Je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant j'étais préoccupée. À la
première heure, c'est-à-dire à la pointe du jour, on frappe très fort à
la porte de la maison. C'est une dépêche. Elle m'est adressée, mais je
me doute qu'elle n'est pas pour moi, et je la porte chez le général.
En me voyant entrer, il saute à bas du lit, sur lequel il était étendu
tout habillé. Il m'arrache la dépêche des mains, il la déchire plutôt
qu'il ne l'ouvre. Grâce à Dieu, son visage s'éclaircit aussitôt: c'est
une dépêche expédiée par Elle, hier soir, et qui lui dit qu'Elle pense à
lui et qu'Elle lui envoie mille baisers...
À onze heures, le capitaine Driant est venu prendre le général pour un
déjeuner qu'il a offert aujourd'hui, au buffet de la gare de Clermont, à
ses principaux officiers. Le général est parti tranquille en me
glissant dans l'oreille qu'il serait là bien avant l'heure...
En effet, il était là dès cinq heures, et Elle ne doit arriver qu'à six.
J'avais rangé la chambre et disposé partout des fleurs nouvellement
arrivées de Nice. Il s'en est aperçu de suite, et cela lui a fait
plaisir. S'approchant d'un bouquet de violettes placé sur la table, il a
dit, comme s'il parlait aux fleurs: «Vous attendez comme moi la blanche
main qui doit vous caresser!»
Assis dans son fauteuil, près du feu, il s'est mis à lire des journaux.
À six heures, on frappe. Il bondit, mais, d'un geste, je lui défends de
se montrer. Je descends: c'est une nouvelle dépêche, adressée, comme ce
matin, à mon nom.
Je la monte. J'aurais bien dû, en même temps, monter des cordes pour le
ligoter.
Je ne suis jamais allée dans un asile d'aliénés. Je ne me rends pas un
compte très exact de ce que peut être un fou furieux. Mais, ce dont je
suis sûre, c'est que j'ai eu ce soir, devant moi, pendant plus d'une
heure, le spectacle d'un amoureux en proie à une crise nerveuse qui
devait valoir un accès de folie, à tel point que j'ai pu me croire un
instant dans la nécessité d'appeler à l'aide, non pas pour ma sécurité
personnelle, mais pour empêcher cet homme de se broyer le crâne contre
le mur.
Et, tout cela, pourquoi? Parce que la dépêche annonçait qu'elle n'avait
pas pu partir ce matin, mais qu'elle partait ce soir, et qu'elle
expliquerait demain matin, en arrivant, les causes de ce retard.
À un moment donné, cette rage a paru se calmer. J'ai cru que c'était
fini, et je me suis éloignée pour aller mettre le couvert. Au bout de
quelques minutes, j'ai entendu des cris rauques, des espèces de râles
qui m'ont bouleversée... Je cours vers la chambre: elle est vide. Je
pénètre dans le cabinet de toilette: le malheureux est là, par terre, à
se rouler dans ses vêtements à Elle, qu'il a arrachés du mur où ils
pendaient, à les embrasser et à les mordre...
Cette seconde crise passée, un grand abattement s'est emparé de lui. Il
a refusé toute nourriture. Maintenant, c'était une idée fixe qui le
tenait: il voulait partir demain matin, à quatre heures, d'ici, pour
aller la recevoir à la gare de Clermont quand arriverait le train, à
cinq heures.
J'ai eu beau lui parler raison, il est demeuré inflexible. Il n'a même
pas accepté que je descende maintenant à Clermont pour arrêter une
voiture qui viendrait le chercher demain matin. Avec un entêtement de
maniaque, il m'a fait défense absolue de le contrarier sur ce point.
À force d'insistance, j'ai fini tout de même par obtenir un résultat:
c'est qu'au moins il aille se coucher ce soir. Mais je n'y ai réussi
qu'en lui jurant que, moi-même, je ne me coucherais pas, afin qu'il soit
bien assuré que je l'appellerai demain à quatre heures--puisqu'il n'y a
pas de réveil-matin dans la maison.
Me voici donc condamnée à ne pas dormir cette nuit. D'ailleurs, comment
l'aurais-je pu faire, bouleversée jusqu'au fond de l'âme comme je le
suis?
* * *
33.--_Mardi 6 décembre_.
À quatre heures du matin, je suis descendue auprès du général. Il était
en train de s'habiller. Je m'en doutais: il n'avait pas plus sommeillé
que la nuit d'avant!
L'idée qu'avant une heure il allait la presser dans ses bras lui avait
rendu sa gaîté. Le plus gentiment du monde, il m'a priée de l'excuser de
la scène d'hier.
«J'étais fou! a-t-il dit, mais il faut me pardonner, car, voyez-vous,
ces douze heures pendant lesquelles je me suis vu encore séparé d'elle,
il faut les avoir vécues avec elle pour comprendre quelle somme elles
représentent de bonheur perdu!»
Il s'en voulait aussi de m'avoir fait veiller, bien inutilement, puisque
lui-même n'avait pas fermé l'œil. Je l'ai rassuré de mon mieux, je lui
ai fait prendre un bol de lait chaud coupé de rhum, et je l'ai reconduit
jusqu'à la porte.
Dieu! quel temps il fait dehors! Lorsque j'ai ouvert la porte, une
horrible bourrasque de neige s'est engouffrée du même coup, a éteint ma
lanterne et nous a glacés tous deux. Le vent souffle avec une violence
effrayante. Il y a de la neige sur le sol jusqu'à mi-genou, et la nuit
est absolument noire, sans une lumière au ciel.
Je veux encore l'arrêter: il y a plus d'une lieue d'ici la gare de
Clermont et, vraiment, par un temps pareil...
Mais il n'écoute rien.
«Il y a un Dieu pour les amoureux!» me crie-t-il, et le voilà parti à
grandes enjambées.
Je mets aussitôt de l'ordre dans leur appartement, j'allume un bon feu,
je bassine leur lit, je prépare du bon café bien chaud pour leur
arrivée. Le jour commence à poindre quand on frappe à la porte. J'ouvre:
ce sont eux, à pied, blancs de neige et trempés jusqu'aux os. Elle a des
glaçons sur la voilette, et lui, sur les moustaches.
À peine prennent-ils le temps de vider chacun un bol de café bouillant,
en me racontant qu'ils n'ont trouvé, à la gare de Clermont, qu'une
méchante guimbarde attelée d'une rosse qui marchait si mal qu'ils ont
fini par la lâcher à mi-côte.
«Et sur ce, ajoutent-ils, il faut aller vous coucher de suite, Belle
Meunière... Nous faisons de même.»
Je n'en pouvais plus. J'ai dormi d'un sommeil de plomb jusqu'à midi.
Quand je suis redescendue près d'eux, ils m'ont demandé d'apporter dans
leur chambre de quoi manger.
À six heures du soir, le capitaine Driant est venu avec des lettres. En
me voyant, il m'a demandé:
«Madame de Bonnemain, est-elle de retour?»
Je lui ai fait signe que oui. Mais ce nom, que j'entendais pour la
première fois, n'est pas tombé dans l'oreille d'une sourde. Elle est
donc de la noblesse, comme je le supposais: car j'avais remarqué que
divers objets lui appartenant étaient marqués du chiffre M. B., surmonté
d'une couronne à cinq fleurons, c'est-à-dire, si je ne me trompe, d'une
couronne vicomtale.
La vicomtesse Marguerite de Bonnemain! Le nom sonne bien et possède, ma
foi, une belle allure!
À huit heures, pour dîner, ils se sont fait également servir chez eux.
Ils m'ont remis un pli avec la recommandation suivante:
«Quand le capitaine viendra, demain matin, vous lui donnerez ceci et
vous lui direz de ne rien attendre, de ne pas perdre une minute, et
d'exécuter au galop la commission qui lui est confiée là-dedans... Vous
n'aurez pas besoin de venir avant que nous ne vous sonnions.»
* * *
34.--_Mercredi 7 décembre_.
Toute reposée par l'excellent sommeil que j'ai pris cette nuit, j'ai vu
arriver le capitaine à neuf heures du matin. Je lui ai fait signe
d'entrer dans la maison et je lui ai aussitôt remis l'enveloppe, en lui
répétant la recommandation qui m'avait été faite. Après avoir pris
connaissance du pli, il a réfléchi un instant, puis il s'est frotté les
mains d'un air enchanté. Il m'a alors donné deux lettres à l'adresse du
général, qu'il a tirées de son manteau. Je croyais que c'était tout,
mais, après avoir cherché un instant, il s'est mis à fouiller dans la
poche intérieure de son dolman, et il en a sorti une troisième
enveloppe, toute blanche et un peu froissée. En me la remettant, sa main
tremblait un peu. Puis il est remonté en selle et il est parti au grand
galop.
Je me suis dit que cette enveloppe blanche devait contenir quelque chose
d'important.
À dix heures, le général a sonné. J'ai trouvé leur chambre remplie d'une
épaisse fumée. Les tourtereaux avaient essayé de faire du feu eux-mêmes,
mais la tentative avait absolument avorté. Je les ai grondés. J'ai
établi un courant d'air en ouvrant les deux fenêtres; j'ai allumé un
feu, bien flambant, celui-là. Je les ai laissés au moment où Mme
Marguerite ouvrait, pour la lire au général, la première des trois
lettres reçues.
Quelques instants plus tard, un coup de sonnette a retenti. J'accours,
le général est en proie à une vive émotion. Il me prend le bras
nerveusement:
«Le capitaine est-il encore là? voyons, parlez!»
«Mais, mon général, il y a une heure qu'il est parti... Ne m'aviez-vous
pas dit, hier, vous-même, qu'il n'attende pas?...»
«Sacrebleu! Si j'avais pu prévoir... Enfin, tant pis! à vous de me tirer
d'affaire, ma bonne Meunière. Arrangez-vous pour me trouver quelqu'un de
sûr qui puisse, sans se faire remarquer, porter une lettre au quartier
général. La lettre, vous l'aurez dans cinq minutes... C'est assez de
temps pour la forte tête que vous êtes...»
Quelqu'un de sûr et qui ne se fasse pas remarquer! Comment vais-je
faire, grand Dieu! Si j'envoie une personne de chez moi, elle sera
certainement suivie. Mais, alors, qui? Vrai, je préférerais que le
général ne me croie pas si forte tête! C'est encore plus embarrassant
que flatteur.
...On n'a pas idée d'une chance pareille: les cinq minutes n'étaient pas
écoulées que le plus grand des hasards me sauvait d'embarras. Le
prétendu d'une de mes servantes, un brave gars de la montagne, honnête
et taciturne comme tous nos montagnards, a arrêté sa carriole devant ma
porte, ainsi qu'il ne manque jamais de le faire quand il descend vers la
Limagne. Plus d'une fois, je lui avais confié des commissions pour
Clermont. Je n'ai eu qu'à lui expliquer, en patois, qu'il y avait une
lettre à porter chez un officier de l'état-major de Clermont et sa
réponse à me rapporter au plus vite, pour que le brave garçon, sans m'en
demander davantage, se déclarât prêt à me faire la course en toute hâte
et à revenir de même.
«Eh bien! Belle Meunière, avez-vous trouvé?»
«Oui, mon général.»
Justement, le général a sonné et m'a remis la lettre,--une toute petite
enveloppe avec cette adresse:
_Monsieur le Capitaine Driant,_
_au Quartier Général._
_Très urgente._
«J'en étais sûr d'avance. Avec vous, il ne faut jamais douter de rien...
Qu'on aille vite, surtout, et qu'on m'apporte la réponse sans retard,
car c'est très, très sérieux!»
En disant cela, il avait l'air à la fois heureux, impatient et perplexe.
À midi, mon excellent montagnard était de retour avec la réponse que le
capitaine avait écrite devant lui, dans son bureau du quartier général
où il doit, soit dit en passant, terriblement peiner, lui qui est seul
là-bas pour recevoir, répondre, et parer à l'imprévu!
Quand j'ai porté la lettre au général, il me l'a arrachée des mains,
tandis que Mme Marguerite m'a dit:
«Occupez-vous vite du déjeuner. Nous n'en avons que pour un petit
moment.»
Le petit moment a duré une grande heure, j'en ai profité pour orner de
fleurs la table.
«Bravo! s'est écrié le général quand ils sont enfin venus s'y asseoir.
Voilà qui est une délicieuse surprise pour un jour pareil!»
Et, s'adressant à Elle:
«Oui, c'est une journée qui comptera, celle-là!... Quelle portée elle
peut avoir! Et quelle joie, plus tard, de nous dire: c'est notre cher
petit coin de Royat qui a été le point de départ...»
Brusquement, elle lui a coupé la parole en lui fermant la bouche de ses
mains. Ils se sont embrassés... La belle conclusion, pour moi!...
Le déjeuner fini, le général est allé à Clermont.
Je débarrassais la table, quand elle m'a appelée:
«Chère amie, voulez-vous que nous passions l'après-midi à travailler
ensemble?»
«Oh! madame, lui ai-je répondu, c'est à genoux que je devrais vous
remercier de l'honneur inespéré qui est fait par la grande dame que vous
êtes à la campagnarde que je suis.»
Elle m'a remerciée d'un gracieux sourire. J'ai apporté la couture que je
suis en train de faire pour ma mère--une surprise que je lui prépare.
Elle a étalé son ouvrage sur un fauteuil: il y avait là un travail de
tapisserie d'une très grande difficulté, mais elle n'y a pas touché.
Elle a pris un petit tricot de laine blanche, dans lequel j'ai bientôt
reconnu de petites brassières pour nouveau-nés.
Je lui ai déjà entendu dire qu'elle n'avait pas d'enfants: en grande
dame qu'elle est, elle occupe donc ses loisirs à travailler de ses fines
mains pour des œuvres charitables?
Tout en tricotant, elle s'est mise à me parler de sa voix argentine.
Avec ce savoir-faire exquis que possèdent seules les femmes du monde,
elle a voulu m'amener à lui causer de moi, à lui raconter ma vie dans
laquelle elle croyait deviner une tristesse... Elle ne s'est pas
trompée, mais, mise sur ce chapitre, j'ai été bien sobre d'explications,
car, les tristesses, je pense qu'il faut les garder pour soi, qu'il faut
y songer le moins possible et n'en parler jamais.
Le général est rentré à la nuit tombée. Son visage rayonnait de joie. De
nouveau, il s'est entretenu très longuement avec Mme Marguerite.
À huit heures, il m'a sonnée:
«Vite, faites-nous dîner, car une voiture doit venir me prendre dans une
heure d'ici. Dès que vous l'entendrez, vous m'avertirez. Je m'en remets
à vous pour que personne ne remarque ma sortie.»
Décidément, il doit y avoir sous tout ce mystère une conspiration! De
plus en plus intriguée, je les sers à dîner et, entre temps, je réduis
l'éclairage de l'escalier à une simple veilleuse et j'entr'ouvre la
porte donnant sur le chemin de la Grotte.
Neuf heures.--Un bruit de roues sur la neige durcie. Je cours prévenir
le général. Mais, déjà, enveloppé dans une pelisse, il est au pied de
l'escalier.
Je distingue la silhouette du capitaine Driant qui vient de sauter à
terre et tient la portière ouverte. Tandis que le général monte dans la
voiture, j'y aperçois un autre personnage, une sorte de colosse aux
hautes épaules, emmitouflé de fourrures...
La voiture repart aussitôt, au grand trot, dans la direction de la
campagne.
C'est seulement vers onze heures qu'elle est revenue. Près de la porte
entrebâillée, j'ai vu descendre le général et je lui ai entendu dire
avec émotion:
«C'est le vrai langage d'un prince... Merci!»
À quoi l'autre, lui tendant la main, a répondu d'une voix étrange et
profonde:
«À bientôt, Général... et à Paris!»
Pendant que la voiture s'ébranlait, le personnage en question a avancé
la tête, et j'ai pu distinguer qu'il portait une épaisse barbe blonde.
...Un prince?--Un prince étranger, évidemment. Mais où donc ai-je vu
cette figure barbue? car, il n'y a pas de doute, je l'ai aperçue quelque
part!
* * *