203.--_Vendredi 1er mai_.
À la tombée de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un désire me
parler. Je descends à la salle commune et me trouve en présence d'un
monsieur décoré, à favoris grisonnants.
«Madame Marie Quinton?» me demande-t-il en me regardant bien en face.
«C'est moi, Monsieur, pour vous servir.»
«Madame, je suis chargé de vous faire une communication toute
personnelle.»
Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voilà qui
fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais à en voir sortir
quelque papier à procès, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au
monde du Palais. Mais il retire une petite boîte cachetée de rouge et me
la remet en disant:
«Voici ce que j'ai été chargé de vous apporter de la part de Mme de
B..., qui m'a confié cette mission, entre plusieurs autres, au moment de
quitter elle-même Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne
connaissant, quant à moi, aucun autre détail. Et, sur ce, je vous
demande la permission de rebrousser chemin en toute hâte, car j'ai
encore une commission à Clermont, et il faut que je sois à Nevers par
l'express de ce soir.»
Avant que j'eusse eu le temps de répondre, le monsieur, avec un grand
salut, était parti.
J'ouvre la boîte, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachetée aux
armes des B... Un cri s'échappe de ma poitrine...
C'est la parure aux trois perles, dont Mme Marguerite me fait cadeau!
Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes.
L'une des perles forme agrafe, montée sur trois fleurs de lis en
brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant
trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles,
entourées chacune d'un fer à cheval en brillants que surmonte une fleur
de lis.
...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens,
moi que cette magnifique surprise eût autrefois enivrée de joie, et
qu'elle pénètre de tristesse aujourd'hui!
* * *
204.--_Mardi 5 mai_.
On annonce que le général, après avoir passé par Londres pour y serrer
la main à Henri Rochefort, est arrivé à Bruxelles avant-hier.
Je viens de leur écrire, à leur hôtel de la rue Montoyer.
* * *
205.--_Samedi 16 mai_.
J'en ai appris de bien drôles, aujourd'hui, sur la véritable
surveillance de haute police dont j'ai été l'objet pendant plus de deux
ans. Dès le début de 1889, on a organisé, à mon intention, un service
spécial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont été chargées de
ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes
mes allées et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou
dans Royat qui n'eût été soigneusement observée.
Cependant, quelque serrée que fut cette surveillance, j'avais réussi
parfois à glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait été
signalé qu'après coup, alors que j'étais déjà de retour, ce qui avait
même valu à plusieurs d'avoir la tête fortement lavée par le Ministère
de l'Intérieur, qui supposait que je pouvais avoir été porteur
d'instructions pour le scrutin de ballottage des élections générales.
La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui était
merveilleusement placée pour les fournir, a ajouté:
«C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourré de
rapports vous concernant... Dossier tout à votre honneur, du reste,
puisqu'il montre qu'il n'y a rien à relever dans votre conduite,--et pas
seulement au point de vue politique: à tous les points de vue...»
L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le
résultat auquel a abouti votre enquête peut-il valoir tout l'argent
qu'elle a dû vous coûter?
* * *
206.--_Mercredi 27 mai_.
Les journaux font savoir que le général s'est installé, depuis quelques
jours, dans son hôtel de la rue Montoyer. À les en croire, cette demeure
serait tout simplement princière: porte cochère magistrale, escalier
monumental, rampe en bois sculpté digne de figurer dans une exposition
de chefs-d'œuvre, salons de réception nombreux et immenses, vérandas
vitrées pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin
anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans
les écuries, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe
mail-coach avec lequel le général ferait sensation dans le grand monde
high-life de Bruxelles.
C'est le _Gaulois_ qui, le premier, a conté ces belles choses. Mon Dieu!
qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu à Saint-Brelade.
* * *
207.--_Jeudi 4 juin_.
Je suis tourmentée au dernier degré par l'angoisse où me plonge leur
silence. Sans cesse, je m'attends à recevoir une lettre de Bruxelles,
encadrée de noir...
N'y tenant plus, je leur ai écrit en les suppliant de me rassurer un
peu. Ma lettre prête, je l'ai déchirée: elle trahissait trop mon
inquiétude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa
véritable raison d'être, j'ai envoyé là-bas de nos fruits confits
d'Auvergne.
* * *
208.--_Mardi 9 juin_.
La lettre de Bruxelles est arrivée. L'enveloppe était blanche, mais j'ai
eu un serrement de cœur tout de même, car l'adresse était de la main du
général...
Grand Dieu! Ses forces auraient-elles déjà baissé au point qu'elle ne
puisse plus écrire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe
sont encore de son écriture à Elle:
«Dimanche 7.
»Ma bonne Meunière,
»Je comprends vos tourments, et vraiment je suis désolée d'être restée
si longtemps sans vous écrire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce
voyage très fatigant, l'installation de l'hôtel à faire, je n'ai pas eu
une minute à moi. Aujourd'hui, je vous écris de mon lit, où le docteur
me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est-à-dire depuis
quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais
le docteur me promet une prompte et complète et prochaine guérison. Nous
avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a été plus ou
moins malade... Notre installation est très jolie, vous verrez cela plus
tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade.
»Ma bonne Meunière, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je
vous écris, on m'apporte un tas de gâteries. Vous êtes vraiment trop
gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre
envoi en pensant à vous. Le général qui, ici, a du monde toute la
journée--c'est à peine si je le vois--m'a chargée de bien vous
embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout cœur.
»B. B.
»Écrivez au nom du général, 79, rue Montoyer.»
J'ai écrit sans tarder d'une heure.
Elles comptent...
* * *
209.--_Mardi 7 juillet_.
Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quittée, il y a deux mois
et demi, dans un état si voisin de l'agonie?
J'ai de nouveau écrit à Bruxelles. Qui me répondra?
* * *
210.--_Samedi 11 juillet_.
J'ai reçu la réponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe
sont entièrement de la main du général:
«Bruxelles, 79, rue Montoyer.
Jeudi 9 juillet.
»Ma bonne Meunière,
»C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois et à
celle que nous recevons aujourd'hui. Mme de B..., en effet, quoique
allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait pas écrire
sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée, mais les soins qui lui sont
donnés par un médecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prédire
pour bientôt la convalescence. La toux a presque disparu, les
transpirations également. Quand elle aura repris un peu d'appétit, les
forces reviendront.
»Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses
affectueuses: nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.
»Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en
pleine saison et il faut espérer que, le beau temps une fois arrivé, les
baigneurs ne vous manqueront pas.
»Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur;
nous espérons donc qu'elles vont bien.
»Au revoir, ma bonne Meunière. Tous les deux, nous vous envoyons nos
souvenirs les plus affectueux.
»Gral B...»
Elle n'a plus eu la force d'écrire! Plus de doute, c'est la fin.
Je leur ai répondu de suite, mais en gardant le silence sur la santé des
miens. Qu'irai-je leur raconter à quel point ma pauvre vieille mère est
de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes là
où une douleur si immense se prépare...
Si du moins, avant de s'éteindre, Elle pouvait encore respirer le parfum
des rouges œillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer
de Nice, pour son jour de fête du 20 de ce mois!
* * *
213.--_Mercredi 15 juillet_.
Maman est plus mal aujourd'hui.
J'ai reçu avis de Nice que tout avait été fait selon mes ordres et que
les fleurs commandées arriveraient à destination pour le 19.
* * *
214.--_Jeudi 16 juillet_.
Elle est morte!
À sept heures du soir est venue cette dépêche:
_Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s._
_Quinton, Hôtel Marronniers, Royat._
_Marguerite morte._
On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais
à la fatale nouvelle. Quand je l'ai reçue, le coup a été aussi terrible
que si elle était morte en pleine santé.
J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empêche. Ma maison est pleine
de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, là-haut, ma mère
se débat dans la fièvre; ma sœur aussi s'est alitée de fatigue, et il
n'y a que moi pour les soigner.
J'ai envoyé cette dépêche:
_Général Boulanger, 79, rue Montoyer,_
_Bruxelles._
_Quelle affreuse et désespérante nouvelle! Suis avec vous dans votre
douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir être près de vous._
_Marie_.
Demain, je veux lui écrire.
Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer...
* * *
215.--_Vendredi 17 juillet_.
Je lui ai écrit, je lui ai parlé d'Elle, je l'ai supplié de trouver la
force de vivre.
Car, depuis la dépêche d'hier, je redoutais d'un moment à l'autre une
nouvelle encore plus terrible...
J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit loué. Il ne
s'est pas tué dès qu'elle fut morte!
* * *
216.--_Samedi 18 juillet_.
Les journaux donnent des détails sur la mort de Mme Marguerite.
Le général n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravité de son état que
dans le courant de mai. Il s'est
[Illustration: une carte écrite à main:
Bruxelles, 79 rue Montoyer.