avec un nez d’argent venait me demander, tu lui répondes toujours que je
suis retourné en nourrice. N’y manque pas, Calurin, si étrange que te
paraisse cette consigne, tout mon avenir en dépend.
--Soyez tranquille, monsieur Ernest, promit le concierge, qui s’en alla
sans se douter qu’on ne l’avait appelé que pour le montrer à l’intime
camarade du roi de l’Inde.
--Encore un qui sera dans notre sac. Nous le tiendrons par la cuisinière
Madelon, qui lui fourre les côtelettes de Ribolard.
--Alors, il faudrait d’abord tenir Madelon, avança Paul.
Borax eut un sourire vainqueur en répliquant:
--Je m’en charge. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais les cuisinières
me profitent assez... sans compter ma poudre, qui nettoie les casseroles
à la perfection. Nous aurons donc le concierge; il faut à présent nous
occuper de sa femme, la féconde Ernestine.
--Oh! c’est facile, dit le peintre en riant. Si nous tenons le mari par
la cuisinière, nous aurons la femme par le cocher Benoît.
--Ah! vraiment?
--Oui, les mauvaises langues prétendent qu’elle a un faible pour lui.
La délibération fut interrompue subitement par cette exclamation de
Paul, le joueur de grosse caisse:
--Ah! voici l’heure de me rendre à l’Ambigu!
IV
Il est sept heures. On a déjà joué la petite pièce et la foule, arrivée
pour le drame à succès, emplit la salle de l’Ambigu.
Sur le premier rang des fauteuils de balcon, la famille Ribolard s’étale
dans tout son plein. Virginie est prise entre mademoiselle de Veausalé
et sa mère; Ribolard est assis entre sa femme et un vieux monsieur, à
tournure militaire, qui commence à s’effaroucher des étranges allures de
son voisin.
La jeune et jolie blonde a déjà aperçu Paul, placé devant son
instrument, dans un coin de l’orchestre. Elle lui lance de bien doux
regards quand elle ne se sent pas surveillée par Paméla, qui se tient
raide et immobile comme une girafe qui réfléchit.
Son maintien fait l’admiration de Ribolard, et il murmure à sa femme:
--Ne t’appuie pas à ton dossier, Cunégonde; imite la prestance de
mademoiselle de Veausalé. Copie donc ses manières du grand monde.
--C’est que je suis très-mal assise. Il y a une grosse bosse dans mon
fauteuil, de sorte que, quand je veux me redresser, j’ai une... joue qui
porte à faux.
Quant à Ribolard, qui prêche les bonnes manières à son épouse, il se
tient pour ainsi dire le ventre sur l’appui en velours du balcon, le
corps à demi penché en dehors et fouillant du regard le public de
l’orchestre pour tâcher de découvrir le noble duc de Croustaflor et son
neveu.
En dessous de lui se trouvent les claqueurs du parterre qui, en voyant
ce monsieur suspendu sur leurs têtes, commencent à manifester des
inquiétudes d’autant plus sérieuses que le nez du vermicellier ému fait
entendre un bruyant gloc gloc qu’ils prennent pour un hoquet.
--Est-ce que son dîner lui fait mal? murmurent-ils ça sera du propre
quand il va être secoué par la grande scène entre Machanette et madame
Laurent. Justement nous l’avons au-dessus de nous! il faut aller
reprendre nos parapluies au vestiaire pour le moment de l’averse.
--Eh! là haut! rentrez donc votre pochard! crie un de ces messieurs.
--Tapez-lui dans le dos, ça tue le hoquet, ajoute un autre.
Mais Ribolard ne remarque pas l’orage qui gronde à ses pieds. Il est
dévoré par l’impatience de connaître les illustres amis de Paméla, et
bientôt il souffle à sa femme:
--Cunégonde, trouve donc une phrase ingénieuse pour demander à
mademoiselle de Veausalé, sans donner de soupçons à Virginie, si ces
messieurs sont arrivés.
Madame Ribolard se creuse la cervelle pour trouver la phrase ingénieuse,
puis, elle murmure à sa fille:
--Ma bichette, prie donc de ma part mademoiselle de Veausalé de te dire
si la viande est dans la marmite.
Virginie, surprise par cette question étrange, regarde un instant sa
mère pour s’assurer si elle plaisante, mais elle la voit si sérieuse
qu’elle suppose qu’au départ on a fait mettre le pot-au-feu pour prendre
un bouillon en rentrant du théâtre, et elle transmet l’interrogation à
son institutrice.
Mademoiselle de Veausalé accueille la question avec une moue de dédain.
Elle en devine le sens caché, mais la façon vulgaire dont la demande lui
est posée froisse ses grandes manières, et elle répond dans son beau
langage de la cour de Monaco:
--Dites à votre maman que les narcisses ne sont pas encore en fleur.
Virginie est encore plus étonnée par cette réplique, qui ne rime pas du
tout avec la question, mais elle la répète à sa mère, après s’être dit
tout bas:
--Quel drôle d’effet leur produit l’Ambigu!
En recevant la réponse de Paméla, madame Ribolard reste un instant
pensive. On voit qu’elle cherche à comprendre.
--Eh bien! qu’a-t-elle répondu? demande l’impatient et curieux
vermicellier.
--Elle dit que la réglisse ne fond pas dans le beurre, lui murmure
Cunégonde.
Ce renseignement plonge le vermicellier dans un ahurissement qui se
manifeste aussitôt par de si bruyants glocs glocs que son voisin, le
vieux militaire, impatienté par ce fracas, s’écrie d’un ton hargneux:
--Ah çà! mille escadrons! vous n’avez donc pas fini de faire craquer vos
bottes neuves, vous?
Une querelle est sur le point de s’engager, mais les trois coups se font
entendre derrière la toile et l’ouverture commence.
--Mon Dieu! que je suis mal assise, murmure la pauvre Cunégonde.
Pendant que les Ribolard cherchaient à découvrir leurs illustres
étrangers, ils ne se doutaient guère qu’ils étaient eux-mêmes le point
de mire de deux spectateurs, placés tout près de la grosse caisse, au
premier rang des fauteuils d’orchestre.
C’était le peintre Ernest, accompagné de Borax, qu’il avait revêtu d’un
de ses habillements. Séparés de l’orchestre par la cloison basse, ils
pouvaient causer avec Paul qui, pendant la pièce, n’avait pas autre
chose à faire que d’appuyer de grands coups de grosse caisse les éclats
de voix du traître quand il persécute l’héroïne.
--Voici le papa Ribolard, dit Ernest à Borax.
--Pourquoi agite-t-il ainsi les bras, avec son ventre posé sur le
balcon?... Il apprend donc à nager? Il va se jeter dans le parterre.
--La grande raide est l’institutrice.
--Elle est grasse comme un manche de fouet. Qu’a-t-elle donc sur les
yeux... des soucoupes?
--Non, des lunettes.
--Mazette! elles sont de taille! elle a de quoi voir deux actes à la
fois... Allons, bon! voilà le père Ribolard qui se remet sur le ventre!
--Il cherche son futur gendre.
--Ah! on frappe les trois coups; il paraît que nos rivaux ne viendront
qu’à l’acte suivant.
Mais au moment où la toile se lève, la porte de l’orchestre s’ouvre avec
fracas, puis deux messieurs entrent bruyamment et dérangent Borax et
Ernest pour gagner leurs stalles, placées à l’extrémité de la banquette.
L’un est très-grand et très-mince. Son œil est hardi, son allure sans
gêne, et sa figure fatiguée est ornée, sur chaque joue, d’un énorme
favori brun teinté de fil blanc, qui lui retombe sur la poitrine.
L’autre est petit, blond, très-gros, avec un nez retroussé en hameçon.
A leur apparition, Ernest s’est vivement retourné du côté de
mademoiselle de Veausalé, qui, en entendant claquer la porte de
l’orchestre, avait braqué son regard de ce côté pour examiner les
arrivants. Le peintre surprend un imperceptible salut qu’elle adresse
aux nouveaux venus.
--Je crois que voici nos gens, souffle-t-il à Borax, en reprenant sa
place après le passage des retardataires.
--Alors le futur serait donc le petit gros? Autant vaudrait épouser un
saucisson à pattes. Ah! nous allons leur procurer de l’agrément, à ces
deux gilets en cœur.
A la fin de l’acte, le duc de Croustaflor et le comte Bonifacio sortent
en adressant un petit signe à Paméla, qui, de son côté, se lève pour
gagner le couloir et rejoindre ces messieurs.
Les Ribolard, en voyant disparaître mademoiselle de Veausalé,
comprennent qu’elle va faire connaître à ses illustres amis les signaux
qui ont été convenus pour le dernier entr’acte.
--Cunégonde, voilà le moment décisif. Es-tu émue, ma bonne? murmure le
vermicellier tout pâle.
--Ah! mon chéri, je suis trop mal assise pour être à la joie...
--Moi, ma louloute, je suis tellement impressionné que tu dois entendre
mon cœur battre.
Ce que Ribolard prend pour le battement de son cœur est le gloc gloc
de son rhume de cerveau qui crépite si fort que le vieux militaire
voisin s’écrie, exaspéré:
--Mille escadrons! vous voulez donc me rendre enragé, vous, en faisant
craquer vos bottes neuves! Décampez au plus vite à une autre place ou
retirez vos bottes, je vous donne le choix!
Ribolard, tout abasourdi, n’a pas encore eu le temps de répondre que la
tremblante Cunégonde lui presse le bras en soufflant:
--Mon chéri, ne cède pas à la fougue de ton caractère. Ne te compromets
pas, cet homme est un fou!
--Je le vois bien; il veut que je m’en aille à une autre place ou que je
retire mes bottes.
--Montre-toi le plus sage, il faut céder aux insensés. Retire-les plutôt
que d’avoir une dispute qui compromettrait le mariage de Virginie.
--Attendons un peu. Sa manie va peut-être lui passer, dit Ribolard.
Mais le vieux militaire, furieux, a tiré sa montre et reprend d’un ton
rageur:
--Je vous donne dix minutes pour vous décider... et pas un fichtre avec!
Virginie n’a rien vu ni entendu. Elle couvre du regard son Paul,
mélancoliquement appuyé sur sa grosse caisse.
Avant que les dix minutes du délai soient écoulées, madame Ribolard
obtient de son époux qu’il change de place avec elle, d’abord pour lui
éviter une querelle avec le vieux militaire qui lui veut faire retirer
ses bottes, ensuite parce qu’elle n’est pas fâchée de quitter le
fauteuil bossu qui la fait tant souffrir.
Le mari est à peine posé sur son nouveau siége qu’il se relève
subitement.
--Qu’as-tu, mon loulou? demande Cunégonde.
--Je crois que je viens de m’asseoir sur ta lorgnette oubliée dans la
stalle.
--Mais non, c’est la bosse du fauteuil que tu sens... Ce siége manque un
peu de confortable, n’est-ce pas? Tu dois avoir un côté qui porte à
faux?
--Oui, mais je vais me caler, dit le vermicellier d’un air capable.
Il tire un magnifique foulard de sa poche; il le roule d’abord en long,
puis il le tresse en rond et en fait une de ces couronnes dont se
servent ceux qui portent des fardeaux sur la tête.
Il l’insinue alors sous la forte portion de son individu qui est à faux,
puis il pousse un petit cri de triomphe.
--Es-tu mieux? demande son épouse.
--J’attendrais ainsi la fin du monde.
A cet instant mademoiselle de Veausalé reparaît. Les spectateurs, placés
derrière les époux Ribolard, ayant quitté leurs stalles pour aller
flâner dans les couloirs, l’institutrice peut donc se glisser entre les
deux rangs de fauteuils et venir, par derrière, souffler bien bas au
ménage:
--Tout est convenu avec ces messieurs. Pouce dans le gilet et réponse du
mouchoir; ils sont placés au premier rang des fauteuils d’orchestre,
juste en face de la contre-basse. Votre futur gendre est blond, avec un
nez à la Roxelane; il est petit, et gras d’un dodu de bon goût.
--Est-ce que M. le duc de Croustaflor est ce grand monsieur maigre, et
si distingué de manières, que je vois là-bas, debout devant sa stalle et
s’apprêtant à prendre une prise dans un cornet en papier? demande
Cunégonde.
Paméla jette un regard sur l’orchestre.
--Non, dit-elle, le duc et son neveu ne sont pas encore rentrés. Celui
que vous voyez est sans doute quelque spectateur voisin qui sera venu se
mettre là pendant l’entr’acte pour examiner la salle.
--Il a aussi l’air bien comme il faut.
La personne que madame Ribolard trouve si distinguée n’est autre que
Borax. En voyant sortir les deux étrangers, il les a suivis dans les
couloirs, et, quand ils ont rejoint l’institutrice, il a écouté
adroitement leur conversation.
--Bon! se dit-il, je dois les empêcher d’atteindre le dernier entr’acte
pour donner ou recevoir le signal.
Il prend aussitôt une contre-marque, sort du théâtre et s’en va chez un
épicier voisin acheter dix sous de poivre en poudre.
Au moment où madame Ribolard le trouve si distingué, Borax est en train
de répandre son poivre devant les deux stalles des illustres seigneurs.
Enfin les trois coups sont encore frappés, le public regagne ses places
et la musique se fait entendre. Comme la première fois, MM. de
Croustaflor et Bonifacio ont attendu le lever du rideau pour faire leur
entrée et déranger chacun sur leur trajet.
Quand ils passent devant Borax, celui-ci les examine bien et murmure:
--C’est drôle! il me semble que j’ai déjà vu ces deux cocos quelques
part... surtout celui qui a des favoris qui lui descendent sur le
ventre.
L’arrivée tardive des deux nobles excite un mécontentement qui se
traduit bientôt par ce cri:
--Assis! assis! Passez donc!
Mais ces messieurs ne peuvent ni s’asseoir ni passer. En gagnant leurs
places, un des très-longs et flottants favoris de M. de Croustaflor
vient de se prendre dans la boucle d’oreille d’une dame, qui a poussé un
hurlement de douleur en se sentant arracher l’oreille. Le duc, le comte,
la dame et son mari cherchent à débarrasser le bijou des boucles frisées
du favori, mais cela demande quelques minutes, pendant lesquelles le
publie beugle toujours:
--Assis! assis!
Un spectateur fait enfin passer une paire de ciseaux à ongles pour
trancher la difficulté.
Bientôt la dame attachée lance un second hurlement, car elle vient de
sentir qu’on lui entamait la peau. C’est son époux qui, effaré par les
clameurs de la foule, est tellement troublé qu’il est en train de
trancher l’oreille de sa femme pour séparer les deux prisonniers, au
lieu de songer à couper le favori. Le cri de sa femme le rappelle à des
idées plus simples, et bientôt M. de Croustaflor peut regagner sa place
en abandonnant une forte touffe de son ornement qui reste pendue à
l’oreille de la dame.
Les Ribolard ont vu de loin cette mutilation.
Le vermicellier en est tout pâle et murmure:
--Comme le noble duc doit souffrir; lui, si coquet de sa personne qu’il
vient de Monaco à Paris pour se faire tailler les cheveux.
Le calme s’est enfin rétabli, et le public écoute l’acte, qui est le
plus important de la pièce. C’est là que se trouve la scène capitale
entre l’héroïne et le traître, où dit-on, les acteurs chargés du rôle
font crouler la salle entière sous les bravos des assistants.
Bientôt ce moment arrive. Les artistes jouent la scène avec une telle
âme que le public enthousiasmé se met à claquer des mains et à trépigner
avec frénésie.
Comme tout le monde, MM. de Croustaflor et Bonifacio ont frappé des
pieds avec un acharnement qui soulève les nuages du poivre versé par
Borax devant leurs places.
Aussi, après la sortie du traître, quand l’héroïne, restée seule,
commence son monologue sentimental pour invoquer une tante qui, du haut
des cieux, veille sur son innocence, elle est tout à coup interrompue
par les épouvantables éternuments de l’illustre duc de Croustaflor,
auquel le poivre ravage le nez. Il a beau vouloir se retenir, il éternue
sans relâche et avec une telle force que c’est à croire que sa tête va
se détacher de son corps.
L’actrice est obligée de s’arrêter pour attendre la fin des exercices de
ce spectateur qui, à chaque fois, va frapper du crâne dans le dos du
musicien placé devant lui.
--A moi, Bonifacio! crie le duc, entre chaque court instant de répit que
lui laissent les éternuments.
Mais le comte de Aricoti a bien autre chose à faire que de s’occuper de
son oncle. Au lieu du nez, le poivre lui a ravagé les yeux et la gorge.
Il râle et il est aveugle. Il passe son temps à essuyer ses yeux rouges
et pleurants, qui coulent comme des robinets de fontaine, en même temps
qu’il pousse les cris rauques d’un chat qui étrangle. La douleur est si
forte qu’il piétine avec rage, ce qui contribue à faire monter de
nouveaux nuages de poivre, dont se régalent ses yeux et le nez de son
oncle.
--A la porte, la cabale! crie toute la salle à ce monsieur qui
interrompt la pièce par ses explosions.
Le duc de Croustaflor veut résister un instant, mais il lui est
impossible de comprimer ses détonations.
--A la porte, la cabale! hurle toujours le public qui devient furieux.
Le noble étranger se lève; il se glisse péniblement entre les rangs
pressés des spectateurs furibonds qui, sous leurs mouchoirs, leurs
chapeaux ou leurs programmes, cherchent à s’abriter contre les
éternuments dont l’auguste seigneur les asperge en passant. Au départ de
son oncle, le comte Bonifacio de Aricoti, devenu complétement aveugle, a
saisi d’une main les basques de l’habit du duc, qui lui sert de caniche
d’aveugle. Il se fait traîner en essuyant de l’autre main ses yeux, d’où
jaillissent deux vraies sources.
Du haut de son balcon, le ménage Ribolard a assisté aux malheurs des
deux infortunés. Les époux sont désolés de cette catastrophe, qui peut
faire manquer le mariage.
--Avec son favori coupé, le duc se sera enrhumé. Il aurait dû s’entourer
la figure d’un foulard en sentant la première atteinte du froid, murmure
le vermicellier à sa femme.
--Comme il éternue... que de force!
--Dame! il éternue suivant sa fortune. Un homme si riche ne peut
éternuer comme un modeste employé.
--Et M. Bonifacio, as-tu vu comme il pleurait à chaudes larmes?
--Oui... il aura été fortement secoué par la scène du traître et de
l’héroïne... Cela prouve qu’il a l’âme sensible... Virginie sera
heureuse avec lui.
--Est-ce que tu ne le trouves pas un peu gros?
--Puisque mademoiselle de Veausalé t’a dit que, dans le grand monde, on
appelait cela un dodu de bon goût.
--Mais où est-elle donc passée, mademoiselle Paméla?
--Elle vient de sortir, en me faisant comprendre par un signe qu’elle
allait retrouver ses illustres amis pour tâcher de les ramener, répond
le vermicellier.
En effet, l’institutrice a quitté la salle pour se mettre à la recherche
des seigneurs disparus. Elle finit par les retrouver au café du théâtre,
où ils sont en train de soigner le mal étrange qui les abat. Le comte de
Aricoti se tient renversé sur une banquette, la tête en l’air, avec une
serviette mouillée sur les yeux. Quant au fier duc, ses éternuments ont
cessé, mais le feu qui lui dévore l’intérieur des narines est si intense
que, pour calmer l’incendie, il s’est fait servir un saladier plein
d’eau dans lequel il laisse tremper son nez.
M. de Croustaflor daigne sortir de son bain pour promettre à Paméla que,
aussitôt leurs souffrances apaisées, son neveu et lui rentreront dans la
salle pour faire connaître leur décision à la famille Ribolard.
L’institutrice se hâte de les quitter pour porter cette bonne réponse
aux parents de Virginie.
Cependant, l’acte durant lequel les nobles étrangers sont sortis vient
de finir, et le café est envahi par les consommateurs. Parmi eux se
trouvent Ernest et Borax, qui arrivent s’asseoir à côté des deux
représentants de la cour de Monaco.
--Que faut-il servir à ces messieurs? leur demande le garçon empressé.
--Tiens! s’écrie Borax, quelle est cette consommation nouvelle qu’on
prend par le nez? Si c’est bon, servez-m’en une. Ça doit être russe,
cette invention-là. Comment l’appelez-vous, garçon?
Le garçon explique que, depuis un quart d’heure, les voisins de table se
tiennent ainsi, l’un le nez dans l’eau, l’autre les yeux sous une
serviette mouillée.
Loin de baisser le ton, Borax reprend, de son organe le plus perçant:
--Mais alors, si ce monsieur attend que son nez fonde, apportez-lui donc
une petite cuiller pour le retourner. Vous voyez bien que c’est un
médecin qui prépare l’infusion que va boire le malade qui a une
serviette sur la figure.
En entendant ces paroles, M. de Croustaflor retire son nez du saladier,
jette une pièce de cinq francs au garçon et se lève en dardant un regard
furieux sur le mauvais plaisant.
Au lieu de s’émouvoir du coup d’œil menaçant, le saltimbanque se dit
aussitôt:
--Oui, j’en suis certain, j’ai déjà vu ce paroissien quelque part.
Sans attendre sa monnaie, le duc a enlevé la serviette du visage de son
neveu, qu’il entraîne en disant:
--Venez, comte.
Par malheur, Bonifacio, encore aveuglé par le poivre, n’y voit pas assez
pour se conduire; il renverse un monsieur qui entrait à ce moment dans
le café.
C’était Ribolard, qui amenait sa famille pour se rafraîchir pendant
l’entr’acte.
Le duc reconnaît aussitôt le vermicellier et lui tend la main pour le
relever; mais celui-ci a été tellement saisi par la surprise de se
trouver aussi subitement en présence des illustrissimes étrangers qu’il
reste assis par terre sans avoir la force de bouger. M. de Croustaflor
et Paméla s’empressent de le remettre sur ses jambes, pendant qu’il
balbutie tout ému:
--Ah! Monseigneur... Altesse... Sire... quelle auguste complaisance de
la part d’un homme qui possède des phoques! Peut-on vous offrir un verre
de vin?
Le rouge de la honte envahit le front de l’altière Paméla en entendant
Ribolard offrir un verre de vin au duc, comme s’il s’adressait à un
commissionnaire qui vient de lui scier son bois.
--Observez-vous donc, gronde-t-elle d’un ton rogue, n’oubliez pas que
vous parlez à un homme dont tous les ancêtres sont morts aux croisades.
Quant à Cunégonde, elle est tremblante d’un saint respect et elle
souffle à sa fille:
--Tiens-toi droite, Virginie. Le grand, qui a relevé ton papa, possède
des pompiers, et le petit blond, au nez en queue de lapin, est son
neveu, qui héritera des phoques.
La jeune fille ouvre des yeux ébahis en entendant cette phrase burlesque
de sa mère. Elle ne comprend pas plus l’admiration de son père pour des
gens qui l’ont renversé sur le derrière. Aussi, elle murmure:
--Décidément, l’Ambigu les rend malades!
Mademoiselle de Veausalé, qui a gardé son sang-froid, installe la
famille devant une table à laquelle, sur un geste de l’institutrice, M.
le duc daigne aussi prendre place. Il fait asseoir son neveu qui,
toujours aveuglé par le poivre, demande d’une voix étonnée:
--Est-ce que nous sommes déjà rentrés dans la salle?
Le garçon est venu prendre les ordres des nouveaux consommateurs.
Ribolard commande de l’orgeat pour les dames et un cassis pour lui.
Quant au duc, il l’interroge de l’œil, n’ayant plus la témérité de
rien lui offrir après la verte semonce de mademoiselle de Veausalé.
Pour le tirer d’embarras, M. de Croustaflor s’adresse directement au
garçon.
--Servez-moi ce que vous voudrez, dit-il.
--Mais où sommes-nous donc? redemande encore l’aveugle Bonifacio.
--Comte de Aricoti, nous sommes en la société de M. _de_ Ribolard.
Le neveu ouvre ses yeux, plus rouges qu’un pantalon de soldat, et débite
gracieusement:
--Monsieur _de_ Ribolard, enchanté de faire votre connaissance... c’est
un bonheur que m’enviera la cour de Monaco.
Le garçon revient avec les consommations demandées par le vermicellier.
Laissé libre par le duc de lui servir ce qu’il voudrait, le garçon a cru
être agréable au client en lui apportant un nouveau saladier plein d’eau
pour faire encore infuser son nez.
Les époux Ribolard n’osent interoger, mais ils restent les yeux braqués
sur le saladier en se demandant ce que le duc veut faire de ces trois
litres de liquide.
--Est-ce qu’il va les boire? dit tout bas le mari à mademoiselle de
Veausalé.
--Même par les plus grandes chaleurs M. de Croustaflor ne se rafraîchit
jamais que le bout des doigts, répond l’institutrice.
--Et ça lui calme la soif?
--Parfaitement. Quand elle est trop ardente, il se rafraîchit le bout du
nez, ajoute Paméla qui, craignant que le duc ne se livre encore à son
exercice, cherche à prévoir le cas.
Mais rien n’étonne Ribolard de la part d’un homme aussi riche, et il
réplique:
--Ces grands seigneurs peuvent se permettre bien des choses.
Assez embarrassé de son saladier, M. de Croustaflor le passe à son
neveu, en disant:
--Tenez, Bonifacio, désirez-vous un peu vous rafraîchir les yeux?
--Les doigts, le nez, les yeux... Il paraît qu’ils se rafraîchissent
tout... excepté la langue, se dit le vermicellier en avalant son cassis.
--Non, merci, ça commence à s’éclaircir, répond le gros blond.
Ribolard trouve que c’est le vrai joint pour chauffer la conversation,
et il s’écrie gracieusement:
--Monsieur le comte de Aricoti possède une bien belle âme. L’état de ses
yeux fait l’éloge de sa vive sensibilité. Pour qu’une scène de drame ait
pu le faire pleurer à tel point, il faut qu’il soit bien
impressionnable.