ORGANISATION SOCIALE: L’ÉTAT ET LES ÉGLISES.

I

Sur la question des rapports avec les Églises, Montesquieu, aussi peu

religieux que possible, n’en a pas moins conclu, en définitive, à

l’utilité sociale des religions et à l’utilité sociale de la liberté

religieuse. Les _Lettres Persanes_ sont un ouvrage dirigé contre la

religion catholique en particulier et contre l’esprit religieux en

général, tout autant que contre l’absolutisme royal. C’est là que

Montesquieu a placé sa fameuse épigramme sur le magicien de Rome, dont

Voltaire s’est si souvent souvenu et qu’il a si souvent citée pour faire

remarquer qu’on ne pouvait dire rien de plus fort et que les magistrats

ne pouvaient condamner personne pour propos irréligieux après qu’un

magistrat avait écrit et fait imprimer ces lignes: «Ce magicien

s’appelle le Pape; tantôt il fait croire que trois ne font qu’un, que le

pain qu’on mange n’est pas du pain et que le vin qu’on boit n’est pas du

vin, et mille autres choses de cette espèce...»

Il y a plus fort, à certain égard, dans les _Lettres Persanes_. Il y a

des passages où, sous une forme plaisante, Montesquieu accuse

formellement les religions de troubler l’État et d’être comme condamnées

par leur nature même à le troubler. Il fait dire à un prêtre: «Cet état,

si heureux et si tranquille, que l’on vante tant, nous ne le conservons

pas dans le monde. Dès que nous y paraissons, on nous fait disputer; on

nous fait entreprendre, par exemple, de prouver l’utilité de la prière à

un homme qui ne croit pas en Dieu: l’entreprise est laborieuse et les

rieurs ne sont pas pour nous. Il y a plus: une certaine envie d’attirer

les autres dans nos opinions nous tourmente sans cesse et est pour ainsi

dire attaché à notre profession. Cela est aussi ridicule que si l’on

voyait des Européens travailler, en faveur de la nature humaine, à

blanchir le visage des Africains. Nous troublons l’État; nous nous

tourmentons nous-mêmes pour faire recevoir des points de religion qui ne

sont point fondamentaux; et nous ressemblons à ce conquérant de la Chine

qui poussa ses sujets à une révolte générale pour les avoir voulu

obliger à se rogner les cheveux et les ongles.»

Le Catholicisme inspire à Montesquieu une espèce d’horreur que

j’appellerai l’horreur patriotique. Il le déteste comme contraire à la

population et comme contraire au développement du commerce et de

l’industrie et à l’accroissement des richesses. De là sa terrible lettre

CXVIII, où sont accumulés tous les griefs contre l’Église catholique, au

point que Voltaire n’aura rien à y ajouter. L’Église catholique pousse

au célibat et le célibat épuise et ruine la nation: «Je parle des

prêtres et des dervis de l’un et de l’autre sexe qui se vouent à une

continence éternelle. C’est chez les chrétiens la vertu par excellence,

en quoi je ne les comprends pas, ne sachant ce que c’est qu’une vertu

dont il ne résulte rien. Je trouve que leurs docteurs se contredisent

manifestement quand ils disent que le mariage est saint et que le

célibat qui lui est opposé l’est encore davantage, sans compter qu’en

fait de préceptes et de dogmes fondamentaux le bien est toujours le

mieux. Le nombre de ces gens faisant profession de célibat est

prodigieux. Les pères y condamnaient autrefois les enfants dès le

berceau; aujourd’hui ils s’y vouent eux-mêmes dès l’âge de quatorze ans,

ce qui revient à peu près à la même chose. Ce métier de continence a

anéanti plus d’hommes que la peste et les guerres les plus sanglantes

n’ont jamais fait. On voit dans chaque famille religieuse une famille

éternelle où il ne naît personne et qui s’entretient aux dépens de

toutes les autres. Ces maisons sont toujours ouvertes, comme autant de

gouffres où s’ensevelissent les races futures.»

Le Protestantisme est infiniment plus _social_ à cet égard que le

Catholicisme: «Dans la religion protestante tout le monde est en droit

de faire des enfants; elle ne souffre ni prêtre ni dervis; et si, dans

l’établissement de cette religion qui ramenait tout aux premiers temps,

ses fondateurs n’avaient été accusés sans cesse d’intempérance, il ne

faut pas douter qu’après avoir rendu la pratique du mariage universelle,

ils n’en eussent encore adouci le joug et achevé d’ôter toute la

barrière qui sépare en ce point le Nazaréen de Mahomet.»

Ceci n’est point absolument une plaisanterie prêtée à Usbeck. Luther et

les premiers Luthériens ont, à plusieurs reprises, soit excusé, soit

déclaré recevable la polygamie.

La religion protestante donne donc aux peuples qui la pratiquent un

avantage matériel sur les catholiques: «J’ose le dire: dans l’état

présent où est l’Europe, il n’est pas possible que la religion

catholique y subsiste cinq cents ans. Avant l’abaissement de la

puissance d’Espagne, les catholiques étaient beaucoup plus forts que les

protestants; les derniers sont peu à peu parvenus à un équilibre; et

aujourd’hui la balance commence à l’emporter de leur côté. Cette

supériorité augmentera tous les jours: les protestants deviendront plus

riches et plus puissants et les catholiques plus faibles.»

La religion catholique, enfin, tarit en leurs sources mêmes

l’agriculture, le commerce et l’industrie d’un pays; car les pays

protestants «devant être» et «étant en effet» plus peuplés que les

catholiques, il s’ensuit: «premièrement que les tributs y sont plus

considérables parce qu’ils augmentent à proportion de ceux qui les

paient; secondement que les terres y sont mieux cultivées; enfin que le

commerce y fleurit davantage parce qu’il y a plus de gens qui y ont une

fortune à faire...»

En effet, «quand il n’y a que le nombre de gens suffisants pour la

culture des terres, il faut que le commerce périsse, et lorsqu’il n’y a

que celui qui est nécessaire pour entretenir le commerce, il faut que la

culture des terres manque, c’est-à-dire il faut que tous les deux

tombent en même temps, parce qu’on ne s’attache jamais à l’un que ce ne

soit aux dépens de l’autre. Quant aux pays catholiques, non seulement la

culture des terres y est abandonnée, mais même l’industrie y est

pernicieuse; elle ne consiste qu’à apprendre cinq ou six mots d’une

langue morte. Dès qu’un homme a cette provision par devers lui, il ne

doit pas s’embarrasser de sa fortune: il trouve dans le cloître une vie

tranquille, qui dans le monde lui aurait coûté des sueurs et des peines.

Ce n’est pas tout, les dervis ont en leurs mains presque toutes les

richesses de l’État; c’est une société de gens avares qui prennent

toujours et ne rendent jamais; ils accumulent sans cesse des revenus

pour acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent, pour ainsi dire,

en paralysie; plus de circulation, plus de commerce, plus d’arts, plus

de manufactures.»

Ce rude réquisitoire contient beaucoup de vérités et quelques erreurs.

Il n’est pas douteux que les biens de mainmorte sont un «gouffre» dans

un État. Il faut combiner l’impôt qui les frappe de telle sorte que ce

qu’ils auraient donné à l’État en un siècle, s’ils avaient été entre les

mains de particuliers et soumis au droit de mutation, ils le donnent

exactement et intégralement;--et ce n’est pas un calcul difficile à

faire.

Il n’est pas douteux, non plus, que, même ce caractère de mainmorte

étant corrigé par l’accroissement de l’impôt qui frappe lesdits biens,

il reste encore qu’une association ayant un intérêt moins urgent à

cultiver d’une manière intensive, son bien rend moins à la communauté

que celui, à le supposer de même étendue, qui appartient à des

particuliers. Ceci est la question de «propriété d’agrément». La

propriété d’agrément, qu’elle soit à un grand seigneur ou à des moines,

doit être frappée d’un impôt tel qu’elle rende à l’État en dix ans ce

que lui aurait rendu une propriété de rapport et de culture

intensive;--et ce n’est pas un calcul difficile à faire.

Ces deux précautions financières prises, d’une part je ne vois pas que

le bien appartenant à une association ou à un grand seigneur soit encore

un gouffre pour l’État; et je vois d’autre part que, pressés ainsi par

l’impôt, grand seigneur ou association, ou bien se déferont d’un bien

trop onéreux et le rendront à la masse des petits propriétaires,

cultivateurs énergiques;--ou bien le feront travailler eux-mêmes et

l’exploiteront tout aussi énergiquement que les petits propriétaires,

_ce qui sera un bien_, les avantages de la grande culture étant joints à

ceux de la culture intensive.

Enfin il y a la question de la surpopulation, que Montesquieu tranche un

peu vite. Il faut une surpopulation, croit Montesquieu, pour qu’il y ait

beaucoup de gens qui «aient leur fortune à faire» et pour qu’il y en ait

trop pour les besoins de l’agriculture, afin qu’un certain nombre soient

rejetés sur le commerce, l’industrie, l’invention. Rien n’est plus vrai.

On pourrait même ajouter qu’il faut dans un pays plus de gens qu’il n’en

faut pour l’agriculture, pour l’industrie et pour le commerce, afin

qu’il y en ait pour la colonisation et l’exploration et la découverte et

l’expansion, en un mot, du pays en dehors de soi. Tout cela est juste;

mais il y a une limite, et la surpopulation ne doit être qu’assez

légère; car si elle est excessive elle est misère particulière et misère

générale: misère particulière, cela va de soi, misère générale parce que

les surproduits qui ne trouvent pas l’emploi de leurs forces retombent

en poids mort sur la communauté et deviennent des parasites sociaux.

Les pays protestants sont précisément un exemple de cette factice

prospérité. Ils ont surproduit en hommes, ce qui a eu chez eux comme

correctif nécessaire l’émigration continue. C’est un bien, dira-t-on,

l’émigration faisant la colonie, et la colonie s’ajoutant à la mère

patrie. Mais jamais une colonie nombreuse et vaste ne demeure unie à la

mère patrie; et que reste-t-il à l’Angleterre d’avoir fait, par

surproduction d’hommes, l’Amérique qui s’est détachée d’elle; et que

reste-t-il à l’Allemagne d’avoir, par surproduction d’hommes, peuplé

cette même Amérique qui ne songe aucunement à la soutenir ou à la

défendre?

Il manque à Montesquieu d’avoir lu Malthus pour avoir les yeux ouverts

des deux côtés et pour connaître les dangers de la surpopulation autant

que les dangers de la population insuffisante. Il faut favoriser une

surpopulation limitée, qui donne un peu plus d’hommes qu’il n’en faut

pour l’agriculture, le commerce, l’industrie, de manière à en avoir pour

une émigration limitée aussi, laquelle permette, non la colonisation

proprement dite, mais l’exploitation de pays étrangers par des hommes

peu nombreux toujours rattachés à la mère patrie.

Cette surpopulation limitée, vous n’avez pas besoin, pour qu’elle vous

soit donnée, d’abolir la religion catholique, le célibat des prêtres et

les ordres religieux. Vous n’avez qu’à combattre le trop de moines, le

trop de grands seigneurs, le trop d’oisifs et même le trop de

célibataires, par les mesures exclusivement financières que j’indiquais

plus haut. Le principe c’est de _frapper l’inutile_; c’est de frapper la

terre inutile, l’homme inutile, la femme inutile. En les imposant, les

uns et les autres, plus que les autres, selon une proportion équitable

et de telle manière qu’ils rendent autant à l’État que s’ils étaient

utiles spontanément, d’abord l’État ne perd rien, ensuite vous en

diminuez le nombre et le réduisez à ce qu’il est indifférent _et même

utile_ qu’il soit.

Car il ne faut pas oublier que, à la condition qu’il soit réduit à la

portion congrue, l’inutile lui-même a son utilité sociale. Il n’est pas

nécessaire que toute la terre d’un pays soit un champ de betteraves, et

quelques jardins et même quelques parcs n’y sont pas de trop pour mettre

dans les imaginations quelque notion de beauté.--Il n’est pas nécessaire

que tous les hommes et toutes les femmes aient des enfants et il en

faut, soit pour aider et soulager ceux qui en ont trop, soit pour faire

office d’art, de science, de lettres, d’invention, de prédication,

office utile encore, et au premier chef, à la communauté. C’est toujours

le raisonnement d’Adolphe Thiers défendant une cause, du reste mauvaise,

celle de l’exemption du service militaire. Mesurant d’un coup d’œil sa

très petite taille, il disait en souriant: «Moi, j’ai fait un assez bon

avocat et j’aurais fait un assez piètre soldat. Eh bien, comme

militaire, je me suis fait remplacer, et comme avocat j’ai plaidé

moi-même.» De même il n’est pas si mauvais qu’un certain nombre

d’hommes, qui auraient fait d’assez mauvais pères de famille, ne l’aient

point été, à la condition qu’ils aient rendu d’autres services, et

particulièrement signalés, au pays. Je n’en veux nullement à un savant,

s’il a cru qu’une femme l’empêcherait de travailler, ce qui était une

hypothèse, mais raisonnable, d’être resté consacré à la seule science;

je n’en veux nullement à Dom Calmet de n’avoir fait que des livres. Mais

il faut être Dom Calmet; oui, et il faut payer en proportion de ce que

le célibat vous ôte de charges; oui, encore.

Sous ces réserves, Montesquieu est dans le vrai. Il y est surtout au

temps où il écrit et où moines inutiles, ignorants, ne rendant aucun

service à l’État, possédant trop et ne cultivant pas ce qu’ils

possédaient, et encore soustraits en une large mesure aux charges de

l’impôt au lieu d’y être triplement soumis, étaient, comme il le dit

fort bien, un fléau pour la société et un gouffre au sein de l’État.

Je n’ai pas besoin de dire--mais cependant on peut l’avoir oublié--que,

dès les _Lettres Persanes_, Montesquieu a protesté avec énergie, ce qui

est excellent, et avec esprit, ce qui est meilleur encore, contre la

stupide révocation de l’Édit de Nantes, qu’on recommence, en sens

inverse, aux jours où nous sommes: «Tu sais, Mirza, que quelques

ministres de Cha-Soliman avaient formé le dessein d’obliger tous les

Arméniens de Perse de quitter le royaume, ou de se faire mahométans,

dans la pensée que notre Empire serait toujours pollué tant qu’il

garderait dans son sein ces infidèles. C’était fait de la grandeur

persane si dans cette occasion l’aveugle dévotion avait été écoutée...

En proscrivant les Arméniens on pensa [on fut sur le point de] détruire

en un seul jour tous les négociants et presque tous les artisans du

royaume... Les persécutions que les mahométans zélés ont fait aux

Guèbres les ont obligés à passer en foule dans les Indes et ont privé la

Perse de cette industrieuse nation... Il ne restait à la dévotion qu’un

second coup à faire, c’était de ruiner l’industrie, moyennant quoi

l’Empire tombait de lui-même et avec lui, par une suite nécessaire,

cette même religion qu’on voulait rendre si florissante.»

Et enfin, dans ces mêmes _Lettres Persanes_, Montesquieu a défendu la

tolérance et même la liberté de conscience, non seulement en droit, mais

comme chose éminemment utile à l’État.

En droit il dit: «Quand il n’y aurait pas de l’inhumanité à affliger la

conscience des autres, quand il n’en résulterait aucun des mauvais

effets qui en germent à milliers, il faudrait être fou pour s’en aviser.

Celui qui veut me faire changer de religion ne le fait sans doute que

parce qu’il ne changerait pas la sienne si on voulait l’y forcer. Il

trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose qu’il ne ferait pas

lui-même peut-être pour l’empire du monde.»

En considération de l’intérêt de l’État, il dit: «S’il faut raisonner

sans prévention, je ne sais, Mirza, s’il n’est pas bon que dans un État

il y ait plusieurs religions. On remarque que ceux qui vivent dans la

religion tolérée se rendent ordinairement plus utiles à leur patrie que

ceux qui vivent dans la religion dominante, parce que, éloignés des

honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leurs

richesses, ils sont portés à en acquérir par leur travail et à embrasser

les emplois de la société les plus pénibles.»--En un mot, ils ne peuvent

pas être fonctionnaires, et il est bon qu’il y ait dans l’État un bon

nombre d’hommes qui ne puissent pas même être tentés d’être

fonctionnaires. Ils s’ingénient à être utiles. Ils songent à rendre des

services à l’État, au lieu de songer à lui en demander. Ils cultivent

les terres, ils font du commerce, ils font des inventions. Il est à

remarquer que le fonctionnaire n’invente rien et que même on ne serait

pas satisfait qu’il inventât quelque chose. Ils pensent par eux-mêmes.

On a cru remarquer que le fonctionnaire ne pense point, et que même on

ne serait pas très satisfait qu’il pensât.--Cette utilité des religions

condamnées, mais tolérées, se retrouve aujourd’hui dans l’utilité, qu’on

ne comprend pas assez, des partis politiques. Il n’est pas mauvais, quoi

qu’on en puisse croire, qu’il y ait des partis politiques dans une

nation. Celui qui l’emporte, quel qu’il soit, voudrait anéantir tous les

autres. Trop faible pour le faire, il les exclut, au moins, des

fonctions de l’État. Cela n’est pas sans un bon effet. Il y a une partie

de la nation, restreinte, à la vérité, qui ne songe pas à être

percepteur et qui alimente par son travail les caisses de la perception.

La multiplicité des religions a d’autres avantages pour l’État, qui sont

plus grands encore. «Comme toutes les religions contiennent des

préceptes utiles à la société, il est bon qu’elles soient observées avec

zèle. Or, qu’y a-t-il de plus capable d’animer ce zèle que leur

multiplicité? Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. La jalousie

descend jusqu’aux particuliers: chacun se tient sur ses gardes et craint

de faire des choses qui déshonoreraient son parti et l’exposeraient aux

censures, impardonnables, du parti contraire. Aussi a-t-on toujours

remarqué qu’une secte nouvelle, introduite dans un État, était le moyen

le plus sûr pour corriger tous les abus de l’ancienne[11].» Le prince

doit donc souffrir plusieurs religions différentes dans ses États; il a

intérêt à les souffrir. Elles se combattent entre elles, se corrigent

les unes les autres et ne le combattent pas. «Il n’y en a aucune qui ne

prescrive l’obéissance et ne prêche la soumission.»

[11] Bien remarquer ce dernier passage. Montesquieu le contredira plus

tard, ou semblera le contredire.

Ceci est assez contestable, et l’on a remarqué de temps en temps

quelques catholiques et quelques protestants qui prêchaient le régicide.

Qui veut trop prouver risque de compromettre ce qu’il prouve. Ce qu’il

faudrait dire peut-être, c’est que les religions diverses qui sont dans

un État s’appuient tour à tour sur le pouvoir, craignent toujours, à

moins d’être décidément persécutées, de se l’aliéner, espèrent toujours,

à moins d’être décidément persécutées, se le concilier, et, dans cette

rivalité, comme dans celle de leur propagande spirituelle, se

neutralisent les unes les autres.

Mais la diversité et la multiplicité des religions suscitent des guerres

religieuses, et les guerres religieuses sont la peste la plus

désastreuse d’un État. Il est vrai, mais «qu’on y prenne bien garde, ce

n’est point la multiplicité des religions qui a produit ces guerres,

c’est l’esprit d’intolérance qui animait celle qui se croyait la

dominante. C’est cet esprit de prosélytisme que les Juifs ont pris des

Égyptiens, et qui d’eux est passé comme une maladie épidémique aux

Mahométans et aux Chrétiens.»

Il faut donc accepter toutes les religions, aimer qu’elles se

multiplient et non seulement ne pas avoir de religion d’État et ne pas

mettre l’État au service d’une religion, mais tenir en bride la religion

dominante et réprimer ses tendances envahissantes.

On voit ici très précisément, je ne dirai pas le mépris de Montesquieu

pour les majorités, mais le peu de cas qu’il en fait en matière

spirituelle. Il était détestable de reconnaître une religion comme

religion d’État. Il était mauvais encore de déclarer une religion

religion de la majorité des Français. En religion comme en toutes choses

qui sont de pensée, il n’y a pas de majorité, ou, si l’on aime mieux, la

majorité n’est pas présomption de vérité. La majorité est une question

de fait; elle est un expédient de pratique: on se compte pour ne pas se

battre; mais, en fait d’opinion, la majorité ne doit donner à une idée

aucune prééminence, et toutes les opinions doivent être acceptées et

respectées par l’État à titre égal. Il ne faut donc ni religion d’État,

ni religion de la majorité des citoyens.

Encore moins faut-il,--car ce serait la même chose, mais plus

irrationnel et un peu burlesque,--que l’État lui-même se proclame

religion et qu’il ait la prétention de vouloir qu’on croie ce qu’il

croit lui-même et d’exiger qu’on pense ce qu’il pense. Ce serait alors,

non seulement religion d’État, mais État-Religion, non seulement État se

mettant au service d’une religion; mais État se mettant au service de

_sa_ religion; ce serait le Papisme pur ou le despotisme théocratique

des empereurs de Byzance.

Il y a à cela plusieurs inconvénients: le premier est que c’est absurde;

mais c’est le moindre; le plus grave c’est que les religions, à ce

régime, se transforment en partis politiques, comme à Byzance,

naturellement, et qu’on est d’une religion ou d’une autre, selon qu’on

est pour le gouvernement ou contre lui, et cela dégrade les religions et

leur ôte tout ce qu’elles ont de bon, et d’autre part donne aux partis

l’âpreté et la fureur de sectes religieuses. Comme dit Montesquieu

quelque part[12], «cela donne à l’État de mauvais sujets et de mauvais

fidèles». Il y a peu d’États plus mauvais que ceux qui sont gouvernés

dans cet esprit.

[12] _Esprit_, XXV, 11.

La plupart des gouvernements ont, cependant, au moins cette tendance;

mais surtout ceux des pays où l’esprit catholique a longtemps dominé et

où chaque gouvernement, comme par atavisme, se prend pour un Louis XIV,

prétend que ses sujets doivent penser comme lui, estime qu’il y va de

l’État si les sujets ont une seule idée différente de celles de Sa

Majesté; et pratique la religion d’État, même sans le savoir, par une

sorte de tradition, d’aptitude innée, de geste machinal et de mouvement

réflexe.

* * * * *

Des _Lettres Persanes_ à _l’Esprit des Lois_ la pensée de Montesquieu

relativement aux choses religieuses a un peu changé. Il a toutes ses

idées anciennes et essentielles sur cet objet; mais il en a

quelques-unes de nouvelles.

Plus que jamais il est pour la liberté de conscience et pour la liberté

des cultes, et d’autre part pour la correction rigoureuse de l’abus des

biens de mainmorte. Il est pour la liberté de conscience jusque-là qu’il

abolit les lois de sacrilège, si tant est qu’elles existassent (car ce

fut contesté), d’après lesquelles furent condamnés La Barre et

d’Étallonde. La façon dont il les abolit est bien spirituelle. Il

commence par mettre les crimes contre la religion au premier rang de

tous les crimes: «Il y a quatre sortes de crimes. Ceux de la première

espèce choquent la religion, ceux de la seconde les mœurs, ceux de la

troisième la tranquillité, ceux de la quatrième la sûreté des

citoyens.»--Puis il pose en principe que les peines que l’on inflige

«doivent dériver de la nature de chacune de ces espèces».--Puis il

divise les crimes contre la religion en deux classes: il y a ceux qui

l’attaquent directement, les sacrilèges; il y a ceux qui en troublent

l’exercice. Ceux qui ne font qu’en troubler l’exercice doivent être

renvoyés à la catégorie des délits qui choquent la tranquillité des

citoyens et punis de peines très faibles. Restent les sacrilèges. Eh

bien, la peine qui les frappera «doit dériver de la nature du crime» et

par conséquent elle doit consister «dans la privation de tous les

avantages que donne la religion; l’expulsion hors des temples; la

privation de la société des fidèles, les exécrations, les détestations,

les conjurations».--Et voilà le sacrilège moins puni, socialement, que

le fait d’avoir troublé l’exercice du culte; et il n’y a rien, à mon

avis, de plus raisonnable.

Il est amusant de rapprocher cette consultation de celle que Frédéric II

a donnée à Voltaire au sujet de l’affaire La Barre. Frédéric est moins

indulgent que Montesquieu; mais il y a à parier qu’il se rappelle

_l’Esprit des Lois_: «La scène qui s’est passée à Abbeville est

tragique; mais n’y a-t-il pas de la faute de ceux qui ont été punis?

Faut-il heurter de front les préjugés que le temps a consacrés dans

l’esprit des peuples? Et, si l’on veut jouir de la liberté de penser,

faut-il insulter à la croyance établie?... Si votre Parlement a sévi

contre ce malheureux jeune homme qui a frappé le signe que les chrétiens

révèrent comme le symbole de leur salut, accusez-en les lois du royaume.

C’est selon ces lois que tout magistrat fait serment de juger; il ne

peut prononcer sa sentence que selon ce qu’elles contiennent, et il n’y

a de ressource pour l’accusé qu’en prouvant qu’il n’est pas dans le cas

de la loi. _Si vous me demandiez si j’aurais prononcé un arrêt aussi

dur_, je vous dirais que non et que, selon mes lumières naturelles,

_j’aurais proportionné la punition au délit_. Vous avez brisé une

statue, je vous condamne à la rétablir; vous n’avez pas ôté le chapeau

devant le curé de la paroisse qui portait ce que vous savez; je vous

condamne à vous présenter quinze jours consécutifs sans chapeau à

l’église; vous avez lu les ouvrages de M. de Voltaire; oh! ça, monsieur

le jeune homme, il est bon de vous former le jugement; pour cet effet on

vous enjoint d’étudier la _Somme_ de saint Thomas d’Aquin...»--Dans une

autre lettre: «... Ce qui vient d’arriver à Abbeville est d’une nature

bien différente [de l’affaire Calas]. Vous ne contesterez pas que tout

citoyen doit se conformer aux lois de son pays. Or, il y a des punitions

établies par les législateurs pour ceux qui troublent le culte adopté

par la nation. La discrétion, la décence, surtout le respect que tout

citoyen doit aux lois, obligent donc de ne point insulter au culte reçu

et d’éviter le scandale et l’insolence. Ce sont ces lois de sang qu’on

devrait réformer en proportionnant la punition à la faute; mais tant que

ces lois rigoureuses demeureront établies, les magistrats ne pourront

pas se dispenser d’y conformer leur jugement... Nous connaissons les

crimes que le fanatisme de religion a fait commettre. _Gardons-nous

d’introduire le fanatisme dans la philosophie._ Son caractère doit être

la douceur et la modération. Elle doit plaindre la fin tragique d’un

jeune homme qui a commis une extravagance; elle doit démontrer la

rigueur excessive d’une loi faite dans un temps grossier et ignorant;

mais il ne faut pas que la philosophie encourage à de pareilles actions

ni qu’elle fronde les juges qui n’ont pas pu juger autrement qu’ils ont

fait... La tolérance dans une société doit assurer à chacun la liberté

de croire ce qu’il veut; mais cette tolérance ne doit pas s’étendre à

autoriser l’effronterie de jeunes étourdis qui insultent audacieusement

à ce que le peuple révère. Voilà mes sentiments, qui sont conformes à ce

qu’assurent la liberté et la sûreté publique, premier objet de toute

législation.»

Au fond le philosophe de la Brède et le roi de Prusse sont à peu près

d’accord. Montesquieu veut qu’on punisse le sacrilège s’il a troublé

l’exercice du culte ou la tranquillité publique. Frédéric veut qu’on

punisse le sacrilège, même, semble-t-il, s’il n’a pas troublé la

tranquillité publique, en tant qu’insulte à la conscience des citoyens;

mais qu’on le punisse, du reste, légèrement. En fait la loi rédigée par

Montesquieu et celle qu’aurait rédigée Frédéric II auraient les mêmes

résultats. Toutes les fois qu’un sacrilège est _vu_, il insulte à la

conscience des citoyens et trouble la tranquillité publique, et par

conséquent il serait puni et par Montesquieu et par Frédéric.

Resterait le sacrilège secret et qui n’aurait été vu par personne, et

celui-ci Frédéric le condamnerait encore et Montesquieu non. Mais ce

cas-là existe à peine. Vous avez, la nuit, insulté une église, sans que

personne vous ait vu ni entendu; quelque loi qui ait été rédigée, vous y

échappez. Mais vous insultez de jour un temple ou une église devant

témoins, vous excitez un haro, vous troublez la tranquillité publique,

et vous tombez sous la loi de Montesquieu comme sous celle de Frédéric.

Même vous avez, la nuit, souillé une église. S’il reste des traces, il y

a clameur, il y a tranquillité publique troublée, et vous tombez sous la

loi, et de Montesquieu et de Frédéric, si l’on vous découvre.

D’Étallonde aurait été condamné selon Montesquieu aussi bien que par

Frédéric; car s’il a été dénoncé comme ayant battu un crucifix et s’il a

été convaincu de l’avoir fait, c’est qu’il avait été vu le battant, et

dès lors il y avait et insulte à la conscience des citoyens et

tranquillité publique troublée.

Pour ce qui est de la liberté de conscience absolue, Montesquieu est

moins affirmatif dans _l’Esprit des Lois_ que dans les _Lettres

Persanes_. On se rappelle que dans celles-ci il avait vanté la

multiplicité des religions comme une chose excellente pour l’État, et

dit en passant: «Aussi a-t-on remarqué qu’une secte nouvelle, introduite

dans l’État, était le moyen le plus sûr pour corriger les abus de

l’ancienne»; d’où l’on pouvait conclure que l’intérêt du Prince est de

favoriser l’introduction dans l’État de sectes nouvelles.--C’est

pourtant ce de quoi Montesquieu n’est point partisan dans _l’Esprit des

Lois_: «Lorsque les lois d’un État ont cru devoir souffrir plusieurs

religions, il faut qu’elles les obligent aussi à se tolérer entre

elles... Comme il n’y a guère que les religions intolérantes qui aient

un grand zèle pour s’établir ailleurs, parce qu’une religion qui peut

tolérer les autres ne songe guère à sa propagation, ce sera une très

bonne loi civile, lorsque l’État est satisfait de la religion déjà

établie, de ne point souffrir l’établissement d’une autre. Voici donc le

principe fondamental des lois politiques en fait de religion: quand on

est maître de recevoir dans un État une nouvelle religion ou de ne pas

la recevoir, il ne faut pas l’y établir; quand elle y est établie, il

faut la tolérer.»

Je ne vois pas trop ce qui a pu inspirer à Montesquieu ce «principe

fondamental», restrictif de la liberté. Il autorise les persécutions des

empereurs romains contre le christianisme naissant; il autorise les

persécutions des rois et reines français et anglais contre le

protestantisme naissant.--Et qu’est-ce que c’est que «recevoir une

nouvelle religion» et «la tolérer quand elle est établie»? On ne reçoit

pas une religion nouvelle; on s’aperçoit qu’elle existe quand déjà elle

est «établie». Faut-il, à ce moment, la persécuter, sous prétexte de ne

pas la recevoir, ou la tolérer, sur cette raison qu’elle est établie? Où

est la limite? Où est la date?--Fera-t-on intervenir la question de

nombre? Dira-t-on qu’est tenue pour religion «s’introduisant» une

religion qui n’a encore dans le pays que peu d’adeptes? Alors où est la

limite? Où est le chiffre? Et nous retombons dans cette considération de

majorité et de minorité que nous avons vu qui, de l’avis même de

Montesquieu, ne doit pas intervenir dans les questions de choses

spirituelles.

Le «principe fondamental» de Montesquieu n’est pas rationnel; il n’est

pas conforme à ses idées générales; il n’est pas facilement applicable:

il est arbitraire; il autorise toutes les persécutions et toutes les

violences de la religion dominante contre les autres.

Mais si Montesquieu semble avoir fait un pas en arrière depuis les

_Lettres Persanes_ à certain point de vue, à d’autres égards sa pensée

semble s’être élargie depuis 1720. Il ne répète plus que le Catholicisme

par lui-même est une cause de dépopulation et de ruine dans un État; il

se contente de dire, et dans cette mesure sa pensée est très acceptable

et n’est que parfaitement juste: «Le mal incurable est quand la

dépopulation vient de longue main... Les pays désolés par le despotisme

et _par les avantages excessifs du clergé sur les laïques_ en sont deux

grands exemples.»

Et, d’autre part, il s’est aperçu qu’il y a un certain «droit politique»

et un certain «droit des gens» qui sont nés du Christianisme et qui

constituent un grand progrès: «La religion chrétienne est éloignée du

pur despotisme: c’est que la douceur, étant si recommandée dans

l’Évangile, elle s’oppose à la colère despotique avec laquelle le prince

se ferait justice et exercerait ses cruautés... Pendant que les princes

mahométans donnent sans cesse la mort ou la reçoivent, la religion, chez

les chrétiens, rend les princes moins timides et par conséquent moins

féroces. Le prince compte sur ses sujets et les sujets sur le prince.

Chose admirable, la religion chrétienne qui semble n’avoir d’objet que

la félicité de l’autre vie fait encore notre bonheur dans celle-ci...

Que, d’un côté, l’on se mette devant les yeux les massacres continuels

des rois et des chefs grecs et romains, et de l’autre la destruction des

peuples et des villes par ces mêmes chefs; et Timur et Gengiskan qui ont

dévasté l’Asie, et nous verrons que nous devons au Christianisme _et

dans le gouvernement un certain droit politique et dans la guerre un

certain droit des gens_, que la nature humaine ne saurait assez

reconnaître. C’est ce droit des gens qui fait que, parmi nous, la

victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses: la vie, la

liberté, la loi, les biens et toujours la religion, lorsqu’on ne

s’aveugle pas soi-même.»

C’est ici une des pensées les plus profondes de Montesquieu; et la

vérité, plus précise encore, c’est que le Christianisme, en contestant

le droit absolu de l’État sur toute la personne de ceux qu’il contient

ou de ceux qu’il conquiert, a fondé les _Droits de l’homme_. Et, comme

on le pense bien, c’est ici aussi qu’est la plus considérable divergence

entre Montesquieu et Voltaire, celui-ci, comme nous le verrons plus

tard, considérant l’antiquité comme infiniment supérieure aux temps

modernes, précisément par la raison qu’entre elle et eux a paru le

Christianisme qui a déchaîné tous les maux sur le monde.

Pour ce qui est des différences, secondaires en considération de ce

qu’ils ont de commun, qui existent entre le culte catholique et le

protestant, Montesquieu estime que «l’esprit d’indépendance et de

liberté» qui anime les peuples du Nord les prédestinait au

protestantisme et que l’esprit, plutôt contraire, qui anime les peuples

du Sud, les retenait dans la religion romaine.

L’idée est contestable. Je ne crois pas qu’il y ait un peuple plus

naturellement né pour la servilité, que le peuple allemand[13]; ni qu’il

y ait de peuple plus indépendant que l’Espagnol, que l’Italien du Nord,

avec toutes ses républiques orageuses, que le Français lui-même

précisément dans la partie de son histoire qui a précédé l’établissement

du protestantisme ou qui a coïncidé avec lui. C’est ailleurs que dans

les mœurs politiques, c’est dans les mœurs intimes et domestiques qu’il

faut chercher la raison pourquoi l’Allemand et l’Anglais sont devenus si

facilement protestants, l’Espagnol et l’Italien sont demeurés

catholiques et les Français se sont séparés en deux fractions presque

égales; car encore ne faut-il pas oublier que c’est ainsi qu’ont eu lieu

les choses et que les Français ne sont devenus nation en majorité

catholique qu’au bout d’un siècle, et quand l’une des fractions a eu la

victoire sur l’autre et a mis à profit sa victoire.

[13] Cf. Nietzsche, _Aurore_, ch. 207.

Montesquieu ne me paraît pas beaucoup plus heureux quand il compare le

luthéranisme et le calvinisme, et quand il dit que «Luther, ayant pour

lui de grands princes, n’aurait guère pu leur faire goûter une autorité

ecclésiastique qui n’aurait point eu de prééminence extérieure; et que

Calvin ayant pour lui des peuples qui vivaient dans des républiques, _ou

des bourgeois obscurcis dans des monarchies_, pouvait fort bien ne pas

établir des prééminences et des dignités.»--Il oublie que, en France, ce

sont précisément les princes et la noblesse qui ont été les principaux

partisans et appuis de Calvin.

Montesquieu me paraît plus dans le vrai, quand,--parce qu’il a eu,

depuis les _Lettres Persanes_, sa conception des corps intermédiaires,

garanties et gardiens des libertés publiques,--il s’aperçoit que les

Églises sont précisément au nombre de ces corps intermédiaires si

précieux: «Autant le pouvoir du clergé est dangereux dans une

République, autant est-il convenable dans une Monarchie, surtout dans

celles qui vont au despotisme. Où en seraient l’Espagne et le Portugal

depuis la perte de leurs lois sans ce pouvoir qui arrête seul la

puissance arbitraire? Barrière toujours bonne lorsqu’il n’y en a point

d’autres: car, comme le despotisme cause à la nature humaine des maux

effroyables, le mal même qui le limite est un bien. Comme la mer, qui

semble vouloir couvrir toute la terre, est arrêtée par les herbes et les

moindres graviers qui se trouvent sur le rivage, ainsi les monarques,

dont le pouvoir paraît sans bornes, s’arrêtent par les plus petits

obstacles et soumettent leur fierté naturelle à la plainte et à la

prière.»

La comparaison est radicalement fausse; mais l’idée est juste. Voltaire

n’a pas eu assez de railleries contre cette idée, comme nous verrons

plus loin; mais ses railleries elles-mêmes ne sont pas sans provoquer

quelques objections. Tout gouvernement (ce que semble oublier un instant

Montesquieu) «va au despotisme», et parmi les corps intermédiaires qui

peuvent l’arrêter sur cette pente, nul n’y est plus propre qu’un pouvoir

spirituel qui a de l’influence sur les âmes et sur les volontés et qui

persuade aux sujets, maxime odieuse à tout despotisme, qu’ils ont

quelque chose d’eux-mêmes à refuser à l’État et sur quoi l’État ne doit

pas avoir de prise.

Ajoutons, pour être complet, que, dans _l’Esprit des Lois_ comme dans

les _Lettres Persanes_, Montesquieu se montre inquiet relativement aux

biens de mainmorte et donne des avis pressants pour combattre ce fléau:

«Les familles particulières peuvent périr; ainsi les biens n’y ont pas

une destination perpétuelle. Le clergé est une famille qui ne peut

périr; les biens y sont donc attachés pour toujours et n’en peuvent pas

sortir. Les familles particulières peuvent s’augmenter; il faut donc que

leurs biens puissent croître aussi. Le clergé est une famille qui ne

doit point s’augmenter; les biens doivent donc y être bornés... Ces

acquisitions sans fin paraissent aux peuples si déraisonnables que celui

qui voudrait parler pour elles serait regardé comme un imbécile... Dans

quelques pays d’Europe la considération des droits des seigneurs a fait

établir en leur faveur un droit d’indemnité sur les immeubles acquis par

les gens de mainmorte. L’intérêt du prince lui a fait exiger un droit

d’amortissement dans le même cas... En France où ce droit et celui

d’indemnité sont établis, le clergé a moins acquis qu’ailleurs, et l’on

peut dire que la prospérité de cet État est due en partie à l’exercice

de ces deux droits. _Augmentez-les, ces droits_, et arrêtez la

mainmorte, s’il est possible.»

* * * * *

En résumé, à travers quelques contradictions, Montesquieu, anticlérical

et même antireligieux, est partisan de la liberté de conscience absolue

et de la liberté des cultes complète;--croit que la multiplicité des

religions est un bien pour les religions, pour le pays et pour

l’État;--voit dans les Églises des corps intermédiaires salutaires pour

le pouvoir et bons garants des libertés publiques;--croit que les Droits

de l’homme et le Droit des peuples ont été inventés par le

Christianisme; est partisan de tout ce qui peut gêner et réduire les

biens de mainmorte.--Là, comme ailleurs, Montesquieu a posé les

principes mêmes de la doctrine libérale.

La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire · 第 34 / 50 题