Le capitaine a reparu ce matin, mais simplement pour savoir s'il n'y
avait pas d'ordres. Il n'apportait rien.
«Pas de courrier?» lui dis-je.
«Non, hier et aujourd'hui, journées tranquilles... pour lui, du moins.»
«Oui, car pour ce qui est de vous, capitaine, vous ne devez pas manquer
d'ouvrage, là-bas!»
«Oh! moi, c'est mon rôle, et puis, pour lui, voyez-vous, je
travaillerais dix fois plus, s'il le fallait, tant il est bon, affable
et indulgent...»
On a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, toutes sortes de
petits indices me font deviner que le capitaine Driant a des raisons
meilleures encore pour aimer le travail au quartier général: c'est que,
dans le chef qu'il sert avec tant de zèle, il voit aussi le père d'une
charmante jeune fille qu'il a promesse d'épouser un jour.
À déjeuner, ils n'ont fait que se câliner et se lancer œillade sur
œillade. Il la fixait parfois avec des pupilles agrandies, comme un
homme hypnotisé, ou comme un fumeur d'opium, s'il est permis de
comparer à un individu qui s'enivre d'un rêve cet amant qui se grise
d'une si adorable réalité!
Tout à coup, il m'a demandé une feuille de papier et, avec son crayon
bleu, il s'est mis à tracer des lettres. Quand il eut fini, il m'a
questionnée:
«Comment appelez-vous votre maison?»
Un peu surprise qu'il pût l'ignorer, puisque le nom se trouve inscrit en
grosses lettres sur le mur extérieur, je lui ai répondu:
«L'Hôtel des Marronniers, mon général.»
«Parfait. Une autre question: avez-vous, près d'ici, un peintre en
bâtiments qui sache son métier?»
«Certainement, mon général.»
«Eh bien! vous devriez aller le chercher, et lui dire: «Effacez-moi de
suite ce nom, si quelconque, si terne, d'Hôtel des Marronniers, et
mettez à sa place un nom qui donnera du moins un avant-goût du bonheur
qu'on peut goûter sous ce toit!»
Et, ce disant, le général a déplié la feuille sur laquelle il venait
d'écrire. Elle portait ces mots, en caractères majuscules: