--Nous avons dépensé les yeux de la tête pour lui donner tou

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NOUS MARIONS

VIRGINIE

EN VENTE A LA LIBRAIRIE DENTU

OUVRAGES D’EUGÈNE CHAVETTE

=Défunt Brichet=, 2 vol. in-18 Jésus 6 fr.

=Le Remouleur=, 2 vol. in-18 Jésus 6 fr.

=L’héritage d’un Pique-Assiette=, 3 vol. in-18 Jésus 9 fr.

=La Chiffarde=, 2 vol. in-18 Jésus 6 fr.

=La Chasse à l’Oncle=, 2 vol. in-18 jésus 6 fr.

=La chambre du Crime=, 1 vol. in-18 Jésus 3 fr.

=Aimé de son concierge=, 1 vol. in-18 jésus 3 fr.

=La recherche d’un pourquoi=, 1 vol. in-18 Jésus 3 fr.

=Nous marions Virginie=, 1 vol. in-18 jésus 3 fr.

SOUS PRESSE:

=Le roi des Limiers=, 2 vol. in-18 jésus 6 fr.

=Le comte Omnibus=, 3 vol. in-18 jésus 9 fr.

=L’Oreille du Cocher=, 1 vol. in-18 jésus 3 fr.

F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.

NOUS MARIONS

VIRGINIE

TIMOLÉON POLAC

LES YEUX AU BOUT D’UN BATON

PAR

EUGÈNE CHAVETTE

QUATRIÈME ÉDITION

[Illustration: colophon]

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS

1882

Tous droits réservés

NOUS MARIONS VIRGINIE

BOUFFONNERIE PARISIENNE

I

Par une matinée de l’hiver dernier, un homme se tenait debout et

immobile, au beau milieu de la place de l’Odéon. A terre, devant lui, il

avait posé son chapeau à plat sur les bords.

Et il semblait attendre.

Profitons de son immobilité pour exquisser le portrait de cet individu,

âgé d’une cinquantaine d’années. Ses cheveux gris se dressaient en un

énorme toupet au-dessus d’une longue face jaune, ravagée par la misère

et les privations. Cette tête aurait appelé aussitôt la pitié sans son

petit œil vif, joyeux et dénotant cette philosophie qui fait gaiement

supporter le malheur.

Il était complétement vêtu de noir, mais, hélas! quel noir! Le temps et

l’usage avaient rendu à peu près gris le vieil habit taillé à la mode de

1840, qu’il portait soigneusement boutonné, sans doute pour dissimuler

l’absence de linge.

En le voyant grave et raide sous ses haillons noirs, avec un mouchoir

qui avait la prétention de jouer, autour de son cou, le rôle d’une

cravate blanche, on aurait pu se croire en présence d’un notaire qui a

eu des malheurs.

Donc un curieux s’arrêta; à côté de lui en vint un deuxième, puis un

troisième et, en dix minutes, le chapeau et son maître furent entourés

d’un cercle de commères, de badauds, de soldats qui tous, l’œil sur

le couvre-chef leur montrant son dessus pelé, se disaient, fort

intrigués:

--Que cache-t-il sous son chapeau?

Deux jeunes gens, l’un brun, l’autre blond, tous deux jolis garçons,

s’étaient glissés au premier rang des curieux.

Le chapeau produisit aussitôt son effet sur le spectateur brun.

--Pourquoi met-il son castor sur le pavé? demanda-t-il à son ami.

--C’est peut-être pour s’asseoir quand il est fatigué? Car tu dois

remarquer qu’on a oublié de meubler la place de l’Odéon, repartit

l’autre.

Satisfait sans doute du nombre d’auditeurs, l’homme se moucha, releva

ses manchettes, puis il salua à la ronde en commençant ainsi:

«--_Jeunes beautés, laborieux citadins, intrépides

guerriers.--Curieux dès l’enfance, j’ai beaucoup voyagé. Un soir,

dans l’Inde, que je me promenais sur les bords du Gange, je vis

venir à moi, sans autre vêtement qu’un tambourin, à cause de la

chaleur torride, une belle et jeune femme qui essayait un pas de

valse. Soudain, le pied lui glisse et elle disparaît dans l’humide

empire..._»

A ces mots de l’homme au chapeau, un frisson de terreur courut dans le

groupe qui l’écoutait.

Insensible à ce succès oratoire, celui qui avait beaucoup voyagé

continua:

--_En la voyant rouler dans les flots, je n’écoutai que mon courage

et, sans même quitter une livre de sucre que je venais d’acheter,

je plonge dans le perfide élément et j’ai le bonheur de la ramener

sur le gazon... moins frais que ses jeunes appas. Je cherchais ma

pipe pour la lui faire respirer, quand soudain quatre cavaliers...

et des plus beaux!... à la poitrine chargée de diamants, accourent

sur moi à fond de train.--O toi! s’écrie celui qui en était le plus

chargé, ô toi qui as sauvé ma fille! bel étranger, que veux-tu? Je

suis le roi. Parle; la moitié de mon royaume est à toi... sans

compter ma fille.--Non, Sire, dis-je à cet Hindoustan, un Français

ne se met à l’eau que par propreté ou par désintéressement.--Quoi!

tu ne veux rien? s’écria-t-il en s’arrachant les cheveux avec

désespoir, laisse-moi au moins te rembourser ton sucre qui a

fondu?--Non, Sire, je ne veux rien, je n’ai besoin de rien.--Ah!

ces Français sont tous les mêmes!!! bégaya-t-il avec

admiration..._»

--Dis donc, Paul, il aurait dû demander un habit neuf? souffla le jeune

homme blond de l’auditoire à son ami.

--Je voudrais pourtant bien savoir ce qu’il, y a sous ce chapeau,

Ernest; j’ai une idée que c’est un lapin, répondit celui qu’on appelait

Paul.

--Un lapin? oui, c’est possible... alors un lapin tout cuit, et il a mis

son chapeau dessus pour le tenir au chaud.

Cependant, le propriétaire de ladite coiffure poursuivait le récit de

son aventure.

«--_Le roi se roulait à mes pieds en criant: de grâce! noble Français,

demande-moi quelque chose... un souvenir, une babiole... accepte

seulement dix millions.--Sire, un mot de plus à propos d’argent, et je

m’éloigne, dis-je avec un accent indigné.--Ah! j’en mourrai! soupira le

roi plein de respect pour ma belle âme..._»

Après un instant d’hésitation, l’homme au chapeau baissa le ton et

continua, comme s’il faisait une confidence à son auditoire:

«--_Je vous l’avouerai, messieurs les militaires, je fus vaincu

dans cette lutte de générosité, car je me laissai attendrir, et je

pris le monarque en pitié.--Eh bien! Sire, lui dis-je, puisque vous

l’exigez, je vous demanderai une chose.--Laquelle? beugla-t-il en

se relevant d’un bond joyeux qui le remit achevai;

laquelle?_--SIRE, C’EST LA RECETTE DE LA POUDRE AVEC LAQUELLE VOUS

NETTOYEZ VOS CHANDELIERS!!!»

En même temps qu’il disait ces mots sans rire, le conteur s’inclina vers

le chapeau qui intriguait tant l’assistance, le souleva et découvrit un

chandelier dont la partie supérieure resplendissait d’éclat, tandis que

le bas en était noir de malpropreté. Il remit le chapeau sur sa tête, et

plongeant la main dans la poche de son habit, il en tira une poignée de

petites boîtes et reprit:

--Cette poudre, la voici. Combien vaut ce secret d’un roi? me

demanderez-vous. En Allemagne et à Madagascar, j’ai refusé mille francs

de mes boîtes; mais à des compatriotes, je ne demande que cinq sous.

Achetez, achetez, c’est un conseil de père que je vous donne, car vous

ne trouverez cette poudre que chez moi, Nicolas Borax, seul propriétaire

du secret, ainsi que l’atteste le parchemin du roi indien, que j’ai

déposé à la Banque. Avec cette poudre, on nettoie indifféremment les

chandeliers, l’argenterie et les dents. Cinq sous! cinq sous! ne vous

étouffez pas! chacun aura son tour.

Mais la recommandation de ne pas s’étouffer était complétement inutile,

car la foule, aussitôt le mystère du chapeau connu, s’était éclipsée en

riant.

--Saperlotte! murmura Borax en voyant s’éloigner le public, voilà mon

déjeuner qui s’envole! Justement ce matin, j’ai une faim... quelle

faim!...

Parmi les rares fidèles restés sur la place se trouvaient les deux

jeunes gens qui s’étaient donné les noms d’Ernest et Paul. En répétant:

«Cinq sous, cinq sous», Nicolas Borax était arrivé devant eux.

--Ah! fit Paul, cinq sous la boîte... et quand on en prend deux?

--C’est huit sous.

--Et quand on n’en prend pas du tout? demanda Ernest, le beau blond.

--Alors, c’est deux francs, repartit Borax, se redressant à cette

plaisanterie.

--Bien. Je n’en prends pas du tout; enveloppez-le moi dans un papier,

voici mes deux francs, dit tranquillement le jeune homme.

Et il mit quarante sous dans la main du bonhomme, qui, dans sa joie

étonnée, balbutia:

--Conservez-moi votre pratique.

--De plus, continua le blond, si une jolie pièce de cent sous peut vous

être agréable, je vous offre une occasion de la gagner en me suivant à

mon atelier, avec votre Chandelier et votre chapeau. A cinq francs la

séance, vous poserez pour un tableau dont vous venez de me donner

l’idée.

Borax bondit de satisfaction en s’écriant:

--Accepté! Aussitôt que j’aurai fait déjeuner Bourreau, je vous rejoins.

A ce nom de Bourreau, le jeune homme chercha des yeux, en croyant que,

le marchand de poudre avait un chien.

--Qui donc appelez-vous Bourreau? demanda-t-il en ne voyant aucun

animal.

--Bourreau, c’est mon estomac... Ah,! monsieur, il me tourmente bien!

--Alors, avec les cinq francs, j’offre une côtelette aux cornichons...

Aimez-vous les cornichons? monsieur Borax.

--Si j’ai jamais désiré un trône, c’est pour manger des cornichons sans

compter, affirma le saltimbanque avec un enthousiasme sincère. Ah! jeune

homme, demandez-moi tout! mes services! mon bras! ma poudre!... non, pas

ma poudre... entre nous, elle ne vaut rien... Mais tout le reste est à

votre disposition, homme et chandelier; disposez-en.

--Allons! en route! conseilla Ernest en se dirigeant vers la rue de

Vaugirard.

Au bout de cent pas, Borax qui, son chandelier à la main, marchait à

côté des jeunes gens, parut tout à coup faiblir.

--Qu’avez-vous donc, Borax? demanda Paul.

--Oh! fit-il, moi, je n’ai rien. C’est mon animal de Bourreau qui fait

le diable sous le futile prétexte qu’il n’a pas vu un morceau de pain

depuis quarante-huit heures.

--Comment, vous n’avez pas mangé depuis deux jours! s’écrièrent les

jeunes gens douloureusement surpris.

--Que voulez-vous? La poudre à chandelier n’a pas marché ferme cette

semaine. J’ai eu beau dire qu’elle nettoyait aussi les dents, je n’en ai

pas vendu une boîte de plus...

On était arrivé à la porte d’un petit restaurant dans lequel les jeunes

gens firent entrer l’affamé.

On alla bien vite au plus pressé, en installant aussitôt le malheureux

devant une copieuse soupe aux choux.

A chaque cuillerée qu’il avalait, le saltimbanque répétait:

--Hein! Bourreau, es-tu content? te voici à la fête, mon gaillard!

j’espère que tu vas me laisser un instant tranquille?

--Là! fit le peintre Ernest, maintenant que Bourreau peut patienter

jusqu’à l’arrivée des côtelettes, causons un peu, ami Borax.

--Bien volontiers.

--Alors, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez arrivé à ce

point de...

--A ce point de mourir de faim. Oh! ne craignez pas de finir, mon cher

protecteur, dit le bonhomme en voyant l’artiste hésiter. Ma réponse est

bien simple. Je suis de ceux qui n’ont pas de veine, de ceux qui, le

jour où il ramassent dix sous à terre, tombent sur une pièce fausse.

Rien ne leur réussit, quoi! ils trouvent moyen de se casser une dent en

mangeant du fromage à la crème.

--Et vous n’avez pas cherché à combattre?

--J’ai usé de tout, tâté de tout, j’ai fait vingt métiers. Tenez, avant

ma poudre, j’étais loueur de sangsues.

--Bah! expliquez-moi, donc ce métier.

--Dame! les médecins vous arrivent chez les pauvres malades où, bien

souvent, on n’a même pas une chaise à leur offrir, et il disent

tranquillement: «Ça ne sera rien, mettez-vous seulement quatre-vingts

sangsues au séant et après-demain vous pourrez aller vous promener...

pas à cheval, par exemple!» Or, les sangsues ne sont pas comme des coups

de bâton qu’on n’a qu’à demander au premier veux. Les pharmaciens ont la

manie de vous réclamer sept ou huit sous pour une petite bête qu’on n’a

même pas la ressource... après... de manger en se figurant que c’est un

salsifis. Donc, quatre-vingts sangsues représentent une grosse somme sur

laquelle on n’a pas toujours le moyen de... s’asseoir.

--Bien raisonné, approuva Paul.

--J’avais trouvé un riche capitaliste auquel j’inspirais de la confiance

et qui, sans me demander les trois signatures pour négocier mon papier à

la Banque, avait bien voulu m’avancer neuf francs. A ce moment, la

sangsue était en baisse. Avec mes capitaux, j’en ai acheté soixante...

dont vingt-deux polonaises, car je m’étais dit que si les sangsues de ce

pays-là étaient comme les hommes leurs compatriotes, elles devaient

aimer à pomper. Alors je me suis mis à courir la clientèle et je louais

à bas prix ce qu’on aurait été obligé d’acheter si cher. Après la

séance... séant, séance, c’est bien le mot... donc, après la séance, je

reprenais mes pensionnaires, puis je les faisais dégorger et je criais:

A qui le tour?

--Le commerce n’a donc pas marché?

--Si, dans le commencement, j’ai gagné un peu d’argent avec lequel j’ai

augmenté mon pensionnat jusqu’à cinq cents élèves... toutes françaises!

car j’étais revenu de mes illusions sur les polonaises.

--Bah! des paresseuses peut-être!

--Non; mais je ne sais si c’est par haine nationale, les sangsues

polonaises ne veulent mordre que des séants russes... Oh! alors, il faut

le dire, elles y vont d’un si grand cœur qu’elles en éclatent comme

des pétards.

--Et combien preniez-vous à vos clients?

--Un sou par tête. Je les passais à quatre centimes quand on en

consommait trois cents à la fois. Seulement, tant par tête, cela

m’occasionnait des contestations avec le client qui me disait: «Mais,

toutes n’ont pas mordu!»

--L’observation était juste.

--Oui, mais je ne pouvais pourtant pas me faire payer à la piqûre et

dire à une dame: «Retournez-vous que je compte les piqûres,» et ajouter:

«Vous me devez tant.»

--Et pourquoi avez-vous changé les sangsues pour la poudre à chandelier?

--Ah! voilà: la sangsue est très-impressionnable. Le vent, l’orage, la

neige, tout lui dérange la santé. On la voit tout à coup monter à la

surface de l’eau du bocal. On la croit rêveuse... pas du tout, elle est

morte. En une semaine, une épidémie m’a enlevé les trois quarts de mon

pensionnat. Alors, découragé, j’ai voulu me débarrasser du reste.

--Et vous avez cédé votre fonds?

--Non, à revendre de cette manière, on perd trop. Comme c’était le

moment du jour de l’an, j’ai fait passer dans ma clientèle le prospectus

suivant:

«_A tous les êtres qui nous sont chers, quel plus précieux cadeau

d’étrennes peut-on offrir que la santé? Comment offre-t-on la

santé? Par l’application de sangsues.--Adressez-vous donc à Nicolas

Borax, qui tient à la disposition du public un assortiment complet

de sangsues pour étrennes._»

--Et vous les avez vendues?

--Malheureusement, non. Elles m’adoraient, ces pauvres bêtes. Quand

elles ont su qu’elles allaient changer de maître, elles ont préféré se

laisser mourir. Alors, j’ai pulvérisé mes bocaux et j’en ai fait ma

poudre à chandelier... qui ne nourrit pas Bourreau.

--La déveine ne peut continuer quand on possède votre hardiesse

industrieuse.

--Ah! fit Borax en secouant la tête, la hardiesse ne suffit pas, il faut

aussi un habit. Que de gens n’auraient aucune valeur sans leur habit.

Tenez, moi, je vendrais demain ma poudre cent francs la boîte si j’avais

un elbeuf sur le dos... Un habit propre, bien entendu, car en voilà un

sur mes épaules avec lequel il me serait bien difficile de me faire

passer, même à un aveugle, pour un brillant vicomte qui revient du Bois.

Ah! si j’avais un habit, j’arriverais à tout.

--Vous épouseriez peut-être une princesse?

--Non, attendu que le mariage, c’est comme les chevaux de bois, il faut

vraiment aimer ça pour s’y amuser.

--Ah! vous reculez pour la princesse, ricana Paul, qui, par une raison

que nous allons dire, s’était peu mêlé à l’entretien.

Le bonhomme parut se froisser de ce ton moqueur du jeune homme et

repartit aussitôt:

--Si j’avais un habit, je n’épouserais pas une princesse... parce que ça

se rentre, pas dans mes objets de consommation... mais je parie que je

vous la ferais épouser.

A ces mots, le peintre se mit à rire en s’écriant:

--Ah! Paul n’est pas ambitieux. Au lieu d’une princesse, il se

contenterait seulement d’épouser l’ange de ses rêves... n’est-ce pas?

Pour toute réponse, Paul poussa un soupir qui fit envoler les radis de

la table.

--Oh! oh! fit Borax, il paraît, jeune homme, que Cupidon vous a quelque

peu égratigné de sa flèche.

--Égratigné? dites donc qu’il l’a embroché... et avec une flèche grosse,

comme l’obélisque! appuya l’artiste.

--Oui, dit le charlatan, je connais ces amours-là. On reste en

contemplation devant ange pendant des heures, faisant des yeux sur le

plat, la main en pigeon vole, et la bouche tellement ouverte que ça

donne aux hirondelles l’idée d’y venir faire leur nid. On a l’air d’un

homme qui va éternuer.

Paul poussa un second soupir.

--Alors, continua Borax, pourquoi n’épousez-vous pas la demoiselle?

--Pour la simple raison qu’elle est fort riche et que, de mon côté, si

je mettais toute ma fortune dans mes deux mains, cela ne m’empêcherait

pas de jouer du piano.

Le bonhomme prit un air sérieux.

--Voyons, voyons, dit-il, on pourrait peut-être arranger cela. Précisons

d’abord la situation. La jeune personne vous aime-t-elle?

--Comment puis-je le savoir?

--Quand elle vous voit, fait-elle un petit soubresaut comme si on la

pinçait dans le dos?

--Allons, Paul, fais des révélations à ton juge. A-t-on l’air de la

pincer dans le dos? demanda le peintre, qui se tordait de rire.

--Il y a un peu de cela, avoua l’interrogé.

--Bon! fit Borax, l’enfant vous aime. Quant à vous, du moment que vous

faites envoler des radis en soupirant le suis renseigné. Seulement, il

faut maîtriser votre vent pour le quart d’heure, car je ne vois plus sur

la table que du sel et du poivre à faire envoler... et ça gêne quand on

les reçoit dans les yeux.

--Tiens! c’est vrai! sel et poivre ne nous suffisent pas et les

côtelettes se font bien attendre, s’écria Ernest, qui comprit cet appel

de leur convive.

--Oh! si je vous dis cela, c’est parce qu’il s’agit de marier votre ami,

et que les côtelettes aux cornichons me donnent généralement des idées.

--Alors, voici les idées aux cornichons qui arrivent, ajouta l’artiste

en désignant un garçon qui s’avançait avec un énorme plat qu’il posa sur

la table.

--Attention! Bourreau! commanda Borax tout joyeux et ouvrant les

narines.

Il paraît que Bourreau ne se contentait pas de peu, car en un clin

d’œil, son maître lui expédia cinq côtelettes, qui disparurent par

bouchées colossales. Un soupirail de cave dans lequel on enfile

d’énormes bûches de Noël représenterait assez la bouche du pauvre hère

pendant cet exercice.

--Diable! on voit que vous aimez les côtelettes! s’écria le peintre.

Borax fit une petite moue dédaigneuse.

--Non c’est ce qui vous trompe, pas beaucoup. Je mange des côtelettes un

peu pour dire que j’en mange, mais surtout parce qu’elles font digérer

le cornichon qui est trop froid pour Bourreau. La côtelette de porc me

remplace le verre de Chartreuse qui précipite la digestion.

Après avoir ainsi expliqué sa façon d’employer la côtelette le bonhomme

s’accouda sur la table en disant:

--Maintenant, revenons à notre mariage.

--Ah çà! vous êtes donc bien certain de me marier? s’écria Paul étonné.

--Pourquoi pas? mon jeune ami. Vous avez le grand tort de vous faire un

monstre de ce qui n’est que de la bien petite bière. Que demandons-nous

pour arriver à ce mariage? Qu’on nous aime. Or, on nous aime, puisque la

jeune fille, en nous voyant, fait un petit saut de cabri. Donc, le reste

n’est qu’un détail, un très-simple détail, dont il ne faut pas se

préoccuper.

--Un détail? Vous regardez comme un simple détail le père et la mère qui

se réveillent la nuit pour penser à un gendre qui soit riche!

--Ah! oui, à propos, parlons un peu du père de notre ange. Quel homme

est-ce donc, ce cher papa Ange?

--Un ancien vermicellier, qui s’est retiré du commerce avec deux

millions et un rhume de cerveau perpétuel.

--Bravo! passons à la mère Ange.

--Une brave femme, nulle comme un lorgnon sans verre et superstitieuse

au point de prendre médecine quand on a renversé le sel sur la table.

--Bravissimo!

--Ajoutez à cela une institutrice, vieille et hargneuse, qui me déteste

parce que, sans intention, j’ai coupé queue de son chien en refermant la

porte cochère.

--Quelle heureuse chance! Tout est pour nous! Quant à vous, je crois

inutile devons demander si vous avez une caisse.

Ce mot de caisse fit se tordre joyeusement le peintre qui s’écria:

--Mais si, demandez-le, car Paul a une énorme caisse... seulement, elle

est vide... C’est même là son vrai mérite. Mon ami est grosse caisse à

l’orchestre de l’Ambigu... soixante-dix francs par mois, sans compter un

élève en ville qui, par ordonnance de médecin, prend des leçons de

grosse caisse pour se guérir d’une surdité.

--Une grosse caisse! instrument délicieux, le soir, dans les grands

bois, quand tout se tait aux champs; cela vaut mieux que le son des

cloches pour faire rêver une jeune fille... tout est pour nous.

Et, comptant sur ses doigts, le saltimbanque continua imperturbable:

--Rhume de cerveau, superstition, queue de chien coupée et grosse

caisse, voilà de bien jolis atouts dans notre jeu. Je vous regarde comme

déjà marié, jeune homme. Vous êtes un vrai veinard! Oui, en sachant

utiliser toutes vos chances, vous deviendrez l’époux de votre... Ah! à

propos, comment s’appelle votre ange?

--Virginie.

--Nom suave! si j’ai jamais désiré un trône, c’est pour aimer une femme

du nom de Virginie.

--Et quand me mariez-vous? demanda Paul qui n’avait pas pris au sérieux

un seul mot du bonhomme.

--Mais, comme le plus tôt possible sera le meilleur, nous ferions bien

d’aller tout de suite étudier le terrain, répliqua le bateleur avec

aplomb.

--Alors, en route! firent les jeunes gens désireux de poursuivre la

plaisanterie.

Borax suivit les deux amis, qui, cent pas plus loin, s’arrêtèrent devant

une porte de la rue de Vaugirard.

--Voilà notre demeure, Virginie est la fille du propriétaire, annonça

Paul.

--Tiens! dit le maître de Bourreau, vous habitez-là? Alors nous sommes

porte à porte, car, moi, je perche dans une mansarde de la maison

voisine.

II

Comme les deux artistes l’avaient dit au charlatan, la maison qu’ils

habitaient appartenait au père de Virginie, M. Thomas Ribolard, ancien

fabricant de vermicelle, macaroni et autres pâtes alimentaires.

Ribolard était bête comme un pot, et il avait deux millions.

Bien souvent on rencontre des individus dont on se dit: «Comment cet

imbécile a-t-il pu faire fortune?» La réponse est bien simple. Par cela

même qu’il est un crétin, il a inventé une grosse ineptie qu’il a lancée

sérieusement. Et comme, si stupide que soit un homme, il existe toujours

des gens dix fois plus buses que lui, ils font aussitôt un succès à

l’absurdité lancée par cet idiot.

Donc Thomas, au lieu de fabriquer ses vermicelles arrondis en boucles

de cheveux, les avait offerts carrés. Premier succès!

Pour les potages, il avait inventé les _pâtes guerrières_, c’est-à-dire

qu’en place des produits carrés, étoiles ou losangés, il avait fait

découper à l’emporte-pièce sa pâte en petits sapeurs, canonniers,

généraux de brigade, etc., etc., et comme le public n’avait pu résister

au plaisir de manger des généraux de brigade dans son bouillon,

l’inventeur Thomas avait récolté de l’or.

Mais le grand triomphe de Ribolard avait été obtenu par son macaroni! Au

lieu de le faire à un trou, il l’avait confectionné à deux trous et

l’avait lancé sous le nom de _macaroni hygiénique à double courant

d’air_.

Voilà comment les deux millions étaient arrivés à Ribolard, que sa femme

regardait comme un dieu.

Joignez à cela un rhume de cerveau qui ne l’avait pas quitté depuis

l’âge de douze ans, une petite taille, une tête aussi chevelue qu’une

pomme de rampe d’escalier, des yeux en boules de loto, et vous aurez le

portrait de l’ancien vermicellier.

Madame Ribolard,--de son petit nom Cunégonde,--était bien la meilleure

preuve qu’un imbécile trouve toujours plus crétin que lui, car elle

était d’une bêtise à couper à la hache. On lui avait dernièrement

escroqué dix francs pour une quête, en lui faisant croire que les

ouvriers qui travaillaient aux mines de gruyère, sous Montmartre,

s’étaient mis en grève contre les entrepreneurs avides qui voulaient

leur décompter les trous du fromage.

Et pourtant de ces deux abrutis était née Virginie, charmante blonde de

dix-huit ans, gracieuse et spirituelle jeune fille.

--Nous avons dépensé les yeux de la tête pour lui donner tous les arts

d’agrément, répétaient à tout le monde les Ribolard en se rappelant les

douze francs par mois qu’on leur avait demandés pour apprendre à

Virginie à faire du bruit sur un piano en poussant des miaulements

plaintifs. Car, il faut tout dire, si charmante qu’elle fût, l’aimable

Virginie n’était pas taillée pour le chant. Elle vous avait une petite

voix si aiguë que les globes de pendule se fêlaient quand elle chantait.

A sa sortie du pensionnat, les Ribolard avaient remué ciel et terre pour

trouver à leur fille une institutrice qui lui donnât les belles manières

du grand monde, et, sur les renseignements de leur charbonnier, ils

avaient enfin trouvé mademoiselle de Veausalé.

Paméla de Veausalé prétendait avoir été élevée à la cour de Monaco.

Aussi ses nobles et fières allures effarouchaient les Ribolard, qui

s’extasiaient surtout au sujet de son altière vertu.

Car, à table, la pudibonde Paméla devenait rouge comme un radis et se

cachait la figure sous sa serviette quand, par hasard, un domestique

avait posé devant elle une volaille du côté du croupion.

Elle était si grande, si sèche et si maigre, qu’on aurait pu s’en servir

pour déboucher un plomb ou nettoyer des verres de lampe. A l’entendre,

vingt-deux hommes, dont trois nègres, s’étaient tués par désespoir de

n’avoir pu attendrir son cœur.

Elle passait le temps à tricoter des paletots et des jambières pour son

chien Raoul, un affreux roquet oubliant la propreté avec un cynisme qui

étonnait les Ribolard.

--C’est bien drôle, se disaient-ils, mademoiselle de Veausalé nous

affirme pourtant que Raoul était reçu dans les salons du prince de

Monaco.

Un épouvantable malheur était venu frapper cet objet de l’unique

affection de Paméla, car l’infortuné Raoul avait eu la queue coupée dans

la porte cochère, qu’on avait refermée à son passage. Aussi, la

hargneuse fille avait-elle voué une haine bleue au meurtrier de la queue

de son chien.

Quand, escortant son élève, elle rencontrait le musicien Paul dans

l’escalier, elle lui faisait des yeux qui auraient effrayé le joueur de

grosse caisse si, pour calmer sa peur, il n’avait vu en même temps les

regards, beaucoup plus doux, que la gentille Virginie abaissait sur lui.

Paméla inspirait donc aux époux Ribolard un saint respect, mêlé

d’espoir, qui leur faisait dire, en songeant à l’avenir:

--Quand Virginie sera en âge d’être mariée, mademoiselle de Veausalé,

parmi toutes ses belles connaissances de la cour de Monaco, saura nous

trouver quelque duc ou prince.

Tous les domestiques de la maison avaient reçu l’ordre d’obéir aux

moindres caprices de l’altière Paméla, qui en abusait.

Cocher, soubrette, valet de chambre, groom, concierge, cuisinière

exécraient la veille fille. N’osant l’affronter en face, ils lui

faisaient une guerre sourde. Ils se vengeaient surtout sur le chien

Raoul en le gavant des étranges pâtées qui amenaient le roquet à ces

oublis que les Ribolard trouvaient étonnants de la part d’un quadrupède

qui avait fréquenté la cour de Monaco et vécu sur les genoux de la plus

haute société.

Tel était le milieu dans lequel avait végété Virginie, milieu si triste

que la blonde jeune fille en bâillait à la journée.

Or, quand on bâille, on lève assez naturellement les yeux aux ciel.

Donc, un jour qu’elle se livrait à cet exercice devant sa fenêtre, ses

yeux levés avaient aperçu à une mansarde du toit la tête d’un jeune

homme qui la contemplait.

D’abord, on s’était regardé.

Puis, de la part de Paul, la télégraphie du geste avait marché, timide

en commençant, pour se continuer, après, de plus en plus expressive.

Enfin, les deux jeunes gens en étaient arrivés à s’aimer sans s’être

jamais parlé.

Donc Nicolas Borax s’était rudement avancé en se vantant de faire le

mariage qui devait réunir le demi-million de dot de Virginie aux

soixante-dix francs par mois que sa grosse caisse produisait à Paul. Car

le musicien ne comptait que comme une ressource passagère les quinze

francs payés par l’élève qui apprenait la grosse caisse pour se traiter

de la surdité... attendu qu’il s’en irait aussitôt guéri.

Or, au moment où les deux jeunes gens introduisaient Borax dans la

maison, ils ne se doutaient guère que mademoiselle Paméla de Veausalé,

en prenant ses grands airs, venait de dire aux Ribolard:

--Chers amis, j’ai une bien importante proposition à vous faire au sujet

de Virginie, qui me semble être en âge de se marier.

--Auriez-vous trouvé un époux pour notre fille? s’écrièrent aussitôt les

époux.

La gouvernante inclina majestueusement la tête.

--Un de vos amis de la cour de Monaco? demanda le vermicellier.

--Oui, dit la grave Paméla.

Elle attendit, pour continuer, que Ribolard eût fini de palpiter de

joie, car il faut dire qu’à la moindre émotion éprouvée par le digne

homme son continuel rhume de cerveau lui faisait aussitôt rage dans le

nez. C’étaient des gloc, gloc, gloc, qui grondaient alors dans sa trompe

nasale engorgée avec un tel fracas que le roquet Raoul se mettait à

aboyer en furibond.

Enfin les gloc, gloc, de Ribolard ému s’apaisèrent, et mademoiselle de

Veausalé put continuer.

--Oui, reprit-elle, j’espère marier Virginie au comte Bonifacio de

Aricoti, le neveu du fameux duc de Croustaflor.

--Des nobles! s’écria le joyeux père dont le nez lâcha une seconde série

de gloc, gloc.

--De la plus vieille noblesse. Tous leurs ancêtres sont morts aux

croisades.

--Quel honneur pour notre famille!

--A ma vive sollicitation, le duc de Croustaflor a bien voulu consentir

à n’accepter pour son neveu qu’un demi-million de dot.

--Vraiment!

--Pour lui, ce n’est qu’une goutte d’eau.

--Il est donc bien riche?

--Si le duc est riche! mais jugez-en par son seul train de maison.

Cinquante chevaux, seize phoques apprivoisés, cent domestiques et trente

pompiers.

--Pourquoi les pompiers?

--Pour veiller sur ses titres de propriété et sur les diamants de

famille, qui sont enfermés dans un pavillon à part.

--Et les phoques apprivoisés?

--Pour se faire promener en mer.

Madame Ribolard avait écouté tout cela bouche béante et ouvrant des

yeux surpris, comme si elle voyait passer un veau à deux têtes.

--Alors, cette fortune reviendrait un jour à Virginie? demanda-t-elle.

--Naturellement, puisque le duc, qui est garçon, n’a que Bonifacio pour

héritier de ses immenses propriétés d’Italie, d’Egypte, du Mexique, du

Pérou... car M. de Croustaflor possède des propriétés dans tous les

pays.

--Excepté en France, pourtant?

--Ah! je ne saurais vous le dire. Vous comprenez bien que je n’ai pas

été assez indiscrète pour exiger des détails quand le duc m’a annoncé

qu’il daignait accepter votre demi-million. «Que la petite plaise à

Bonifacio et je me contenterai de cette misère.» Voilà ce qu’il m’a dit

hier.

--Comment! hier! il n’est donc pas en ce moment à Monaco? s’informa

Ribolard aussi vite que le lui permettait son nez, dont les gloc, gloc,

avaient repris leur train.

--Il est maintenant à Paris, où il est venu pour se faire couper les

cheveux. Il prétend qu’on ne sait tailler les cheveux qu’à Paris. Aussi,

avec son énorme fortune, il ne regarde pas à ce que peut lui coûter

cette coquetterie.

--Ça lui reviendrait à meilleur marché de faire venir un coiffeur de

Paris à Monaco.

--Alors, on ne lui taillerait pas les cheveux à Paris.

--Tiens! c’est juste! que je suis bête! confessa modestement madame

Ribolard, qui avait avancé cette idée économique.

--Et son neveu Bonifacio?

--Le comte accompagne le duc.

--Est-ce qu’il vient aussi pour se faire couper les cheveux à Paris?

--Oh! non, le comte Bonifacio de Aricoti ne pense qu’à une chose, lui...

à épouser une Française blonde.

--Pourvu, que Virginie lui plaise! s’écria la maman tremblante.

--Pour cela, il suffit que le comte voie votre fille un seul instant,

dit mademoiselle de Veausalé en souriant à la mère craintive.

--Oui, mais comment la verra-t-il?

--J’ai un moyen tout trouvé. En causant hier avec M. de Croustaflor, il

m’a appris que son neveu et lui devaient aller ce soir à l’Ambigu.

Envoyez retenir des fauteuil de balcon. Ces messieurs seront à

l’orchestre et le jeune homme pourra ainsi s’enivrer des charmes de

Virginie.

--C’est une idée!

--Dans la soirée, je préviendrai M. de Croustaflor que nous sommes là.

--Bon!

--Alors, je conviendrai que si Virginie a su captiver le comte de

Aricoti, ces messieurs nous feront un signe quelconque.

--Oui, mais quel signe?

--Si M. le duc, par exemple, pendant le dernier entr’acte, tenait à la

main le petit banc de l’ouvreuse? proposa madame Ribolard.

--Oh! fit le mari, on ne peut solliciter une telle complaisance d’un

homme si riche. J’aimerais plutôt qu’il se mît à brosser son chapeau à

rebrousse-poil. Cela attire moins l’attention des voisins que le petit

banc. Qu’en dites-vous, mademoiselle de Veausalé?

--J’ai mieux à vous proposer. Ces messieurs se passeront les pouces dans

l’entournure du gilet.

--Chacun dans son gilet à soi? demanda la mère.

--Oui, oui, Cunégonde, ma bonne; ne veux-tu pas que le duc aille fourrer

son pouce dans le gilet de son neveu et réciproquement?... Ce serait

trop exiger.

--Mais, mon ami, je m’informe, moi. Il faut bien convenir de tout pour

qu’il n’y ait pas de malentendu.

Ce point arrêté, Paméla de Veausalé continua sa leçon aux époux.

--Quant à vous, dit-elle, si vous agréez le jeune homme...

--Oh! il est tout agréé d’avance. Vous comprenez bien que le neveu d’un

homme qui possède des phoques et des pompiers est tout reçu... à moins

qu’il ait deux nez... et encore!... cela pourrait passer pour un caprice

d’homme riche.

--Soit! Vous ferez donc aussi connaître votre consentement par un signal

discret.

--Très-bien. Cherchons un signal discret.

--Si tu laissais tomber ton chapeau dans l’orchestre, gros chéri? avança

Cunégonde.

--Alors je prendrai mon plus vieux.

L’institutrice fit la moue, en disant:

--Il faudrait quelque chose de plus simple, monsieur Ribolard.

--Si j’ôtais ma cravate en ayant l’air d’être incommodé par la chaleur.

--Non, je propose que vous vous mouchiez.

--Oui, c’est cela. Je me moucherai trois fois de suite en regardant ces

messieurs. Et puis, après, que ferons-nous, mademoiselle de Veausalé?

Quand tout le monde aura dit oui, irons-nous boire ensemble une chope au

café?

--Les choses ne se traitent pas comme cela à la cour de Monaco, mon cher

monsieur. Le grand monde a d’autres usages. Il ne faudrait pas abuser

de la complaisance de M. le duc à accepter votre demi-million, dit

Paméla d’un air pincé.

--Mon Dieu! mademoiselle de Veausalé, il faut me pardonner. Je n’ai

jamais été à la cour de Monaco. Ce que vous me direz, je le ferai.

--Eh bien! je vous amènerai ces messieurs ici pour vous les présenter.

Vous les inviterez à dîner.

--Justement, la cuisinière réussit des flans délicieux. Nous dirons

qu’ils ont été faits par Virginie; il est bien permis à des parents de

faire valoir leur fille.

--Maintenant que tout est convenu, il faut envoyer retenir des places à

l’Ambigu, si nous ne voulons pas être dans un coin où ces messieurs ne

pourraient nous découvrir.

On expédia aussitôt un domestique.

Puis toute la maison fut en révolution.

On pressa le dîner.

On bouleversa les armoires pour les toilettes.

A tout moment, les époux Ribolard embrassaient leur fille; mais comme

ils ne lui soufflaient pas un mot du motif pour lequel ils la

conduisaient au théâtre, la jeune fille, étonnée de ces caresses

répétées, se disait:

--Comme l’Ambigu les rend tendres!

III

Pendant que Paméla de Veausalé offrait aux époux Ribolard cette

brillante perspective d’avoir bientôt pour gendre le neveu d’un homme

qui possédait des phoques, Nicolas Borax, à la suite de ses deux guides,

avait pénétré dans l’atelier du peintre, situé au sixième étage de la

maison et tout à côté de la mansarde de Paul, la grosse caisse.

--Là, maître Nicolas Borax, nous sommes arrivés, dit Ernest en

introduisant le saltimbanque dans son atelier.

Nicolas courut d’abord ouvrir la fenêtre du fond et s’écria:

--Parfait! plus que parfait! je n’aurai pas à monter et descendre six

étages pour venir vous voir. Ma mansarde est juste à la hauteur de votre

local. Je pose un pied sur votre gouttière, un pied sur la mienne, et,

crac! en une seule enjambée je suis d’une maison dans l’autre... et cela

sans danger, car nos deux gouttières sont assez larges et solides pour y

faire passer le bœuf gras et son cortége.

--Comment, Borax, c’est vous qui habitez la mansarde de la maison

voisine!!! s’écria le peintre.

--Précisément.

--Alors, c’est donc vous qui, tous les jours, de deux à quatre heures,

m’écorchez les oreilles en faisant hurler un cornet à piston?

--Oui, je cultive mon talent.

--Vous appelez cela un talent, malheureux! Mais, depuis six mois que

vous l’exercez, je n’ai plus une seule punaise dans mon atelier; elles

se sont enfuies épouvantées.

--Oui, pour se réfugier chez moi, ajouta douloureusement Paul.

Borax, au lieu de s’émouvoir du reproche, fit un bond de joie.

--Tiens! tiens! vous me révélez un des côtés utiles du cornet à piston.

Je vais en faire une nouvelle corde à mon arc. Dès ce soir, j’adresserai

un prospectus à ma clientèle, où j’annoncerai que j’entreprends la

suppression des punaises par un moyen de moi seul connu. Il y a tout un

avenir dans ce secret.

--Vous direz encore que vous l’avez appris du roi de l’Inde.

--Non, non, j’inventerai que j’ai retrouvé ce secret dans les papiers

d’un grand musicien décédé... de Rossini, par exemple.

Et Nicolas, se frottant les mains, continua, tout guilleret:

--Superbe! superbe! cette recette contre les punaises... Oui, superbe et

pleine d’humanité, car elle débarrasse de l’animal sans le faire

périr... La Société protectrice des animaux est capable de me donner un

prix. Ah! monsieur Ernest, si je gagne une fortune, c’est bien vous qui

me l’aurez mise dans la main.

--Alors, par reconnaissance, vous devriez bien ne plus me briser la tête

avec votre piston pendant deux heures.

A cette demande, Borax devint sérieux et répondit d’une voix grave:

--Impossible, cher monsieur, c’est vraiment impossible!

--Comment impossible! Vous ne pouvez renoncer à votre infernale

musique?... Car je ne voudrais pas vous faire un mauvais compliment,

mais vous jouez d’une telle épouvantable façon que vous devez faire

souffrir même votre instrument.

--Oui, oui, je le sais si bien que je me mets du coton dans les oreilles

pour ne pas m’entendre moi-même... mais il m’est impossible de ne pas

jouer, dit Borax désespéré.

--Pourquoi? demandèrent les jeunes gens étonnés de son refus.

--Parce que c’est ma seule manière de payer mon terme.

--Ah! bah!

--Oui, voici la chose. Il faut vous dire que mon propriétaire est

dentiste, et qu’il possède un fils que, d’abord, il avait établi

serrurier. En voyant que le jeune homme ne mordait pas ferme à la

serrurerie, le papa s’est dit: «J’ai une jolie clientèle, autant qu’elle

reste à mon garçon; je vais lui apprendre mon état.»

Alors, tous les jours, de deux à quatre heures, le jeune homme fait son

apprentissage en s’exerçant sur les mâchoires des clients. Vous

comprenez que l’ancien serrurier jouit d’une main un peu lourde, il se

figure qu’il crochette une serrure... De sorte qu’il en résulte, de la

part des clients, d’affreux beuglements qui discréditeraient le papa

dentiste en effrayant le quartier. Pendant cette leçon, qui dure deux

heures, je joue du cornet à pleins poumons, ça étouffe les cris... on

prend les hurlements des victimes pour les accords de mon piston... et,

en récompense de cette adroite mélodie, le propriétaire dentiste me fait

cadeau de mon terme.

--Et quand le fils saura-t-il enfin arracher une dent?

--Je ne pourrais pas trop vous dire, mais le papa dentiste m’a proposé

hier de me signer un bail gratis de neuf ans, avec clause de musique.

--Diable! fit Ernest effrayé; alors, pendant neuf années, je suis exposé

à vous entendre! Heureusement qu’en neuf ans de piston continu vous

pouvez arriver à en jouer agréablement.

--Oui, mais le propriétaire veut insérer dans le bail que, si j’arrive à

une certaine force, je serai tenu de prendre des élèves commençants qui

n’annonceront aucune disposition.

A ce moment, on frappa à la porte de l’atelier.

--Entrez! fit Ernest.

Un joli petit minois de femme se montra aussitôt par l’entre-bâillement

de la porte poussée.

--Mais avancez donc, mademoiselle Clémence, s’écria Paul en s’élançant à

sa rencontre.

--Jolie créature, murmura Borax.

--C’est la femme de chambre de madame Ribolard, lui souffla le peintre.

--Si j’ai jamais désiré un trône, c’est pour avoir une pareille femme de

chambre, soupira Nicolas.

L’amoureux Paul avait fait entrer Clémence et lui offrait une chaise.

--Il y a donc du neuf? demanda-t-il.

--Oui; j’étais montée dare dare à votre chambre pour vous le conter, et,

ne vous y trouvant pas, j’ai eu l’idée de venir vous relancer dans

l’atelier de M. Ernest, répondit la gracieuse soubrette en adressant à

ce dernier une œillade langoureuse que vit Borax.

--Parlez.

--Sachez donc que monsieur et madame se sont d’abord enfermés pendant

une heure avec la Veausalé. A la suite de quoi il y a eu un grand

branle-bas dans la maison pour s’occuper des toilettes. Ils étaient

comme fous! Monsieur faisait des gloc, gloc, avec son nez, à tel point

que nous avons cru qu’il allait lui éclater. Madame sautait comme une

petite folle, si bien que, ne pouvant pas lui agrafer sa robe, tant elle

bondissait, j’ai fini par lui demander si elle avait avalé les

élastiques de son sommier. «Non, qu’elle m’a dit, mais apprends que nous

marions Virginie.»

--Ah! mon Dieu! s’exclama la grosse caisse.

--Après? dit Ernest.

--Je ne sais pas autre chose si ce n’est que l’entrevue doit avoir lieu

ce soir à l’Ambigu... votre théâtre, monsieur Paul. Ainsi, vous

connaîtrez votre rival.

Et la soubrette courut à la porte en criant:

--Je me sauve bien vite, car on s’apercevrait de mon absence.

L’amoureux était resté atterré par cette nouvelle.

--Parfait! plus que parfait! tout va bien pour nous, déclara Borax avec

aplomb.

Cette assurance de Nicolas rendit un peu de courage au musicien.

--Vous trouvez que tout va bien? demanda-t-il.

--Parfait! plus que parfait, répéta Nicolas. Ce soir, nous étudierons

l’ennemi à l’Ambigu. Mais, avant qu’il nous attaque, il faut que nous

ayons compté nos forces.

--Comptons, fit le peintre.

--Nous disons donc que nous avons déjà pour nous mademoiselle Clémence,

autant que j’ai pu en juger par la dose d’électricité qui lui chargeait

l’œil en regardant M. Ernest.

--Ah çà! Borax, qui diable a pu vous faire croire qu’elle songe à moi?

s’écria l’artiste.

--J’ai du flair. La brunette a de la tendance à votre endroit.

--Mais non, c’est une fille qui se tient énergiquement dans cette île

escarpée et sans bords qu’on appelle la vertu.

--Possible! mais elle descendrait volontiers dans votre nacelle pour

faire un on deux tours sur l’eau. Donc, nous regarderons Clémence comme

acquise à notée cause si vous le voulez bien...

--Allons, soit! je me dévouerai pour Paul, dit le peintre avec une

petite pointe de fatuité.

--Bon! une dans le sac, reprit le bon homme. Passons au portier. Ce

fonctionnaire est le plus important pour nous. Dans la bataille que nous

allons livrer, le concierge représente notre artillerie rayée. Il me

faut un peu l’étudier.

--Voulez-vous que je vous le fasse monter? demanda Paul.

--Volontiers.

Le jeune homme ouvrit une fenêtre, lança un strident coup de sifflet,

puis il ajouta:

--C’est notre façon d’appeler Calurin quand nous avons une commission à

lui donner.

--Très bien. Je vais tout de suite me mettre au mieux dans ses papiers.

Vous allez voir cela.

Le saltimbanque courut à la porte de l’atelier, qu’il tint toute grande

ouverte.

On entendait Calurin gravir l’escalier.

Quand Borax le crut assez près pour que, par la porte béante, le portier

pût entendre ce qui se disait dans l’atelier, il s’écria de sa voix la

plus perçante:

--Oui, messieurs, oui, j’ai visité des palais somptueux, des demeures de

rois... et nulle part, entendez-vous? nulle part je n’ai trouvé une

habitation aussi bien tenue que la vôtre! Cour, vestibule, couloirs,

tout resplendit de cette propreté bienfaisante qui est la moitié de la

santé. Les escaliers y sont tellement propres que, si j’y laissais

tomber une pièce de dix sous, je ne regarderais pas à la ramasser avec

ma langue.

En arrivant à la porte de l’atelier, le concierge n’avait pas perdu un

mot de la phrase, et sa figure exprimait une reconnaissante

satisfaction.

--Ah! Calurin, dit Ernest, si tu étais arrivé dix secondes plus tôt, tu

entendais monsieur faire l’éloge de la propreté de la maison.

Le pipelet salua Borax avec empressement.

--Oui, monsieur Calurin, je complimentais mes amis sur la bonne tenue de

la maison qui vous a confié ses destinées.

L’air de contentement du portier disparut tout à coup sous une pensée

triste qui venait sans doute de lui arriver, et il répondit, en

poussant un soupir douloureux:

--Oui, elle est bien tenue... car j’ai malheureusement _trop_ de temps

pour m’en occuper. Vous voyez devant vous, monsieur, un exilé... un

malheureux exilé... chassé de son foyer domestique.

--Tiens, c’est vrai, s’écria Ernest, conte donc tes infortunes à

monsieur, qui ne les connaît pas; il a beaucoup voyagé, et son ami le

roi de l’Inde lui aura sans doute donné une poudre qui te serait utile.

--Quoi! monsieur est ami du roi de l’Inde!

--Oui, les deux doigts de la main ne sont pas mieux liés l’un à l’autre.

Il faudra même que je lui parle de vous pour son château de Calcutta

dont le concierge vient de se retirer avec quinze mille livres de rente,

gagnées en deux ans. Mais avant, monsieur Calurin, contez-moi d’abord

votre malheur.

--Mon malheur résulte de mon trop de bonheur.

--Ah! vraiment?

--Parle, parle, pauvre ami, ouvre ton âme à monsieur, crièrent les deux

jeunes gens qui, connaissant le genre d’infortune du concierge,

prenaient plaisir à la lui faire raconter.

--Alors, monsieur veut bien m’écouter?

--Je bois vos paroles, Calurin, je les bois, déclara Borax avec

empressement.

--Voici donc mon histoire: Figurez-vous que tant que ma femme était

demoiselle, elle était rongée par ce désir: «Etre mère!!» Moi, je lui

répondais: «Tu peux t’en fier à moi, je suis du Midi»; et, aussitôt le

mariage fait, je me suis si bien appliqué à lui tenir ma parole, que

j’ai réalisé onze fois ce vœu de ma femme d’être mère.

--Onze enfants! c’est une heureuse réussite, car les familles nombreuses

sont bénies du ciel, déclama le charlatan.

--Il paraît que le père n’est pas compris dans la bénédiction, car je

n’ai jamais été plus malheureux. Bref, les onze petits, ma femme et moi,

ça fait treize à table. TREIZE!!! Comme mon épouse est très-superstitieuse,

elle m’envoie, à l’heure des repas, balayer la maison pour éviter un

malheur. Alors je trompe ma faim en cirant mes escaliers et en me

disant: «On me gardera ma portion.» Pas du tout! j’ai enfanté onze

petits ogres, qui mangent même le vert des artichauts. De sorte que je

périrais de faim sans mademoiselle Madelon, la cuisinière de M.

Ribolard, qui veut bien me soulager quelquefois d’une côtelette égarée

de la table de ses maîtres.

--Triste! triste! triste! répéta Borax en affectant un air désolé; mais,

mon cher monsieur Calurin, l’avenir vous réserve un moyen pour n’être

plus treize à table.

--Lequel? s’écria le concierge plein d’espoir.

--C’est d’être quatorze. Espérons que vous aurez un douzième enfant.

--Hélas! non! Ernestine dit que notre place ne rapporte pas assez, et

que nous sommes déjà beaucoup trop à l’étroit. Ah! si nous avions cette

loge du palais de Calcutta, chez votre ami le roi de l’Inde, dont vous

parliez tout à l’heure, peut être que mon Ernestine sourirait à un

nouvel effort.

--Je penserai à vous, père intrépide. Messieurs, songez donc à me

rafraîchir la mémoire au sujet de Calurin quand j’écrirai à mon ami le

roi? prononça Borax avec un aplomb superbe.

--En vous contant mes malheurs, j’ai oublié de vous demander quelle est

la commission pour laquelle vous m’avez fait monter, s’informa le

portier, redevenu gai après cette promesse d’une loge à Calcutta.

Nous marions Virginie · 第 1 / 18 段