Ils m'ont embrassée et, serrant dans mon sac à main le précieux paquet,
j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre.
Nous voici à Granville. Le bateau est amarré, on va descendre. Je
franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais déjà
remarqué les regards obstinément fixés sur moi. Il me serre de si près
que je me retourne--juste à temps pour lui voir adresser un signe à un
monsieur occupé à dévisager les arrivants et dans lequel j'ai deviné un
commissaire de police. Je me rends à la douane avec tout le monde.
Puis, en toute hâte à l'hôtel, les passagers du bateau étaient déjà
attablés.
Vers la fin du repas, un monsieur à barbe grisonnante, placé près de
moi, me dit doucement:
«Madame, vous avez dû sans doute vous en apercevoir... Il m'a semblé
remarquer que vous étiez suivie par des agents secrets.»
N'en était-il pas lui-même? À tout hasard, je lui répondis d'un air
candide:
«Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutôt vous. J'allais
vous faire la même remarque. Il nous a bien semblé à tous que vous étiez
filé.»
Le monsieur prit une expression vaguement inquiète.
Après déjeuner, je me promenai à travers la ville, jusqu'au train de
cinq heures.
À Mantes, étant enfin restée seule dans mon coupé, je déballai le
paquet. Il contenait exactement 70 lettres déjà toutes timbrées,
adressées soit de la main du général, soit de celle de son secrétaire;
plus une grande enveloppe blanche cachetée. L'ayant ouverte, j'en
retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle Mme Marguerite
avait écrit: À remettre de suite à ma concierge, 39, rue de Berry.
Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement.
La voilà telle qu'Elle était il y a deux ans et demi, quand je l'aperçus
pour la première fois, et même il n'y a que six mois, à mon départ de
Londres! Son buste de déesse se trouve merveilleusement moulé dans une
toilette de soirée que je me souviens lui avoir vue à Royat, lors de son
second voyage: une toilette en velours héliotrope, avec panneaux
soutachés d'or et garnis de pampilles dorées. Ses magnifiques bras sont
nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase
à fleurs, la main gauche tient un éventail en plumes d'autruches noires
à manche d'ébène et à ferrure d'or surmontée de la couronne vicomtale.
Au corsage, un immense saphir entouré de diamants, cadeau du général.
Dans les cheveux, un diadème en brillants. Dieu, à quel point elle est
éblouissante,--ou plutôt, hélas! à quel point elle le fut!
«Paris, gare Montparnasse!» Il est quatre heures du matin. Je décide de
jeter immédiatement à la poste les lettres du général, mais en me jurant
de rendre fameusement dure la tâche de quiconque voudrait me suivre. Je
commence par me faire conduire directement à la gare de Lyon et par y
déposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac à main.
Le jour va bientôt poindre. Rassurée par les équipes de balayeurs qui
sillonnent la chaussée, je descends à pied jusqu'à la place de la
Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la première crémerie que je
trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de
La Rochelle, je hèle un second fiacre. Il m'arrête à plusieurs bureaux
de poste où je jette une partie de mes lettres. Je le lâche aux Halles
et j'y achète une splendide gerbe d'œillets à l'intention de Mme
Marguerite. Je me rends de ce pas à Notre-Dame; j'assiste au premier
office du matin. En sortant, je retiens une troisième voiture, qui me
mène à d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse.
J'en prends une quatrième sur le boulevard en donnant ordre de me
conduire 25, rue de Berry. Je mets à la poste, en route, les dernières
lettres qui me fussent restées. Arrivée à destination, je paye le cocher
et je me glisse à travers la porte à peine entr'ouverte. J'aperçois, au
fond d'une cour, un domestique à favoris, le plumeau à la main. Allant
vers lui, je lui demande carrément:
«Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plaît?»
Ahuri, il me répond qu'il ne connaît personne de ce nom. Mais je fais la
sourde oreille et j'insiste, afin de laisser à la voiture le temps de
filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier:
«Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... Ça n'a jamais
habité par ici: c'est ce que nous appelons, à Paris, le coup du lapin!»
Le laissant ricaner tout à son aise, je suis ressortie. La rue était
vide. Au bout d'un instant, j'étais au numéro 39, une grande et belle
maison, tout à fait digne de Mme Marguerite. J'ai remis sa lettre
après avoir causé avec la concierge assez longtemps pour être sûre que
je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de
temps à perdre: j'ai vite pris une rue conduisant à l'avenue des
Champs-Élysées, où j'ai sauté dans une voiture--et, fouette, cocher,
pour la gare de Lyon! À neuf heures du matin, je partais pour Clermont,
et à sept heures du soir j'étais rentrée chez moi. Un chagrin m'y
attendait: ma pauvre mère est bien mal.