, qui nous annoncera l’arrivée
des convives...
--Et alors, vous apprêterez votre surprise.
--Oui, mais nous avons une crainte.
--Laquelle?
--Comme le propriétaire donne aussi à dîner, il se peut qu’en entendant
la porte cochère se refermer, nous nous figurions que c’est notre monde
qui arrive, quand au contraire, ce seraient les invités du
propriétaire.
--Eh bien?
--Là est le service que nous attendons de votre complaisance. Soit pour
les Ribolard, soit pour nous, les arrivants devront s’adresser à la
loge. Si donc les invités de M. Ribolard se présentent les premiers,
lancez-nous un énorme coup de sifflet, cela voudra nous dire: «Vous avez
entendu le bruit de la porte cochère, mais ce n’est pas votre monde,
c’est celui du propriétaire; ainsi, ne préparez pas votre surprise.»
--Bon! c’est convenu. Je siffle si les invités de M. Ribolard arrivent
les premiers.
--Merci d’avance, monsieur Calurin.
Et Borax continue son ascension en se disant:
--De cette manière, je saurai au juste quand les bandits mettront le
pied dans la maison.
Les deux amis s’étonnent de le voir apparaître avec sa vaisselle, mais
ils ont beau l’interroger, le saltimbanque répond:
--Laissez-moi faire. Je m’occupe du mariage de Virginie.
Puis il a ouvert une fenêtre de l’atelier qui donne sur les toits de la
maison et, tant qu’il fait jour, il examine les cheminées qui jettent
dans l’air la fumée des énormes feux qu’on fait chez les Ribolard.
A six heures moins le quart, on entend le bruit sourd de la porte
cochère qui se referme et, bientôt, retentit un vigoureux coup de
sifflet lancé d’en bas par le concierge, qui tient parole.
--Bon! se dit Borax, voici mes coquins qui arrivent le bec enfariné.
Il prend ses plats, enjambe la fenêtre et, se promenant sur les toits
comme un vrai chat, il place une assiette bien à plat sur chaque mitre
des cheminées de Ribolard de manière à intercepter le passage de la
fumée.
A ce moment même, au premier étage, M. de Croustaflor et son neveu
pénétraient dans le salon que Cunégonde avait tant pris soin de chauffer
depuis le matin.
Mais à peine les premières salutations ont-elles été faites que la
cheminée lance tout à coup d’énormes bouffées d’une fumée tellement
épaisse qu’il est complétement impossible de se voir. Les deux étrangers
restent immobiles, sans oser bouger, dans ce salon qu’ils ne connaissent
pas, de peur de renverser les meubles. Ils toussent et pleurent sans
pouvoir répondre à la voix désolée de Ribolard, qui leur crie, au milieu
du nuage qui le rend invisible:
--Mille pardons, messeigneurs, le vent aura changé subitement... Je n’y
comprends rien. Jamais cette cheminée n’a fumé.
Le vermicellier finit par gagner une fenêtre, qu’il ouvre. La fumée se
dissipe un peu, mais la douce chaleur qui régnait dans la pièce est
aussitôt remplacée par un froid intense qui vient geler les deux invités
sous leur habit de cérémonie.
Cunégonde est désespérée et perd la tête. Ribolard reste effaré devant
la cheminée qui continue à lancer sa fumée, quand la fenêtre ouverte
devait établir un courant d’air.
Seule, mademoiselle de Veausalé a gardé son sang-froid, et elle donne ce
conseil aux époux contrits:
--Au lieu de laisser ces messieurs grelotter dans le salon, faites-les
passer tout de suite dans la salle à manger, qui doit être bien chaude.
--Oui, oui, c’est une idée! Par ici, messieurs, donnez-nous la main,
laissez-vous guider.
Au milieu de l’épais nuage, on finit par arriver à la porte de la salle
à manger, qui est ouverte par Ribolard.
Le malheureux vermicellier recule épouvanté pour n’être pas asphyxié,
car la salle à manger est si pleine de fumée qu’on peut à peine
distinguer la lueur de la lampe.
A l’autre bout de la pièce, derrière ce nouveau nuage, on entend la voix
de Madelon qui, du seuil de sa cuisine, crie avec fureur:
--Ah çà! monsieur, qu’est-ce qui prend à vos cheminées? Il n’y a pas
moyen de tenir dans la cuisine... le feu de mon rôti me rend sa fumée...
je n’y vois plus clair à retrouver mes casseroles. Je crains fort
d’avoir pris du cirage pour du beurre... tout mon dîner est perdu!...
sentez-vous?
Effectivement, à la fumée se joint une odeur de brûlé qui prouve que
Madelon, aveuglée, ne pouvant plus surveiller ses fourneaux, les sauces
et les mets vont de mal en pis.
--Je n’y comprends rien! jamais les cheminées n’avaient fumé, répète
Ribolard avec désespoir.
On ouvre portes et fenêtres. L’appartement, que Cunégonde avait voulu
rendre si chaud, est devenu une vraie glacière au milieu de laquelle le
duc et le comte tremblent de froid.
--Ça va passer. Nous pourrons tout à l’heure nous mettre à table. Si, en
attendant, ces messieurs voulaient accepter des édredons pour se
réchauffer? dit madame Ribolard, qui pleure en voyant les deux invités
souffler dans leurs doigts.
Mais M. de Croustaflor se soucie peu de rester dans un appartement qui
jouit de dix degrés de froid pour y manger un mauvais dîner brûlé.
Aussi, comme il a hâte de s’esquiver, il prend sa voix la plus aimable:
--Mais ne vous désolez donc pas, mes très-excellents amis. C’est un bien
petit malheur qui peut arriver à tout le monde. Ce qui est différé n’est
pas perdu... la partie sera remise à demain. Mon neveu et moi nous
allons dîner au plus proche restaurant et, dans la soirée, nous
reviendrons vous demander une tasse de thé.
Tout en parlant, le duc a poussé Bonifacio vers l’antichambre, et ils
partent avant que les Ribolard aient pu les retenir.
La désolation des époux est extrême!
Tout à coup, le vermicellier s’écrie:
--Tiens! voilà qui est bien extraordinaire! nos cheminées ne fument
plus.
En effet, depuis que les deux étrangers sont sortis, les cheminées
tirent d’une façon merveilleuse, sans rendre la plus petite fumée.
--Si l’on faisait courir après nos invités? propose aussitôt Cunégonde.
--A quoi bon, puisque tout le dîner est brûlé?
--Ces messieurs ont promis de revenir dans la soirée, vous les inviterez
pour demain, conseille mademoiselle de Veausalé.
On referme les fenêtres et l’on ravive les feux. Puis, après avoir
mangé, du dîner, ce qui a pu échapper au désastre, on va s’installer au
salon pour attendre le retour de MM. Croustaflor et Bonifacio.
A sept heures, un coup de sonnette retentit.
--Ce sont eux! s’écrie le ménage.
On s’élance vers la porte qui vient de s’ouvrir, en même temps que la
soubrette Clémence annonce:
--M. Nicolas Borax.
VI
La mine souriante et sans aucun embarras, le saltimbanque s’avance dans
le salon des Ribolard.
--Tiens! fait-il, Hippolyte n’est donc pas là?
--Qui appelez-vous Hippolyte? demande le vermicellier, revenu de la
surprise que lui a causée l’entrée de ce personnage inconnu.
--Oui, Hippolyte, un ancien camarade à moi. C’est comme Auguste,
l’autre, le petit saucisson à pattes avec un nez retroussé... c’est pour
ainsi dire mon élève. Dans le temps, on ne voyait que nous dans les
cours...
--Dans les cours! s’écrie Cunégonde.
Mais son époux l’interrompt en lui murmurant vite:
--Chut! tais toi. Oui, dans les cours. Ce monsieur est probablement un
diplomate, grand ami de nos illustres invités... Il veut parler des
cours étrangères... C’est à coup sûr un ancien ambassadeur.
Pendant que Ribolard donne cette explication à sa femme, le charlatan a
promené ses regards dans le salon et vient d’apercevoir enfin
mademoiselle de Veausalé qui, depuis l’entrée du bateleur, se tient
droite et immobile dans le coin le plus obscur. Aussitôt la figure de
Borax devient joyeuse. Il court brusquement à elle, lui saisit la tête
et lui applique un baiser retentissant sur la joue en s’écriant:
--Comment! c’est toi, Paméla? Te voilà donc ici? Est-ce que tu as
renoncé à avaler des sabres? Comment va ton fils, ma bonne vieille?
Puis il revient aux époux en disant:
--Je savais bien que ce farceur d’Hippolyte devait être ici... puisque
voilà sa femme.
Les yeux écarquillés par la surprise, les Ribolard ont assisté à cette
singulière scène qui leur semble un peu trop compromettre la dignité de
la pimbêche demoiselle de Veausalé.
Mais celle-ci se redresse, noblement courroucée, en s’écriant:
--Je ne connais pas cet homme!
--Comment! tu ne me reconnais pas, Paméla? Tu ne remets pas ton vieux
Borax, l’ami de ton Hippolyte chéri! Moi qui faisais le boniment au
public devant notre baraque quand tu avalais des sabres dans les fêtes
de banlieue. Tu ne me reconnais pas! moi qui ai, pour, ainsi dire, créé
une position à ton fils en lui retroussant le nez,... ce qui lui a donné
une physionomie de Jocrisse qui vaut de l’or pour faire la parade... Tu
ne me reconnais pas!... Ah! ma vieille Paméla, tu es bien ingrate!
Furibonde et rouge d’indignation, mademoiselle de Veausalé répète
encore:
--Je ne connais pas cet homme!
Mais les éclats de sa voix furieuse ont réveillé son roquet Raoul, qui
dormait sur un coussin du canapé. L’animal a commencé un grognement de
colère, qui se change tout à coup en un jappement joyeux quand il a
senti le saltimbanque. Il s’élance vers lui et se livre à des bonds
aimables et à des caresses.
Borax le montre à mademoiselle de Veausalé, en lui disant d’une voix
mélancolique:
--Tu le vois, Paméla... Ton chien n’est pas comme toi, il a la mémoire
du cœur, lui! Il reconnaît son vieil ami... son ancien professeur,
car, s’il possède quelques talents de société, c’est à moi qu’il en est
redevable... Je suis certain qu’il n’a pas dû oublier mes leçons...
Venez; ici, Raoul, faites le mort, mon garçon.
Au commandement du bonhomme, le chien se couche aussitôt au milieu du
salon et reste immobile.
--Très-bien, Raoul. Voyons maintenant si vous vous souvenez du reste...
Attention!
Et Borax continue, en s’adressant à l’animal étendu:
--Raoul, il faudrait vous lever pour venir travailler.
Le chien ne fait aucun mouvement.
--Vous ne voulez donc pas vous réveiller pour prendre votre leçon
d’anglais.
La bête ne remue pas davantage.
--Raoul, j’aperçois le commissaire.
A ces mots, le roquet se lève d’un bond et se met à aboyer en furieux.
--Bien! très-bien! Raoul. Je suis content de toi. Je constate que tu
n’as pas oublié ton éducation première. Je vois avec plaisir que tu n’es
pas comme ta maîtresse, qui renie son ancienne et noble profession de
saltimbanque.
On comprend facilement avec quelle stupéfaction profonde les époux
Ribolard ont assisté aux évolutions du chien leur révélant ainsi ses
talents de société.
--Il y a erreur, bien sûr, il y a erreur, balbutie enfin Cunégonde. Il
n’est pas possible qu’une femme qui a fréquenté les cours ait pu avaler
des sabres. Car vous ne pouvez nier, monsieur, que mademoiselle de
Veausalé ait fréquenté les cours?
--Mais, je ne le nie pas, ma brave dame, nous avons fréquenté toutes les
cours où le concierge voulait bien nous permettre d’entrer pour faire
nos exercices.
--Ah çà! vous nous parlez donc des cours des maisons? demande le
vermicellier qui a retrouvé la parole, que la surprise lui avait coupée.
--Naturellement. Nous avions réuni nos talents à cinq: Paméla, son
homme, son fils, moi et le chien. Ces messieurs chantaient; je les
accompagnais sur le cornet à piston. Le concert était coupé par un
intermède comique du chien, et la représentation se terminait par le
grand tour du sabre avalé par la beauté ici présente.
Depuis que mademoiselle de Veausalé a été trahie par son chien, elle a
beaucoup perdu de son assurance et de sa morgue aristocratique.
Néanmoins, elle croit devoir protester contre les assertions de Borax.
Elle se redresse donc avec une majestueuse arrogance en disant: