23.--_Samedi 23 octobre._

Ils sont partis ce soir!

Voyons, que je rassemble mes souvenirs dans cette âme endolorie.

Toute la nuit d'hier à aujourd'hui, je n'ai pas cessé de songer à eux,

sans pouvoir prendre le moindre sommeil.

Dans le secret de mon âme, je formais des vœux pour qu'ils ne partent

pas. Et, cependant, il y avait une chose dont j'avais peur plus encore

que de leur départ: c'est qu'Elle ne lui manifeste tout à coup le désir

de rester encore... Car je savais qu'alors il ne partirait pour rien au

monde, et qu'aucune force humaine ne pourrait l'arracher des pieds de

son adorée... Et j'avais peur de cela.

Le capitaine n'est pas venu ce matin. Ils ne m'ont pas sonnée. À une

heure, j'ai fini par devenir inquiète.

Je suis allée frapper chez eux. Elle m'a répondu qu'ils venaient

déjeuner dans un instant.

J'avais justement fait préparer un déjeuner bien réconfortant. Dieu,

qu'ils ont été longs à venir!

Enfin, les voilà. Lui comme d'ordinaire, Elle dans le costume qu'elle

avait en arrivant. Bien pâles, tous deux. Ils se sont placés l'un en

face de l'autre. Mais il a trouvé que ce n'était pas assez près, et il

est allé s'asseoir sur de bord de son fauteuil à Elle, en la serrant

contre lui d'un bras, et la caressant doucement de la main restée libre.

Autant dire que le repas devenait un mythe. J'en étais tellement désolée

que j'ai fini par me planter en face d'eux, les bras croisés, sans plus

les servir. Ils ont compris le geste et ils sont partis d'un franc éclat

de rire, qui a été leur dernier mouvement de gaîté. Mais ils ne se sont

pas corrigés pour cela et, quand ils se furent levés de table, j'ai pu

constater qu'ils n'avaient pris en tout que deux œufs et trois biscuits.

Je leur ai proposé de tout emballer moi-même, sans qu'ils eussent à se

soucier de rien. Ils m'ont fait signe qu'ils acceptaient. Pendant que

j'allais et venais d'une pièce à l'autre, tout occupée à ma besogne, ils

restaient immobiles, sur le divan du fond de la chambre, et se

redisaient leur amour. C'est Lui, surtout, qui parlait avec un accent de

conviction profonde où je sentais palpiter tout son cœur.

«Te laisser partir! lui disait-il, faut-il que je t'aime pour me

résoudre à souffrir ainsi! Faut-il que j'aie un courage surhumain pour

me séparer de toi, c'est-à-dire pour m'arracher le cœur tout vif de la

poitrine... Faut-il que tu le veuilles pour que je m'y résigne! Car ta

volonté seule peut me faire consentir à ce sacrifice sans nom... Si, au

moins, tu me laissais te suivre, quel est l'obstacle au monde qui

pourrait m'empêcher d'être partout où tu seras? Les convenances, le

monde, ma situation, dis-tu? Est-ce que cela compte pour moi? Est-ce

que tout cela m'a donné une seule heure valant l'une de celles que je

viens de vivre près de toi? Est-ce que tous les honneurs et tout la

popularité dont on m'a entouré valent un seul de tes baisers?... Oui, je

croyais avoir touché au comble des jouissances humaines en goûtant les

honneurs, les flatteries, les acclamations du peuple, la renommée... Tu

es venue, et tu m'as révélé que tout cela n'est rien auprès du bonheur

d'aimer... Ange de ma vie, toi qui m'as donné des joies que je ne

croyais pas réalisables sur cette terre, je n'ai commencé à vivre que du

jour où je t'ai connue... Le sort en est jeté: Il ne me sera plus

possible de vivre sans toi!...»

Pendant qu'il parlait, elle l'écoutait toute pensive et, parfois, elle

le regardait fixement de ses yeux clairs.

Mon travail d'emballage terminé. Je les ai laissés. J'ai descendu les

trois valises au rez-de-chaussée. La nuit est tombée.

L'_Angelus_ avait fini de sonner, quand le grand brun est entré chez moi,

sans faire de bruit. Il venait, m'a-t-il dit, accompagner à la gare ses

deux amis qui repartaient ensemble pour Paris par l'express de neuf

heures. Il s'est mis à m'expliquer d'une façon plutôt embrouillée que

l'une de leurs valises, la plus petite, pourrait rester quelques jours

chez moi en attendant qu'on vînt la prendre, car elle était remplie

d'objets dont ses amis n'avaient pas besoin d'alourdir aujourd'hui leurs

bagages...

Huit heures. J'allais monter les prévenir, quand ce sont eux-mêmes qui

m'ont appelée: «Belle Meunière!»

Je les trouve dans leur chambre, déjà tout prêts à partir.

«Nous voulons vous dire au revoir», me disent-ils.

Je suis si bouleversée que je ne puis plus retenir mes larmes. Alors,

tout émus, eux aussi, ils s'approchent de moi, me mettent leurs mains

sur les épaules, me grondent doucement.

«Allons, me dit-il, ne vous chagrinez pas à ce point... Nous

reviendrons, soyez-en sûre... Nous avons été si heureux chez vous que

notre plus cher désir sera de revivre les moments que nous avons passés

ici... Vous avez été pour nous une sincère amie, et nous ne l'oublierons

pas... Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir et à bientôt...»

En prononçant ces derniers mots, il m'a pris la tête dans ses deux

mains, et m'a donné sur le front un long baiser fraternel, et, aussitôt,

Elle, soulevant sa voilette, m'a embrassée, comme une vraie sœur, sur

les deux joues.

Ils sont descendus très vite et, accompagnés par le grand brun qui

portait une valise dans chaque main, ils se sont éloignés à grands pas

dans la nuit, allant sans doute vers une voiture qui devait les attendre

plus bas.

Je n'en puis plus, je suis brisée d'émotion.

Ils sont partis!

Le Journal de la Belle Meunière Le Général Boulanger et son amie; souvenirs vécus · 第 32 / 146 题