Jeudi 9 juillet.--

Ma bonne meunière,

C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois

et à celle que nous recevons aujourd'hui. Madame de B--- en effet

quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait

pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée; mais les

soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de

Paris permettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux

a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura

repris un peu d'appétit, les forces reviendront.--

Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses

affectueuses; nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.

Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en

pleine saison et il faut espérer que les beaux temps une fois

arrivés, les baigneurs ne vous manqueront pas--

Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur;

nous espérons donc qu'elles vont bien.--

Au revoir, ma bonne meunière. Tous les deux nous vous envoyons nos

souvenirs les plus affectueux,

Gal B.

]

adressé aux spécialistes les plus renommés pour le traitement de la

tuberculose. On a essayé de la créosote, puis, depuis le début de ce

mois, d'un remède nouveau, le gaïacol, administré en injections sous la

peau. En dernier lieu, le général faisait ces injections lui-même.

Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers

jours de la semaine, et le général se serait repris à espérer. Mais, le

mercredi, la malade a été saisie d'une sorte de vertige. On a appelé le

médecin. En descendant, il a pris le général à part et lui a dit:

«Préparez-vous, c'est fini.»

Le général n'a plus quitté le chevet de la mourante. Il est resté douze

heures près d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaçaient. Elle

ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain,

s'éveillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant

longuement, tandis que ses lèvres remuaient et voulaient parler. Mais

elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,--les dernières:

«À bientôt...»

La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait

en un râle effrayant. L'écume lui montait aux lèvres.

Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva

légèrement la tête et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En

même temps, ses yeux tournèrent...

Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix désespérée.

Mais déjà sa tête était retombée sur l'oreiller. Elle était morte.

...C'est demain, à deux heures, qu'auront lieu, à Bruxelles, le service

et l'enterrement de Mme Marguerite, décédée le 16 juillet 1891, dans

la trente-sixième année de son âge.

J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son âme.

Pendant que le prêtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui...

* * *

217.--_Dimanche 19 juillet_.

...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la

veille de sa fête, et qui arrivez à Bruxelles aujourd'hui, jour de son

enterrement!

* * *

218.--_Lundi 20 juillet_.

Les obsèques, par un navrant contraste, ont eu lieu à travers une ville

en pleine liesse populaire, car c'était hier la fête nationale des

Belges et la grande kermesse de Bruxelles.

Le général avait fait lui-même la toilette funèbre de la défunte. Il

l'avait enveloppée d'une longue robe blanche, puis il l'avait couchée

dans son cercueil avec un bouquet d'œillets et de marguerites sur la

poitrine. Avant qu'on refermât le couvercle, il avait coupé une mèche

des cheveux blonds de la morte et lui avait donné un dernier baiser.

[Illustration: une carte écrite à main:

Bruxelles, 79 rue Montoyer.

Samedi 1er août.

C'est bien vrai ma pauvre bonne meunière, elle n'est plus, cette

créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que

j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout

seul; et au moment même où l'amélioration produite par un

traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle était

sauvée.--

Heureusement la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie

mourir. Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore

des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût

été trop attristée si elle avait compris que nous allions être

séparés; pas pour longtemps, je l'espère.--

Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je

la garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est

d'aller toutes les après-midis au cimetière la voir et causer avec

elle. J'ai placé moi-même dans son cercueil le charmant bouquet de

petites marguerites que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci

en son nom.

Je lui fais en ce moment construire un caveau, où elle reposera en

paix au milieu des fleurs quelle aimait tant, et où elle

m'attendra...--

Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas,

qu'on ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce,

de douceur et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que

j'appartiens à mon pays aussi j'irai jusqu'au bout de mes forces;

mais après, si je pars, personne n'aura rien à me reprocher.

D'ailleurs je ne vis plus que matériellement; je suis sur corps

sans âme.--

Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne meunière Parlez-moi d'elle,

cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus

heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus

malheureux.--

J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur;

et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous

embrasse de plus profond de mon cœur,

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 129 / 146 题