L'Hôtel de la Pomme-d'Or

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_Lundi 17 mars.--Lundi 31 mars 1890_.

Exécutant au pied de la lettre les prescriptions de Mme Marguerite,

je suis partie le dimanche 16 mars, par l'express du matin. Aussitôt

débarquée à la gare de Lyon, je me suis fait conduire à la gare

Montparnasse. C'est alors que j'ai commencé à m'apercevoir que j'étais

suivie par un individu qui ne m'a plus perdue de vue jusqu'à Jersey.

J'en ai été très effrayée d'abord, et cela m'a gâté mon trajet nocturne

de Paris à Granville. Puis j'en ai pris mon parti et je me suis mise à

observer avec curiosité les allées et venues du garde du corps que M.

Constans m'avait fait le très grand honneur de m'adjoindre.

Arrivée à Granville à 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer

quelques bonnes heures à l'Hôtel du Nord, de déjeuner et de me rendre à

pied au bateau. La traversée s'est effectuée par une après-midi

magnifique,--véritable promenade de plaisance où le bateau glissait sans

une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu.

Le capitaine circulait parmi les passagers, disant à chacun un mot

aimable. Il parut me remarquer d'une façon toute particulière, sans

doute à cause de ma coiffe--et fut tout particulièrement aimable et

galant avec moi.

Tout à coup, voici la terre qui s'aperçoit, d'abord lointaine et

confuse, puis de plus en plus distinctement. La côte est rocheuse, mais

plus à l'intérieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui

s'étendent à perte de vue. Une ruine, surmontée d'une tour, se dresse en

face de nous. Le bateau la laisse à droite et file à toute vitesse sur

le port de Saint-Hélier dont les jetées deviennent visibles. Le voilà

qui s'engage dans un goulet à peine assez large pour lui laisser

passage, puis qui débouche dans un bassin très vaste, où stationnent

quantité de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'élève une

sorte de fortin surmonté du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent

les maisons de Saint-Hélier.

Dès que j'eus franchi la passerelle, j'aperçois l'omnibus de la

Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me désigne l'hôtel, situé

sur le quai même presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est

une maison sans apparence, pas très haute, donnant sur une sorte de

renfoncement. Je franchis une profonde porte cochère et me trouve dans

une petite cour intérieure, plutôt triste, qu'égayent à peine quelques

plantes vives alignées le long d'un mur. Une servante m'indique

l'appartement du général: «L'escalier dans le coin, à droite, au second

étage, au fond du couloir.» Je monte l'escalier sombre, je suis un long

couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a

rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pénètre dans une antichambre, de

là dans une autre pièce et me voici auprès d'eux.

Le soir tombait, et, dans la pénombre, ils se tenaient assis aux deux

côtés de la cheminée, auprès du feu qui se mourait. En me voyant entrer,

ils se sont levés et m'ont embrassée affectueusement. Je ne pouvais pas

très bien distinguer leurs traits, mais la première chose qui me frappa

fut un embonpoint très prononcé qui déformait la silhouette de Mme

Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rêve tant

caressé allait enfin s'accomplir... Le général me détrompa aussitôt:

«Vous voyez ma chère Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et

aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre

médecin de Saint-Hélier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait déjà

deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de

Paris le docteur qui a soigné Marguerite depuis son enfance. Il a passé

deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son

ordonnance avec les médicaments nécessaires. Je suis bien heureux que

vous soyez là: à nous deux, nous la soignerons bien, notre chère petite

malade, jusqu'à ce qu'elle soit...»

Un accès de toux de Mme Marguerite lui coupa la parole et me fit

frissonner: c'était une toux mauvaise, sèche et rauque, qui lui

déchirait affreusement la poitrine.

On vint allumer les lampes à gaz, et aussitôt mes regards effrayés se

portèrent sur Mme Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait changée! Ce

visage, que j'avais laissé à Londres si florissant, était maintenant

pâle et amaigri. Les lèvres étaient toutes blanches et des cercles

bleuâtres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa

figure. Sous la robe de chambre en crépon noir, garnie de dentelles et

de rubans, le ballonnement du ventre était tel qu'on eût pu croire la

pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps à autre, sa toux la

reprenait, la secouant tout entière, lui congestionnant la figure, après

quoi elle restait abattue et sans forces.

Chaque fois le général se levait de son fauteuil, la prenait dans ses

bras, la câlinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en

l'observant lui-même. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine.

Toutefois, j'aperçus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi

des filets argentés dans la barbe blonde.

J'étais si oppressée que j'avais peine à répondre aux questions qu'ils

me posaient. Heureusement que le général était en veine de causerie. Il

montrait une confiance absolue dans le prompt rétablissement de Mme

Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il

semblait s'être beaucoup attaché à l'île, à en juger par la description

enthousiaste qu'il se mit à m'en faire.

Huit heures sonnaient. On s'est levé pour aller dîner. J'aurais supposé

qu'on les servait chez eux. Il n'en était rien. Le général a jeté un

fichu de laine blanche sur les épaules de Mme Marguerite et, lui

offrant le bras, l'a menée vers l'escalier. Dès les premières marches

descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors,

contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons

ensuite traversée, m'a paru une vraie glacière. Je frissonnais quand

nous sommes arrivés à leur petite salle à manger située au fond d'un

couloir, à l'autre extrémité de cette cour. Au même instant, Mme

Marguerite a été saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes

celles qui avaient précédé.

À dîner, tout appétit m'avait passé. Mme Marguerite toussait de temps

en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du

vin blanc du Rhin très étendu d'eau. Quant au général, il faisait

honneur au repas et continuait à me parler de Jersey.

Après dîner, nous avons refait la traversée de la petite cour glaciale.

Mme Marguerite a monté l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement

sur le bras du général et s'arrêtant plusieurs fois en route, très rouge

et essoufflée. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement

que j'avais déjà remarqué chez elle, à Londres, alors qu'elle paraissait

cependant en si belle santé... Je n'ai pas eu le temps d'y arrêter

davantage ma pensée, car, à peine arrivée dans sa chambre, Mme

Marguerite a été reprise d'un affreux accès de toux, si violent qu'il

lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorbé.

Le général m'a naïvement avoué que cela se passait ainsi tous les jours,

après chaque repas. J'étais outrée. Je leur ai représenté que cette

maudite cour tuait Mme Marguerite, que la femme la mieux portante ne

résisterait pas au coup de froid qu'on éprouvait en la traversant, que

la montée de cet escalier aggravait la toux et que les déplorables

accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade

au plus haut degré. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se

résoudre, comme je les en suppliais, à se faire servir dorénavant chez

eux.

Ils trouvaient que cela présentait trop d'incommodité pour le peu de

temps qu'ils passeraient encore à la Pomme-d'Or: car ils étaient

déterminés à la quitter dès qu'ils auraient trouvé une villa à leur

convenance.

Autant cet hôtel, le meilleur de Saint-Hélier, pouvait être agréable à

habiter pour un touriste, autant il leur présentait d'inconvénients de

toute espèce. Le général s'y sentait trop regardé, trop observé par les

curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le

docteur les avait complètement décidés à partir en leur déclarant que la

cuisine d'hôtel n'était pas ce qu'il fallait à l'état de santé de Mme

Marguerite.

En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils

m'assurèrent que, le soir, on ne se rendrait plus à la salle à manger en

passant par la cour, mais par l'intérieur de la maison.

Mme Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs

modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pièce

éclairée par deux fenêtres anglaises, à châssis glissant l'un sur

l'autre. Ces fenêtres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au

fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, très confortables,

et de petits meubles anglais à tiroirs se détachent sur la moelleuse

moquette rouge. Dans un coin, le buste du général, en terre cuite.

À côté, d'une part, la chambre du général, où il ne reste jamais, et,

d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fenêtre

double. Aux murs, l'étoffe à fleurons d'or sur un fond grenat qui

tapissait, m'ont-ils expliqué, son cabinet de travail de la rue

Dumont-d'Urville. Beaucoup de sièges, un autre buste du général, en

marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit

s'être cogné un jour très fort, ce qui avait fait courir le bruit, à

l'hôtel, qu'il y avait eu tentative de suicide.

Du bureau du général on passe dans une longue pièce formant antichambre,

et là se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pièces en

dépendent: en sortant dans le couloir, de suite à main droite, la

chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du

secrétaire; puis, en tournant le coin, à main gauche, une pièce servant

de débarras pour les innombrables robes de Mme Marguerite et une

chambre d'ami qui m'a été donnée.

«Vous voyez, m'a dit Mme Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser

encore le général d'habiter des palais fastueux... Quant à notre

personnel de service, il est tout aussi réduit: ma femme de chambre,

Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'où elle va nous ramener

toutes sortes d'objets qui rendront notre intérieur plus confortable;

son mari, valet de chambre du général, et enfin notre cocher. Ajoutez-y

un garçon d'écurie engagé ici, un maître d'hôtel et une servante de la

Pomme-d'Or attachés exprès à nos ordres, et voilà un strict minimum

au-dessous duquel il était impossible de descendre... Avec cela, aucune

dépense extraordinaire, sauf, dernièrement, l'achat d'un petit cheval à

atteler au tilbury... Eh bien! malgré toutes ces économies, nous

dépensons cependant deux fois plus que nous ne le présumions!»

Nous étions rentrés dans leur chambre et nous y avons encore causé

quelque temps. À onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se

levant pour m'embrasser, Mme Marguerite a été saisie d'une nouvelle

crise de toux, déchirante à fendre l'âme. Je me suis retirée chez moi

profondément angoissée, et la plus grande partie de la nuit s'est

écoulée sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre

cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans

l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de

plusieurs années, ressuscitaient en moi. J'ai soigné, hélas! et j'ai vu

s'en aller, malgré tous mes soins, des proches atteints de la phtisie.

D'instant en instant, l'effroyable vérité m'apparaissait plus nettement:

Mme Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!...

Le général ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais

rien, jusqu'à ce que la réalité m'eût enfin ouvert les yeux...

Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien

de temps cela durera-t-il? Dans l'état où je la vois, avec ce changement

si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois

pas qu'il soit possible que cela se prolonge au delà d'une année, de

dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-être encore un hiver,

mais c'est le printemps qui est à craindre, le printemps où se réveille

tout ce qui doit vivre et où, en vertu de je ne sais quelle attraction

mystérieuse, les êtres condamnés à mort s'en vont vers le cimetière qui

se couvre de gazon nouveau.

Et alors, un jour le général se trouvera seul dans la vie...

Miséricorde!

* * *

Vers onze heures du matin, Mme Marguerite est entrée chez moi. Elle

apparaissait encore plus pâle et défaite, à la clarté du jour, que hier

soir aux lumières. Elle s'est assise et elle m'a dit:

«Ma bonne Meunière, pendant que le général a été forcé de sortir, je

viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demandé de

retarder votre voyage... À part le plaisir qu'elle nous cause, votre

arrivée devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de

rester auprès de moi pendant tout le temps où ma femme de chambre serait

absente, afin qu'en cas de complications dans mon état de santé vous

soyez là pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en

ce moment, il faut, voyez-vous, songer à tout cela...»

Elle s'est arrêtée, saisie d'un accès de toux qu'elle a cherché en vain

à étouffer dans son mouchoir. Quand il se fut apaisé, elle a repris:

«De plus, je voulais vous avoir près de moi lors de la visite de mon

docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre à vous, en qui j'ai

toute confiance, au cas où il y aurait eu quelque chose à faire ou à

cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il était

donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous

arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai été amenée à

juger préférable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes

raisons auraient été trop longues à expliquer au général: j'ai préféré

vous demander de retarder vous-même votre voyage, ce qui m'offrait le

prétexte d'ajourner celui de Delphine... À propos, avez-vous songé à ce

que vous répondriez au général s'il vous questionnait sur les motifs de

votre retard?

«Oui, Madame, mais il ne m'a rien demandé jusqu'ici.»

«Tant mieux, espérons qu'il aura oublié... Maintenant, autre chose, je

viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la

brûler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus

sacrée que vous n'en toucherez jamais un mot au général!»

Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en

lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tiré de son sein une

enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine

de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hésitation:

«C'est peut-être bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous

associer à ce secret.»

Le rouge m'est monté à la figure.

«Oh! Madame, me suis-je écriée, je crois vous avoir fourni assez de

preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder!»

Elle a souri:

«Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunière, et je n'ai aucun doute

blessant à votre égard... Eh bien! je vais vous la donner à l'instant

cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas

chaud chez vous.»

Elle a recommencé à tousser. La soutenant par le bras, je l'ai

reconduite à sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en

ai tiré une ordonnance de médecin que je lui ai rendue et une longue

lettre de la même écriture, que je me suis mise à parcourir

fiévreusement.

C'était une lettre suppliante, où le docteur lui parlait le langage le

plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tôt non

seulement l'Hôtel de la Pomme-d'Or, mais l'île de Jersey, qu'il

déclarait meurtrière pour elle. Il lui représentait que les plus graves

conséquences l'attendaient si elle hésitait davantage à se transporter

dans un climat plus ensoleillé. Il en était temps encore, mais tout

juste: dans quelques mois, il serait peut-être trop tard. Il lui

indiquait la Sicile ou Naples comme le séjour le plus approprié à la

conservation de sa santé, ou tout au moins San-Remo, sur la Côte d'Azur,

si le général tenait absolument à résider tout près de France.

En terminant, il invoquait un suprême argument: si elle faisait fi de

ses conseils, si, pour ne pas contrarier le général dans ses projets,

elle se sacrifiait à lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la

pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-être, puis, aucune douleur

n'étant éternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle

entreprenait le nécessaire pour se soigner, elle et lui continueraient à

jouir de cet amour qui faisait leur bonheur à tous deux.

J'avais achevé cette lecture et j'en étais tout émue, Mon regard

interrogea Mme Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des

mains, puis elle me dit:

«Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie,

regardez!»

Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu.

Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empêcha en me serrant le

bras nerveusement: «Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle

disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me

donne et que je suis bien déterminée à ne pas suivre... Quitter Jersey

maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher

le docteur d'en parler personnellement à Georges! Je n'y ai réussi qu'en

lui exposant que la chose avait besoin d'être amenée avec quelques

ménagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire

le nécessaire et en le priant de m'écrire une lettre que je puisse

montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.»

Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me

suis mise à supplier Mme Marguerite de revenir sur une détermination

qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de séjour et de ne pas

se condamner volontairement à une issue fatale, alors qu'elle n'avait

qu'à écouter les recommandations du docteur pour vivre à jamais

heureuse.

Elle ne me laissa pas continuer.

«Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. Là où il a

échoué, vous ne réussirez pas!»

«Eh bien! Madame, répliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de

réussir et de vous sauver malgré vous... Je vais tout dire au général!»

Elle pâlit et me fixa, les sourcils froncés, puis elle me dit:

«Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout à l'heure encore que

vous étiez incapable de manquer à votre parole... D'ailleurs,

pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi,

tout s'oppose à ce que j'aille en Italie, ou plutôt à ce que le général

y aille, puisque rien au monde ne saurait le a séparer de moi, du moins

tant que je serai vivante--et peut-être même plus tard... Le général a

actuellement mille raisons pour rester à Jersey, et il en a mille autres

pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande

bataille électorale qui va se livrer à Paris, à la fin du mois prochain,

pour les élections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa

dernière carte. S'éloigner davantage de Paris, en ce moment, serait une

faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le général

n'aime pas l'Italie, ou plutôt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui

a reçu sa première blessure et gagné sa croix dans la guerre de 1859 ne

peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oublié... Vous voyez donc

avec quelle répugnance il m'accompagnerait là-bas. Certes, si je l'en

priais, il y consentirait. Mais, sûrement aussi, je l'exposerais, en le

faisant, à de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on

l'accuserait de nouveau d'avoir cédé au caprice d'une femme, et l'on

m'accuserait, moi... Ah! dussé-je le payer du prix de ma vie, je ne veux

plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait

en insinuant que j'avais détourné le général de son devoir...»

Elle dit ces dernières paroles avec des larmes dans la voix. Un violent

accès de toux la secoua, elle reprit:

«Voyez-vous, ma pauvre Meunière, il faut que je traîne mon boulet

jusqu'au bout. J'aurai beau demander grâce, j'aurai beau crier que je

suis mortellement malade, on ne voudra croire à ma maladie que quand

j'en serai morte... Et puis, je n'ai même pas le droit d'en parler, car

ce serait jeter dès maintenant une douleur épouvantable sur son

existence à lui, déjà si éprouvé... Mais halte-là, le voilà qui

revient!»

Le général rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une présence

d'esprit étonnante, Mme Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un

air joyeux:

«Georges, ma guérison est arrivée... La Belle Meunière vient de

m'apporter l'ordonnance du docteur et les médicaments venus de Paris.»

Cela lui causa une joie véritable. Ils s'embrassèrent comme aux

meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Après l'avoir

parcourue, il demanda:

«C'est tout? Le docteur n'a rien écrit avec cela?»

Elle répondit, du ton le plus naturel du monde:

«Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot.»

«Allons, dit le général en riant, ces médecins sont tous les mêmes.

Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes à votre

intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes!»

Le petit colis contenant les médicaments se trouvait sur la cheminée.

Ils se mirent à le déballer, tous deux, retournant chaque objet en tous

sens, comme de vrais enfants.

«Eh bien! Belle Meunière, finit par me crier le général, qu'avez-vous à

rester toute morose dans votre coin, à l'instant où le bonheur rentre

chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous

concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant,

soigner notre chère petite Marguerite, et cela dès ce soir, pour qu'elle

soit d'autant plus vite rétablie...»

Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais!

* * *

On ne tarda pas à descendre pour déjeuner. Mme Marguerite s'efforça

de montrer plus d'appétit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine à

remarquer qu'elle buvait avec avidité, tandis qu'elle se faisait

violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un

violent accès de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit

la courageuse et déclara qu'elle voulait absolument se promener en

voiture avant de se résigner à garder la chambre pendant plusieurs

jours.

Je l'ai aidée à mettre une robe forme peignoir en drap amazone,

soutachée de noir, élargie à la taille exprès pour elle, comme si elle

devait être mère à brève échéance... Nous sommes montés dans le landau

découvert et nous avons fait un grand tour à travers l'île.

J'ai pu me faire une première impression sur Jersey, laquelle n'a pas

varié depuis. J'ai trouvé l'île extrêmement jolie, mais d'une joliesse

un peu mièvre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le général,

les plantes les plus méridionales, les agaves et les camélias, poussent

ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre

artificiellement chauffée. La végétation a je ne sais quoi d'anémique et

de pâlot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de

pittoresque à ma chère Auvergne, font presque complètement défaut; les

arbres même sont rares; point de ruisselets ni de fraîches cascades

comme dans ma vallée de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondulées, où

paissent des vaches maigres à cornes rabattues vers le museau, et que

parsèment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes

villas à pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent

disposées là comme si un enfant-géant les avait sorties de sa boîte à

jeu.

Ce qui m'a semblé le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui

tantôt apparaissait dans une trouée, tantôt disparaissait derrière

quelque roche, et qui s'étendait, tout argentée, sous le ciel

merveilleusement clair.

Pendant que nous roulions, le général me faisait les honneurs de l'île,

qu'il connaissait maintenant par cœur, m'indiquait du doigt tous les

sites intéressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms.

Mme Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne

humeur.

Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulière que je ne

leur avais jamais vue, et où il me semblait lire la volupté du sacrifice

auquel elle s'était décidée ce matin. Plus d'une fois, elle s'est

penchée sur ses épaules et elle l'a baisé sur les lèvres avec une

tendresse éperdue. Ma pensée se reportait alors à ces promenades en

voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la vallée de Royat,

et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitôt la

toux rauque me rappelait à la réalité...

Tout à coup, Mme Marguerite se sentit si altérée qu'elle exprima le

désir impérieux de boire. Le général ne voulut pas céder d'abord, car le

médecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine

de ne pas se guérir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia

avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer

jamais et d'être bien sage dans la suite, qu'il finit par arrêter le

landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une

carafe pleine, toute couverte de buée, tant l'eau était fraîche: Mme

Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui

retirer la carafe pour l'empêcher d'en boire un troisième.

Elle fut saisie aussitôt d'une quinte de toux terrible. Le général l'a

enveloppée de ses bras et lui a porté son mouchoir aux lèvres. Il y est

venu quelques petites taches de sang.

«Ce n'est rien! a-t-elle dit dès qu'il lui a été possible de parler.

C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge!»

Le général l'a grondée d'avoir bu si avidement cette eau glacée. Il a

fait refermer le landau et il a ordonné au cocher de revenir à toute

vitesse sur Saint-Hélier.

Aussitôt rentrés à l'hôtel, nous avons obligé la malade à se coucher,

et, le soir même, le traitement a commencé. Il s'agissait d'abord de

réagir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux

vésicatoires qui devaient être gardés toute la nuit. Le général l'a fait

lui-même avec des précautions infimes, et il a enroulé ensuite des

bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et

d'adresse que je n'ai pu m'empêcher de lui dire:

«Vrai, mon général, il fait bon être souffrante avec un garde-malade tel

que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain

avec ceux que vous aimez.»

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 116 / 146 题