Ma mère et ma sœur m'ont demandé ce matin si les voyageurs attendus
étaient arrivés et si je les connaissais. J'ai répondu qu'il était venu
un monsieur et une dame que je ne connaissais pas.
Les mots qu'il avait dits hier soir à l'homme avec lequel il était venu:
«À demain, neuf heures!» me trottaient par la tête. À neuf heures du
matin, j'étais sur le qui-vive, près de la porte.
Un pas de cheval approche, un cavalier s'arrête et frappe à la porte
avec le manche de sa cravache. Je sors, et j'aperçois un capitaine
d'infanterie dans lequel je reconnais le plus jeune des deux messieurs
qui avaient dîné ici samedi. Je devine maintenant qu'il était venu, lui
aussi, hier au soir, muni d'une fausse barbe, escortant son général
pendant que son camarade avait la mission d'accompagner l'adorée...
Après m'avoir saluée comme s'il me voyait pour la première fois, le
capitaine me demande si, dans un instant, je ne pourrais pas lui servir
une tasse de café au lait sans qu'il ait besoin de mettre pied à
terre...
En effet, quelques minutes plus tard, le voilà qui repasse devant la
porte. Dès que j'entends le sabot du cheval, je sors, je lui présente le
plateau et je verse ce qu'il a demandé. Il prend la tasse, la vide d'un
seul trait, la repose sur le plateau. Au même instant, je vois ses yeux
me fixer avec insistance et me faire signe de regarder le plateau.
Je regarde: j'aperçois sous la tasse une enveloppe toute blanche que je
ne lui avais même pas vu glisser... J'ai compris. Il me salue et part au
grand trot dans la direction de Clermont.
Je monte frapper à leur porte. Deux voix me répondent: «Entrez!» Leur
chambre est plongée dans une demi-obscurité, toute fraîche et parfumée.
Je dépose la lettre près d'eux en expliquant comment elle m'a été
remise. Je me hâte d'enlever les tapis qui calfeutrent les fenêtres et
d'ouvrir les volets. Voici la chambre inondée de lumière. Je m'accroupis
à la cheminée pour faire du feu, tout en les observant du coin de l'œil.
Il est couché dans le fond du lit, en train de lire la lettre à travers
un lorgnon qu'elle vient de prendre sur la petite table et de lui
passer. Appuyée contre son épaule, elle suit des yeux ce qu'il lit. Elle
est enveloppée entièrement d'une chemise comme je n'en avais jamais vu:
une sorte de peignoir en surah opaque et fin, garnie jusqu'aux poignets
d'entre-deux de valenciennes et se refermant par devant à l'aide de
larges rubans de soie rose noués de place en place.
Le feu allumé, je me retire. C'est seulement à midi qu'ils m'ont sonnée
pour déjeuner.
Il portait un vêtement de chasse en grosse laine couleur marron. Elle
avait pris une nouvelle transformation, aussi ravissante que sa toilette
d'hier soir: une robe simplette en mousseline de soie blanche avec une
grande ceinture de surah rose et des manches exquises, ne tombant qu'à
mi-bras, entr'ouvertes de haut en bas, réunies seulement par des agrafes
de diamants et de rubis entre lesquelles s'apercevait le bras nu.
Lui, un ambitieux, un César? On ne peut pas être plus dégagé de toute
pensée sérieuse, plus enjoué, plus câlin, plus enfant, qu'il ne l'a été
durant tout ce déjeuner, oubliant de manger à force de la couver du
regard, ne la quittant pas des yeux, saisissant tout prétexte pour lui
couvrir les mains et les bras de baisers fous.
Des phrases entrecoupées de baisers qu'ils se murmuraient, j'ai compris
que, jamais encore, ils n'avaient été aussi réunis, aussi tranquilles
qu'ici... Ils ont fait allusion aux entrevues qu'ils avaient eues
jusque-là, à Paris, furtivement, la nuit... Il a répété plusieurs fois:
rue de Bercy... J'ai cru comprendre que c'était son domicile à Elle. À
un moment, il s'est écrié, les yeux en feu: «Voilà dix mois que je
rêvais ce tête-à-tête!»
Il l'aime depuis dix mois! Et les journalistes bien informés qui
colportent la fable de l'actrice blonde!
En se levant de table, il m'a avertie que si je voyais arriver l'un des
deux amis qui avaient retenu l'appartement, je le fasse attendre en bas
et je prévienne.
Ils n'ont pas eu besoin de moi l'après-midi. À huit heures du soir,
l'officier de ce matin est revenu, à pied, cette fois, et en civil. Sans
un mot, je l'ai fait entrer dans une petite pièce du rez-de-chaussée et
je suis montée prévenir. Je les ai trouvés près de la cheminée, causant
à voix basse, Lui, assis dans un grand fauteuil, près de la lampe, et
Elle, assise sur ses genoux, toute pelotonnée contre Lui. Il m'a tendu
deux lettres. Je les ai portées à l'officier, qui est reparti aussitôt.
Une heure après, ils m'ont appelée pour le dîner. Elle avait
l'éblouissante toilette d'hier.
À peine à table, comme s'ils s'étaient donné un mot d'ordre, ils ont
commencé à me parler, alors que, jusque-là, ils ne s'étaient pas du tout
occupés de moi. J'étais sur mes gardes. Il s'est mis à causer politique.
Je le voyais venir... Et, de fil en aiguille, le voilà qui me questionne
sur le général Boulanger.
Je lui réponds comme une humble femme qui n'a jamais vu le général, mais
qui est tout acquise à la cause patriotique qu'il incarne.
«Mais enfin, a-t-il répondu, en me fixant de ses yeux d'acier, comme
s'il voulait me percer à jour, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu
la curiosité d'aller voir le général Boulanger de vos propres yeux?»
«Monsieur, lui ai-je dit très tranquillement, j'ai tant à faire à la
maison que je ne puis jamais sortir. Pour voir le général Boulanger, il
aurait fallu qu'il lui prenne fantaisie de venir jusqu'ici déjeuner ou
dîner...»
Ma réponse a paru l'enchanter, ainsi qu'elle. Alors, il m'a demandé:
«Croyez-vous que le général réussira dans le but qu'il poursuit?»
«Monsieur, j'en suis sûre, et je ne suis pas seule de cet avis!»
«Vous en êtes sûre? Et pourquoi?»
«Parce que je suis sûre qu'il aime et qu'il aimera toujours son but
par-dessus tout!»
À ces mots, elle s'est mise à lui sourire singulièrement. Il a tourné
les yeux vers elle, et ces yeux jetaient des éclairs. J'ai senti que je
devais m'effacer un instant. À peine avais-je refermé la porte, que je
l'ai entendu se jeter violemment à ses pieds, et s'écrier avec un accent
éperdu: «C'est toi, Marguerite, c'est toi que j'aime par-dessus tout!»
Au bout d'un instant, je suis rentrée. Il avait repris sa place. Ils se
tenaient les deux mains par-dessus la table, ils se regardaient les yeux
dans les yeux et ils se souriaient.
Après dîner, je suis entrée dans leur chambre pour arranger le feu, puis
je leur ai fait ma révérence: «Bonsoir, monsieur et dame!»
Tous deux se sont avancés vers moi, m'ont tendu leurs mains, et m'ont
dit, avec le plus affectueux sourire: «Merci, nous nous trouvons très
heureux chez vous.»
Maintenant, mon opinion est faite. Cet homme aime cette femme autant
qu'il est possible d'aimer. Il est tout à elle, il ne vit plus que par
elle. Elle fera de lui ce qu'elle voudra.
Puisse-t-elle être bonne autant qu'elle est belle! Puisse-t-elle avoir
le cœur assez grand pour se sacrifier, s'il le faut, un jour, afin qu'il
remplisse sa destinée pour le bonheur de mon pays!
* * *
20.--_Mercredi 26 octobre_.
Ce matin, le capitaine est revenu à cheval et m'a glissé une lettre par
le même procédé.
Ils se sont levés à midi. Ils étaient, à déjeuner, habillés de même
qu'hier. Elle était vraiment divine dans cette robe blanche, avec ses
cheveux d'or coiffés à la vierge, son visage un peu pâle, ses yeux un
peu cerclés de bleu. Il était plus amoureux, plus caressant encore si
possible. Il ne pouvait se tenir en place, se précipitait à tout moment
vers elle, la renversait sous ses baisers, lui murmurait à l'oreille des
choses qui devaient être délicieuses, car elle défaillait de joie...
Le soir, l'officier est venu, en civil, prendre des lettres que je lui
ai remises. Au dîner, elle avait la même robe de soirée que la veille et
l'avant-veille, mais modifiée du tout au tout par quelques-uns de ces
détails dont les femmes de goût ont seules le secret: une guirlande de
roses et d'œillets retenue au corsage par des agrafes de diamants, une
libellule en brillants dans les cheveux. Une reine sur son trône n'est
pas plus majestueusement belle. Une reine?... Qui sait ce qu'elle
sera?...
Ils m'ont dit bonsoir de la même manière affectueuse, et ils ont répété
qu'ils se sentaient extrêmement bien chez moi.
Je n'avais plus parcouru les journaux depuis trois jours. Je viens de le
faire. Voici ce que je lis au sujet des arrêts de rigueur infligés au
général Boulanger:
«Cette peine n'emporte que la privation absolue de sortir.
»On n'exerce aucune surveillance sur l'officier aux arrêts et l'on se
fie à son honneur.
»Si la violation des arrêts de rigueur était dûment constatée, ils
seraient transformés en arrêts de forteresse, qui entraînent, de ce
fait, l'emprisonnement, sans préjudice de conséquences plus graves.
»Avec un homme comme le général Boulanger, cela n'est pas à craindre.
»On peut n'être pas d'accord sur certains points, mais il est une
appréciation sur laquelle personne ne varie: c'est que le général
Boulanger est homme d'honneur.»
Ce que je viens de lire me glace d'effroi. Ainsi, pour l'amour de cette
femme, le général est sorti de chez lui, au risque d'être reconnu,
d'être arrêté, conduit dans une forteresse, cassé, peut-être!...
Lui, l'exemple de la discipline, il a violé la discipline!... Plus
encore! Lui, l'honneur militaire personnifié, il a commis un acte qui
équivaut à la rupture d'une parole d'honneur!
Et elle l'a laissé faire!
Non, je ne veux rien blâmer, rien supposer.
Je veux croire qu'il le fallait... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu qu'on ne
le découvre pas!
* * *
21.--_Jeudi 27 octobre_.
La journée s'est passée comme hier. À déjeuner, il a plusieurs fois
essayé de me surprendre par des questions relatives au général
Boulanger, mais j'ai eu la chance de parer tous les coups.
Le soir, le capitaine n'est pas revenu, mais il est venu à sa place, en
civil, l'autre officier, le grand brun qui avait dîné avec lui samedi
dernier et que j'avais reconnu lundi sous sa fausse barbe noire.
Celui-là doit être plus intime avec le général, car j'ai été chargée de
le faire monter chez eux.
Il est resté à dîner. Le général a beaucoup causé avec lui et, comme il
parlait à voix bien plus haute que quand il est en tête à tête avec son
adorée, j'ai pu saisir une partie de la conversation. Elle portait sur
la façon dont il avait quitté, lundi soir, le quartier général. Il
semble que cela n'a pas marché tout seul. Une grande échelle avait été
posée contre une fenêtre donnant sur le jardin; on s'en était servi pour
assujettir les gonds de la persienne et on l'avait laissée là comme par
mégarde. Le général était descendu par cette échelle dans le jardin,
aussitôt la nuit tombée, et s'était tenu près d'une heure caché dans une
charmille. Puis il avait sauté dehors par une brèche du mur de clôture.
Il avait marché seul, dans la nuit, pendant deux kilomètres, jusqu'au
chemin de la Poudrière, le plus désert des faubourgs de Clermont. Là, il
avait trouvé une voiture dans laquelle l'attendait son officier
d'ordonnance avec sa valise, sortie du quartier général déjà plusieurs
jours auparavant et cachée jusqu'à ce moment chez l'officier en
question qui était, je le suppose, le capitaine que je vois arriver tous
les jours.
La voiture les avait conduits par l'ancienne route de Royat, jusqu'au
parc de l'établissement thermal, en cette saison noir et désert. Le
reste du chemin, ils l'avaient fait à pied, à travers les petits
sentiers qui longent le fond de la vallée et aboutissent à ma maison en
passant par mon moulin, maintenant hors d'activité.
C'est surtout Elle qui s'informait avec intérêt de toutes les menues
circonstances de cette aventure, dont elle paraissait entendre pour la
première fois le récit détaillé.
Puis, ils en sont venus à parler de ce qui se passait maintenant au
quartier général. Personne ne se doutait que la cage était vide.
Personne n'était admis auprès du général, à l'exception de ses deux
officiers d'ordonnance, en sorte que le secret était bien gardé...
J'aurais bien voulu entendre la suite de la conversation, d'autant plus
qu'en rentrant, après être allée chercher le café et les liqueurs, j'ai
compris à leurs regards qu'ils venaient de parler de moi... Mais, dès
lors, ils se sont mis à causer à voix basse et je n'ai plus rien saisi.
Le monsieur n'a pris congé d'eux qu'à onze heures passées.
* * *
22.--_Vendredi 28 octobre_.
Le capitaine m'a glissé plusieurs lettres ce matin. À la lecture de
l'une d'elles, Elle est devenue toute soucieuse. Ils se sont mis à
causer à voix basse. J'ai compris qu'Elle devait être rendue à Paris
pour dimanche et qu'il leur fallait, par conséquent, se quitter demain.
Ils me l'ont annoncé, d'ailleurs, à déjeuner. Ils l'ont fait en paroles
si douces, si affectueuses, que j'ai eu bien de la peine à retenir mes
larmes.
L'angoisse de ce départ a pesé sur eux toute la journée. Ils se
faisaient toujours signe de n'en pas parler, mais leur pensée y revenait
obstinément. Par moments, Elle faisait l'insouciante, la rieuse, et il
essayait de lui donner la réplique.
Ils n'en étaient dupes ni l'un ni l'autre. À l'instant même où ils
cherchaient à faire les fous, leurs visages redevenaient subitement
graves, tandis qu'une tristesse passait dans leurs yeux.
Le soir, j'ai remis cinq lettres au capitaine, dont quatre de sa fine
écriture à Elle. Le capitaine a fait une drôle de grimace, en disant
entre ses dents: «Encore une nuit de chemin de fer, aller et retour!» Il
s'est fait servir un verre de liqueur, car il était tout transi du
mauvais temps qu'il fait dehors, et il est parti, pas plus enchanté que
cela.
Comme ils ne me sonnaient pas pour dîner, j'ai eu l'idée d'aller leur
demander s'ils ne préféraient pas que je leur apporte de quoi manger. Je
les ai trouvés silencieux et rêvant dans l'ombre, à leur place favorite,
près de la cheminée, sans autre lumière que la flamme mourante qui
éclairait faiblement leurs deux visages.
Ils ont accepté mon offre avec empressement.
Je leur ai apporté le plateau, j'ai allumé deux bougies: ils m'ont fait
signe que c'était assez... J'ai jeté des bûches dans l'âtre et je me
suis retirée doucement sans leur dire bonsoir, pour ne pas les troubler
dans leur rêverie.
* * *