30.--_Samedi 3 décembre._

Ce matin, le capitaine est revenu, en civil, avec des lettres. Le

général m'a chargée de le faire patienter. Nous nous sommes mis à

causer, cette fois, avec plus de succès qu'avant-hier.

Il m'a donné à entendre qu'il venait de finir son temps, ses quatre ans,

je crois, comme officier d'ordonnance attaché au général Boulanger, et

qu'il éprouvait un gros chagrin de devoir le quitter.

Il a fait allusion aussi à l'Amie du général, mais sans une sympathie

exagérée. «Elle lui faisait faire, disait-il, un métier de conducteur de

chemin de fer... Quitter Clermont à neuf heures du soir, descendre à

Nevers pour jeter ses lettres, afin qu'on la croit dans une propriété

de ces régions, et revenir à Clermont par le train de cinq heures du

matin...»

Un coup de sonnette m'a rappelée auprès du général, qui était levé et

m'a priée de faire monter le capitaine dans la salle à manger. Ils se

sont entretenus très longtemps.

De toute la journée, le général n'est pas sorti.

Il a fait, d'ailleurs, un temps épouvantable dehors. Après déjeuner,

Elle s'est mise au piano. Pendant qu'il l'écoutait, le petit verre de

fine champagne près de lui, le cigare à la main, les yeux perdus dans le

rêve, Elle jouait, de mémoire, des berceuses adorablement mélancoliques.

Puis, s'interrompant tout à coup, Elle s'est mise à chanter l'_En

revenant d'la revue..._

Les fleurs de Nice sont arrivées: rien que des violettes d'un parfum

exquis. Elle en a paru enchantée. Je crois qu'elle adore la violette.

Elle n'emploie pas d'autre parfum qu'une eau de cologne de première

qualité, en flacons cerclés de paille.

Il était en train de piquer des fleurs dans sa toilette de soirée, comme

avant-hier soir, quand le capitaine est revenu, porteur d'une dépêche.

En l'ouvrant, le général s'est écrié:

«Ferry n'est pas élu... Il s'est retiré au second tour... Le Congrès a

nommé M. Sadi Carnot.»

Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre en répétant: «Ferry

n'est pas élu!»

Il a vite griffonné quelques lignes sur une feuille de papier, qu'Elle a

mise sous enveloppe et que j'ai portée au capitaine, lequel est reparti

aussitôt.

Ils ont encore longtemps causé de cette élection, même à table. Elle

plaisantait sur le compte du nouvel élu, elle trouvait tout à fait drôle

son prénom de Sadi.

Lui prenait la chose plus au sérieux. Sans doute, ce choix n'était dû

qu'à la peur qu'on a fini par avoir d'une élection Ferry: mais il aurait

pu être plus mauvais... Il a rappelé que Sadi Carnot avait rendu des

services en 1870 et qu'il s'était montré d'une honnêteté irréprochable

au milieu des turpitudes de Wilson.

«Enfin, a-t-elle répondu en riant, vous pensez que M. Sadi Carnot fera

un bon président... _provisoire_?» Elle avait appuyé sur ce dernier mot

et il avait souri. Puis elle a ajouté:

«Au fait, j'aime mieux que ce soit lui aujourd'hui plutôt que vous, car

je sais à quoi m'attendre quand viendra votre heure... Je sais que mon

bonheur sera fini... Oh! ne niez pas! Je veux croire que vous

continuerez à m'aimer quand même... Mais vous serez si peu à moi!... Et

je prévois autre chose encore: je ne cesserai plus de trembler pour vos

jours. Quel est le chef de l'État, en France, que l'on n'ait pas cherché

à assassiner... Pour M. Grévy lui-même, si peu intéressant cependant,

n'est-il pas venu des fous à l'Élysée... Oh! mon ami! comme je serai

malheureuse, le jour où vous serez le maître de la France!»

Il s'est mis à la rassurer, lui a rappelé que, depuis Louis XVI, aucun

chef d'État français n'avait même reçu une égratignure, et que, depuis

Henri IV, aucun n'avait été assassiné.

«Va, va, a-t-il ajouté, Mme Sadi Carnot et toi, vous pouvez dormir

toutes deux tranquilles... Ni lui, ni moi, nous ne mourrons sous l'arme

blanche ou par le pistolet...»

Cette fois, c'est lui qui a fait défense de parler davantage de ces

choses peu amusantes. Ils se sont remis à rire et à ne plus songer qu'à

leur bonheur.

* * *

31.--_Dimanche 4 décembre_.

Mme Marguerite est partie ce matin pour Paris, par l'express de neuf

heures. Autant que j'ai pu comprendre, elle va là-bas offrir, chez elle,

un grand dîner mondain, ce soir même, et elle doit se remettre en route

dès demain matin. Une femme de confiance, dont elle dispose à Paris, a

dû tout préparer.

Malgré mes instances et celles de Mme Marguerite, le général n'a pas

voulu la laisser partir sans l'accompagner. Il a commis l'imprudence

bien inutile de monter en voiture auprès d'elle, pour ne la quitter qu'à

la gare.

Il est revenu au bout d'une heure et, lorsqu'il est descendu de voiture,

j'ai failli pousser un cri.

Son visage était presque méconnaissable, tellement la douleur l'avait

creusé. Ses yeux étaient rouges.

Il avait dû pleurer. J'avoue que je ne comprenais pas: qu'avait-il pu se

passer entre eux pour qu'il revienne désolé à ce point?

Il semble qu'il n'y a eu rien de particulier, et qu'il souffrait

simplement de s'être séparé d'elle. Le malheureux! Mais, alors, que

deviendrait-il si jamais une catastrophe le séparait d'elle pour de

bon, si elle lui devenait infidèle ou si la mort la foudroyait?...

Il était là, affaissé dans un fauteuil, l'œil creusé, le regard sans

vie. Je lui ai annoncé que le déjeuner était prêt. Il ne m'entend pas!

Il est comme en état de léthargie. Je répète, il n'entend pas davantage.

Je prends alors le parti de crier avec toute la force de mes poumons:

«Mon général, le déjeuner vous attend!... Mon Dieu, est-il possible que

vous vous laissiez tellement abattre? Elle est partie? Mais elle ne va

pas tarder à revenir! Demain, à pareille heure, elle sera déjà à

mi-chemin... Voyons, mon général...»

Ces paroles ont fini par avoir action sur lui. Il s'est levé, en me

remerciant du regard, et en répondant simplement:

«Vous êtes dans le vrai!»

Mais, quand il s'est rendu dans la salle à manger, son premier coup

d'œil a été pour la pendule, et il s'est écrié:

«Si, au moins, elle prenait le train de ce soir, neuf heures!»

J'étais navrée. C'était folie pure. Comment concevoir le désir qu'elle

prenne le train de neuf heures, alors qu'elle donnait son dîner à sept!

Il a mangé à peine, puis il est descendu à Clermont.

Quand il est revenu, il m'a demandé de rester un peu auprès de lui, à

coudre, et il s'est mis à me parler d'Elle.

Il m'en a parlé avant le dîner, pendant son repas, et après le dîner,

longtemps encore, sans se lever de table. Il a fini par me raconter

toute son histoire, jusqu'au moment où Elle était entrée dans sa vie:

«Depuis que je la connais, disait-il, je ne me reconnais plus

moi-même!... L'homme que j'étais avant sa venue et l'homme que je suis

depuis qu'elle m'a pris tout entier n'ont rien de commun ensemble...

Avant cela, je n'avais donné de droits sur moi qu'à une seule femme:

celle qui est actuellement encore Mme Boulanger. Elle a été une

épouse irréprochable. Elle est la mère de mes enfants... Ce n'est pas sa

faute si elle n'a pas fait le bonheur de ma vie. Nous n'étions pas créés

l'un pour l'autre, et quand nous nous sommes épousés, avec la

précipitation qu'on met aux mariages des jeunes officiers, nous ne nous

connaissions pas, nous ne pouvions pas nous deviner... Les premières

années, j'ai été dupe de mes illusions. J'ai cru que je la façonnerais

comme il me la fallait pour qu'elle me rende heureux... J'ai dû finir

par m'avouer que je m'étais trompé, et que nos deux natures, loin de

pouvoir se rapprocher, voyaient se creuser entre elles un abîme qui

allait sans cesse en s'élargissant...

»Et, de la sorte, nous avons fini par vivre côte à côte comme deux

étrangers qui ne restent l'un avec l'autre que par une convention

tacite, pour les convenances, pour le monde... Il y a dix ans que Mme

Boulanger ne m'est plus rien! Nous ne prenons même plus nos repas

ensemble, sauf quand il s'agit de grands dîners invités...

»Dans ces conditions, il fallait bien que je cherche ailleurs... Je me

suis mis à courir le cotillon, à papillonner de la brune à la blonde, à

voltiger de fleur en fleur, en m'attardant à peine à celle-ci,

davantage à celle-là, et en trouvant cette autre tout à fait exquise,

mais sans qu'aucune m'enivre vraiment de son parfum... J'ai gaspillé

ainsi ma jeunesse, et je croyais avoir beaucoup aimé... Je croyais avoir

semé miette à miette tout mon cœur, de telle sorte qu'il ne m'en restait

plus... Et je m'en félicitais, car je voyais approcher le moment où je

rentrerais dans la réserve de la territoriale... J'atteignais cinquante

ans.

»Alors, un jour, est tombé le coup de foudre... _Elle_ est apparue! Et

aussitôt j'ai reconnu que ce cœur que je croyais tombé en poussière

était intact, et qu'il était aussi jeune, aussi ardent, aussi assoiffé

d'aimer que si j'avais vingt ans!... Et ce cœur, dont elle a opéré la

résurrection comme par un miracle, je le lui ai donné tout entier...

Vous avez bien dû vous en apercevoir, je l'aime éperdument, je l'aime

autant qu'il est possible à un homme d'aimer... Je ne vis plus que par

Elle, je ne veux plus que ce qu'Elle veut!... Où me conduira notre

amour? Je ne veux même pas chercher à le prévoir... Je me laisse aller

avec une volupté infinie, les yeux fermés...»

Il s'était levé, le visage enfiévré, les yeux étincelants, et, alors,

mettant une main sur le cœur, et étendant l'autre comme s'il prêtait un

serment, il m'a dit ces paroles, que je n'oublierai jamais:

«Voulez-vous savoir à quel point je l'aime et à quel point je suis

devenu sa chose?... Eh bien! supposez qu'elle entre en cet instant,

qu'elle me tende un pistolet chargé, qu'elle me dise de l'appliquer

contre la tempe et de faire feu... J'obéirai sur l'heure, comme un

soldat, sans demander pourquoi!»

J'ai manqué de défaillir. Un grand frisson m'a parcourue tout entière.

Je n'ai pas trouvé un mot à répondre. Enfin, je lui ai dit:

«Mon général, vous me faites peur: ne parlons plus de cela... Il est

minuit, j'ai le devoir de vous engager à aller prendre du sommeil...»

«J'obéis, a-t-il répondu très doucement... Puisque que la consigne est

de dormir, je vais aller m'étendre sur mon lit--et penser à Elle!»

Avant que j'eusse pu l'en empêcher, il m'a baisé la main, et il s'est

retiré.

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 43 / 146 题