Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le
général m'a chargée de le faire patienter. Nous nous sommes mis à
causer, cette fois, avec plus de succès qu'avant-hier.
Il m'a donné à entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans,
je crois, comme officier d'ordonnance attaché au général Boulanger, et
qu'il éprouvait un gros chagrin de devoir le quitter.
Il a fait allusion aussi à l'Amie du général, mais sans une sympathie
exagérée. «Elle lui faisait faire, disait-il, un métier de conducteur de
chemin de fer... Quitter Clermont à neuf heures du soir, descendre à
Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une propriété
de ces régions, et revenir à Clermont par le train de cinq heures du
matin...»
Un coup de sonnette m'a rappelée auprès du général, qui était levé et
m'a priée de faire monter le capitaine dans la salle à manger. Ils se
sont entretenus très longtemps.
De toute la journée, le général n'est pas sorti.
Il a fait, d'ailleurs, un temps épouvantable dehors. Après déjeuner,
Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'écoutait, le petit verre de
fine champagne près de lui, le cigare à la main, les yeux perdus dans le
rêve, Elle jouait, de mémoire, des berceuses adorablement mélancoliques.
Puis, s'interrompant tout à coup, Elle s'est mise à chanter l'_En
revenant d'la revue..._
Les fleurs de Nice sont arrivées: rien que des violettes d'un parfum
exquis. Elle en a paru enchantée. Je crois qu'elle adore la violette.
Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de première
qualité, en flacons cerclés de paille.
Il était en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soirée, comme
avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dépêche.
En l'ouvrant, le général s'est écrié:
«Ferry n'est pas élu... Il s'est retiré au second tour... Le Congrès a
nommé M. Sadi Carnot.»
Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre en répétant: «Ferry
n'est pas élu!»
Il a vite griffonné quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a
mise sous enveloppe et que j'ai portée au capitaine, lequel est reparti
aussitôt.
Ils ont encore longtemps causé de cette élection, même à table. Elle
plaisantait sur le compte du nouvel élu, elle trouvait tout à fait drôle
son prénom de Sadi.
Lui prenait la chose plus au sérieux. Sans doute, ce choix n'était dû
qu'à la peur qu'on a fini par avoir d'une élection Ferry: mais il aurait
pu être plus mauvais... Il a rappelé que Sadi Carnot avait rendu des
services en 1870 et qu'il s'était montré d'une honnêteté irréprochable
au milieu des turpitudes de Wilson.
«Enfin, a-t-elle répondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera
un bon président... _provisoire_?» Elle avait appuyé sur ce dernier mot
et il avait souri. Puis elle a ajouté:
«Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutôt que vous, car
je sais à quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon
bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous
continuerez à m'aimer quand même... Mais vous serez si peu à moi!... Et
je prévois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos
jours. Quel est le chef de l'État, en France, que l'on n'ait pas cherché
à assassiner... Pour M. Grévy lui-même, si peu intéressant cependant,
n'est-il pas venu des fous à l'Élysée... Oh! mon ami! comme je serai
malheureuse, le jour où vous serez le maître de la France!»
Il s'est mis à la rassurer, lui a rappelé que, depuis Louis XVI, aucun
chef d'État français n'avait même reçu une égratignure, et que, depuis
Henri IV, aucun n'avait été assassiné.
«Va, va, a-t-il ajouté, Mme Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir
toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme
blanche ou par le pistolet...»
Cette fois, c'est lui qui a fait défense de parler davantage de ces
choses peu amusantes. Ils se sont remis à rire et à ne plus songer qu'à
leur bonheur.
* * *
31.--_Dimanche 4 décembre_.
Mme Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf
heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va là-bas offrir, chez elle,
un grand dîner mondain, ce soir même, et elle doit se remettre en route
dès demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose à Paris, a
dû tout préparer.
Malgré mes instances et celles de Mme Marguerite, le général n'a pas
voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence
bien inutile de monter en voiture auprès d'elle, pour ne la quitter qu'à
la gare.
Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture,
j'ai failli pousser un cri.
Son visage était presque méconnaissable, tellement la douleur l'avait
creusé. Ses yeux étaient rouges.
Il avait dû pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se
passer entre eux pour qu'il revienne désolé à ce point?
Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait
simplement de s'être séparé d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que
deviendrait-il si jamais une catastrophe le séparait d'elle pour de
bon, si elle lui devenait infidèle ou si la mort la foudroyait?...
Il était là, affaissé dans un fauteuil, l'œil creusé, le regard sans
vie. Je lui ai annoncé que le déjeuner était prêt. Il ne m'entend pas!
Il est comme en état de léthargie. Je répète, il n'entend pas davantage.
Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons:
«Mon général, le déjeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que
vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va
pas tarder à revenir! Demain, à pareille heure, elle sera déjà à
mi-chemin... Voyons, mon général...»
Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est levé, en me
remerciant du regard, et en répondant simplement:
«Vous êtes dans le vrai!»
Mais, quand il s'est rendu dans la salle à manger, son premier coup
d'œil a été pour la pendule, et il s'est écrié:
«Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!»
J'étais navrée. C'était folie pure. Comment concevoir le désir qu'elle
prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dîner à sept!
Il a mangé à peine, puis il est descendu à Clermont.
Quand il est revenu, il m'a demandé de rester un peu auprès de lui, à
coudre, et il s'est mis à me parler d'Elle.
Il m'en a parlé avant le dîner, pendant son repas, et après le dîner,
longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter
toute son histoire, jusqu'au moment où Elle était entrée dans sa vie:
«Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus
moi-même!... L'homme que j'étais avant sa venue et l'homme que je suis
depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble...
Avant cela, je n'avais donné de droits sur moi qu'à une seule femme:
celle qui est actuellement encore Mme Boulanger. Elle a été une
épouse irréprochable. Elle est la mère de mes enfants... Ce n'est pas sa
faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'étions pas créés
l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes épousés, avec la
précipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous
connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premières
années, j'ai été dupe de mes illusions. J'ai cru que je la façonnerais
comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai dû finir
par m'avouer que je m'étais trompé, et que nos deux natures, loin de
pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abîme qui
allait sans cesse en s'élargissant...
»Et, de la sorte, nous avons fini par vivre côte à côte comme deux
étrangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention
tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que Mme
Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons même plus nos repas
ensemble, sauf quand il s'agit de grands dîners invités...
»Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me
suis mis à courir le cotillon, à papillonner de la brune à la blonde, à
voltiger de fleur en fleur, en m'attardant à peine à celle-ci,
davantage à celle-là, et en trouvant cette autre tout à fait exquise,
mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspillé
ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aimé... Je croyais avoir
semé miette à miette tout mon cœur, de telle sorte qu'il ne m'en restait
plus... Et je m'en félicitais, car je voyais approcher le moment où je
rentrerais dans la réserve de la territoriale... J'atteignais cinquante
ans.
»Alors, un jour, est tombé le coup de foudre... _Elle_ est apparue! Et
aussitôt j'ai reconnu que ce cœur que je croyais tombé en poussière
était intact, et qu'il était aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiffé
d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce cœur, dont elle a opéré la
résurrection comme par un miracle, je le lui ai donné tout entier...
Vous avez bien dû vous en apercevoir, je l'aime éperdument, je l'aime
autant qu'il est possible à un homme d'aimer... Je ne vis plus que par
Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... Où me conduira notre
amour? Je ne veux même pas chercher à le prévoir... Je me laisse aller
avec une volupté infinie, les yeux fermés...»
Il s'était levé, le visage enfiévré, les yeux étincelants, et, alors,
mettant une main sur le cœur, et étendant l'autre comme s'il prêtait un
serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais:
«Voulez-vous savoir à quel point je l'aime et à quel point je suis
devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant,
qu'elle me tende un pistolet chargé, qu'elle me dise de l'appliquer
contre la tempe et de faire feu... J'obéirai sur l'heure, comme un
soldat, sans demander pourquoi!»
J'ai manqué de défaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entière.
Je n'ai pas trouvé un mot à répondre. Enfin, je lui ai dit:
«Mon général, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est
minuit, j'ai le devoir de vous engager à aller prendre du sommeil...»
«J'obéis, a-t-il répondu très doucement... Puisque que la consigne est
de dormir, je vais aller m'étendre sur mon lit--et penser à Elle!»
Avant que j'eusse pu l'en empêcher, il m'a baisé la main, et il s'est
retiré.
* * *