MINUIT

Vais-je me retrouver dans tout ce qui vient de se passer? Il y a eu des

moments où j'ai cru que ma pauvre tête allait éclater, tant j'ai éprouvé

d'émotions diverses. En cet instant même, elle me fait mal comme si elle

avait reçu des coups de marteau.

Quand six heures ont sonné, je me suis mise à écouter les bruits du

dehors, afin de guetter la voiture, et, dès qu'elle approcherait, de la

faire avancer tout contre le pas de la porte, de manière à ce qu'il n'y

eût même pas à mettre pied à terre sur la chaussée. Je n'entendais rien

que le bourdonnement de mes oreilles...

Six heures un quart. Mille suppositions contradictoires se pressaient en

tumulte dans mon esprit. Viendront-ils? Est-ce Lui? Arrive-t-elle de

Paris? Le mauvais temps ne les arrêterait-il pas? Quel est

l'empêchement?...

Tout à coup, j'entends la porte du dehors s'ouvrir très doucement, et

des pas étouffés qui montent l'escalier. Je m'avance sur le palier. Une

femme voilée passe devant moi, suivie d'un homme qui tient à la main

deux grosses valises. Il me les tend sans mot dire et je les porte dans

le cabinet de toilette l'une après l'autre, car elles sont bien lourdes.

Ils sont entrés droit dans la chambre à coucher. J'y vais à mon tour.

Tout éblouie, je ne vois d'abord rien que deux vagues silhouettes.

Je débarrasse de son manteau,--un lourd manteau de loutre,--la dame, qui

se laisse faire sans se retourner. Puis, prenant mon courage à deux

mains, je lève les yeux...

Déception! Ce n'est pas Lui! C'est un homme de haute taille, aux yeux

noirs, avec une longue barbe brune.

J'étais désespérée et furieuse contre moi-même de m'être monté

l'imagination par un tout autre mirage. Je regrettais amèrement d'avoir

promis de servir en personne ces gens-là, ces étrangers. J'en avais du

dépit jusqu'à vouloir rompre ma promesse immédiatement.

J'en étais là de mes réflexions, et je me tenais sur le palier, quand

j'ai vu le monsieur sortir de la chambre et prendre la rampe de

l'escalier. M'apercevant, il s'est avancé vers moi, et m'a dit en

chuchotant: «Vous allez laisser, jusqu'à neuf heures, la porte d'en bas

entr'ouverte comme je l'ai trouvée, et vous tâcherez qu'il y ait dans

l'escalier moins de lumière encore, si possible.» Il est parti sans

ajouter un mot.

Du même coup, un poids écrasant me tombait de la poitrine. Cet homme

parti, un autre allait donc venir?

Mais qui? qui?? Et l'idée fixe me reprenait, me murmurait à l'oreille

son nom à Lui...

Un détail m'apparaissait maintenant très clair: sans aucun doute,

l'homme qui venait de partir ne faisait qu'un avec le plus grand des

deux officiers qui avaient dîné ici avant-hier. Je ne sais quoi, une

inflexion de voix ou un geste me l'avait fait reconnaître sous sa barbe

noire dont, avant-hier, il n'y avait pas trace. Pourquoi cette fausse

barbe? Lequel des deux amants qui allaient ici se rejoindre avait-il

besoin de tout ce mystère, digne d'un secret d'État?

Toute préoccupée, j'avais pris la veilleuse et je l'avais montée trois

marches plus haut; l'escalier se trouvait ainsi plongé dans une

obscurité presque complète.

Un coup de sonnette me fit tressaillir. Il venait de la chambre d'en

haut. Il me rappelait brusquement à la réalité. J'avais tout à fait

oublié qu'il y avait là-haut une femme.

Je monte en toute hâte, je frappe. Une voix argentine me répond:

«Entrez!» J'entre et je me trouve en présence de cette femme et, du

premier coup d'œil, je vois que, ce n'est pas l'actrice dont j'ai

regardé le portrait.

Certes, ce n'est ni cette actrice, ni une autre. L'expression du visage,

infiniment douce, très simple, presque virginale et un peu grave en même

temps, révèle, sans hésitation possible, la femme d'intérieur qui n'a

jamais eu à affronter le public. Quant à l'apparition tout entière, elle

est empreinte d'une telle distinction que je me sens aussitôt en

présence d'une grande, d'une très grande dame.

Me faisant signe d'approcher, elle me sourit et me donne en mains deux

petites clefs: «Je vous prie de défaire les deux valises», dit-elle.

Je cours au cabinet de toilette, je les ouvre: un parfum délicieux s'en

échappe. Je me mets à les vider, j'en retire une quantité incroyable de

linge fin, d'objets de toilette, de vêtements, de falbalas comprimés au

possible là-dedans.

Pendant qu'agenouillée à terre je me livre à ce travail, avec une

maladresse que mon énervement ne fait qu'accroître, la belle dame passe

et repasse, cherche parmi les objets, prend avec elle diverses choses.

Le déballage terminé, je m'occupe de ranger tout cela dans les armoires.

Puis, je ne sais plus trop que devenir de ma personne. Faut-il rester?

faut-il me retirer? Je n'ai jamais été aux ordres de personne, et mon

nouveau métier de femme de chambre me rend toute perplexe.

La même voix argentine se fait entendre à nouveau: «Voulez-vous venir un

instant?...»

Je pénètre dans la chambre. Elle est assise à sa toilette, en élégant

peignoir blanc, ses cheveux blonds à moitié dénoués. Elle me montre d'un

geste les vêtements de ville qu'elle vient d'ôter, manteau de loutre,

chapeau garni de loutre aussi, robe de voyage en drap capucin soutachée

de noir. Je les emporte dans la pièce à côté.

Je revins vers elle dans l'intention de me retirer, mais elle m'arrête

d'un signe de main, me regarde en souriant très doucement, puis me dit:

«Nous allons donc vivre avec vous, chez vous, près de vous pendant

quelques jours... Plus tard, vous apprendrez à nous connaître. Vous

saurez qui nous sommes. Aujourd'hui, vous ne devez voir en nous que des

inconnus... Eh bien! malgré le mystère qui doit nous entourer, je veux

vous dire une chose qui pourra vous paraître étrange,--mais croyez

surtout que je ne la prodigue pas... Nous sommes venus vers vous parce

que nous savons qui vous êtes. Ce que je viens de voir de vous me

confirme que nous ne nous sommes pas trompés...»

L'expression de ses traits était devenue plus grave pendant qu'elle

parlait ainsi. Alors, elle se remit subitement à sourire, me fixa bien

en face de ses yeux bruns clairs, et, me tendant la main, me dit très

doucement: «Voulez-vous être mon amie?»

J'étais toute surprise et émue par la manière infiniment délicate dont

elle venait de me parler.

Sans trouver d'autre réponse, je baisai sa main et je me retirai.

J'allais et venais dans ma maison, me répétant sans cesse: «Quelle femme

exquise!» quand un nouveau coup de sonnette m'a rappelée près d'elle.

En ouvrant la porte, je fus éblouie par le spectacle qui s'offrait à mes

yeux. Elle se tenait debout, au milieu de la chambre, en grande toilette

de soirée satin lilas, recouverte de dentelles noires. Le corsage, très

décolleté, laissait à nu son cou, ses épaules, ses bras. Des diamants

resplendissaient de toutes parts. Une aigrette scintillait dans sa

chevelure blonde d'or. Elle était féerique à voir.

Jamais je n'avais vu d'apparition aussi harmonieusement belle. Les

nuances des étoffes et l'éclat des bijoux s'accordaient merveilleusement

avec la blancheur mate des chairs. Une rose thé était fixée au corsage

et un œillet rouge dans les cheveux.

Elle souriait à mon admiration muette. J'ai fini par laisser échapper ce

cri: «Dieu, Madame, que vous êtes belle!»

«IL faut être belle pour celui qu'on aime», a-t-elle répondu. Puis elle

m'a demandé de lui apporter l'indication exacte de tous les départs de

courriers pour Paris, et elle s'est mise à écrire une lettre.

Pendant ce temps, je suis allée à la salle à manger préparer le couvert.

Neuf heures ont sonné. La tempête du dehors redoublait de violence. Un

chien du voisinage hurlait désespérément.

J'étais énervée au plus haut degré, quand j'entends de nouveau la porte

d'en bas s'entr'ouvrir. Je cours vers l'escalier où vient de

s'engouffrer une rafale qui menace d'éteindre la veilleuse. J'aperçois

deux silhouettes d'hommes barbus arrêtés au bas des marches et prêtant

l'oreille du côté de la route. Au bout de quelques moments, le plus

grand de ces hommes prend des mains de l'autre une valise que celui-ci

portait, et lui dit à voix très basse: «À demain, neuf heures.» L'autre

s'échappe aussitôt par la porte, qu'il referme après lui, tandis que le

premier se met à monter.

Je descends vers lui, il m'entrevoit, je prends la valise qu'il me tend.

Je remonte, il me suit. Je frappe doucement. La voix argentine répond.

J'ouvre...

Au même instant, l'homme qui me suivait se précipite dans la chambre, et

deux cris, deux cris inoubliables, se croisent:

«MARGUERITE!»

«GEORGES!»

Il s'est jeté dans ses bras, il la serre à la broyer, il la couvre de

baisers avec une impétuosité sans nom. Elle veut parler, il lui ferme la

bouche de ses lèvres, et il l'embrasse avec furie, sur les cheveux, le

front, les yeux, le cou, les épaules, les bras, les mains, partout où sa

bouche rencontre la chair de sa bien-aimée.

C'est une scène indescriptible de félicité, de délire, de bonheur

surhumain.

Je me retire, complètement étourdie de ce que je viens de voir. La

violence de cet amour surpasse tout ce que je pouvais imaginer. Et

l'homme qui aime ainsi, c'est Lui, l'idole des foules, c'est le général

Boulanger!

Maintenant que j'en ai la certitude, mon cœur se gonfle d'orgueil et de

joie. Lui, sous mon toit! Lui, confié à ma garde!

Dois-je lui montrer que je l'ai reconnu, ou faut-il, au contraire, que

je fasse celle qui ne sait pas? Dois-je, lorsqu'il sonnera, l'aborder en

disant: «Mon général?»

Je discute avec moi-même, et je décide que non. Ils ne me connaissent

pas encore, il faut leur laisser le temps de m'accorder leur confiance

jusqu'à me révéler ce qu'ils croient être un secret pour moi. Il faut

qu'ils se croient ignorés pour être complètement tranquilles et heureux.

Justement, on sonne. Il y a une heure environ que je les ai laissés. Je

monte et les trouve debout, étroitement enlacés l'un à l'autre.

«Pouvons-nous dîner?» me demande-t-il par-dessus la blanche épaule de

son adorée. Et moi de répondre: «Oui, Monsieur.»

À ces mots, ils s'embrassent comme si ce «Oui, Monsieur», les comblait

de joie.

Quand ils sont passés dans la salle à manger, je puis les observer à mon

aise. Le général ne porte pas plus que la quarantaine. Les cheveux,

châtains clairs et nullement blonds d'or comme sur les images d'Epinal,

sont taillés ras en arrière et laissés plus longs en avant. Ils sont

très fournis et très fins. Une raie les sépare un peu de côté et les

relève légèrement à gauche. La barbe, coupée en pointe, possède une

nuance à peine plus claire. L'ensemble de la figure est volontaire et

martial. Le torse paraît plus haut et plus large que ne le comporterait

la taille, plutôt moyenne. Le vêtement est très simple: une jaquette

bleue sombre et un pantalon à raies. La cravate, adaptée au col rabattu,

porte comme épingle un œillet en rubis orné d'un diamant.

Mais, ce qui achève de rendre cette physionomie inoubliable, ce sont les

yeux, des yeux d'un bleu intense, profondément enfoncés dans le creux

que laisse la proéminence des sourcils,--des yeux toujours grands

ouverts et fixes, tantôt pénétrants ainsi que des lames d'acier, tantôt

inexpressifs et vides comme s'ils étaient de cristal, tantôt, sous les

sourcils froncés, lançant des éclairs, tantôt devenant infiniment

caressants dès qu'ils se posent sur Elle.

Et ils ne cessent de se poser sur Elle, pendant qu'il lui parle d'une

voix grave, sonore, point du tout cassante comme chez les militaires, et

qu'il tamise encore en lui parlant. Le geste est sobre, le jeu de

physionomie presque nul, mais le rire est celui d'un jeune homme tout

plein du bonheur de vivre.

Tout en m'occupant de les servir, alors qu'ils s'occupent fort peu de

manger, j'entends une partie des propos qu'il lui tient: «Ma Marguerite,

si tu savais... J'ai tant souffert... loin de toi... Toi aussi? Non, je

t'en supplie, ne me le dis pas! Laisse-moi croire que j'ai été seul à

souffrir, que toi tu as été épargnée, que tu t'es endormie pour ne te

réveiller qu'en ce moment, et que, pendant toute notre séparation, tu

n'as fait qu'un seul et beau rêve... Laisse-moi tout ce qui est torture,

douleur, chagrin: tu sais que je suis fort... Oui, mais une attente

d'une heure encore, et je serais devenu fou! Il aurait peut-être été

prudent que je ne sorte qu'une heure plus tard, mais je sentais

bouillonner dans mon cerveau une telle chaleur que j'en étais effrayé...

J'ai été sur le point de sauter du second étage plutôt que de descendre

l'échelle posée contre le mur...»

Pendant qu'il parlait avec une passion inouïe, pendant que ses yeux

jetaient des étincelles, Elle, plus calme, un peu maternelle, le

grondait doucement: «Georges, Georges, soyez sage... Ne parlez plus de

cela... Plus un mot, je vous en prie, de tout ce qui n'est pas notre

amour...»

Au dessert, je me suis retirée, sans même leur dire bonsoir.

Les voilà donc au comble du bonheur pendant que j'écris ces lignes, dans

ma chambrette située juste au-dessus de leur nid.

* * *

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 30 / 146 题