32.--_Lundi 5 décembre._

Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'étais préoccupée. À la

première heure, c'est-à-dire à la pointe du jour, on frappe très fort à

la porte de la maison. C'est une dépêche. Elle m'est adressée, mais je

me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le général.

En me voyant entrer, il saute à bas du lit, sur lequel il était étendu

tout habillé. Il m'arrache la dépêche des mains, il la déchire plutôt

qu'il ne l'ouvre. Grâce à Dieu, son visage s'éclaircit aussitôt: c'est

une dépêche expédiée par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense à

lui et qu'Elle lui envoie mille baisers...

À onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le général pour un

déjeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont, à

ses principaux officiers. Le général est parti tranquille en me

glissant dans l'oreille qu'il serait là bien avant l'heure...

En effet, il était là dès cinq heures, et Elle ne doit arriver qu'à six.

J'avais rangé la chambre et disposé partout des fleurs nouvellement

arrivées de Nice. Il s'en est aperçu de suite, et cela lui a fait

plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes placé sur la table, il a

dit, comme s'il parlait aux fleurs: «Vous attendez comme moi la blanche

main qui doit vous caresser!»

Assis dans son fauteuil, près du feu, il s'est mis à lire des journaux.

À six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui défends de

se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dépêche, adressée, comme ce

matin, à mon nom.

Je la monte. J'aurais bien dû, en même temps, monter des cordes pour le

ligoter.

Je ne suis jamais allée dans un asile d'aliénés. Je ne me rends pas un

compte très exact de ce que peut être un fou furieux. Mais, ce dont je

suis sûre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une

heure, le spectacle d'un amoureux en proie à une crise nerveuse qui

devait valoir un accès de folie, à tel point que j'ai pu me croire un

instant dans la nécessité d'appeler à l'aide, non pas pour ma sécurité

personnelle, mais pour empêcher cet homme de se broyer le crâne contre

le mur.

Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dépêche annonçait qu'elle n'avait

pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle

expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard.

À un moment donné, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'était

fini, et je me suis éloignée pour aller mettre le couvert. Au bout de

quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espèces de râles

qui m'ont bouleversée... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je

pénètre dans le cabinet de toilette: le malheureux est là, par terre, à

se rouler dans ses vêtements à Elle, qu'il a arrachés du mur où ils

pendaient, à les embrasser et à les mordre...

Cette seconde crise passée, un grand abattement s'est emparé de lui. Il

a refusé toute nourriture. Maintenant, c'était une idée fixe qui le

tenait: il voulait partir demain matin, à quatre heures, d'ici, pour

aller la recevoir à la gare de Clermont quand arriverait le train, à

cinq heures.

J'ai eu beau lui parler raison, il est demeuré inflexible. Il n'a même

pas accepté que je descende maintenant à Clermont pour arrêter une

voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un entêtement de

maniaque, il m'a fait défense absolue de le contrarier sur ce point.

À force d'insistance, j'ai fini tout de même par obtenir un résultat:

c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai réussi

qu'en lui jurant que, moi-même, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit

bien assuré que je l'appellerai demain à quatre heures--puisqu'il n'y a

pas de réveil-matin dans la maison.

Me voici donc condamnée à ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment

l'aurais-je pu faire, bouleversée jusqu'au fond de l'âme comme je le

suis?

* * *

33.--_Mardi 6 décembre_.

À quatre heures du matin, je suis descendue auprès du général. Il était

en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeillé

que la nuit d'avant!

L'idée qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait

rendu sa gaîté. Le plus gentiment du monde, il m'a priée de l'excuser de

la scène d'hier.

«J'étais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous,

ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore séparé d'elle,

il faut les avoir vécues avec elle pour comprendre quelle somme elles

représentent de bonheur perdu!»

Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque

lui-même n'avait pas fermé l'œil. Je l'ai rassuré de mon mieux, je lui

ai fait prendre un bol de lait chaud coupé de rhum, et je l'ai reconduit

jusqu'à la porte.

Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une

horrible bourrasque de neige s'est engouffrée du même coup, a éteint ma

lanterne et nous a glacés tous deux. Le vent souffle avec une violence

effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu'à mi-genou, et la nuit

est absolument noire, sans une lumière au ciel.

Je veux encore l'arrêter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de

Clermont et, vraiment, par un temps pareil...

Mais il n'écoute rien.

«Il y a un Dieu pour les amoureux!» me crie-t-il, et le voilà parti à

grandes enjambées.

Je mets aussitôt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu,

je bassine leur lit, je prépare du bon café bien chaud pour leur

arrivée. Le jour commence à poindre quand on frappe à la porte. J'ouvre:

ce sont eux, à pied, blancs de neige et trempés jusqu'aux os. Elle a des

glaçons sur la voilette, et lui, sur les moustaches.

À peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de café bouillant,

en me racontant qu'ils n'ont trouvé, à la gare de Clermont, qu'une

méchante guimbarde attelée d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont

fini par la lâcher à mi-côte.

«Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle

Meunière... Nous faisons de même.»

Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu'à midi.

Quand je suis redescendue près d'eux, ils m'ont demandé d'apporter dans

leur chambre de quoi manger.

À six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En

me voyant, il m'a demandé:

«Madame de Bonnemain, est-elle de retour?»

Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la

première fois, n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde. Elle est

donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqué que

divers objets lui appartenant étaient marqués du chiffre M. B., surmonté

d'une couronne à cinq fleurons, c'est-à-dire, si je ne me trompe, d'une

couronne vicomtale.

La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possède, ma

foi, une belle allure!

À huit heures, pour dîner, ils se sont fait également servir chez eux.

Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante:

«Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et

vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et

d'exécuter au galop la commission qui lui est confiée là-dedans... Vous

n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions.»

* * *

34.--_Mercredi 7 décembre_.

Toute reposée par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu

arriver le capitaine à neuf heures du matin. Je lui ai fait signe

d'entrer dans la maison et je lui ai aussitôt remis l'enveloppe, en lui

répétant la recommandation qui m'avait été faite. Après avoir pris

connaissance du pli, il a réfléchi un instant, puis il s'est frotté les

mains d'un air enchanté. Il m'a alors donné deux lettres à l'adresse du

général, qu'il a tirées de son manteau. Je croyais que c'était tout,

mais, après avoir cherché un instant, il s'est mis à fouiller dans la

poche intérieure de son dolman, et il en a sorti une troisième

enveloppe, toute blanche et un peu froissée. En me la remettant, sa main

tremblait un peu. Puis il est remonté en selle et il est parti au grand

galop.

Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose

d'important.

À dix heures, le général a sonné. J'ai trouvé leur chambre remplie d'une

épaisse fumée. Les tourtereaux avaient essayé de faire du feu eux-mêmes,

mais la tentative avait absolument avorté. Je les ai grondés. J'ai

établi un courant d'air en ouvrant les deux fenêtres; j'ai allumé un

feu, bien flambant, celui-là. Je les ai laissés au moment où Mme

Marguerite ouvrait, pour la lire au général, la première des trois

lettres reçues.

Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours,

le général est en proie à une vive émotion. Il me prend le bras

nerveusement:

«Le capitaine est-il encore là? voyons, parlez!»

«Mais, mon général, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous

pas dit, hier, vous-même, qu'il n'attende pas?...»

«Sacrebleu! Si j'avais pu prévoir... Enfin, tant pis! à vous de me tirer

d'affaire, ma bonne Meunière. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de

sûr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier

général. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de

temps pour la forte tête que vous êtes...»

Quelqu'un de sûr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je

faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera

certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je préférerais que le

général ne me croie pas si forte tête! C'est encore plus embarrassant

que flatteur.

...On n'a pas idée d'une chance pareille: les cinq minutes n'étaient pas

écoulées que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le

prétendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnête

et taciturne comme tous nos montagnards, a arrêté sa carriole devant ma

porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la

Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confié des commissions pour

Clermont. Je n'ai eu qu'à lui expliquer, en patois, qu'il y avait une

lettre à porter chez un officier de l'état-major de Clermont et sa

réponse à me rapporter au plus vite, pour que le brave garçon, sans m'en

demander davantage, se déclarât prêt à me faire la course en toute hâte

et à revenir de même.

«Eh bien! Belle Meunière, avez-vous trouvé?»

«Oui, mon général.»

Justement, le général a sonné et m'a remis la lettre,--une toute petite

enveloppe avec cette adresse:

_Monsieur le Capitaine Driant,_

_au Quartier Général._

_Très urgente._

«J'en étais sûr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien...

Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la réponse sans retard,

car c'est très, très sérieux!»

En disant cela, il avait l'air à la fois heureux, impatient et perplexe.

À midi, mon excellent montagnard était de retour avec la réponse que le

capitaine avait écrite devant lui, dans son bureau du quartier général

où il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul

là-bas pour recevoir, répondre, et parer à l'imprévu!

Quand j'ai porté la lettre au général, il me l'a arrachée des mains,

tandis que Mme Marguerite m'a dit:

«Occupez-vous vite du déjeuner. Nous n'en avons que pour un petit

moment.»

Le petit moment a duré une grande heure, j'en ai profité pour orner de

fleurs la table.

«Bravo! s'est écrié le général quand ils sont enfin venus s'y asseoir.

Voilà qui est une délicieuse surprise pour un jour pareil!»

Et, s'adressant à Elle:

«Oui, c'est une journée qui comptera, celle-là!... Quelle portée elle

peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher

petit coin de Royat qui a été le point de départ...»

Brusquement, elle lui a coupé la parole en lui fermant la bouche de ses

mains. Ils se sont embrassés... La belle conclusion, pour moi!...

Le déjeuner fini, le général est allé à Clermont.

Je débarrassais la table, quand elle m'a appelée:

«Chère amie, voulez-vous que nous passions l'après-midi à travailler

ensemble?»

«Oh! madame, lui ai-je répondu, c'est à genoux que je devrais vous

remercier de l'honneur inespéré qui est fait par la grande dame que vous

êtes à la campagnarde que je suis.»

Elle m'a remerciée d'un gracieux sourire. J'ai apporté la couture que je

suis en train de faire pour ma mère--une surprise que je lui prépare.

Elle a étalé son ouvrage sur un fauteuil: il y avait là un travail de

tapisserie d'une très grande difficulté, mais elle n'y a pas touché.

Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientôt

reconnu de petites brassières pour nouveau-nés.

Je lui ai déjà entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande

dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs à travailler de ses fines

mains pour des œuvres charitables?

Tout en tricotant, elle s'est mise à me parler de sa voix argentine.

Avec ce savoir-faire exquis que possèdent seules les femmes du monde,

elle a voulu m'amener à lui causer de moi, à lui raconter ma vie dans

laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas

trompée, mais, mise sur ce chapitre, j'ai été bien sobre d'explications,

car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut

y songer le moins possible et n'en parler jamais.

Le général est rentré à la nuit tombée. Son visage rayonnait de joie. De

nouveau, il s'est entretenu très longuement avec Mme Marguerite.

À huit heures, il m'a sonnée:

«Vite, faites-nous dîner, car une voiture doit venir me prendre dans une

heure d'ici. Dès que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets

à vous pour que personne ne remarque ma sortie.»

Décidément, il doit y avoir sous tout ce mystère une conspiration! De

plus en plus intriguée, je les sers à dîner et, entre temps, je réduis

l'éclairage de l'escalier à une simple veilleuse et j'entr'ouvre la

porte donnant sur le chemin de la Grotte.

Neuf heures.--Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prévenir

le général. Mais, déjà, enveloppé dans une pelisse, il est au pied de

l'escalier.

Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter à

terre et tient la portière ouverte. Tandis que le général monte dans la

voiture, j'y aperçois un autre personnage, une sorte de colosse aux

hautes épaules, emmitouflé de fourrures...

La voiture repart aussitôt, au grand trot, dans la direction de la

campagne.

C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Près de la porte

entrebâillée, j'ai vu descendre le général et je lui ai entendu dire

avec émotion:

«C'est le vrai langage d'un prince... Merci!»

À quoi l'autre, lui tendant la main, a répondu d'une voix étrange et

profonde:

«À bientôt, Général... et à Paris!»

Pendant que la voiture s'ébranlait, le personnage en question a avancé

la tête, et j'ai pu distinguer qu'il portait une épaisse barbe blonde.

...Un prince?--Un prince étranger, évidemment. Mais où donc ai-je vu

cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperçue quelque

part!

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 44 / 146 题