«Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arrivé
d'administrer, à qui que ce soit, la moindre pilule!»
«Eh bien! mon général, je vous félicite et vous admire. Du premier coup,
vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmière la plus accomplie!»
C'est plutôt «de la sœur de charité la plus exquise» que j'aurais dû
dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il
entourait sa chère malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et
aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur
le cœur de cette femme qui souffrait,--car ces vésicatoires l'ont fait
atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que
durant cette nuit de veillée quels trésors de tendresse et de dévouement
son cœur, à Lui, renfermait.
Le matin, quand nous eûmes déroulé les bandes de toile et décollé
doucement les vésicatoires, j'ai vu le moment où il faudrait les soigner
tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'étaient formées.
J'ai passé au général de petits ciseaux d'argent: il les a levés, mais
il est devenu en même temps si pâle que j'ai cru qu'il allait
s'évanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui,
laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps adoré! Ma seule
proposition a suffi à lui rendre le courage qui avait failli lui
manquer, et il a bravement accompli l'opération jusqu'au bout.
«Ah! j'ai eu rudement chaud!» a-t-il dit avec un soupir de soulagement,
quand le pansement fut terminé.
Ce même jour, Mme Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions
de son traitement, fort compliqué. Il y avait une potion à prendre par
cuillerées d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le
ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparaître le
gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et
compotes. Tout cela, le général l'administrait à l'heure militaire, sans
une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il
avait affiché l'ordonnance près du lit de la malade et il s'y référait
constamment, se mettant dans des colères épouvantables si tout n'était
pas prêt à l'heure dire.
Mais, dès qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une
Sainte Vierge, la berçant dans ses bras ainsi qu'elle a dû le faire pour
l'Enfant Jésus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns
tendres, les autres gais, pour la rasséréner.
Au bout de trois jours, Mme Marguerite fut autorisée à se lever. Elle
garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit à petit
le train de vie ordinaire, tout en continuant sa médication avec la même
régularité. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au
ventre, dont le gonflement diminuait à vue d'œil. L'appétit revenait,
les lèvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu
diminué. Pour se rendre le soir à dîner, on montait maintenant quelques
marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande
salle à manger de l'hôtel. Mais cela ne valait guère mieux, car la fumée
des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid
de la cour. Plusieurs fois, les accès la saisirent au moment où elle
débouchait dans la grande salle commune, et c'était navrant de la voir
ainsi, sous les yeux de tous ces étrangers en train de manger. Au retour
dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de
toux amenant de fâcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient à
devenir plus rares.
Ce mieux relatif comblait de joie le général. Il faisait plaisir à voir,
tant il était heureux et gai. Un soir, Mme Marguerite lui prépara une
surprise qui devait mettre le comble à son bonheur. Deux amis étaient
venus de Paris et le général les avait promenés pendant toute la
journée. En attendant qu'ils revinssent pour dîner, Mme Marguerite
avait fait appeler sa couturière et, à nous trois, nous nous sommes
consultées sur ce qu'il y avait à faire pour qu'elle pût se mettre en
toilette,--elle qui, depuis trois mois, avait été dans l'impossibilité
de prendre un corset. Celui-ci gênait bien un peu: il fut coupé et
élargi séance tenante.
Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de
tulle noir brodé de jais, qu'elle avait dû rapporter de Paris tout
récemment. Il y avait à modifier la taille: nous y réussîmes par nos
efforts combinés. J'aidai alors Mme Marguerite à s'habiller. Hélas!
elle n'avait plus ses belles épaules d'autrefois, et je jugeais, à part
moi-même, qu'il était préférable de les voiler. Je pris donc du tulle et
des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne
puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la
coquetterie ne m'aurait certainement pas accordé, car la pauvre femme ne
s'apercevait pas à quel point elle était changée. Avec un flot de
dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et
étaient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les
lèvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les
cheveux, et nous eûmes un ensemble tout à fait séduisant. Justement, ces
Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du général. Mme Marguerite
souleva la portière, derrière laquelle je me cachais (car je n'avais pas
voulu me montrer à ce dîner) et pénétra vivement auprès d'eux... Ce fut
un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux
invités. Quant au général, il ne disait rien: mais, l'ayant regardé par
une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue.
* * *
Dès que Mme Marguerite eut paru suffisamment rétablie pour n'avoir
plus à garder la chambre, le général avait proposé de reprendre les
promenades en voiture de l'après-midi, en leur donnant pour but la
visite de toutes les villas qui étaient à louer dans l'île. J'avais été
assez imprudente, ce jour-là, pour lui demander pourquoi il tenait tant
que cela à rester à Jersey, alors que d'autres pays, plus tièdes,
pourraient leur offrir un séjour autrement agréable; cela m'avait valu
un regard de reproche d'Elle et, de la part du général, cette réponse
catégorique:
«Belle Meunière, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous
battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi près de
France, un pays plus tiède et plus sain que celui-là... Jersey? Mais
c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de
Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous
attachent ici. J'ai un lieu de promenade préféré: le château de
Montorgueil, et du haut de ce château, quand le temps est clair, je vois
les côtes de France!»
En prononçant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajouté:
«D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre première sortie sera pour
Montorgueil.»
En effet, nous y sommes allés le lendemain. En fait de château, il n'y
avait plus guère que des ruines, des murs écroulés, des vestiges de
tours, le tout perché sur une roche assez haute. Mme Marguerite, un
peu fatiguée, s'était assise chez le gardien, renonçant à nous
accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du général. Quand
nous fûmes arrivés, le général laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer
qui s'étendait à nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de
l'horizon, me dit:
«Tenez, notre France!»
Je portai les regards de ce côté. Je ne voyais que la mer et un bateau à
vapeur qui disparaissait, au loin. Le général me tendit une lorgnette.
Après avoir longuement fixé l'horizon, je finis par distinguer, dans la
brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait être la
côte normande. Le général, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait
les yeux sous la main déployée et disait:
«Tenez, je les aperçois maintenant, je les distingue, les flèches de la
cathédrale de Coutances!»
Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotisé par ce qu'il
voyait. Une larme se mit à descendre le long de sa joue.
Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprès de
Mme Marguerite.
«Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien
des fois, je l'ai vu pleurer à chaudes larmes, et un jour même tomber à
genoux, la face inondée de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie
qu'il aime si éperdument et qui l'a proscrit.»
Le général nous rejoignit bientôt, l'air préoccupé, et il demeura
taciturne pendant le reste de la journée. Les jours suivants, il m'a
fait voir tous les autres sites renommés de l'île, le phare de Corbière,
où la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grèves
de Lecq, les grottes de Plémont, profondément entaillées dans la falaise
et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les
submerge en montant... À chacune de ces promenades, conformément au
programme arrêté, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient à
louer sur notre route.
On s'était à peu près décidé pour une propriété située vers l'intérieur
de l'île, à une demi-heure de Saint-Hélier,--une maison de campagne
plutôt rustique, mais entourée d'un immense et superbe jardin,--quand le
hasard d'une excursion à la baie de Saint-Brelade nous fit découvrir,
tout auprès, une villa qui surpassait en beauté tout ce que nous avions
vu. C'était une sorte de pavillon d'été, en briques rouges, d'une
élégance et d'une légèreté de construction vraiment exquises, avec
d'immenses vérandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre
grimpant partout.
Devant la maison s'étendait un bout de prairie qui, seul, la séparait de
la plage. Derrière, le terrain s'élevait assez fort, jusqu'à un petit
bois de pins. Le jardin, où il devait y avoir, en été, des milliers de
roses à couper par jour, occupait cette montée; un chemin, bordé par une
rampe à pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en décrivant
plusieurs lacets parsemés de bancs de charmilles à formes étranges:
tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre.
Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades à moitié brisées, d'où
l'on avait un coup d'œil superbe sur le jardin, la maison et la mer.
À l'intérieur, la villa était installée et meublée avec une coquetterie
extrême. C'était flambant neuf et d'un goût parfait. Mais, n'y aurait-il
rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait là une merveille qui
suffisait, à elle seule, à rendre cette habitation désirable entre
toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fenêtres et des
vérandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus
belle de Jersey, qui se découpait en anse sablonneuse, terminée par deux
promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de château fort. À
gauche, à droite, la côte s'étendait, couverte de prés et de jardins,
parmi la verdure desquels émergeaient quelques maisonnettes blanches et
le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de
l'horizon, c'était la mer à perte de vue.
Nous étions éblouis. Nous ne pouvions nous détacher de cet enchantement.
Pourtant, le général exprima un regret:
«Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on
voit de Montorgueil!»
Mme Marguerite aurait voulu arrêter la location immédiatement, mais
là était la difficulté: la villa venait d'être achetée par un Parisien,
qui ne l'avait même pas encore habitée et qui n'était peut-être pas
disposé à la louer. Cette incertitude les désola. Ils entamèrent de
pressants pourparlers le jour même, et, dès cet instant, ils n'eurent
plus d'autre aspiration que de les voir aboutir.
Un matin, par un temps splendide, ils s'en allèrent, tous deux, déjeuner
là-bas. Ils ne revinrent qu'à la tombée de la nuit, heureux et ravis au
delà de toute expression. Ils me déclarèrent que c'était un séjour
idéal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rêve. Ils se
réjouissaient à la pensée que la location se conclurait sans doute pour
le premier mai. Et, déjà, ils faisaient les projets les plus délicieux:
ils reprendraient leurs promenades à cheval, Elle montant _Tunis_ et Lui
_Jupiter_; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer;
ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argentés par
le clair de lune...
Mme Marguerite eut un mauvais accès de toux. Une grande tristesse
s'empara de moi. Le général s'en aperçut et m'en demanda la cause. Que
lui répondre?...
«Mon général, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra
bientôt partir, et j'aurais eu tant de bonheur à être encore là pour
vous installer tous deux dans le nid que vous vous êtes choisi.»
* * *
Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours,
prenaient le meilleur de la journée. En rentrant, le général passait
dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrétaire, M. M...,
recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes désireux de
lui être présentés, puis se hâtait de rejoindre Mme Marguerite. Ils
causaient ensemble et lisaient, aux deux côtés de la cheminée, jusqu'à
l'heure du dîner, et ils reprenaient la causerie, après dîner, jusque
vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le
général restait à son bureau une heure ou deux, expédiait quelques
lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras
à Mme Marguerite pour la conduire à déjeuner. Après quoi, on partait
en promenade.
En somme, existence d'officier retraité qui contrastait du tout au tout
avec celle que le général avait si longtemps menée.
Ce changement n'était pas sans réagir sur son état d'esprit. Il avait
généralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent appétit,
mais, n'empêche qu'à l'observer de plus près, il apparaissait un
peu--comment dirai-je?--un peu alourdi par ce genre de vie
insuffisamment actif.
Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'île ou bien disait de
bonnes choses câlines à Mme Marguerite, et il abordait rarement des
sujets plus sérieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de
chevaux où il m'avait menée, où Mme Marguerite avait tenu à parier et
où elle avait perdu, un colporteur courut à notre voiture et nous tendit
des images qu'il vendait. Mme Marguerite les prit pendant que le
général jetait une pièce blanche à cet homme. C'étaient des images
d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc
d'Orléans et divers épisodes de leur vie, y compris l'audience de la
8e Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux.
Un portrait du jeune duc était accompagné de cette phrase: «La prison
est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de
France!»
Un autre portrait le représentait en pioupiou, l'arme au pied, avec
cette inscription en lettres tricolores:
«Le premier conscrit de France.»
«Encore ce petit duc!» fit Mme Marguerite, d'un ton de dépit.
Le général lui prit les gravures des mains, les considéra longuement,
les sourcils un peu froncés, puis, les ayant froissées en boule, les
jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole.
Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le général y mit fin
aussitôt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui était pénible. Mais
j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'était brouillé au
moment où M. D... avait été invité à fournir ses comptes. Mme
Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse
boulangiste, un «coulage» d'un million ou deux.
La seule entreprise dont le général se préoccupât vivement était la
prochaine élection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris.
Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine.
En vue du résultat qu'il entrevoyait, il se disposait à mobiliser toutes
ses ressources: car il entendait faire lui-même les frais de ces
élections. Le Comité boulangiste devait venir dans les premiers jours
d'avril en conférer avec lui.
Quant à Mme Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus
grande sérénité cette vie de Jersey, où les journées se passaient
invariablement, pour elle, à causer avec le général et avec moi, à faire
un peu de broderie, un peu de lecture, et à écrire des lettres. Elle ne
laissait voir aucun désir d'y rien changer et elle se montra
inébranlable chaque fois qu'il m'arriva, étant seule avec elle, de lui
rappeler ce que lui avait demandé le docteur.
Cependant, elle n'était pas sans éprouver quelquefois une inquiétude
secrète pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperçue qu'un
dimanche où je fus assourdie par des litanies entrecoupées d'une musique
aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre,
située pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour
regarder par une fenêtre ce qui se passait. Le bureau du général était
vide: je me mis à la croisée ouverte, et j'aperçus l'Armée du Salut qui
se démenait sur le quai, devant l'hôtel. Je me retournai, et à ce moment
je vis, à travers la porte dont le rideau était un peu écarté, Mme
Marguerite, dans sa chambre, agenouillée devant le crucifix d'ivoire
suspendu près de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue
de cire, le regard fixe et les yeux tout débordants de larmes. Je fis un
mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperçut et se leva,
rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement troublée
dans sa dévotion.
«Vous êtes toute pardonnée, fit-elle. Je suis, comme vous, une
croyante... Hélas! ne suis-je pas en état de péché mortel?... Alors, je
prie Dieu et je demande à sa miséricorde de m'accorder encore la force
de vivre du moins jusqu'au jour où j'aurai cessé d'être une
pécheresse...»
Ce souci de mettre son cœur d'amante en règle avec sa conscience de
chrétienne la préoccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire
aboutir la procédure qu'elle avait intentée en cour de Rome. Comme
l'instruction de l'affaire s'éternisait, elle avait fini par s'adresser
à un personnage de là-bas dont on lui avait vanté l'habileté consommée
en cette matière et l'influence très grande sur les décisions du
Vatican. Après mûr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu
se charger de la soutenir auprès de Notre Saint-Père. Le but poursuivi
n'était plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi
celle de l'union du général, sous prétexte qu'il avait épousé, sans
dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet
de l'instance en divorce du général ne leur avait pas permis de s'unir
légalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage
religieux à l'étranger. Des dépêches chiffrées s'échangeaient sans
cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait
aussi de gros, de très gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice
n'aurait semblé trop lourd à Mme Marguerite pour atteindre le suprême
but de ses désirs: cette bénédiction du prêtre, cette sanctification de
leur amour qui lui permettrait de retourner, l'âme tranquille, à
confesse et à communion.
Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant
au général, il préférait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi,
chacun d'eux caressait son illusion: elle, la réussite de cette
entreprise, lui, le triomphe aux élections municipales de Paris...
Mme Marguerite avait encore d'autres préoccupations, dont elle ne se
confiait pas même au général.
Elle écrivit, à son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter à la
poste, et elle en reçut quelques-unes adressées au nom de sa femme de
chambre. Bien qu'elle ne fût guère loquace sur ces sujets, je compris
qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante;
qu'il fallait compter avec deux co-héritiers; que la majeure partie de
l'héritage était en rente inaliénable, d'où nécessité d'en revendre la
nue propriété à perte pour se procurer immédiatement une centaine de
mille francs. Je devinai quelque chose de plus: étant allée à Paris, de
janvier à février, elle y a déchiré le testament par lequel elle avait
institué légataire universelle la jeune femme dont elle aurait rêvé de
faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le général ne prononçaient
plus le nom, tant ils avaient eu à souffrir de son ingratitude...
Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon
esprit... Son devoir, à elle, n'est-il pas de tout lui laisser,--quitte
à lui de refuser?...
Sur ce point, elle ne m'a rien révélé, mais un jour elle a eu un mot qui
m'a beaucoup frappée. Je venais de lui raconter comment les journaux
avaient rapporté que Mme Boulanger faisait des économies pour
réserver un morceau de pain à son mari quand il lui reviendrait, brisé
par la vie...
Elle m'a regardée singulièrement, puis elle a dit, avec un sourire
étrange:
«Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela--et alors le
général n'aura besoin de rien, ni de personne.»
* * *
Les jours s'étaient vite écoulés. La femme de chambre de Mme
Marguerite était revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte
que ma présence ne leur offrait plus d'utilité. Ils auraient bien voulu
me retenir quand même; malheureusement, ma sœur m'écrivait que notre
mère était retombée malade, et cela me mettait sur des charbons ardents.
Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi.
Mais, avant de m'en aller, je devais éprouver une émotion terrible.
C'était l'avant-veille de mon départ. Ils avaient des invités. Je leur
avais demandé la permission de ne pas dîner avec eux, et, mon repas
rapidement terminé, j'étais remontée dans leur appartement pour lire un
roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent
eux-mêmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'étais placée sur le
divan de l'antichambre, un coussin sous la tête et le dos tourné à la
porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas refermée. J'étais tout
absorbée dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du
couloir, j'entendis prononcer le nom du général et celui de Mme
Marguerite, ce qui me forçait, presque malgré moi, de prêter l'oreille à
ce qui se disait.
C'étaient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui,
sans se douter de ma présence, causaient tranquillement chez eux, leur
propre porte à demi ouverte. Le mari était phtisique au dernier degré;
il se plaignait amèrement à sa femme de ce que Madame avait eu la
pingrerie de ne pas lui payer sa dernière note de médecin, se montant à
500 francs. Là-dessus, les voilà qui se sont mis à dégorger tout ce que
leurs âmes renfermaient à l'égard des maîtres.
J'avais eu, jusqu'alors, la naïveté de croire que ces gens-là, qui
n'étaient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de
l'affection, du moins un dévouement absolu à Mme Marguerite. Elle les
avait comblés de bienfaits. Elle les avait tirés de la misère la plus
noire. Elle ne cessait d'abandonner à sa Delphine pour des milliers de
francs de linge et de toilettes à peine portées. À l'hôtel, elle leur
avait assigné, à côté de leur propre appartement, une chambre de façade
avec vue sur la mer. Ils étaient servis aussi bien que leurs maîtres, et
même mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des
gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient marié leur fille,
Mme Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le
général avait ajouté 150 louis d'or.
Ah! dans ce qu'ils étaient en train de se communiquer, ils
apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux,
qui auraient dû baiser les pieds de leurs maîtres, ne trouvaient que des
méchancetés à en dire: pis que des méchancetés, des objections tellement
immondes que le cœur m'en battait à tout rompre de surprise et de
douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie éclatait, plus leur
haine s'exaspérait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des
accents d'une férocité qui me glaçait jusqu'à la moelle. Ils se
réjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au général et à
Mme Marguerite, de ses défaites à lui, de sa maladie à elle.
«Ah! la Margot, proféra le valet avec un rire démoniaque, la voilà
malade comme moi maintenant!... Tiens, ça me fait rire aux larmes quand
je l'entends qui crache sa poitrine...»
Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son
ignominie... Mais le cœur me battait trop violemment... La force me
manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance.
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
Quand je revins à moi, j'étais à cette même place, Mme Marguerite me
faisait respirer un flacon de sels et le général me tapait dans les
mains. Ils poussèrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au
même instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre
d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a dû
comprendre, car, devenue très pâle, elle s'est retirée aussitôt et elle
ne s'est plus, dès lors, montrée sur mon chemin.
Quand je fus tout à fait remise, le général et Mme Marguerite m'ont
emmenée dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'être
de cet évanouissement dans lequel ils m'avaient trouvée, exsangue comme
une morte. Je ne pus d'abord rien leur répondre d'autre que:
«Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!...»
Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur révéler ce que
ces misérables avaient proféré sur le compte de Mme Marguerite, le
général les aurait tués. Si j'avais seulement répété la centième partie
de leurs propos infâmes, ils eussent été chassés sur l'heure. Je n'osais
pas... Je finis par déclarer au général que ces gens-là avaient mal
parlé de lui.
«Bon! s'écria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore
une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon
valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu'à
admettre son frère sur la liste de mes candidats investis, aux élections
dernières!... Dire que j'allais encore l'envoyer à Paris avec un stock
de lettres pour les élections municipales!... Je vous sais fameusement
gré de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours,
et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres.»
* * *
Le lundi 31 mars, au matin, je suis entrée dans leur chambre pour leur
faire mes adieux. Ils m'ont demandé affectueusement ce qu'il me serait
agréable d'emporter comme souvenir.
«Un bijou, leur ai-je répondu. J'entends, le pendant du bijou que vous
m'avez fait la joie de me donner à Londres.»
Ils ont souri et Mme Marguerite m'a dit:
«Voyez comme nos pensées se rencontrent... J'y avais songé et j'ai
enveloppé hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous
sont confiées par le général pour que vous les jetiez à la poste à
Paris.