Rousseau, là comme ailleurs, a posé les principes du despotisme
populaire. Il y a dans Rousseau une série d’attaques contre le
Catholicisme; une série d’attaques contre le Christianisme; un plan de
constitution d’une religion, qui serait religion civile, religion
laïque, religion d’État.
Contre le Catholicisme Rousseau fait valoir que cette religion donne aux
hommes deux maîtres, le Prince et Dieu; et par cela seul est la plus
antisociale de toutes les religions: «Il y a une troisième sorte de
religion, plus bizarre, qui, donnant aux hommes deux législateurs, deux
chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires, et les
empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens. Telle est la
religion des Lamas, telle est celle des Japonais, tel est le
Christianisme romain. On peut appeler celui-ci la religion du prêtre. Il
en résulte une sorte de droit mixte et insociable qui n’a pas de nom.»
Il est impossible, quoi qu’on en veuille dire, que le Catholicisme ne
trouble pas l’État et ne le jette pas dans les voies de l’intolérance.
Il est persécuteur ou il n’est pas, et il rend l’État persécuteur ou il
n’a aucune influence sur l’État, ce qui ne se peut que s’il n’est pas:
«Ceux qui distinguent l’intolérance civile de l’intolérance théologique
se trompent, à mon avis. Ces deux intolérances sont inséparables. Il est
impossible de vivre en paix avec des gens que l’on croit damnés; les
aimer serait haïr Dieu, qui les punit; il faut absolument qu’on les
ramène ou qu’on les tourmente. Partout où l’intolérance théologique est
admise, il est impossible qu’elle n’ait pas quelque effet civil, et,
sitôt qu’elle en a, le souverain n’est plus souverain, même au temporel,
et dès lors les prêtres sont les vrais maîtres; les rois ne sont que
leurs officiers.»
Si donc on peut à la rigueur tolérer les religions tolérantes, à
supposer qu’il y en ait, et encore «autant que leurs dogmes n’auront
rien de contraire aux devoirs du citoyen», le catholicisme, lui, doit
être proscrit _a priori_ et exterminé de la cité sur le simple aperçu de
ses principes: «Quiconque ose dire: _Hors de l’Église point de salut_,
doit être chassé de l’État, à moins que l’État ne soit l’Église. Un tel
dogme n’est bon que dans un gouvernement théocratique, et dans tout
autre il est pernicieux. La raison sur laquelle on dit qu’Henri IV
embrassa la religion romaine la devrait faire quitter à tout honnête
homme et surtout à tout prince qui saurait raisonner.»
Le catholicisme doit donc être proscrit comme antisocial au premier
chef; comme mettant, par lui-même, par son dogme, le pays en état de
guerre civile permanente. Dans tout pays où s’est introduit le
catholicisme, la guerre civile est constitutionnelle.
Mais le Christianisme lui-même est antisocial. Qu’on ne s’étonne pas.
Pour Rousseau est antisocial tout ce qui est antidespotique, comme pour
Montesquieu est antisocial tout ce qui est despotique. Donc, comme
Montesquieu, quoique antireligieux, a été amené à trouver que le
Christianisme était élément social excellent, parce qu’il a inventé les
Droits de l’homme; de même Rousseau, quoique religieux, est amené à
trouver que le Christianisme est antisocial parce qu’il a inventé les
Droits de l’homme, qui sont une limite à l’omnipotence de l’État. Il
fait exactement la même remarque que Montesquieu et conclut en sens
contraire, ses principes étant le contraire même de ceux de Montesquieu.
Déjà Bayle avait dit que de véritables chrétiens ne formeraient pas un
État qui pût subsister. A quoi Montesquieu répondait: «Pourquoi non? Ce
seraient des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs et qui
auraient un très grand zèle pour les remplir... Les principes du
christianisme bien gravés dans les cœurs seraient infiniment plus forts
que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques
et cette crainte servile des états monarchiques.»--Reprenant l’idée de
Bayle, Rousseau, en visant directement Montesquieu, écrit: «On nous dit
qu’un peuple de vrais chrétiens formerait la société la plus parfaite
que l’on puisse imaginer. Je ne vois à cette supposition qu’une grande
difficulté: c’est qu’une société de vrais chrétiens ne serait plus une
société d’hommes.» En effet, il semble que Jésus soit venu sur la terre
pour détacher l’homme de la terre et le citoyen de la cité: «... Ce fut
dans ces circonstances que Jésus vint établir sur la terre un royaume
spirituel, ce qui, séparant le système théologique du système politique,
fit que l’_État cessa d’être un_ et causa les divisions intestines qui
n’ont jamais cessé d’agiter les peuples chrétiens... Il est résulté de
cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu
toute bonne _politie_ impossible dans les États chrétiens.»--Le système
antique était bien meilleur et celui de Mahomet est excellent. Chez les
anciens non seulement la religion et l’État se confondaient, mais le
Dieu et l’État se confondaient. «Chaque État... ne distinguait pas les
dieux de ses lois.» Tout commandement politique était en même temps
théologique, comme aussi toute guerre contre un autre peuple «était
politique et théologique à la fois».--Dans ces conditions l’unité et
l’indivisibilité de l’État étaient absolues, et le citoyen enserré par
la loi civile et surgarrotté par la loi religieuse, ou plutôt pressé par
la loi civile et par la loi religieuse tressées ensemble et formant une
même corde, n’avait pas un atome de liberté et d’autonomie. C’était
l’idéal. Mahomet «eut» lui aussi «des vues très saines et lia bien son
système politique; et tant que la forme de gouvernement subsista sous
les califes ses successeurs, ce gouvernement fut exactement un, et bon
en cela. Mais les Arabes, devenus florissants, lettrés, polis, mous et
lâches, furent subjugués par des barbares: alors la division entre les
deux puissances recommença. Quoiqu’elle soit moins apparente chez les
mahométans que chez les chrétiens, elle y est pourtant, surtout dans la
secte d’Ali. Et il y a des États, tels que la Perse, où elle ne cesse de
se faire sentir.»
Chez d’autres peuples on a essayé de remédier à cette dualité fâcheuse
en faisant du chef civil le chef religieux. Ainsi ont fait les
souverains anglais et les souverains russes. Évidemment c’est un
progrès; mais il est beaucoup plus apparent que réel, parce que, partout
où la religion chrétienne est admise, elle domine; et s’en faire le
chef, c’est beaucoup plus se soumettre à elle que la soumettre à soi.
C’est Henri III se déclarant chef de la Ligue: «Parmi nous les Rois
d’Angleterre se sont établis chefs de l’Église et autant en ont fait les
czars; mais, par ce titre, ils s’en sont moins rendus les maîtres que
les ministres; ils ont moins acquis le droit de la changer que le devoir
de la maintenir; ils n’y sont pas législateurs, ils n’y sont que
princes. Partout où le clergé fait un corps, il est maître et
législateur dans sa patrie. Il y a donc deux puissances, deux
souverains, en Angleterre et en Russie, tout comme ailleurs... Hobbes
est le seul qui ait bien vu le mal et le remède et qui ait osé proposer
de réunir les deux têtes de l’aigle et de tout ramener à l’unité
politique, sans laquelle jamais l’État ni le gouvernement ne sera bien
constitué. Mais il a dû voir que l’esprit dominateur du Christianisme
était incompatible avec son système et que l’intérêt du prêtre serait
toujours plus fort que celui de l’État.»
Voilà donc trois religions, le catholicisme, le christianisme, le
paganisme. «La première est évidemment si mauvaise que c’est perdre le
temps de s’amuser à le démontrer. Tout ce qui rompt l’unité sociale ne
vaut rien; tout ce qui met l’homme en contradiction avec lui-même ne
vaut rien.»
La seconde est «sainte, sublime, véritable»; mais «je ne connais rien de
plus contraire à l’esprit social»; parce que «cette religion, n’ayant
aucun rapport particulier avec le corps politique, laisse aux lois la
seule force qu’elles tiennent d’elles-mêmes, sans leur en ajouter aucune
autre, et par là un des grands biens de la société particulière reste
sans effet; et, bien plus, loin d’attacher les cœurs des citoyens à
l’État, elle les en détache, comme de toutes les choses de la terre.»
Reste le paganisme, évidemment très supérieur aux deux religions dont
nous venons de parler: «Il est bon, en ce qu’il réunit le culte divin et
l’amour des lois et que, faisant de la patrie l’objet de l’adoration des
citoyens, il leur apprend que servir l’État c’est en servir le dieu
tutélaire. C’est une espèce de théocratie, dans laquelle on ne doit
point avoir d’autre pontife que le prince, ni d’autres prêtres que les
magistrats. Alors mourir pour son pays c’est aller au martyre; violer
les lois c’est être impie et soumettre un coupable à l’exécration
publique c’est le dévouer au courroux des dieux. _Sacer esto._»--Mais il
faut avouer que cette religion a quelques défauts: «... elle trompe les
hommes, les rend crédules, superstitieux, noie le vrai culte de la
Divinité dans un vain cérémonial.» Il peut lui arriver même, dans le cas
où elle devient exclusive et tyrannique, de «rendre le peuple
sanguinaire et intolérant» à l’égard des autres nations, «ce qui le met
dans un état naturel de guerre avec tous les autres, très nuisible à sa
propre sûreté».
Que faire donc? Revenir au système antique avec un léger amendement.
Adopter un système mixte où il y ait une religion d’État, et où, _de
plus_, chaque citoyen, après avoir adhéré à la religion d’État et en y
restant strictement fidèle, pourra professer des opinions religieuses
particulières, dont l’État ne s’occupera point.
En effet, il importe bien à l’État que chaque citoyen ait une religion
qui lui fasse aimer ses devoirs; mais les dogmes de cette religion
n’intéressent ni l’État ni ses membres qu’autant que ces dogmes se
rapportent à la morale... «Chacun peut avoir _au surplus_ telles
opinions qu’il lui plaît sans qu’il appartienne au souverain d’en
connaître.»
Par exemple, vous êtes juif, protestant, bouddhiste (je ne dis pas
catholique, et l’on verra tout à l’heure pourquoi). Vous restez libre de
comprendre Dieu et l’Univers de cette façon-là; et l’État ne vous
demande pas comment vous les comprenez. Cela vous regarde
personnellement. C’est votre religion personnelle. L’État la respecte,
jusque-là qu’il veut l’ignorer.
--Mais me sera-t-il permis de former association, de former Église avec
ceux que j’aurai remarqués qui comprennent Dieu et l’Univers de la même
façon que moi?
Je ne crois pas. Rousseau ne s’est pas expliqué sur ce point; mais c’est
évidemment très contraire à ses principes généraux. En formant
association sur une chose dont l’État ne s’occupe point et qui ne lui
importe pas, vous formez corps intermédiaire et vous tendez à former
pouvoir intermédiaire. Vous créez, petite, mais qui pourra devenir
grande, une puissance spirituelle dont Rousseau ne veut pas entendre
parler. «Tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien.»--Ainsi: des
croyances particulières et personnelles, mais qui restent particulières
et personnelles; des religions, si vous voulez, mais qui ne _relient_
pas, des religions qui ne soient pas autre chose que des opinions
philosophiques et littéraires, voilà la part faite à la liberté, à
l’autonomie intellectuelle du citoyen.
D’autre part, il y aura une «religion civile», une religion laïque, une
religion sociale, qui sera la religion de l’État, et qui sera _Religion
d’État_, comme chez les anciens, en ce sens qu’on sera civilement obligé
_d’y croire et de la pratiquer_, comme on est obligé de croire au Code
et d’y obéir.
Rousseau a exposé son système sur ce point par deux fois, à six années
de distance, ce qui prouve qu’il l’a très sérieusement médité. Il
l’expose une première fois, en 1756, dans une lettre à Voltaire: «Tout
gouvernement humain se borne par sa nature aux devoirs civils, et, quoi
qu’en ait pu dire le sophiste Hobbes, quand un homme sert bien l’État,
il ne doit compte à personne de la manière dont il sert Dieu. _Il y a,
je l’avoue, une sorte de profession de foi que les lois peuvent
imposer_; mais, hors les principes de la morale et du droit naturel,
elle doit être purement négative, parce qu’il peut exister des religions
qui attaquent les fondements des sociétés, et _qu’il faut commencer par
exterminer ces religions pour assurer la paix de l’État_. De ces dogmes
à proscrire, l’intolérance est certainement le plus odieux, mais il faut
le prendre à sa source; car les fanatiques les plus sanguinaires
changent de langage selon la fortune et ne prêchent que patience et
douceur quand ils ne sont pas les plus forts. Ainsi j’appelle intolérant
par principe tout homme qui s’imagine qu’on ne peut être homme de bien
sans croire tout ce qu’il croit et damne impitoyablement ceux qui ne
pensent pas comme lui. En effet, les fidèles sont rarement d’humeur à
laisser les réprouvés en paix dans le monde, et un saint qui croit vivre
avec des damnés anticipe volontiers sur le métier de diable. _Que s’il y
avait des incrédules intolérants qui voulussent forcer le peuple à ne
rien croire, je ne les bannirais pas moins sévèrement que ceux qui
veulent forcer à croire tout ce qui leur plaît. Je voudrais donc qu’on
eût, dans chaque État, un code moral ou une espèce de profession de foi
civile qui contînt positivement les maximes sociales que chacun serait
tenu d’admettre; et négativement les maximes fanatiques qu’on serait
tenu de rejeter_, non comme impies, mais comme séditieuses. Ainsi, toute
religion qui pourrait s’accorder avec le code serait admise; toute
religion qui ne s’y accorderait pas serait proscrite; et chacun serait
libre de n’en avoir point d’autre que le code même. Cet ouvrage, fait
avec soin, serait, à mon avis, le plus utile qui ait jamais été composé
et peut-être le seul nécessaire aux hommes. Voilà, monsieur, un sujet
pour vous. Je souhaiterais passionnément que vous voulussiez
entreprendre cet ouvrage et l’embellir de votre poésie, afin que, chacun
pouvant l’apprendre aisément, il portât dès l’enfance dans les cœurs ces
sentiments de douceur et d’humanité qui brillent dans vos écrits et qui
manquèrent toujours aux dévots. Je vous exhorte à méditer ce projet qui
doit plaire au moins à votre âme. Vous nous avez donné dans votre poème
sur la _Religion naturelle_ le catéchisme de l’homme. Donnez-nous
maintenant dans celui que je vous propose le catéchisme du citoyen.»
Rousseau expose une seconde fois ce système _sans aucune modification_,
en 1762, dans le _Contrat social_: «Il y a une profession de foi
purement civile, dont il appartient au souverain de fixer les articles,
non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de
sociabilité, sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ni sujet
fidèle.»--On n’obligera personne à les croire; ce serait une odieuse
intolérance; mais on chassera de l’État ceux qui n’y croiront point:
«Sans pouvoir obliger personne à les croire, le souverain peut bannir de
l’État quiconque ne les croit pas.»
Et celui-ci n’a rien à dire à cela; car il n’est pas banni comme impie,
mais comme insociable: «Il peut le bannir, non comme impie, mais comme
insociable, comme incapable d’aimer sincèrement les lois, la justice, et
d’immoler au besoin sa vie à son devoir.»
Le citoyen ne devra pas seulement _croire_ à ces articles de la religion
civile, il devra _les pratiquer_; il devra se conduire en conformité
continuelle avec eux: «Que si quelqu’un, après avoir reconnu
publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas,
qu’il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes: il a
menti devant les lois.»
Ainsi: religion particulière tolérée, à la condition qu’elle ne soit pas
constituée en religion, par association, groupement, corporation,
Église;--religion d’État obligatoire, comme croyance et comme pratique,
les non-croyants étant exilés et les non-pratiquants mis à mort.
Mais _quelle sera_ cette religion d’État? Quels en seront les dogmes?
Quels en seront les articles?
Croyance à Dieu; croyance à la Providence; croyance à l’immortalité de
l’âme; croyance à la vie à venir; croyance à la punition des méchants et
au bonheur des justes; croyance à la sainteté du Contrat social et des
Lois; croyance que les hommes peuvent être sauvés dans quelque religion
que ce soit: «Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en
petit nombre, énoncés avec précision, sans explication ni commentaires.
L’existence de la divinité, puissante, intelligente, bienfaisante,
prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes et le
châtiment des méchants; la sainteté du Contrat social et des lois: voilà
les dogmes positifs. Quant aux dogmes négatifs, je les borne à un seul,
c’est l’intolérance. Elle rentre dans les cultes que nous avons
exclus... Quiconque ose dire: _Hors de l’Église point de salut_, doit
être chassé de l’État.»
En conséquence: quiconque ne croira pas en Dieu sera exilé; quiconque ne
croira pas à la Providence sera exilé; quiconque ne croira pas à
l’immortalité de l’âme sera exilé; quiconque ne croira pas à la punition
future des méchants et au bonheur futur des justes sera exilé; quiconque
ne croira pas à la sainteté du Contrat social et des Lois sera exilé;
quiconque (mahométans, par exemple, ou catholiques) aura déclaré qu’il
croit qu’en dehors de sa religion on n’est point sauvé, sera exilé.
Quiconque, après avoir déclaré qu’il croit en Dieu, se conduira comme
n’y croyant pas, sera puni de mort; quiconque, après avoir déclaré qu’il
croit en la Providence, se conduira comme n’y croyant pas, sera puni de
mort; quiconque, après avoir déclaré qu’il croit à la vie future, à la
punition des méchants et au bonheur des justes, se conduira comme n’y
croyant pas, sera puni de mort; quiconque, après avoir déclaré qu’il
croit à la sainteté du Contrat social et des Lois, se conduira comme n’y
croyant pas, sera puni de mort; tout mahométan ou catholique, qui, après
avoir déclaré qu’il ne l’est pas, se conduira comme s’il l’était, sera
puni de mort.
Telles sont les idées de Rousseau sur la question religieuse et les
dogmes de la Religion civile qu’il veut établir. Ils sont en parfait
accord avec les principes généraux qu’il professe sur l’unité et
l’indivisibilité de l’État et l’omnipotence de la Volonté populaire.
Ils sont, du reste, la simple codification du gouvernement de Calvin à
Genève.