«Mon général, ai-je répliqué, je ne me déciderai pas à donner ce nom à
ma maison, car il promettrait trop de bonnes choses, et je ne saurais
comment les tenir.»
L'Hôtel du Paradis! Sans doute, je vois bien que ma maison est devenue
pour eux un paradis dont ils sont les bienheureux élus et dont je suis,
moi, l'ange gardien. Mais tout paradis implique un enfer, et je ne puis
me dissimuler que ma mère et ma sœur, tyranniquement reléguées par moi
loin de leurs chambres, loin de leurs aises, dans l'autre aile de la
maison et dans les sous-sols, avec défense absolue de se montrer, de
faire le moindre bruit, doivent trouver que cela ressemble à un enfer,
ou tout au moins à un purgatoire dont elles ne seraient pas fâchées de
voir la fin.
Le général a voulu descendre à Clermont après déjeuner. Comme il y avait
du monde attroupé sur la grande route, à cause d'une vente aux enchères
qui se faisait dans une maison voisine, je l'ai prié de passer par le
petit chemin de la Grotte qui descend vers la Tiretaine, la franchit et
remonte de l'autre côté, le long des rochers, juste en face de chez
nous. Il a fait comme je lui avais dit; et nous nous sommes mises,
Mme Marguerite et moi, à le suivre des yeux. Mais, arrivé aux rochers
d'en face, l'imprudent n'a pu résister à la tentation de se retourner
vers la maison.
Elle, de son côté, sans écouter mes cris, a entr'ouvert la fenêtre, et
voilà mes deux amoureux qui s'envoient, d'un bord à l'autre de la
vallée, des baisers avec la main...
Ils étaient si gentils à voir tous deux, que je serais bien restée à les
regarder: mais la prudence me dictait d'autres devoirs, et j'ai dû
arracher Mme Marguerite de sa fenêtre. Alors, seulement, il a repris
son chemin.
Nous avons de nouveau travaillé ensemble, Mme Marguerite et moi. Elle
s'est fait raconter par moi toutes sortes de détails sur Royat, sur
Clermont, sur Montferrand, sur Riom, sur toute mon Auvergne que j'aime
tant!
Le général est rentré de meilleure heure que d'habitude: il faisait
encore tout à fait jour. Ses premiers mots ont été:
«J'ai été reconnu dans le Parc... On m'a suivi jusqu'ici.»
Je suis descendue aussitôt à la salle commune donnant sur la terrasse et
seule accessible au public. Je m'y suis trouvée en présence de plusieurs
messieurs de Clermont qui m'ont complimentée d'avoir le général
Boulanger chez moi, et qui m'ont posé des tas de questions les unes plus
indiscrètes que les autres. Je n'ai pas essayé de nier.
«C'est vrai, Messieurs, le général Boulanger vient d'entrer ici: il
offre à dîner, ce soir, chez moi, à six de ses amis... Entre nous, je
crois que ce sont des officiers supérieurs.»
Ils sont partis, enchantés de m'avoir arraché mon secret.
Deux heures ne s'étaient pas écoulées que d'autres consommateurs sont
arrivés, des journalistes ceux-là, montés exprès de Clermont pour savoir
à quoi s'en tenir: ils avaient entendu raconter, au café, que le général
Boulanger faisait dîner chez moi, ce soir, quantité de généraux accourus
de plusieurs points de la France...
Décidément, il fallait couper les ailes au canard que j'avais laissé
s'échapper de ma basse-cour.
«Messieurs, leur ai-je dit, on doit exagérer... Je ne suppose pas que
ces messieurs, qui sont là-haut, soient des généraux, car ils disent
tous, en s'adressant à leur amphitryon: «Mon général...»
«Oh! cela ne prouve rien!» ont-ils interrompu en chœur.
J'ai continué imperturbablement:
«Et le général leur répond: «Colonel, commandant, major...»
Ils se sont regardés, fortement déçus.
«Bah! si c'est du menu fretin, a opiné l'un d'entre eux, pas la peine
d'en parler!»
Et ils se sont retirés.
Le général s'est beaucoup amusé de cette aventure. À ce propos, il a
raconté que d'autres fables, non moins fantastiques, couraient en ce
moment sur sa prétendue présence à Paris, la veille et le jour de
l'élection du Président de la République. N'allait-on pas jusqu'à
supposer qu'il attendait, caché, l'instant de se montrer à la foule pour
prendre la tête du mouvement populaire, au cas où Ferry serait élu,
alors qu'au contraire, écœuré des conciliabules nocturnes auxquels on
avait voulu le faire assister, il avait tranquillement pris le train
depuis trois jours!
Parmi les choses qu'il a dites au sujet de ces événements de Paris, il y
en a une qui m'a bien fait rire de moi-même, après qu'ils se fussent
retirés en me disant affectueusement bonsoir. Décidément, en politique,
je ne suis qu'une nigaude qui aura joliment de la peine à se déniaiser!
Voici ce dont il s'agit. La semaine dernière, j'avais entendu avec
terreur qu'il était tout le temps question, dans la bouche du général,
de «la guerre». Puis, subitement, il n'en avait plus été parlé, et je ne
savais comment me l'expliquer...
Ce soir, j'ai eu la clef du problème. Pareille à ce singe des fables de
La Fontaine qui a pris un port pour un homme, j'ai pris, moi, pour la
plus affreuse des calamités publiques le nom d'un député radical, ami
politique du général Boulanger.
Grande niaise d'Auvergnate, va!
* * *
37.--_Samedi 10 décembre_.
Le capitaine Driant est revenu, cette fois, avec un courrier volumineux.
Quand j'ai monté tout cela au général, il m'a demandé d'attendre pour
rapporter de suite au capitaine toutes les pièces signées.
Une heure plus tard, le général m'a dit, sans préambules:
«Nous vous quittons, nous sommes obligés de partir ce soir pour Paris...
Mais, cette fois, Belle Meunière, il faut que nous ne soyons chagrinés
ni les uns, ni les autres... Je pars heureux, avec ma Marguerite... Et
quant à vous, il ne faut pas vous plaindre: au lieu de quatre ou cinq
jours que nous pensions rester, nous en sommes restés dix, et vous
n'avez plus le droit de douter que nous partions avec l'immense désir de
revenir au plus tôt!»
En effet, quelle journée de départ différente de celle de leur premier
voyage! À déjeuner, ils ont été très gais l'un et l'autre. Le général
est sorti, en sifflotant, pour descendre à Clermont. Je suis restée avec
Elle, à emballer ses effets.
Quand j'ai décroché ses robes de la muraille du cabinet de toilette,
j'ai vu repasser devant moi la terrifiante image du général qui se
roulait par terre en poussant des cris fous...
«Madame, lui ai-je dit sous le coup de cette ressouvenance,
permettez-moi de vous dire mon sentiment: je ne crois pas qu'une femme
ait jamais été plus aimée que vous l'êtes... Il vous aime à la folie,
oui, à la folie... jusqu'à en inspirer de l'inquiétude...»
Elle a deviné mon arrière-pensée. Elle m'a regardée de ses yeux clairs,
et elle m'a répondu:
«Vous ne vous trompez pas, il en devient parfois un peu fou... Mon
devoir est alors tout tracé, ma chère: il faut que je sois raisonnable
pour deux!»
Le général est rentré à cinq heures. Je les ai laissés, mais bientôt ils
m'ont rappelée. Ils sont allés vers moi, m'ont pris chacun une main et,
doucement, m'ont fait asseoir sur le divan, entre eux deux. C'est le
général qui a pris la parole:
«Notre belle et surtout bonne Meunière, nous avons quelque chose de très
grave à vous dire... Nous avons à vous confier un secret que vous serez
seule à partager avec nous... Marguerite est enceinte...»
J'étais muette de surprise. Le général a continué: «Elle est enceinte,
elle en est certaine, des indices évidents ne permettent plus d'en
douter... Or, en ce moment notre situation est très délicate.
Marguerite n'est pas libre, ni moi non plus. D'ici que nous le
devenions--ce qui ne saurait tarder--et que nous consacrions
publiquement notre union--il faut que l'existence de cet enfant demeure
cachée... Nous avons songé à vous! Vous seule, que nous chérissons
maintenant comme si vous étiez une proche parente, une sœur dévouée,
vous seule pourrez nous rendre l'immense service que nous attendrons de
vous quand l'heure sera venue: prendre chez vous cet enfant, lui donner
une bonne nourrice, lui servir de mère, veiller sur lui jusqu'au jour où
nous vous le reprendrons...»
Il s'était tu, m'interrogeant du regard. Elle tenait les yeux baissés.
Je ne disais rien, mais le combat le plus violent se livrait en moi.
Devais-je, pouvais-je accepter? Le temps n'est plus, hélas! où j'étais
une jeune épouse en puissance de mari, et où les plus médisants du
village n'auraient rien pu trouver à redire à l'apparition d'un
nouveau-né chez moi! Mais aujourd'hui que je suis une femme seule, à
quoi vais-je m'exposer, mon Dieu! Je la vois déjà qui m'accable, la
calomnie, l'infâme calomnie!... Non, pour rien au monde, je ne puis
consentir à cela! Et cependant, si je ne fais pas ce qu'ils me
demandent, quelle opinion vont-ils emporter des sentiments que j'ai pour
eux? Comment prouver qu'on affectionne, si l'on recule devant les
épreuves douloureuses et si l'on hésite à se sacrifier?
Allons, je n'hésite plus: à la grâce de Dieu!
«Mon général, ai-je répondu non sans peine, car ma voix tremblait
beaucoup... Mon général, c'est vraiment un très grand service que vous
me demandez... Je n'en aurai pas rendu de plus grand dans la vie... Je
vous le rendrai.»
Très ému lui-même, il a serré très fort ma main, qu'il n'avait pas
quittée, et il l'a portée à ses lèvres. En même temps, Elle, tout
heureuse de mon consentement, m'a embrassée. Puis, me faisant lever, ils
m'ont reconduite jusqu'au seuil de la chambre en me répétant: «Merci!»
Je suis allée m'occuper du dîner. Ils l'ont mangé de fort grand appétit,
en parfaite gaîté d'esprit. À huit heures du soir, le capitaine Driant
est venu les chercher avec une voiture. Ils m'ont fait leurs adieux.
Le général m'a passé autour du poignet une lourde gourmette d'or avec
médaille de saint Georges et il m'a embrassée en disant: «Ceci, comme
gage de notre amitié.»
Elle m'a embrassée à son tour et m'a dit: «Merci encore d'accepter la
garde du petit dauphin, dont je prépare déjà les layettes... Nous savons
que, chez vous, il sera en bonnes mains...»
«Ça ne le changera pas!» s'est écrié le général en riant.
«Georges! a-t-elle répondu avec un regard courroucé, je vous défends,
une fois pour toutes, de plaisanter un sujet aussi délicat...»
Il lui a baisé les mains, comme pour se faire pardonner. Ils m'ont
embrassée encore une fois, et ils sont partis.