19.--_Mardi 25 octobre._

Ma mère et ma sœur m'ont demandé ce matin si les voyageurs attendus

étaient arrivés et si je les connaissais. J'ai répondu qu'il était venu

un monsieur et une dame que je ne connaissais pas.

Les mots qu'il avait dits hier soir à l'homme avec lequel il était venu:

«À demain, neuf heures!» me trottaient par la tête. À neuf heures du

matin, j'étais sur le qui-vive, près de la porte.

Un pas de cheval approche, un cavalier s'arrête et frappe à la porte

avec le manche de sa cravache. Je sors, et j'aperçois un capitaine

d'infanterie dans lequel je reconnais le plus jeune des deux messieurs

qui avaient dîné ici samedi. Je devine maintenant qu'il était venu, lui

aussi, hier au soir, muni d'une fausse barbe, escortant son général

pendant que son camarade avait la mission d'accompagner l'adorée...

Après m'avoir saluée comme s'il me voyait pour la première fois, le

capitaine me demande si, dans un instant, je ne pourrais pas lui servir

une tasse de café au lait sans qu'il ait besoin de mettre pied à

terre...

En effet, quelques minutes plus tard, le voilà qui repasse devant la

porte. Dès que j'entends le sabot du cheval, je sors, je lui présente le

plateau et je verse ce qu'il a demandé. Il prend la tasse, la vide d'un

seul trait, la repose sur le plateau. Au même instant, je vois ses yeux

me fixer avec insistance et me faire signe de regarder le plateau.

Je regarde: j'aperçois sous la tasse une enveloppe toute blanche que je

ne lui avais même pas vu glisser... J'ai compris. Il me salue et part au

grand trot dans la direction de Clermont.

Je monte frapper à leur porte. Deux voix me répondent: «Entrez!» Leur

chambre est plongée dans une demi-obscurité, toute fraîche et parfumée.

Je dépose la lettre près d'eux en expliquant comment elle m'a été

remise. Je me hâte d'enlever les tapis qui calfeutrent les fenêtres et

d'ouvrir les volets. Voici la chambre inondée de lumière. Je m'accroupis

à la cheminée pour faire du feu, tout en les observant du coin de l'œil.

Il est couché dans le fond du lit, en train de lire la lettre à travers

un lorgnon qu'elle vient de prendre sur la petite table et de lui

passer. Appuyée contre son épaule, elle suit des yeux ce qu'il lit. Elle

est enveloppée entièrement d'une chemise comme je n'en avais jamais vu:

une sorte de peignoir en surah opaque et fin, garnie jusqu'aux poignets

d'entre-deux de valenciennes et se refermant par devant à l'aide de

larges rubans de soie rose noués de place en place.

Le feu allumé, je me retire. C'est seulement à midi qu'ils m'ont sonnée

pour déjeuner.

Il portait un vêtement de chasse en grosse laine couleur marron. Elle

avait pris une nouvelle transformation, aussi ravissante que sa toilette

d'hier soir: une robe simplette en mousseline de soie blanche avec une

grande ceinture de surah rose et des manches exquises, ne tombant qu'à

mi-bras, entr'ouvertes de haut en bas, réunies seulement par des agrafes

de diamants et de rubis entre lesquelles s'apercevait le bras nu.

Lui, un ambitieux, un César? On ne peut pas être plus dégagé de toute

pensée sérieuse, plus enjoué, plus câlin, plus enfant, qu'il ne l'a été

durant tout ce déjeuner, oubliant de manger à force de la couver du

regard, ne la quittant pas des yeux, saisissant tout prétexte pour lui

couvrir les mains et les bras de baisers fous.

Des phrases entrecoupées de baisers qu'ils se murmuraient, j'ai compris

que, jamais encore, ils n'avaient été aussi réunis, aussi tranquilles

qu'ici... Ils ont fait allusion aux entrevues qu'ils avaient eues

jusque-là, à Paris, furtivement, la nuit... Il a répété plusieurs fois:

rue de Bercy... J'ai cru comprendre que c'était son domicile à Elle. À

un moment, il s'est écrié, les yeux en feu: «Voilà dix mois que je

rêvais ce tête-à-tête!»

Il l'aime depuis dix mois! Et les journalistes bien informés qui

colportent la fable de l'actrice blonde!

En se levant de table, il m'a avertie que si je voyais arriver l'un des

deux amis qui avaient retenu l'appartement, je le fasse attendre en bas

et je prévienne.

Ils n'ont pas eu besoin de moi l'après-midi. À huit heures du soir,

l'officier de ce matin est revenu, à pied, cette fois, et en civil. Sans

un mot, je l'ai fait entrer dans une petite pièce du rez-de-chaussée et

je suis montée prévenir. Je les ai trouvés près de la cheminée, causant

à voix basse, Lui, assis dans un grand fauteuil, près de la lampe, et

Elle, assise sur ses genoux, toute pelotonnée contre Lui. Il m'a tendu

deux lettres. Je les ai portées à l'officier, qui est reparti aussitôt.

Une heure après, ils m'ont appelée pour le dîner. Elle avait

l'éblouissante toilette d'hier.

À peine à table, comme s'ils s'étaient donné un mot d'ordre, ils ont

commencé à me parler, alors que, jusque-là, ils ne s'étaient pas du tout

occupés de moi. J'étais sur mes gardes. Il s'est mis à causer politique.

Je le voyais venir... Et, de fil en aiguille, le voilà qui me questionne

sur le général Boulanger.

Je lui réponds comme une humble femme qui n'a jamais vu le général, mais

qui est tout acquise à la cause patriotique qu'il incarne.

«Mais enfin, a-t-il répondu, en me fixant de ses yeux d'acier, comme

s'il voulait me percer à jour, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu

la curiosité d'aller voir le général Boulanger de vos propres yeux?»

«Monsieur, lui ai-je dit très tranquillement, j'ai tant à faire à la

maison que je ne puis jamais sortir. Pour voir le général Boulanger, il

aurait fallu qu'il lui prenne fantaisie de venir jusqu'ici déjeuner ou

dîner...»

Ma réponse a paru l'enchanter, ainsi qu'elle. Alors, il m'a demandé:

«Croyez-vous que le général réussira dans le but qu'il poursuit?»

«Monsieur, j'en suis sûre, et je ne suis pas seule de cet avis!»

«Vous en êtes sûre? Et pourquoi?»

«Parce que je suis sûre qu'il aime et qu'il aimera toujours son but

par-dessus tout!»

À ces mots, elle s'est mise à lui sourire singulièrement. Il a tourné

les yeux vers elle, et ces yeux jetaient des éclairs. J'ai senti que je

devais m'effacer un instant. À peine avais-je refermé la porte, que je

l'ai entendu se jeter violemment à ses pieds, et s'écrier avec un accent

éperdu: «C'est toi, Marguerite, c'est toi que j'aime par-dessus tout!»

Au bout d'un instant, je suis rentrée. Il avait repris sa place. Ils se

tenaient les deux mains par-dessus la table, ils se regardaient les yeux

dans les yeux et ils se souriaient.

Après dîner, je suis entrée dans leur chambre pour arranger le feu, puis

je leur ai fait ma révérence: «Bonsoir, monsieur et dame!»

Tous deux se sont avancés vers moi, m'ont tendu leurs mains, et m'ont

dit, avec le plus affectueux sourire: «Merci, nous nous trouvons très

heureux chez vous.»

Maintenant, mon opinion est faite. Cet homme aime cette femme autant

qu'il est possible d'aimer. Il est tout à elle, il ne vit plus que par

elle. Elle fera de lui ce qu'elle voudra.

Puisse-t-elle être bonne autant qu'elle est belle! Puisse-t-elle avoir

le cœur assez grand pour se sacrifier, s'il le faut, un jour, afin qu'il

remplisse sa destinée pour le bonheur de mon pays!

* * *

20.--_Mercredi 26 octobre_.

Ce matin, le capitaine est revenu à cheval et m'a glissé une lettre par

le même procédé.

Ils se sont levés à midi. Ils étaient, à déjeuner, habillés de même

qu'hier. Elle était vraiment divine dans cette robe blanche, avec ses

cheveux d'or coiffés à la vierge, son visage un peu pâle, ses yeux un

peu cerclés de bleu. Il était plus amoureux, plus caressant encore si

possible. Il ne pouvait se tenir en place, se précipitait à tout moment

vers elle, la renversait sous ses baisers, lui murmurait à l'oreille des

choses qui devaient être délicieuses, car elle défaillait de joie...

Le soir, l'officier est venu, en civil, prendre des lettres que je lui

ai remises. Au dîner, elle avait la même robe de soirée que la veille et

l'avant-veille, mais modifiée du tout au tout par quelques-uns de ces

détails dont les femmes de goût ont seules le secret: une guirlande de

roses et d'œillets retenue au corsage par des agrafes de diamants, une

libellule en brillants dans les cheveux. Une reine sur son trône n'est

pas plus majestueusement belle. Une reine?... Qui sait ce qu'elle

sera?...

Ils m'ont dit bonsoir de la même manière affectueuse, et ils ont répété

qu'ils se sentaient extrêmement bien chez moi.

Je n'avais plus parcouru les journaux depuis trois jours. Je viens de le

faire. Voici ce que je lis au sujet des arrêts de rigueur infligés au

général Boulanger:

«Cette peine n'emporte que la privation absolue de sortir.

»On n'exerce aucune surveillance sur l'officier aux arrêts et l'on se

fie à son honneur.

»Si la violation des arrêts de rigueur était dûment constatée, ils

seraient transformés en arrêts de forteresse, qui entraînent, de ce

fait, l'emprisonnement, sans préjudice de conséquences plus graves.

»Avec un homme comme le général Boulanger, cela n'est pas à craindre.

»On peut n'être pas d'accord sur certains points, mais il est une

appréciation sur laquelle personne ne varie: c'est que le général

Boulanger est homme d'honneur.»

Ce que je viens de lire me glace d'effroi. Ainsi, pour l'amour de cette

femme, le général est sorti de chez lui, au risque d'être reconnu,

d'être arrêté, conduit dans une forteresse, cassé, peut-être!...

Lui, l'exemple de la discipline, il a violé la discipline!... Plus

encore! Lui, l'honneur militaire personnifié, il a commis un acte qui

équivaut à la rupture d'une parole d'honneur!

Et elle l'a laissé faire!

Non, je ne veux rien blâmer, rien supposer.

Je veux croire qu'il le fallait... Mon Dieu, mon Dieu, pourvu qu'on ne

le découvre pas!

* * *

21.--_Jeudi 27 octobre_.

La journée s'est passée comme hier. À déjeuner, il a plusieurs fois

essayé de me surprendre par des questions relatives au général

Boulanger, mais j'ai eu la chance de parer tous les coups.

Le soir, le capitaine n'est pas revenu, mais il est venu à sa place, en

civil, l'autre officier, le grand brun qui avait dîné avec lui samedi

dernier et que j'avais reconnu lundi sous sa fausse barbe noire.

Celui-là doit être plus intime avec le général, car j'ai été chargée de

le faire monter chez eux.

Il est resté à dîner. Le général a beaucoup causé avec lui et, comme il

parlait à voix bien plus haute que quand il est en tête à tête avec son

adorée, j'ai pu saisir une partie de la conversation. Elle portait sur

la façon dont il avait quitté, lundi soir, le quartier général. Il

semble que cela n'a pas marché tout seul. Une grande échelle avait été

posée contre une fenêtre donnant sur le jardin; on s'en était servi pour

assujettir les gonds de la persienne et on l'avait laissée là comme par

mégarde. Le général était descendu par cette échelle dans le jardin,

aussitôt la nuit tombée, et s'était tenu près d'une heure caché dans une

charmille. Puis il avait sauté dehors par une brèche du mur de clôture.

Il avait marché seul, dans la nuit, pendant deux kilomètres, jusqu'au

chemin de la Poudrière, le plus désert des faubourgs de Clermont. Là, il

avait trouvé une voiture dans laquelle l'attendait son officier

d'ordonnance avec sa valise, sortie du quartier général déjà plusieurs

jours auparavant et cachée jusqu'à ce moment chez l'officier en

question qui était, je le suppose, le capitaine que je vois arriver tous

les jours.

La voiture les avait conduits par l'ancienne route de Royat, jusqu'au

parc de l'établissement thermal, en cette saison noir et désert. Le

reste du chemin, ils l'avaient fait à pied, à travers les petits

sentiers qui longent le fond de la vallée et aboutissent à ma maison en

passant par mon moulin, maintenant hors d'activité.

C'est surtout Elle qui s'informait avec intérêt de toutes les menues

circonstances de cette aventure, dont elle paraissait entendre pour la

première fois le récit détaillé.

Puis, ils en sont venus à parler de ce qui se passait maintenant au

quartier général. Personne ne se doutait que la cage était vide.

Personne n'était admis auprès du général, à l'exception de ses deux

officiers d'ordonnance, en sorte que le secret était bien gardé...

J'aurais bien voulu entendre la suite de la conversation, d'autant plus

qu'en rentrant, après être allée chercher le café et les liqueurs, j'ai

compris à leurs regards qu'ils venaient de parler de moi... Mais, dès

lors, ils se sont mis à causer à voix basse et je n'ai plus rien saisi.

Le monsieur n'a pris congé d'eux qu'à onze heures passées.

* * *

22.--_Vendredi 28 octobre_.

Le capitaine m'a glissé plusieurs lettres ce matin. À la lecture de

l'une d'elles, Elle est devenue toute soucieuse. Ils se sont mis à

causer à voix basse. J'ai compris qu'Elle devait être rendue à Paris

pour dimanche et qu'il leur fallait, par conséquent, se quitter demain.

Ils me l'ont annoncé, d'ailleurs, à déjeuner. Ils l'ont fait en paroles

si douces, si affectueuses, que j'ai eu bien de la peine à retenir mes

larmes.

L'angoisse de ce départ a pesé sur eux toute la journée. Ils se

faisaient toujours signe de n'en pas parler, mais leur pensée y revenait

obstinément. Par moments, Elle faisait l'insouciante, la rieuse, et il

essayait de lui donner la réplique.

Ils n'en étaient dupes ni l'un ni l'autre. À l'instant même où ils

cherchaient à faire les fous, leurs visages redevenaient subitement

graves, tandis qu'une tristesse passait dans leurs yeux.

Le soir, j'ai remis cinq lettres au capitaine, dont quatre de sa fine

écriture à Elle. Le capitaine a fait une drôle de grimace, en disant

entre ses dents: «Encore une nuit de chemin de fer, aller et retour!» Il

s'est fait servir un verre de liqueur, car il était tout transi du

mauvais temps qu'il fait dehors, et il est parti, pas plus enchanté que

cela.

Comme ils ne me sonnaient pas pour dîner, j'ai eu l'idée d'aller leur

demander s'ils ne préféraient pas que je leur apporte de quoi manger. Je

les ai trouvés silencieux et rêvant dans l'ombre, à leur place favorite,

près de la cheminée, sans autre lumière que la flamme mourante qui

éclairait faiblement leurs deux visages.

Ils ont accepté mon offre avec empressement.

Je leur ai apporté le plateau, j'ai allumé deux bougies: ils m'ont fait

signe que c'était assez... J'ai jeté des bûches dans l'âtre et je me

suis retirée doucement sans leur dire bonsoir, pour ne pas les troubler

dans leur rêverie.

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 31 / 146 题