Le capitaine ne s'est pas montré aujourd'hui.
C'est un soldat, le même que la semaine dernière, qui est venu apporter
le pli contenant le courrier.
À force de m'être creusé l'esprit, j'ai fini par retrouver à quelle
ressemblance correspondait l'inconnu d'hier; je dois l'avoir entrevu--je
ne sais quand, par exemple--parmi les grands personnages russes qui
viennent faire leur cure à Royat.
Après déjeuner, le général est redescendu à Clermont et Mme
Marguerite m'a de nouveau invitée à lui tenir compagnie.
De fil en aiguille (c'est le cas de le dire, puisque nous cousions, ou
du moins je cousais tandis qu'elle tricotait ses petites brassières),
Elle est arrivée à me raconter comment s'était faite, entre le général
et Elle, la connaissance qui avait abouti à les jeter dans les bras l'un
de l'autre:
«Figurez-vous, ma chère, que j'étais une grande ennemie du général
Boulanger, et cela l'année dernière... Le monstre! j'avais trois griefs
contre lui... Le premier, c'est que sa popularité me portait sur les
nerfs et m'agaçait au plus haut point. Impossible de faire une visite,
d'entrer dans un salon, de prendre une tasse de thé, de faire un tour de
valse, de dîner dans le monde, sans entendre prononcer son nom... Et si
encore ce nom avait eu une certaine allure! Mais il me paraissait
vulgaire, ridicule au possible. Le général Boulanger? Pourquoi pas le
général Charcutier ou le général Liquoriste?... Quant à son portrait,
colporté de toutes parts, il ne me réconciliait pas avec lui: je
trouvais ce port de barbe prétentieux, et je jugeais l'homme un
bellâtre... Second grief: ses opinions politiques. Je n'aime pas les
républicains. Je me félicitais du moins que l'armée--je dis: le cadre
des officiers--maintenait intactes les traditions d'ordre et d'autorité
qui vont en déclinant dans notre pauvre France... Et, tout à coup, voilà
un officier, bien plus, un général, un ministre de la Guerre, qui se met
à faire du radicalisme, de l'anti-cléricalisme, et Dieu sait quelles
horreurs encore!... Troisième grief, celui-là absolument personnel et
décisif.. Un matin d'hiver, je galopais au Bois et je croise le
général... Je le reconnais, il me regarde, et l'impertinent a l'audace
de me fixer comme si j'étais femme à lui rendre œillade pour œillade...
»Je suis rentrée chez moi rouge de dépit et, dès cet instant, mon
aversion pour lui n'a plus eu de limites... Partout où j'allais, je
disais sur son compte le plus de mal possible... On me fit bientôt une
réputation de la haine que je montrais à l'égard du général Boulanger.
»Or, j'avais une amie d'enfance--autant dire une sœur. Elle est à peine
plus âgée que moi, nous avons été élevées dans le même couvent, nous
nous sommes mariées à la même époque, et chacune de nous a épousé un
officier... Nous ne cessions de nous voir, l'hiver à Paris, l'été à la
campagne, aux bains de mer ou au littoral. Je le répète, deux sœurs ne
sont pas plus inséparables que nous l'étions... Elle était assez
différente de moi par le caractère: mais c'était peut-être une raison de
plus pour que nous nous entendions si bien... Son mari est colonel d'un
régiment caserne dans une ville proche de Paris. Comprenant qu'il
fallait au bonheur de sa femme la vie mondaine pour laquelle elle était
faite, il l'a laissée à Paris, revenant près d'elle dès qu'il le peut...
Elle reçoit à merveille chez elle, et l'on y accourt d'autant plus
volontiers qu'elle est extrêmement jolie... Du côté de l'harmonie du
visage, la nature ne lui a rien refusé. Elle a été moins prodigue en ce
qui concerne le corps, qui est massif et dénué d'élégance... Aussi,
jalouse-t-elle un peu toutes les femmes plus heureusement douées à cet
égard...»
«Dans ce cas, Madame, elle doit beaucoup vous jalouser, ai-je
interrompu, car cette élégance, vous la possédez au plus haut degré!»
Mme Marguerite sourit et reprit:
«J'ai fait mon possible pour me faire pardonner d'elle... Quoi qu'il en
soit, un soir, elle vint me trouver, toute surexcitée, comme je ne
l'avais jamais vue, et ses premiers mots, en se jetant dans mes bras,
ont été: «Ma chère Marguerite, le Ministre de la Guerre accepte de dîner
jeudi soir chez moi!» Ma réponse manquait d'enthousiasme: «Tu me
permettras, chérie, de ne pas t'en faire mon compliment!» Cela ne l'a
pas empêchée de me demander, à l'instant suivant, de lui rendre un
immense service... Vous ne devineriez jamais lequel: celui d'aller dîner
ce soir-là chez elle, moi, troisième et dernière convive!
»Sans aucun doute, la chère enfant n'avait plus la tête à elle... Me
faire une semblable proposition, à moi, l'ennemie intime et publique
tout à la fois de cet affreux ministre de la Guerre!... Vous vous doutez
de ce qu'a pu être ma réponse: un refus glacial et absolu... Je ne m'en
suis pas contentée, je l'ai vertement grondée de toute l'inconvenance de
sa proposition: dîner, deux femmes seules, avec un homme, un étranger...
Pour qui voulait-elle donc qu'il nous prenne?... Trois couverts? Quelle
folie! Il fallait, ou bien en mettre davantage, ou bien n'en laisser que
deux!
»Elle a paru sentir la justesse de cette observation.
»Elle a changé ses batteries...
«Tu as raison, il faut que j'invite d'autres personnes... Mais alors, si
j'en ai beaucoup, dix, quinze, vingt, me rendras-tu au moins le service
que je te demande? Songe donc, Marguerite, tu ne seras plus exposée à
devoir lui parler, bien au contraire, tu pourras ne t'occuper que des
autres invités...»
«Pendant que toi, ma chère, tu ne t'occuperas que de lui?... Désolée de
ne pouvoir t'abriter en cette circonstance...»
«Alors, tu refuses même cette combinaison?»
«Formellement.»
«C'est ton dernier mot?»
«Mon dernier.»
«Eh bien! mon dernier à moi sera celui-là: tu as peur du général
Boulanger... Il y a longtemps déjà qu'on trouve peu naturelle et
singulièrement excessive l'aversion dont tu fais montre à son égard...
On lui a cherché des motifs: il n'a pas été difficile de les trouver...
Les plus méchants disent que c'est un dépit dont la cause serait ton
secret--et le sien... Je dis, moi, que c'est la peur: la peur de te
trouver sous son regard, parce que tu ne te sens pas assez sûre de
toi...»
«Très bien, ma chère: je serai chez toi jeudi soir... à sept heures
précises, n'est-ce pas?»
»Ce jeudi, il s'est trouvé que, par hasard (car, quelque prix qu'on y
mette, on n'obtient jamais cela à coup sûr), ma couturière avait
admirablement réussi la toilette que je lui avais commandée,--une
toilette à longue traîne, en velours noir constellé de paillettes de
jais: depuis que j'avais eu la douleur de perdre mon défunt beau-père,
le général de Bonnemain, je ne portais pas encore de robes de couleur...
Une toilette simple, en somme, mais qui m'allait à merveille... J'étais
en retard, j'ordonne à mon cocher de me conduire au plus vite...
J'arrive: tout le monde était déjà là,--et ce tout le monde se composait
de la maîtresse de la maison, d'un vieil oncle et du général.
»J'étais jouée. Soit qu'elle ait cru impossible d'inviter à temps
beaucoup de personnes, soit plutôt qu'elle soit revenue à son idée
première d'une dînette intime, elle m'avait manqué de parole. Mais que
faire? Il était trop tard pour reculer!
»Alors, j'ai pris le parti opposé, celui de l'attaque, de l'offensive à
outrance! J'ai voulu écraser mon ennemi,--le général,--l'accabler de
coups d'épingle, le cingler de railleries. Ce fut entre nous deux,
paraît-il, un véritable feu d'artifice de reparties, un scintillement de
coups portés et parés aussitôt... J'avais pris goût à la lutte: le
général m'a redit depuis que je fus étonnante de verve et que j'étais
superbe à voir... Lui, de son côté, piqué au vif, n'avait plus de
paroles et de regards que pour moi, sans s'apercevoir, l'imprudent, que
le visage de la maîtresse de maison changeait!...
»Elle voulut mettre fin à notre dialogue en portant la conversation sur
un autre sujet, qui lui rappelait sa présence:
«Général, fit-elle, s'il en est qui vous accablent de critiques, il en
est d'autres qui vous portent un culte sincère et profond... Combien
ai-je dû vous supplier pour que vous consentiez à combler mes désirs en
venant ce soir à ma table!...»
»La flagornerie me parut un peu vive.
«Général, ajoutai-je d'un ton ironique, il paraît qu'il faut beaucoup
vous supplier pour avoir l'insigne honneur de vous compter parmi ses
convives?»
«C'est un défaut de plus que vous me prêtez, Madame...»
«Je vous le donne, général, car il est bien à vous.»
»Mais je refuse. Je ne m'en reconnais pas le propriétaire et, si vous
vouliez en avoir la preuve, il suffirait que vous me fassiez le très
grand honneur de me convier un jour chez vous...»
«Chez moi, général! Avec plaisir et quand il vous plaira! Fixez
vous-même le jour.»
«Le plus tôt possible, alors... Demain, si vous le permettez, Madame.»
«Eh bien! général, à demain!»
»Et c'est ainsi qu'il m'a fallu, le lendemain, recevoir le général
Boulanger chez moi... Dès cette seconde entrevue, naissait, de lui à
moi, une vive amitié,--en attendant mieux...
»Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai bien ri, depuis, de tous les
griefs qui me faisaient le détester... Je ne lui en ai plus voulu, bien
au contraire, de m'avoir tant remarquée un jour au Bois... Je n'ai plus
éprouvé de la haine pour sa popularité, mais je me suis sentie
délicieusement bercée par le bruit flatteur qui s'élevait autour de
lui... Je me suis mis à adorer sa barbe blonde... Je lui ai pardonné
jusqu'à ses convictions politiques, qui, d'ailleurs, gagnaient à être
mieux connues... Quant à son nom, j'ai compris qu'un nom valait par
l'usage qu'un homme sait en faire. Le nom professionnel de Boulanger
n'est pas plus ridicule que le nom animal de Corneille ou le nom végétal
de Racine. Et ce nom qu'il a reçu de son père, mon Georges l'a si
noblement porté, que je serai la plus heureuse des femmes, croyez-le
bien, le jour où je pourrai le prendre, moi aussi...»
Mme Marguerite s'est tue à ces mots, comme quelqu'un qui caresse un
rêve. Puis, elle a repris:
«De ce premier dîner avec Georges date donc l'origine de notre
bonheur... Mais cette soirée-là ne devait pas m'apporter seulement du
bonheur... Je vous ai dit qu'il n'y avait avec moi que trois convives:
deux d'entre eux ont gardé le souvenir impérissable de ce jour, l'un
pour me chérir, l'autre pour me...»
Elle n'a pas achevé sa pensée, mais une profonde tristesse s'est montrée
sur son visage. Elle s'est levée, a plié son ouvrage et m'a dit:
«Maintenant, assez causé, ma bonne Meunière. Apportez-moi la toilette
héliotrope, afin que je me fasse belle pour mon Georges adoré.»
Elle est vraiment magnifique, cette toilette en velours héliotrope,
avec, de chaque côté de la jupe, un panneau brodé d'or. Mme
Marguerite m'a fait former en guirlande les fleurs venues aujourd'hui
de Nice, et elle a fixé cette guirlande au corsage à l'aide d'une flèche
garnie de diamants. Dans les cheveux, elle a disposé, un peu en arrière,
quelques œillets qui semblaient croître parmi cette chevelure blonde; au
milieu des fleurs, une couronne à cinq fleurons en diamants. Enfin, elle
a enroulé autour du bras gauche un serpent d'or qui en faisait cinq ou
six fois le tour et qui brillait d'un éclat tout à fait extraordinaire.
Elle était féerique à voir ainsi.
Le général, quand il l'a aperçue en ouvrant la porte, s'est jeté à
genoux, les mains jointes, sans une parole. Rien ne pouvait mieux que ce
geste exprimer l'immense adoration qu'il a pour Elle.
J'ai couru m'occuper du dîner... Ils ont dîné tard. Le général la
dévorait du regard et ne cessait de s'exclamer sur l'éblouissante beauté
de sa toilette...
«Vous me complimentez toujours sur ma toilette, a-t-elle fini par dire
en riant, je voudrais bien que vous m'offriez ici l'occasion de vous
rendre la pareille en vous complimentant sur votre grand uniforme...»
«Ma chère amie, s'est-il écrié, pourquoi n'étiez-vous pas là, le jour de
mon entrée à Clermont!»
Ces mots m'ont évoqué un souvenir.
«Mon général, lui ai-je demandé, à quoi pensiez-vous, ce jour-là, au
moment où je vous ai vu passer?... Je précise: vous descendiez, suivi de
votre état-major, l'avenue de Royat, vers la place de Jaude. J'ai lu une
tristesse sur vos traits.»
«Belle Meunière, vous êtes physionomiste!... À quoi je pensais? Parbleu,
ai-je besoin de le dire? À mon adorée!... Je pensais à elle et je me
disais: «Comme elle est loin!...» Et j'avais beau voir l'avenue remplie
d'une foule immense qui m'acclamait, elle m'apparaissait vide, puisque
je ne l'y apercevais pas!»
Le dîner fini, ils se sont retirés vers leur chambre, à petits pas,
étroitement enlacés.
* * *