Ma bonne meunière,
C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois
et à celle que nous recevons aujourd'hui. Madame de B--- en effet
quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait
pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée; mais les
soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de
Paris permettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux
a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura
repris un peu d'appétit, les forces reviendront.--
Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses
affectueuses; nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.
Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en
pleine saison et il faut espérer que les beaux temps une fois
arrivés, les baigneurs ne vous manqueront pas--
Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur;
nous espérons donc qu'elles vont bien.--
Au revoir, ma bonne meunière. Tous les deux nous vous envoyons nos
souvenirs les plus affectueux,
Gal B.
]
adressé aux spécialistes les plus renommés pour le traitement de la
tuberculose. On a essayé de la créosote, puis, depuis le début de ce
mois, d'un remède nouveau, le gaïacol, administré en injections sous la
peau. En dernier lieu, le général faisait ces injections lui-même.
Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers
jours de la semaine, et le général se serait repris à espérer. Mais, le
mercredi, la malade a été saisie d'une sorte de vertige. On a appelé le
médecin. En descendant, il a pris le général à part et lui a dit:
«Préparez-vous, c'est fini.»
Le général n'a plus quitté le chevet de la mourante. Il est resté douze
heures près d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaçaient. Elle
ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain,
s'éveillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant
longuement, tandis que ses lèvres remuaient et voulaient parler. Mais
elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,--les dernières:
«À bientôt...»
La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait
en un râle effrayant. L'écume lui montait aux lèvres.
Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva
légèrement la tête et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En
même temps, ses yeux tournèrent...
Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix désespérée.
Mais déjà sa tête était retombée sur l'oreiller. Elle était morte.
...C'est demain, à deux heures, qu'auront lieu, à Bruxelles, le service
et l'enterrement de Mme Marguerite, décédée le 16 juillet 1891, dans
la trente-sixième année de son âge.
J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son âme.
Pendant que le prêtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui...
* * *
217.--_Dimanche 19 juillet_.
...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la
veille de sa fête, et qui arrivez à Bruxelles aujourd'hui, jour de son
enterrement!
* * *
218.--_Lundi 20 juillet_.
Les obsèques, par un navrant contraste, ont eu lieu à travers une ville
en pleine liesse populaire, car c'était hier la fête nationale des
Belges et la grande kermesse de Bruxelles.
Le général avait fait lui-même la toilette funèbre de la défunte. Il
l'avait enveloppée d'une longue robe blanche, puis il l'avait couchée
dans son cercueil avec un bouquet d'œillets et de marguerites sur la
poitrine. Avant qu'on refermât le couvercle, il avait coupé une mèche
des cheveux blonds de la morte et lui avait donné un dernier baiser.
[Illustration: une carte écrite à main:
Bruxelles, 79 rue Montoyer.
Samedi 1er août.
C'est bien vrai ma pauvre bonne meunière, elle n'est plus, cette
créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que
j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout
seul; et au moment même où l'amélioration produite par un
traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle était
sauvée.--
Heureusement la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie
mourir. Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore
des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût
été trop attristée si elle avait compris que nous allions être
séparés; pas pour longtemps, je l'espère.--
Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je
la garderai envers et contre tous.--Ma seule consolation est
d'aller toutes les après-midis au cimetière la voir et causer avec
elle. J'ai placé moi-même dans son cercueil le charmant bouquet de
petites marguerites que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci
en son nom.
Je lui fais en ce moment construire un caveau, où elle reposera en
paix au milieu des fleurs quelle aimait tant, et où elle
m'attendra...--
Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas,
qu'on ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce,
de douceur et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que
j'appartiens à mon pays aussi j'irai jusqu'au bout de mes forces;
mais après, si je pars, personne n'aura rien à me reprocher.
D'ailleurs je ne vis plus que matériellement; je suis sur corps
sans âme.--
Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne meunière Parlez-moi d'elle,
cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus
heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus
malheureux.--
J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur;
et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous
embrasse de plus profond de mon cœur,