Il n’y a de différence, au fond, entre Voltaire et Rousseau, pour ce qui
est des questions religieuses, sinon que Rousseau est partisan du
despotisme populaire et que Voltaire est partisan du despotisme royal.
La haine pour le Catholicisme en particulier et pour le Christianisme en
général est la même. L’admiration pour l’antiquité et pour la façon dont
l’antiquité a compris la religion est la même. Dans les idées de
Voltaire l’histoire universelle se distribue ainsi: Antiquité:
despotisme absolu de l’État, ordre, tranquillité parfaits; persécution
et guerres religieuses inconnues: bonheur universel.--Un petit peuple
d’Orient connaît «les deux puissances», l’une spirituelle et l’autre
temporelle, et leurs luttes. De lui naît le christianisme qui établit ce
départ d’une façon plus précise et dans tout l’univers: guerres
religieuses, tous les États troublés, assassinats, guerre civile
permanente, misère et malheur universel.--Avenir: Retour au système
antique, concentration des deux puissances en une seule main, despotisme
absolu, spirituel et temporel, de l’État, ordre, tranquillité, bonheur.
Voltaire a un peu varié en toutes choses. Sur ces trois points il n’a
pas varié. Il a soutenu ces trois propositions pendant toute sa vie et
de plus en plus nettement et énergiquement à mesure qu’il approchait du
terme.
Jamais l’antiquité,--à l’exception de l’abominable peuple juif,--n’a
connu ni les guerres religieuses ni les querelles religieuses.
Qu’on n’allègue point Socrate condamné à mort pour irrévérence ou
indifférence envers les Dieux; c’était une affaire politique bien plus
que religieuse, et du reste comparez l’horreur d’un brûlement à la
douceur d’une coupe de poison bue en prison, en conversant avec ses
amis.
Qu’on n’allègue point quatre cents ans de persécutions des chrétiens par
les empereurs romains. D’abord il est très probable que ces persécutions
n’ont pas existé. Ce sont des histoires inventées par les chrétiens une
fois vainqueurs pour verser l’odieux sur leurs ennemis. On sent l’erreur
et le mensonge à chaque pas de ces récits. Avouez du reste que ces
persécutions auraient été si illogiques qu’il faut bien convenir
qu’elles sont invraisemblables. «Quoi! les Romains auraient souffert que
l’infâme Antinoüs fût mis au rang des seconds Dieux et ils auraient
déchiré, livré aux bêtes tous ceux à qui ils n’auraient reproché que
d’avoir paisiblement adoré un juste! Quoi! ils auraient adoré un Dieu
suprême, un Dieu souverain, maître de tous les Dieux secondaires,
attesté par cette formule _Deus optimus maximus_, et ils auraient
recherché ceux qui adoraient un Dieu unique!»--Non, ce qu’il faut dire
des persécutions exercées par les Romains contre les chrétiens, c’est
qu’il n’y en a pas eu.
Ce qui a existé, peut-être, ce sont de justes châtiments infligés par
les magistrats romains à des chrétiens qui étaient des rebelles, des
perturbateurs et des ennemis politiques.--Saint Laurent est exécuté; ce
n’est pas comme chrétien, c’est pour avoir refusé au préfet de Rome
l’argent des chrétiens qu’il avait en sa garde et qu’il avait distribué
aux pauvres.--Polyeucte est condamné à mort; ce n’est pas pour avoir
embrassé le christianisme; c’est pour avoir brisé les statues des Dieux.
Il l’a été comme La Barre à Abbeville et comme Farel à Arles, qui avait
jeté la statue de saint Antoine dans la rivière.
Remarquez que l’on voit dans les relations les plus chrétiennes des
martyres que les chrétiens visitent librement le condamné à mort dans sa
prison, l’accompagnent au supplice, pleurent autour de lui, recueillent
ses dépouilles mortelles. Qu’est-ce à dire, sinon que le martyr était
condamné pour tout autre chose que pour christianisme, et que les
chrétiens qui n’avaient d’autre tort que d’être chrétiens n’étaient
nullement inquiétés?
Tertullien avoue que les chrétiens refusaient d’orner leurs maisons de
branches de laurier dans les réjouissances publiques pour les victoires
des empereurs. Ils n’illuminaient pas. «On pouvait aisément prendre
cette affectation condamnable pour un crime de lèse-majesté.» Les
chrétiens étaient condamnés, non pour adorer le Christ, mais pour
n’avoir pas illuminé. Il n’y a rien de plus juste.
«Le même Tertullien dit, dans son chapitre trente-deuxième, qu’on n’a
jamais remarqué et qui est très remarquable: «_Nous prions Dieu pour les
Empereurs_ et pour l’Empire; mais c’est que nous savons que la
dissolution générale qui menace l’Univers et la consommation des siècles
en sera retardée.»--«Misérable! s’écrie Voltaire, dans un magnifique
élan de Bonapartisme mystique, tu n’aurais donc pas prié pour tes
maîtres, si tu avais su que le monde dût subsister encore!»
Les chrétiens avaient un autre tort qui n’a pas laissé en tout temps,
soit qu’il s’agît des Templiers, soit qu’il s’agît des Juifs, soit qu’il
s’agît des Protestants, d’être très vivement reproché à ceux qui se
mettaient dans ce cas et de leur causer quelques ennuis. Ils étaient
riches, dès la fin du second siècle. «Il n’est pas étonnant qu’en deux
siècles leurs missionnaires, ardents et infatigables, eussent attiré
enfin à leur parti des gens d’honnêtes familles. Exclus des dignités,
parce qu’ils ne voulaient pas assister aux cérémonies instituées pour la
prospérité de l’Empire, ils exerçaient le négoce, comme les
Presbytériens et autres non conformistes ont fait en France et font
encore; ils s’enrichissaient.» Aucun gouvernement n’a vu cela très
longtemps d’un très bon œil, parce que la richesse aussi est une
puissance, et dans un État bien constitué il ne doit y avoir de puissant
que le gouvernement.
Le même Tertullien «se plaint de ce qu’on ne persécute pas les
philosophes et de ce qu’on _réprime_ les chrétiens. Y a-t-il quelqu’un,
dit-il, qui force un philosophe à sacrifier, à jurer par vos dieux?
_Quis enim philosophum sacrificare aut dejerare_, etc. Cette différence
prouve évidemment que les philosophes n’étaient pas dangereux et que les
chrétiens l’étaient. Les philosophes se moquaient, avec tous les
magistrats, des superstitions populaires; mais ils ne faisaient pas un
parti, une faction dans l’Empire, et les chrétiens commençaient à former
une faction si dangereuse, qu’à la fin elle contribua à la destruction
de l’Empire romain. On voit, par ce seul trait, qu’ils auraient été les
plus cruels persécuteurs s’ils avaient été les maîtres: leur secte
insociable, intolérante, n’attendait que le moment d’être en pleine
liberté pour ravir la liberté au reste du genre humain.»
Faute d’une explication suffisante, on ne voit pas, de ce que les
philosophes n’étaient pas «réprimés» et de ce que les chrétiens
l’étaient, on ne voit pas, «par ce seul trait», que les chrétiens
n’attendaient que la liberté pour détruire l’Empire romain, qu’ils n’ont
jamais détruit, du reste, et pour ravir la liberté au reste du genre
humain. Il manque une dizaine de termes au raisonnement. Mais
poursuivons.
Le même Tertullien avoue qu’on regardait les chrétiens comme des
factieux. Sur quoi Voltaire triomphe. Vous voyez bien que ce n’est pas
comme chrétiens que les chrétiens étaient tués, mais comme factieux;
«l’accusation était injuste; mais elle prouvait que ce n’était pas la
religion seule qui excitait le zèle des magistrats.» On raisonnait
ainsi: les chrétiens peuvent adorer n’importe qui. Mais tous les
chrétiens sont factieux. Donc nous persécutons tous les chrétiens, non
comme chrétiens, mais comme factieux. Le raisonnement est bon, et du
moment que les chrétiens sont tués non comme chrétiens, mais comme
factieux, ils n’ont rien à dire et il n’y a jamais eu de persécutions
contre les chrétiens.
On peut seulement faire remarquer à Voltaire que c’est comme factieux et
non comme protestants et jansénistes que jansénistes et protestants ont
été persécutés, et que, donc, il n’y a jamais eu de persécutions contre
protestants et jansénistes; et que sur ce point antiquité et temps
modernes ont été exactement aussi tolérants les uns que les autres.
La vérité encore, selon Voltaire, c’est que, pendant ces fameuses
persécutions des chrétiens, ce sont les chrétiens qui ont été
persécuteurs. Ce sont les chrétiens qui sont coupables et responsables
des persécutions, car celui-là est le persécuteur qui force quelqu’un à
le persécuter, alors que celui-ci n’en a pas la moindre envie:
«J’ajouterai: quand vous auriez eu autant de martyrs que la _Légende
dorée_ et Dom Ruinart le bénédictin en étalent, que prouveriez-vous par
là? Que vous avez toujours été intolérants et cruels; que vous avez
forcé le gouvernement romain, ce gouvernement le plus humain de la
terre, à vous persécuter, lui qui donnait une liberté entière aux Juifs
et aux Égyptiens; que votre intolérance n’a servi qu’à verser votre sang
et à faire verser celui des autres hommes, vos frères; et que vous êtes
coupables, non seulement des meurtres dont vous avez couvert la terre,
mais encore de votre propre sang qu’on a répandu autrefois. Vous vous
êtes rendus les plus malheureux de tous les hommes, parce que vous êtes
les plus injustes.» (_Dieu et les hommes_, XLII.)
J’ignore pourquoi Voltaire n’a pas raisonné de la même façon pour
accuser les protestants du massacre de la Saint-Barthélemy.
La vérité, selon moi, sur cette différence de traitement, remarquable en
effet, des Romains à l’égard de toutes les religions de l’univers d’un
côté et de la religion chrétienne de l’autre, me paraît avoir été mal
démêlée, mais entrevue, cependant, par Rousseau, que Voltaire aurait pu
mieux lire: «Ce fut dans ces circonstances que Jésus vint établir sur la
terre un royaume spirituel, ce qui, _séparant le système théologique du
système politique_, fit que l’État cessa d’être un et causa les
divisions intestines qui n’ont jamais cessé d’agiter les peuples
chrétiens. Or, _cette idée nouvelle d’un royaume de l’autre monde
n’ayant jamais pu entrer dans la tête des païens, ils regardèrent
toujours les Chrétiens comme de vrais rebelles, qui, sous une hypocrite
soumission, ne cherchaient que le moment de se rendre indépendants_ et
maîtres et d’usurper adroitement l’autorité qu’ils feignaient de
respecter dans leur faiblesse. Telle fut la cause des persécutions.»
Ah! ah! Cela est, entre nous, un peu plus fort que du Voltaire; et je
crois que nous sommes au point. Laissons de côté, pour un moment, le
projet prêté par Rousseau aux chrétiens, même dans leur faiblesse, de
devenir un jour les maîtres. Ce que le polythéisme, d’abord, a exécré et
redouté dans le christianisme, c’est la négation du polythéisme
professée par les chrétiens et la proscription du polythéisme proclamée
par les chrétiens. Tant que le polythéisme grec ou romain s’est trouvé
en face de religions locales qui étaient polythéistes elles-mêmes, il
les a acceptées parfaitement et tolérées et introduites et absorbées. Et
pourquoi non? En quoi le gênaient-elles? Mais quand il s’est trouvé en
face d’une religion qui niait son principe à lui, son principe même, il
a fait comme toutes les religions du monde: il n’a pas été tendre.--Les
juifs, dira-t-on, l’avaient fait avant les chrétiens (et aussi bien
juifs et chrétiens ont été confondus pendant longtemps dans l’esprit des
Romains et dans leur colère)--mais les juifs étaient faibles, dispersés
et peu enclins à la propagande. Mais quand juifs ou chrétiens (les
Romains ne savaient pas au juste) ont été nombreux, ardents, remplis de
l’esprit apostolique et très unis en un corps qui semblait un corps de
nation; et sont venus dire: «Le polythéisme n’existe pas. Les dieux
n’existent pas. _En particulier les dieux de Rome n’existent pas._ Il
n’existe qu’un Dieu, qui est le nôtre»; quand ils sont venus dire ces
choses, que jamais aucune religion n’avait dites, le polythéisme attaqué
dans son principe a été furieux; et Rome attaquée dans ses dieux,
c’est-à-dire dans toute son histoire, dans toutes ses traditions et dans
tout ce qu’elle considérait comme sa mission, a été féroce. Il n’y a
rien de plus naturel et ce n’est pas que les persécutions aient eu lieu
qui est invraisemblable, comme le croit Voltaire, c’est qu’elles
n’eussent pas eu lieu qui le serait.
Et s’il y a eu des intermittences dans les persécutions, c’est d’abord
qu’à cause des circonstances diverses et des objets, tout à coup jugés
plus graves ou plus urgents, où doit s’appliquer l’attention de l’État,
il y a toujours des intermittences dans ces choses-là; c’est ensuite,
comme, à mon avis, l’histoire le montre très précisément, que le
christianisme, selon qu’il était dirigé par des chefs plus ou moins
intransigeants dans leur doctrine ou plus ou moins énergiques dans leur
action, ne s’est pas toujours présenté comme aussi exclusif et aussi
radical, et a pu quelquefois, si l’on y mettait quelque bienveillance,
être considéré comme une religion qui ne rompait pas en visière avec le
polythéisme et qui ne le heurtait pas de front; a pu être, jusqu’à un
certain point, tenu pour une religion comme une autre. Mais, en son
fond, il n’était rien moins qu’une religion qui niait, qui proscrivait,
qui accusait d’imposture toutes les autres. Le polythéisme ne pouvait
nullement le traiter comme les religions qui dérivaient du même principe
que lui.
D’autre part, et c’est ce qu’a bien vu Rousseau, le christianisme
apportait quelque chose de décidément nouveau, et, au point de vue de la
cité antique, quelque chose de monstrueux, quelque chose qui «ne pouvait
pas entrer dans la tête des païens». Il apportait cette idée que
l’individu ne se doit pas tout entier à l’État, qu’il y a «deux
royaumes», l’un de ce monde, l’autre d’un autre, et que le citoyen doit
rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à
Dieu; que chaque homme est de ces deux royaumes et qu’il ne doit à l’un
qu’une partie de lui-même et que sur l’autre partie le royaume terrestre
n’a aucun droit et ne doit avoir aucune prise.--Ils disaient à l’État
quelque chose comme ceci: «Je vous dois tout, excepté ma conscience. Je
vous dois tout, excepté ma pensée. Je vous dois tout, excepté mon moi
intime.» Ils proclamaient ainsi _la liberté de l’âme_, qui est le germe,
qui est le fond et qui est quasi le tout des Droits de l’homme. Il n’y a
rien de plus juste que la haine des démocrates modernes contre le
christianisme, car c’est dans les entrailles mêmes du christianisme que
sont nés ces Droits de l’homme, qui limitent les droits de l’État, et
que, par conséquent, les démocrates ne peuvent souffrir. Qu’un libéral
se scrute lui-même, il sentira en lui un chrétien primitif. Le
libéralisme n’est qu’un résidu de christianisme. Grattez le libéral,
vous trouvez le chrétien; et c’est pour cela que chrétien et libéral
doivent être en horreur au vrai démocrate. Ils l’étaient aux Césars et
aux Romains exactement pour le même motif.
Cela dura jusqu’au temps, également indiqué par Rousseau, où, les
chrétiens étant devenus puissants dans l’Empire, les Empereurs
s’avisèrent en quelque sorte de retourner le problème, et, cette
religion qui limitait leur autorité, de l’adopter, pour la conquérir et
pour rétablir les choses dans l’ancien état en devenant chefs chrétiens,
tout en restant chefs civils, et en ramassant ainsi de nouveau entre
leurs mains les deux «royaumes».
A quoi ils ne réussirent jamais complètement; parce que l’idée était
entrée dans les esprits qu’il y avait un spirituel et un temporel et
qu’ils ne devaient ni ne pouvaient être confondus, et qu’il y allait de
la liberté de l’âme qu’ils ne le fussent point. C’était l’idée de la
liberté individuelle qui était venue dans le monde et qui devait se
transformer, se développer, mais n’en point sortir.
Montesquieu avait, lui aussi, très bien vu cela, comme je l’ai dit.
Auguste Comte le voit si bien qu’il en fait, comme on sait, le fondement
de son système. Il ne se trompe pas sur le mobile secret et profond de
l’amour des «philosophes» pour l’antiquité à partir de la Renaissance:
«En haine des croyances qui avaient jusqu’alors prévalu, presque tous
les penseurs furent saisis d’une irrationnelle admiration de
l’antiquité, au point de méconnaître totalement la supériorité sociale
du moyen âge, de quoi la masse illettrée conserva seule
quelque sentiment, surtout chez les nations préservées du
protestantisme...»--Cette invention du pouvoir spirituel ou simplement
de l’_indépendance du spirituel_ relativement à l’État est pourtant la
base même de toute la notion des libertés modernes. «Mentalement
envisagée, elle se réduit, en effet, à la division nécessaire entre la
théorie et la pratique... Sous l’aspect social, elle proclame surtout la
distinction naturelle entre l’éducation et l’action ou entre la morale
et la politique, dont personne aujourd’hui n’oserait directement
méconnaître l’essor continu comme l’un des principaux bienfaits d’une
civilisation progressive. La moralité réelle et la vraie liberté s’y
trouvent profondément intéressées... Toute tendance sérieuse à réaliser
cette utopie rétrograde [le retour au régime antique] ne pourrait
aboutir qu’à l’intolérable domination de médiocrités également
incapables dans les deux genres» (_Système de politique positive_;
_discours préliminaire, seconde partie._ Cf. ce même ouvrage, tome II,
_Statique sociale_, ch. I).--Mais ceci est le langage d’un libéral,
langage qu’il est arrivé à Auguste Comte de parler quelquefois.
Précisément ce que voit très bien Voltaire, comme les Romains, comme son
cher Julien (voir le _Discours de l’empereur Julien_, par Voltaire),
c’est que le polythéisme est éminemment favorable au despotisme. Il
l’est en ce qu’il met et entretient dans les âmes l’_idée d’une autorité
capricieuse_, et qu’il la rend sainte et vénérable. Auguste Comte,
encore, fait très ingénieusement remarquer que l’ordre extérieur est
notre régulateur intellectuel, et que si par exemple l’ordre
astronomique nous apparaissait comme irrégulier, nous en prendrions une
conception morale et sociale très irrégulière aussi, et ne serions pas
choqués de l’incohérence dans notre organisation politique (_Système de
politique positive_; _Statique sociale_, ch. I). L’idée que nous avons
du monde règle celle que nous nous faisons de notre cité, ou plutôt nous
la donne. Or le polythéisme, c’était précisément l’idée d’un
gouvernement capricieux et incohérent de l’univers.--A un autre point de
vue le polythéisme, avec son «origine _divine_ de toute famille
_puissante_», créait tout naturellement, et tout naturellement
maintenait «l’intime confusion des deux pouvoirs spirituel et temporel»
(_Ibid., ibid._) et était ainsi le soutien, si l’on ne veut pas dire le
fondement même du despotisme absolu de l’État antique. Il y a donc entre
le polythéisme et l’État antique beaucoup plus de rapports secrets,
intimes et profonds qu’on ne croit, et rien n’est plus naturel que
l’horreur et la terreur de l’État antique en présence de la religion
nouvelle qui seule entre toutes les religions attaquait le polythéisme
lui-même et son principe.--Bossuet, que Voltaire a trop méprisé et n’a
pas assez lu, a vu ces choses parfaitement et les expose en un langage
qui a sur celui d’Auguste Comte quelques avantages de clarté et
d’agrément: «Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui
appartient à Dieu. Cette belle distinction porta dans les esprits une
lumière si claire que jamais les chrétiens ne cessèrent de respecter
l’image de Dieu dans les princes persécuteurs de la vérité... A la
vérité, il leur était dur d’être traités d’ennemis publics et d’ennemis
des empereurs, eux qui ne respirèrent que l’obéissance... Mais _la
politique romaine se croyait attaquée dans ses fondements quand on
méprisait ses Dieux_. Rome se vantait d’être une ville sainte par sa
fondation, consacrée dès son origine par des auspices divins et dédiée
par son auteur au Dieu de la guerre. Peu s’en faut qu’elle ne crût
Jupiter plus présent dans le Capitole que dans le ciel. Elle croyait
devoir ses victoires à la religion. C’est par là qu’elle avait dompté
les nations et leurs Dieux; car on raisonnait ainsi en ce temps; de
sorte que les Dieux romains devaient être les maîtres des autres Dieux,
comme les Romains étaient les maîtres des autres hommes. Rome, en
subjuguant la Judée, avait compté le Dieu des Juifs parmi les dieux
qu’elle avait vaincus: le vouloir faire régner, c’était renverser les
fondements de l’Empire, c’était haïr les victoires et la puissance du
peuple romain. Ainsi les chrétiens, ennemis des Dieux, étaient regardés
en même temps comme ennemis de la République. Les empereurs prenaient
plus de soin de les exterminer que d’exterminer les Parthes, les
Marcomans et les Daces; le christianisme abattu paraissait dans leurs
inscriptions avec autant de pompe que les Sarmates défaits...
_L’idolatrie voulait qu’on servît tout ce qui passait pour divin... Elle
encensait quelquefois le Dieu des Juifs avec tous les autres._ Nous
trouvons une lettre de Julien l’Apostat par laquelle il promit aux Juifs
de rebâtir la sainte cité et de sacrifier avec eux au Dieu créateur de
l’univers... _Les païens voulurent bien adorer le vrai Dieu, mais non
pas le vrai Dieu tout seul_; et il ne tint pas aux empereurs que
Jésus-Christ même, dont ils persécutèrent les disciples, n’eût des
autels parmi les Romains... Il ne faut pas s’étonner si, accoutumés à
faire des dieux de tous les hommes où il éclatait quelque chose
d’extraordinaire, ils voulurent ranger Jésus-Christ parmi leurs
divinités...»--Voilà qui est net, et voilà aussi qui est certain. Les
Romains ne détestaient pas plus le Dieu des Juifs qu’un autre Dieu; ils
ne détestaient pas plus Jésus qu’un autre personnage divin, mais à la
condition que ce Dieu fût un Dieu comme un autre, un personnage divin à
l’égal d’un autre. _Ils voulaient bien adorer le vrai Dieu, mais non pas
le vrai Dieu seul._ Ils ne détestaient que ceux qui, attaquant et niant
le polythéisme lui-même, le polythéisme en son principe, attaquaient le
fondement de leur croyance, la gloire de leurs annales et, ils le
sentaient bien aussi, une des bases de leur institution politique. Les
chrétiens n’ont été persécutés ni comme factieux, ni même comme
_chrétiens_ à proprement parler, mais comme antipolythéistes,
c’est-à-dire, en dernière analyse, comme chrétiens dans le sens le plus
profond de ce mot et de cette idée; et en cela les Romains avaient
parfaitement raison, car les empereurs qui ont adopté le christianisme
se sont donné personnellement un auxiliaire; mais ils ont _partagé
l’Empire_.
Telle est, à mon avis, l’histoire philosophique, comme on disait au
XVIIIe siècle, de l’antiquité païenne en face du christianisme.
Pour Voltaire, qui pense autrement, l’antiquité païenne n’a jamais
persécuté les chrétiens, elle ne pouvait pas les persécuter; elle a
châtié quelques factieux et perturbateurs qui se réclamaient du
christianisme; mais elle a été, depuis ses commencements jusqu’à sa fin,
une période de tolérance et de liberté de conscience absolues.
Mais là-bas, dans l’Orient, vivait un petit peuple qui devait donner
naissance à la religion persécutrice et qui commençait par en avoir tout
l’esprit et par être horriblement persécuteur lui-même. Voltaire, à ce
titre, le déteste furieusement. Voltaire a détesté les Juifs à ce point
qu’un lecteur superficiel le prendrait mille fois pour un catholique, et
pour un catholique espagnol. Ne vous trompez point sur deux titres du
_Traité de la Tolérance_: _Extrême tolérance des Juifs_ (chap. XIII).
_Si l’intolérance fut de droit divin dans le Judaïsme et si elle fut
toujours mise en pratique_ (chap. XII). Le premier est faux, je ne sais
pourquoi, et dans le chapitre XIII, Voltaire ne parle que de ceci que
les Juifs ne croyaient pas à l’immortalité de l’âme. Le second est une
espèce d’_a fortiori_. Voltaire donne, dans ce chapitre XII, une
multitude d’exemples de la facilité avec laquelle les Juifs tombaient ou
retombaient dans l’idolâtrie, de l’impureté avec laquelle, parfois, ils
s’y abandonnent et aussi des terribles châtiments qu’ils s’attiraient
par elle. Il veut donc dire, je suppose: Voyez que, même chez un peuple
où le Dieu était intolérant, ce Dieu a donné des exemples assez nombreux
de tolérance et d’indulgence paternelle.
Partout ailleurs il n’est formule d’exécration que Voltaire ne prodigue
à ce peuple sauvage, cruel, et cruel au nom même de Dieu:
«Si nous lisions l’histoire des Juifs écrite par un auteur d’une autre
nation, nous aurions peine à croire qu’il y ait eu en effet un peuple
fugitif d’Égypte qui soit venu par ordre exprès de Dieu immoler sept ou
huit petites nations qu’il ne connaissait pas, égorger sans miséricorde
toutes les femmes, les vieillards, les enfants à la mamelle, et ne
réserver que les petites filles; que ce peuple saint ait été puni de son
Dieu quand il était assez criminel pour épargner un seul homme dévoué à
l’anathème. Nous ne croirions pas qu’un peuple si abominable eût pu
exister sur la terre; mais comme cette nation elle-même nous rapporte
ces faits dans ses livres saints, il faut la croire...»
«Les Juifs ont une loi par laquelle il leur est expressément ordonné de
n’épargner aucune chose, aucun homme dévoué au Seigneur: «On ne pourra
le racheter; il faut qu’il meure», dit la loi du _Lévitique_, chapitre
XXVII. C’est en vertu de cette loi qu’on voit Jephté immoler sa propre
fille et le prêtre Samuel couper en morceaux le roi Agag. Le
_Pentateuque_ nous dit que dans le petit pays de Madian, qui est environ
de neuf mille lieues carrées, les Israélites ayant trouvé six cent
soixante et quinze mille brebis, soixante et douze mille bœufs, soixante
et un mille ânes, et trente-deux mille filles vierges, Moïse commanda
qu’on massacrât tous les hommes, toutes les femmes, et tous les enfants;
mais qu’on gardât les filles, dont trente-deux seulement furent
immolées... Ce même livre nous dit que Josué, fils de Nun, ayant passé
avec sa horde la rivière du Jourdain à pied sec, et ayant fait tomber au
son des trompettes les murs de Jéricho dévoués à l’anathème, il fit
périr tous les habitants dans les flammes; qu’il conserva seulement
Rahab et sa famille qui avait caché les espions du saint peuple; que le
même Josué dévoua à la mort douze mille habitants de la ville de Haï;
qu’il immola au Seigneur trente et un rois du pays, tous soumis à
l’anathème, et qu’ils furent pendus. Nous n’avons rien de comparable à
ces assassinats religieux dans nos derniers temps, si ce n’est peut-être
la Saint-Barthélemy et les massacres d’Irlande...»
«Un législateur, selon nos notions communes, doit se faire aimer et
craindre; mais il ne doit pas pousser la sévérité jusqu’à la barbarie:
il ne doit pas, au lieu d’infliger par les ministres de la Loi quelques
supplices aux coupables, faire égorger au hasard une grande partie de sa
nation par l’autre. Se pourrait-il qu’à l’âge de six-vingts ans, Moïse,
n’étant conduit que par lui-même, eût été si inhumain, si endurci au
carnage, qu’il eût commandé aux Lévites de massacrer sans distinction
leurs frères jusqu’au nombre de vingt-trois mille, pour la prévarication
de son propre frère, qui devait plutôt mourir que de faire un veau pour
être adoré. Quoi! après cette indigne action, son frère est grand
pontife et vingt-trois mille hommes sont massacrés!...»
«Il est dit qu’à peine Jéricho est sans défense que les Juifs immolent à
leur Dieu tous les habitants, vieillards, femmes, filles, enfants à la
mamelle et tous les animaux... Pourquoi tuer aussi tous les animaux, qui
pouvaient servir?...»
«Arrêtons-nous ici un moment pour observer combien de Juifs furent
exterminés par leurs propres frères ou par l’ordre de Dieu même depuis
qu’ils entrèrent dans les déserts jusqu’aux temps où ils eurent un roi
élu par le sort: les Lévites, après l’adoration du veau d’or, égorgent:
23000 Juifs. Consumés par le feu pour la révolte de Coré: 250. Égorgés
pour la même révolte: 14700. Égorgés pour avoir eu commerce avec les
filles Madianites: 24000. Égorgés au gué du Jourdain pour n’avoir pas pu
prononcer _Shiboleth_: 42000. Tués par les Benjamites qu’on attaquait:
40000. Benjamites tués par les autres tribus: 45000... Bethsamites
frappés de mort pour avoir regardé l’Arche: 50070. Total: 239020. Voilà
deux cent trente-neuf mille et vingt Juifs exterminés par l’ordre de
Dieu même ou par leurs guerres civiles...»
«En suivant le fil historique de la petite nation juive, on voit qu’elle
ne pouvait avoir une autre fin. Elle se vante elle-même d’être sortie
d’Égypte comme une horde de voleurs emportant tout ce qu’elle avait
emprunté des Égyptiens, elle se fait gloire de n’avoir jamais épargné ni
la vieillesse ni le sexe ni l’enfance dans les villages et dans les
bourgs dont elle a pu s’emparer. Elle ose étaler une haine
irréconciliable contre toutes les nations. Elle se révolte contre tous
ses maîtres. Toujours superstitieuse, toujours avide du bien d’autrui,
toujours barbare, rampante dans le malheur et insolente dans la
prospérité. Voilà ce que furent les Juifs aux yeux des Grecs et des
Romains qui purent lire leurs livres; mais aux yeux des Chrétiens ils
ont été nos précurseurs, ils nous ont préparé la voie; ils ont été les
hérauts de la Providence...»
«Si l’on peut conjecturer le caractère d’une nation par les prières
qu’elle fait à Dieu, on s’apercevra aisément que les Juifs étaient un
peuple barbare et sanguinaire: ils paraissent dans leurs Psaumes
souhaiter la mort du pécheur plus que sa conversion, et ils demandent au
Seigneur, dans le style oriental, tous les biens terrestres: _Répandez
abondamment votre colère sur les peuples à qui vous êtes inconnu.
Traitez-les comme les Madianites, rendez-les comme une roue qui tourne
toujours, comme la paille que le vent emporte, comme une forêt brûlée
par le feu. Asservissez le pécheur, que le malin soit toujours à ses
côtés. Qu’il soit toujours condamné quand il plaidera. Que sa prière lui
soit imputée à péché; que ses enfants soient orphelins et sa femme
veuve; que ses enfants soient des mendiants vagabonds, que l’usurier
enlève tout son bien. Le Seigneur juste coupera leurs têtes; que tous
les ennemis de Sion soient comme l’herbe sèche des toits. Heureux celui
qui éventrera les petits enfants encore à la mamelle et qui les écrasera
contre la pierre..._»
«... Ils furent partout usuriers, selon le privilège et la bénédiction
de leur loi, et partout en horreur pour la même raison. Leurs rabbins
avaient beau dire aux chrétiens dans leurs livres: «Nous sommes vos
pères; nos Écritures sont les vôtres: nos livres sont lus dans vos
églises, nos cantiques y sont chantés», on leur répondait en les
pillant, en les chassant, en les faisant pendre entre deux chiens. On
prit en Espagne et en Portugal l’usage de les brûler. Les derniers temps
leur ont été plus favorables surtout en Hollande et en Angleterre, où
ils jouissent de leurs richesses et de tous les droits de l’humanité
dont on ne doit dépouiller personne. Ils ont même été sur le point
d’obtenir le droit de Bourgeoisie en Angleterre vers 1756, et l’acte du
Parlement allait déjà passer en leur faveur; mais enfin le cri de la
nation et l’excès du ridicule jeté sur cette entreprise la firent
échouer. Il courut cent pasquinades: milord Aaron et milord Judas
siégeant dans la chambre des pairs; on rit, et les Juifs se contentèrent
d’être riches et libres... Vous êtes frappés de cette haine et de ce
mépris que toutes les nations ont toujours eus pour les Juifs: c’est la
suite inévitable de leur législation; il fallait ou qu’ils subjuguassent
tout, ou qu’ils fussent écrasés. Il leur fut ordonné d’avoir les nations
en horreur et de se croire souillés s’ils avaient mangé dans un plat qui
eût appartenu à un homme d’une autre loi. Ils appelaient _les nations_
vingt ou trente bourgades, leurs voisines, qu’ils voulaient exterminer,
et ils crurent qu’il fallait n’avoir rien de commun avec elles. Quand
leurs yeux furent un peu ouverts par d’autres nations victorieuses qui
leur apprirent que le monde était plus grand qu’ils ne croyaient, ils se
trouvèrent par leur loi même ennemis naturels de ces nations et enfin du
genre humain... Ils gardèrent tous leurs usages, qui sont précisément le
contraire des usages sociables; ils furent donc avec raison traités
comme une nation opposée en tout aux autres, les servant par avarice,
les détestant par fanatisme, se faisant de l’usure un devoir sacré. Et
ce sont nos pères!...»
«Leurs maximes n’ont pas laissé quelquefois d’exercer une influence sur
les nôtres jusque dans l’enceinte des lois: «En l’an de grâce 1673, dans
le plus beau siècle de la France, l’avocat général Omer Talon parla
ainsi en plein parlement, au sujet d’une demoiselle de Canillac: «Au
chapitre XIII du _Deutéronome_, Dieu dit: «Si tu te rencontres dans une
ville ou dans un lieu où règne l’Idolâtrie, mets tout au fil de l’épée,
sans exception d’âge, de sexe ni de condition. Rassemble dans les places
publiques toutes les dépouilles de la ville, brûle-la tout entière avec
ses dépouilles, et qu’il ne reste qu’un monceau de cendres, de ce lieu
d’abomination. En un mot, fais-en un sacrifice au Seigneur, et qu’il ne
demeure rien en tes mains des biens de cet anathème.» Ainsi, dans le
crime de lèse-majesté, le roi était maître des biens et les enfants en
étaient privés. Le procès ayant été fait à Naboth, _quia maledixerat
regi_, le roi Achab se mit en possession de son héritage. David étant
averti que Miphiboseth s’était engagé dans la rébellion, donna tous ses
biens à Siba, qui lui en avait apporté la nouvelle. _Tua sint omnia quæ
fuerunt Miphiboseth._» Il s’agit de savoir qui héritera des biens de
Mlle de Canillac, biens autrefois confisqués sur son père, abandonnés
par le Roi à un garde du trésor royal et donnés ensuite par le garde du
trésor royal à la testatrice. Et c’est sur le procès d’une fille
d’Auvergne qu’un avocat général s’en rapporte à Achab, roi d’une partie
de la Palestine, qui confisqua la vigne de Naboth après avoir assassiné
le propriétaire par le poignard de la justice, action abominable qui est
passée en proverbe pour inspirer aux hommes l’horreur de
l’usurpation...»
«Les savants ont discuté cette question si les Juifs sacrifiaient en
effet des hommes à la divinité, comme tant d’autres nations. C’est une
question de nom: ceux que ce peuple consacrait à l’anathème n’étaient
pas égorgés sur un autel avec des rites religieux; mais ils n’en étaient
pas moins immolés, sans qu’il fût permis de pardonner à un seul. Le
_Lévitique_ défend expressément, au verset 27 du chapitre XXIX, de
racheter ceux qu’on aura voués; il dit en propres paroles: «_Il faut
qu’ils meurent._» C’est en vertu de cette loi que Jephté voua et égorgea
sa fille, que Saül voulut tuer son fils et que le prophète Samuel coupa
par morceaux le roi Agag, prisonnier de Saül... A peine ont-ils pris
Jéricho et Laïs qu’ils ont entre eux une guerre civile dans laquelle la
tribu de Benjamin est presque toute exterminée, hommes, femmes et
enfants; il n’en reste que six cents mâles; mais le peuple, ne voulant
pas qu’une des tribus fût anéantie, s’avisa, pour y remédier, de mettre
à feu et à sang une ville entière de la tribu de Manassé, d’y tuer tous
les hommes, tous les vieillards, tous les enfants, toutes les femmes
mariées, toutes les veuves, et d’y prendre six cents vierges qu’ils
donnèrent aux six cents survivants de Benjamin pour refaire cette tribu,
afin que le nombre de leurs tribus fût toujours complet...»
«Une fille d’Agrippa fut cette Bérénice, célèbre pour avoir été aimée
d’un des meilleurs empereurs dont Rome se vante. Ce fut elle qui, par
les injustices qu’elle essuya de ses compatriotes, attira la vengeance
des Romains sur Jérusalem. Elle demanda justice. Les factions de la
ville la lui refusèrent. L’esprit séditieux de ce peuple se porta à de
nouveaux excès; son caractère en tout temps était d’être cruel et son
sort d’être puni...»
«Enfin vous ne trouvez en eux qu’un peuple ignorant et barbare qui joint
depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable
superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les
tolèrent et qui les enrichissent.--Il ne faut pourtant pas les
brûler...»
«Ma tendresse pour vous n’a plus qu’un mot à vous dire. Nous vous avons
pendus entre deux chiens pendant des siècles; nous vous avons arraché
les dents pour vous forcer à nous donner votre argent; nous vous avons
chassés plusieurs fois par avarice, et nous vous avons rappelés par
avarice et par bêtise; nous vous faisons payer encore dans plus d’une
ville la liberté de respirer l’air; nous vous avons sacrifiés à Dieu
dans plus d’un royaume; nous vous avons brûlés en holocauste; car je ne
veux pas, à votre exemple, dissimuler que nous ayons offert à Dieu des
sacrifices de sang humain. Toute la différence est que nos prêtres vous
ont fait brûler par les laïques, se contentant d’appliquer votre argent
à leur profit, tandis que vos prêtres ont toujours immolé les victimes
humaines de leurs mains sacrées. Vous fûtes des monstres de fanatisme et
de cruauté en Palestine; nous l’avons été dans notre Europe. Oublions
tout cela, mes amis. Voulez-vous vivre paisibles? Imitez les Banians et
les Guèbres. Ils sont beaucoup plus anciens que vous; ils sont dispersés
comme vous; ils sont sans patrie comme vous. Les Guèbres surtout, qui
sont les anciens Persans, sont esclaves comme vous après avoir été
longtemps vos maîtres. Ils ne disent mot. Prenez ce parti. Vous êtes des
animaux calculants; tâchez d’être des animaux pensants...»
«Ne voudriez-vous pas que nous perdissions notre temps à lire ensemble
le livre de Bossuet, évêque de Meaux, intitulé la _Politique tirée de
l’Écriture Sainte_? Plaisante politique que celle d’un malheureux peuple
qui fut sanguinaire sans être guerrier, usurier sans être commerçant,
brigand sans pouvoir conserver ses rapines, presque toujours esclave et
presque toujours révolté, vendu au marché par Titus et par Adrien, comme
on vend l’animal que ces Juifs appelaient immonde et qui était plus
utile qu’eux. J’abandonne au déclamateur Bossuet la politique des
roitelets de Juda et de Samarie[14], qui ne connurent que l’assassinat,
à commencer par leur David, lequel, ayant fait le métier de brigand pour
être roi, assassina Urie dès qu’il fut le maître, et ce Salomon, qui
commença par assassiner Adonias, son propre frère, au pied de l’autel.
Je suis las du pédantisme qui consacre l’histoire d’un tel peuple à
l’instruction de la jeunesse...»
[14] Je fais remarquer en passant que, de tous les livres de Bossuet,
la _Politique tirée des propres paroles de l’Écriture Sainte_ est
celui qui s’inspire le moins de l’_Écriture Sainte_ et qui est le
moins tiré de l’_Écriture Sainte_. Il est probable que Voltaire n’en
a lu que le titre.
«Le _Pentateuque_ est le _seul monument ancien_ dans lequel on voie une
loi expresse d’immoler les hommes, des commandements exprès de tuer au
nom du Seigneur. Voici ces lois: «Ce qui aura été offert à Adonaï ne se
rachètera point, il sera mis à mort»... Adonaï dit à Moïse: «Vengez les
enfants d’Israël des Madianites. Tuez tous les mâles et jusqu’aux
enfants. Égorgez les femmes qui ont connu le mariage. Réservez les
autres.» Il paraît que les coutumes des Juifs étaient à peu près celles
des peuples barbares que nous avons trouvés dans le nord de l’Amérique,
Algonquins, Iroquois, Hurons, qui portaient en triomphe le crâne et la
chevelure de leurs ennemis tués. Le _Deutéronome_ dit expressément:
«J’enivrerai mes flèches de leur sang; mon épée dévorera leur chair et
le sang des meurtris; on me présentera leurs têtes nues.» Presque tous
les cantiques juifs que nous récitons dévotement (quelle dévotion!) ne
sont remplis que d’imprécations contre tous les peuples voisins. Il
n’est question que de tuer, d’exterminer, d’éventrer les mères et
d’écraser les cervelles des enfants contre les pierres. Adonaï dit
expressément: «Exterminez tous les habitants de Canaan. Si vous ne
voulez pas tuer tous les habitants, je vous ferai à vous ce que j’avais
résolu de leur faire»: c’est-à-dire je vous tuerai vous-mêmes. Cette loi
est curieuse. L’auteur du _Christianisme dévoilé_ dit que l’âme de
Néron, celle d’Alexandre VI et de son fils Borgia pétries ensemble,
n’auraient jamais pu imaginer rien de plus abominable. C’est là une
petite partie des lois données par la bouche de Dieu même. Gordon,
l’illustre auteur de _l’Imposture sacerdotale_, dit que si les Juifs
avaient connu les diables... ils n’auraient pas pu imputer à ces êtres
qu’on suppose ennemis du genre humain des ordonnances plus
diaboliques...»
«Dans votre troisième lettre, Monsieur, où vous faites un magnifique
éloge de la tolérance, vous avez oublié de citer le fameux passage du
_Deutéronome_: «S’il se lève parmi vous un prophète qui ait vu et qui
ait prédit un signe et un prodige, et si ses prédictions sont accomplies
et s’il vous dit: «Allons, suivons les dieux étrangers», que ce prophète
soit massacré. Si votre frère, fils de votre mère, ou votre fille ou
votre femme qui est entre vos bras, ou votre ami que vous chérissez
comme votre âme, vous dit: «Allons, servons les dieux étrangers»...
égorgez-le sur-le-champ, frappez le premier coup, et que le peuple
frappe après vous.» Vous avez frémi, Monsieur, si vous êtes chrétien;
vous avez tremblé que vos juifs n’abusassent contre les chrétiens de ce
passage terrible. En effet, le fameux rabbin Isaac, du XVe siècle,
l’employa dans son _Rempart de la foi_, pour tâcher de disculper ses
compatriotes du déicide dont ils eurent le malheur d’être coupables. Ce
rabbin prétend que la loi mosaïque est éternelle, immuable, et de là il
conclut que ses ancêtres se conduisirent dans leur déicide comme leur
loi l’ordonnait expressément...»
Dans ses lettres: au cardinal Dubois, 28 mai 1722: «Si Votre Excellence
juge la chose importante, oserai-je vous représenter qu’un juif, n’étant
d’aucun pays que celui où il gagne de l’argent, peut aussi bien trahir
le roi pour l’empereur que l’empereur pour le roi?...»
A M. Pinto, juif portugais à Paris, 21 juillet 1762: «... Je vous dirai
avec la même franchise que bien des gens ne peuvent souffrir ni vos
lois, ni vos livres, ni vos superstitions. Ils disent que votre nation
s’est fait de tout temps beaucoup de mal à elle-même et en a fait au
genre humain. Si vous êtes philosophe, comme vous paraissez l’être, vous
pensez comme ces Messieurs; mais vous ne le direz pas. La superstition
est le plus abominable fléau de la terre: c’est elle qui, de tout temps,
a fait égorger tant de Juifs et tant de Chrétiens, c’est elle qui vous
envoie au bûcher chez des peuples d’ailleurs estimables... Je pourrais
disputer avec vous sur les sciences que vous attribuez aux anciens Juifs
et vous montrer qu’ils n’en savaient pas plus que les Français du temps
de Chilpéric; je pourrais vous faire convenir que le jargon d’une petite
province, mêlé de chaldéen, de phénicien et d’arabe, était une langue
aussi indigente et aussi rude que notre ancien gaulois; mais je vous
fâcherais peut-être et vous me paraissez trop galant homme pour que je
veuille vous déplaire. Restez juif, puisque vous l’êtes. Vous
n’égorgerez pas quarante-deux mille hommes pour n’avoir pas bien
prononcé _shiboleth_, ni vingt-quatre mille pour avoir couché avec des
Madianites; mais soyez philosophe: c’est tout ce je peux vous souhaiter
de mieux dans cette courte vie...»
A M. Dalembert, 1er mars 1764: «... Vous prétendez que votre religion
doit être cruelle autant qu’absurde parce qu’elle est fondée, je ne sais
comment, sur la religion du petit peuple juif, le plus absurde et le
plus barbare de tous les peuples; mais je vous prouve, mes chers
Welches, que, tout abominable qu’ait été ce peuple, tout atroce, tout
sot qu’il était, il a cependant donné cent exemples de la tolérance la
plus grande. Or si les tigres et les loups de la Palestine se sont
adoucis quelquefois, je propose aux singes, mes compatriotes, de ne pas
toujours mordre et de se contenter de danser...»
A M. le Président Hénault, 26 février 1768: «Les juifs, ces méprisables
Juifs, les plus fanatiques des hommes, avaient à Rome une synagogue. Où
pourrez-vous jamais trouver une plus grande différence de culte et une
plus grande tolérance?»
A M. des Essarts, 26 février 1776: «Je ne sais pas, Monsieur, si le code
nous permet d’écrire le nom d’une négresse sur un de ses tétons et celui
d’un nègre sur une de ses fesses. Tout ce que je sais, c’est que si
j’étais juge, j’écrirais sur le front du juif: homme à pendre.»
Il ne faut pas oublier, du reste, que le peuple juif est le seul peuple
de l’antiquité qui ait été anthropophage: «... Le prophète Ézéchiel,
selon quelques commentateurs, promet aux Hébreux, de la part de Dieu,
que s’ils se défendent bien contre le roi de Perse, ils auront à manger
de la chair de cheval et de la chair de cavalier...»
«Charlevoix parle, dans un autre endroit, de vingt-deux Hurons mangés
par les Iroquois. On ne peut donc pas douter que la nature humaine ne
soit parvenue, dans plus d’un pays, à ce dernier degré d’horreur, et il
faut bien que cette exécrable coutume soit de la plus haute antiquité,
puisque nous voyons, dans la Sainte Écriture, que les Juifs sont menacés
de manger leurs enfants s’ils n’obéissent pas à leurs lois. Il est dit
aux Juifs que «non seulement ils auront la gale, que leurs femmes
s’abandonneront à d’autres; mais qu’ils mangeront leurs fils et leurs
filles dans l’angoisse et la dévastation; qu’ils se disputeront leurs
enfants pour s’en nourrir; que le mari ne voudra pas donner à sa femme
un morceau de son fils, parce qu’il dira qu’il n’en a pas trop pour
lui.» Il est vrai que de très hardis critiques prétendent que le
_Deutéronome_ ne fut composé qu’après le siège mis devant Samarie par
Benadad, siège pendant lequel il est dit, au quatrième livre des _Rois_,
que les mères mangèrent leurs enfants. Mais ces critiques, en ne
regardant le _Deutéronome_ que comme un livre écrit après le siège de
Samarie, ne font que confirmer cette épouvantable aventure. D’autres
prétendent qu’elle ne peut être arrivée comme elle est rapportée dans le
quatrième livre des _Rois_. Il y est dit que le roi d’Israël, en passant
par le mur ou sur le mur de Samarie, une femme lui dit: «... O roi, une
femme m’a dit: «Donne-moi ton fils, nous le mangerons aujourd’hui, et
demain nous mangerons le mien»; nous avons donc fait cuire mon fils et
nous l’avons mangé. Je lui ai dit aujourd’hui: «Donnez-moi votre fils,
afin que nous le mangions»; et elle a caché son fils»... Il est encore
moins vraisemblable que deux femmes ne se soient pas contentées d’un
enfant pour deux jours; il y avait là de quoi les nourrir quatre jours
au moins; mais de quelque manière que les critiques raisonnent, on doit
croire que les pères et les mères mangèrent leurs enfants au siège de
Samarie, comme il est prédit expressément dans le _Deutéronome_. La même
chose arriva au siège de Jérusalem par Nabuchodonosor; elle est encore
prédite par Ézéchiel. Jérémie s’écrie dans ses Lamentations: «Quoi donc!
Les femmes mangeront-elles leurs enfants, qui ne sont pas plus grands
que la main?» Et dans un autre endroit: «Les mères compatissantes ont
cuit leurs enfants de leurs mains et les ont mangés.» On peut encore
citer ces paroles de Baruch: «L’homme a mangé de la chair de son fils et
de sa fille.» Cette horreur est répétée si souvent qu’il faut bien
qu’elle soit vraie...»
Je n’ai pas besoin de dire que je n’ai rapporté que la millième partie
des passages où Voltaire déclare et étale son horreur pour le peuple
juif. Cette horreur, il l’a transportée aux Chrétiens, qu’il s’obstine à
considérer comme les successeurs, les héritiers et les fils spirituels
des Israélites. Et je dis qu’il exagère; mais je ne dis pas qu’il ait
tout à fait tort. La faute irréparable, à mon avis, des Chrétiens, a été
de ne pas couper le câble, de ne pas rompre et donner comme rompue toute
tradition des Juifs à eux et de se réclamer au contraire de l’_Ancien
Testament_ comme de leur fondement et comme de leur titre. Ce fut une
aberration. Ils étaient purement et simplement, dont je les félicite,
des révoltés contre l’ancienne loi. Ils apportaient une loi d’amour au
lieu d’une loi de crainte; ils apportaient un Dieu de pardon et de
sacrifice au lieu d’un Dieu de colère, de cruauté et de vengeance; ils
apportaient un dogme de fraternité au lieu d’un dogme d’exclusivisme et
d’intolérance; ils apportaient un Dieu universel au lieu d’un Dieu
local; ils disaient: «Tous les hommes sont frères», au lieu de dire:
«Toutes les nations sont nos ennemies, les ennemies de notre Dieu et les
réprouvées de notre Dieu.» Ils étaient en opposition formelle sur mille
points et sur le fond avec l’ancienne loi; et ils se réclamèrent de
l’ancienne loi. Ils firent dire à Jésus: «Je ne suis pas venu détruire
la Loi, mais l’accomplir.» Ils voulurent établir une suite et un
enchaînement continus des premiers prophètes ou législateurs légendaires
du peuple hébreu jusqu’à eux et à leurs plus lointains successeurs. Ils
firent ce mélange confus et contradictoire de judaïsme, de platonisme et
de christianisme proprement dit qui est le Christianisme du quatrième
siècle et où tant de conciles sont restés comme empêtrés.
Je ne sais sur quelle idée ou pour quel intérêt ils voulurent avoir
existé depuis le commencement du monde et que le premier chrétien fût le
premier homme et que toute l’histoire d’un petit peuple peu intéressant
fût l’annonce, la promesse, la prédiction et l’image tracée à l’avance
du peuple roi spirituel de l’Univers par la grandeur de sa conception
religieuse et la beauté de sa philosophie morale.--Ils cédèrent sans
doute à ce besoin, commun à tous les hommes, et auquel il est à
remarquer que la Réforme a cédé aussi, qui est le besoin d’avoir des
ancêtres et de n’être pas des hommes nouveaux. Il faut, au contraire,
quand on apporte quelque chose de nouveau et d’inouï au monde, se donner
franchement et hautement pour hommes nouveaux, n’ayant rien de commun
avec les anciens et les répudiant. Il faut, tout en indiquant, s’il y a
lieu, si c’est vrai, que les idées qu’on professe n’ont pas laissé
d’être obscurément pressenties par de bons esprits d’autrefois--et que
les chrétiens rappelassent le souvenir des prophètes juifs, il n’y avait
pas de mal--insister surtout sur ceci qu’on est des révoltés, des
novateurs et des fondateurs, qu’on a ses raisons pour l’être, qu’on
vient changer le monde parce qu’il a besoin d’être changé, et que s’il
n’en avait pas besoin on ne serait pas venu; que, par exemple, dans le
cas dont il s’agit, les Juifs n’avaient pas compris Dieu et que Dieu est
venu pour se faire comprendre aussi bien de ceux qui ne l’avaient pas
compris que de ceux qui ne le connaissaient pas.--Mais être moitié
juifs, moitié chrétiens; et associer Moïse et Jésus; et, quand on a fait
l’Évangile, déclarer sien et vénérable et divin un livre plein de génie
poétique, mais en son ensemble aussi peu moral et aussi peu moralisateur
que possible et qui donne de Dieu une idée propre à vous rendre athée:
c’est là qu’est l’erreur énorme et c’est là qu’est le danger.
Le danger: parce que, vous le voyez bien, on vous rendra responsable de
tout ce qui est dans la Bible; on ne citera jamais l’Évangile; on citera
insatiablement la Bible et on vous écrasera sous le poids de ses erreurs
morales, de ses violences et de ses sauvageries, et vous ne pourrez plus
vous délier de cette chaîne, vous laver de cette marque et vous secouer
de cette charge.
Le danger encore (et celui-ci est bien plus grave): parce que, vous
aussi, et non pas seulement vos ennemis, vous lirez la Bible comme livre
inspiré et divin et qui ne peut avoir tort, et il vous en restera
quelque chose en l’esprit, et il vous arrivera de vous inspirer du livre
inspiré. Il n’est que de lire Agrippa d’Aubigné et Théodore de Bèze--je
ne dis pas Calvin, qui est beaucoup plus évangélique que biblique et qui
a été biblique plus dans ses actes que dans ses livres--pour comprendre
quelle dureté, quelle soif du carnage pour le service de Dieu, développe
dans des âmes, du reste bien préparées, la lecture quotidienne d’un
livre plein de Dieu, de fureurs et de massacres. Voltaire a
partiellement raison quand il attribue à la Bible les guerres
religieuses du moyen âge et de la Réforme. On ne lit pas ce livre--je
dis non pas en dilettantes comme nous le faisons, mais en disciples
respectueux et fervents--sans se complaire dans l’idée qu’on est peuple
de Dieu et choisi par lui pour le faire redouter des peuples qui ne
l’entendent pas comme vous et pour le venger de leurs offenses. Le curé,
signalé par Voltaire, qui voulait baigner ses mains dans le sang des
Jansénistes, je gagerais qu’il lût la Bible plus que l’Évangile.
Remarquez-vous, du reste, que même dans l’Évangile il y a une scène qui,
pour ainsi parler, sent la Bible? Il n’y en a qu’une, mais elle existe.
C’est l’épisode de Jésus chassant les marchands du Temple. En lisant
cette histoire on se dit: «A qui en a-t-il? Qui est-ce ce qui l’a
changé?» Ce qui l’a changé, c’est le rédacteur de ce récit. Un peu
d’esprit biblique s’est insinué dans l’âme de l’évangéliste, par
tradition, légende, récits de veillée entre chrétiens mêlés de juifs, et
il a habillé un instant Jésus en prophète hébreu. Il fallait que même
l’Évangile gardât ici et là[15] quelque couleur de l’Ancien Testament
qu’il vient détruire. Les réformateurs les plus audacieux gardent
toujours quelque chose, à leur insu, des tours d’esprit de ceux qu’ils
combattent.
[15] Il y a à signaler aussi ce texte si curieux de saint Paul: «Ne
vous vengez point vous-mêmes..., car il est écrit: «La vengeance
m’est réservée et c’est moi qui l’exercerai», dit le Seigneur. Au
contraire, si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger; s’il a soif,
donnez-lui à boire; _car en agissant ainsi vous amasserez des
charbons de feu sur sa tête_» (_Épître aux Romains_, XII, 19, 20.)
La Réformation tout entière est comme une explosion d’esprit biblique.
Les protestants lisent la Bible, ils s’en nourrissent, ils s’en
enflamment. Par leurs discussions, leurs objections, leurs commentaires
qu’il faut réfuter, ils forcent à la lire les catholiques, qui depuis
longtemps ne la lisaient guère. Le même esprit embrase les uns et les
autres et nous avons dans toute l’Europe moderne des guerres
épouvantables de soldats menés par des théologiens, toutes pareilles aux
égorgements des Madianites par ceux d’Israël. De nos jours même,
n’est-il pas à remarquer que les peuples les plus durs et impitoyables
dans la conquête sont les peuples les plus rudes par leur nature même,
sans doute; mais aussi ceux qui ont avec la Bible un commerce quotidien
et invétéré et qui s’en font comme une conscience personnelle et une
conscience héréditaire? Et je ne sais pas s’il y a là une simple
coïncidence.
Voltaire a donc raison partiellement. En quoi il a tort, c’est en ceci,
que d’abord il ne tient pas compte de la sauvagerie naturelle de la
nature humaine et qu’il attribue à cette pauvre Bible tout le sang qu’on
a fait couler en l’invoquant, sans se dire, qu’elle manquant, on
l’aurait très probablement versé pour autre chose. Il se garde de faire
intervenir au profit des chrétiens l’argument qu’il a fait contre eux, à
savoir qu’il y a plus de politique que de religion dans toutes les
guerres religieuses.
Il a tort en ceci encore qu’il ne veut faire aucune distinction entre
Chrétiens et Juifs et qu’il attribue aux Chrétiens modernes _l’esprit
tout entier_ des Hébreux d’autrefois. Il oublie et tient à oublier que
si les Chrétiens, et c’est leur tort, ont adopté le livre de Jéhovah et
ont trop souvent retenu quelque chose du tempérament de Jéhovah, ils ont
été Chrétiens aussi, malgré tout, et ont souvent, aux temps les plus
noirs, prêché la paix, la fraternité; établi ou essayé d’établir la
trêve de Dieu; modéré, c’est un Pape qui l’a fait, le zèle d’un saint
Louis contre les blasphémateurs, et même prêché en propres termes la
tolérance religieuse.--Il ne l’oublie pas tout à fait et c’est à lui que
j’emprunte cette liste très incomplète des déclarations de chrétiens et
de gens d’église chrétiens en faveur de la liberté de conscience. «C’est
une impiété d’ôter en matière de religion la liberté aux hommes,
d’empêcher qu’ils fassent choix d’une divinité; aucun homme, aucun Dieu
ne voudrait d’un service forcé.» (_Apologétique._) «Si on usait de
violence pour l’exercice de la foi, les évêques s’y opposeraient.»
(Saint Hilaire.) «La religion forcée n’est plus religion; il faut
persuader et non contraindre; la religion ne se commande pas.»--«C’est
une exécrable _hérésie_ de vouloir attirer par la force, par les coups,
par les emprisonnements ceux qu’on n’a pu convaincre par la raison.»
(Saint Athanase.) «Rien n’est plus contraire à la religion que la
contrainte.» (Saint Justin, martyr.) «Persécuterons-nous ceux que Dieu
tolère?» (Saint Augustin.) «Qu’on ne fasse aucune violence aux Juifs.»
(Quatrième concile de Tolède.) «Conseillez et ne forcez pas.» (Lettres
de saint Bernard.) «Nous ne prétendons pas détruire les erreurs par la
violence.» (_Discours du clergé de France à Louis XIII._) «Nous avons
toujours désapprouvé les voies de rigueur.» (Assemblée du clergé, 11
Auguste 1560.) «Nous savons que la foi se persuade et ne se commande
pas.» (Fléchier.) «On ne doit pas même user de termes insultants.»
(L’évêque Dubelloi.) «Souvenez-vous que les maladies de l’âme ne se
guérissent point par la contrainte et par la violence.» (Le cardinal Le
Camus.) «Accordez à tous la tolérance civile.» (Fénelon.) «L’exaction
forcée d’une religion est une preuve évidente que l’esprit qui la
conduit est un esprit ennemi de la vérité.» (Dirois, docteur de
Sorbonne.) «La violence peut faire des hypocrites; on ne persuade point
quand on fait retentir partout des menaces.» (Tillemont.) «Il nous a
paru conforme à l’équité et à la droite raison de marcher sur les traces
de l’ancienne Église qui n’a point usé de violence pour établir et
étendre la religion.»--«L’expérience nous apprend que la violence est
plus capable d’irriter que de guérir un mal qui a sa racine dans
l’esprit.» (De Thou.) «La foi ne s’inspire pas à coups d’épée.»
(Cerisiers.) «C’est un zèle barbare que celui qui prétend planter la
religion dans les cœurs comme si la persuasion pouvait être l’effet de
la contrainte.» (Boulainvilliers.) «Il en est de la religion comme de
l’amour; le commandement n’y peut rien, la contrainte encore moins; rien
de plus indépendant que d’aimer et de croire.» (Amelot de la Houssaye,
sur les _Lettres du cardinal d’Ossat_.)
Voilà, sans doute, qui n’est pas biblique. Voltaire sait donc qu’il y a,
cependant, quelque différence entre _l’Ancien Testament_ et _le
Nouveau_, et entre les sectateurs du Nouveau et les pauvres barbares qui
pratiquaient l’Ancien il y a deux mille cinq cents ans; mais il aime
trop ne pas s’en souvenir.
Par suite, d’une part, de cette haine contre les Chrétiens considérés
comme des Juifs, d’autre part de l’horreur qu’il éprouve pour tout ce
qui peut limiter ou tempérer le pouvoir absolu du roi, du chef civil,
Voltaire en vient, et c’est chose piquante, à abandonner ses maximes
même de tolérance, à se retourner pour ainsi parler, et à approuver à
demi les mesures de rigueur du pouvoir absolu contre les hommes qui font
le crime de ne pas être de la religion du roi. Il maudit la
Saint-Barthélemy et la Révocation de l’Édit de Nantes, sans doute, la
première comme crime religieux, la seconde comme stupide mesure
économique qui a appauvri la France et enrichi d’autres États. Mais,
tout en désapprouvant, il excuse, il fait comprendre que le droit du roi
était incontestable; il fait à l’égard des jansénistes et protestants du
XVIIe siècle le raisonnement qu’il faisait à l’endroit des chrétiens des
quatre premiers siècles: après tout, c’était leur faute: pourquoi avoir
une religion différente de celle du maître? Et, après tout, il faut bien
convenir que c’étaient des rebelles, et que quand on les tenait comme
factieux, on avait raison. «J’ai recherché longtemps comment et pourquoi
cet esprit dogmatique qui divisa les écoles de l’antiquité païenne sans
causer le moindre trouble, en a produit parmi nous de si horribles... Ne
pourrait-on pas trouver l’origine de cette nouvelle peste qui a désolé
la terre dans ce combat naturel _de l’esprit républicain_ qui anima les
premières Églises contre l’autorité qui hait la résistance en tous
genres? Les assemblées secrètes qui bravaient d’abord dans les caves et
dans les grottes les lois de quelques empereurs romains formèrent peu à
peu un État dans l’État; c’était une République cachée au milieu de
l’Empire.»
C’est donc, non comme chrétiens hérétiques, mais comme chrétiens
républicains que les rois de France ont redouté protestants et
jansénistes, et qu’ils les ont combattus. Par politique, Henri IV
accorda l’édit de pacification ou plutôt le traité de paix qu’on appelle
l’Édit de Nantes. «Il paraît étrange que le cardinal de Richelieu,
absolu et si audacieux, n’abolit pas ce fameux Édit.» C’est que,
théologien, il avait, avec le Père Joseph, l’intention de convertir
quelques pasteurs, puis d’autres, de ramener peu à peu tous les
protestants au giron de l’Église, et de joindre à sa gloire de
conquérant et d’homme d’État celle d’apôtre. Louis XIV, malgré la
profonde paix religieuse qui avait régné en France depuis le siège de la
Rochelle et «l’Édit de grâce», regardait les protestants d’un mauvais
œil. «Il les considérait, _non sans quelque raison_, comme d’anciens
révoltés, soumis avec peine.» Il prit, depuis 1675 environ, une série de
mesures pour ruiner secrètement les protestants. «Toutes ces mesures
étaient publiquement sollicitées par le clergé de France. _C’était,
après tout, les enfants de la maison qui ne voulaient pas de partage
avec des étrangers introduits par force._» Les protestants finirent par
résister à ces mesures vexatoires, et on sait le reste.
«_Le Calvinisme devait nécessairement enfanter des guerres civiles et
ébranler les fondements des États... Il n’y a point de pays où la
religion de Calvin et de Luther ait paru sans exciter des persécutions
et des guerres._»
Il en a été de même des jansénistes, quoique sans doute à un moindre
degré. Eux aussi étaient des rebelles et des manières de républicains
qu’une monarchie ne pouvait souffrir. A vrai dire, c’étaient des
demi-calvinistes et des demi-luthériens. «Si les explications d’Arnauld
sur la grâce n’étaient pas trop d’accord avec la raison humaine, le
sentiment d’Arnauld et des jansénistes semblait trop d’accord avec le
pur Calvinisme.»
Il faut bien remarquer, du reste, que les jansénistes ont «_formé un
parti_» et que cela est assez coupable: «Lorsqu’on arrêta Quesnel on
saisit tous ses papiers et on y trouva tout ce qui caractérise un parti
formé. Il y avait une copie d’un ancien contrat fait par les jansénistes
avec Antoinette Bourignon... qui avait acheté sous le nom de son
directeur l’île de Nordstrand, près du Holstein, pour y rassembler ceux
qu’elle prétendait associer à une secte de mystiques qu’elle avait voulu
établir.»--Il est évident que vouloir fonder un couvent dans une île est
un acte qui sent la sédition.
«On trouva encore dans les manuscrits de Quesnel _un projet encore plus
coupable_, s’il n’avait été insensé. Louis XIV ayant envoyé en Hollande
en 1684 le comte d’Avaux, avec pleins pouvoirs d’admettre à une trêve de
vingt années les puissances qui voudraient y entrer, les jansénistes,
sous le nom de Disciples de saint Augustin, avaient imaginé de se faire
comprendre dans cette trêve, comme s’ils avaient été un parti
formidable, tel que celui des calvinistes le fut si longtemps. Cette
idée chimérique était demeurée sans exécution; mais enfin les
propositions de paix des jansénistes avec le roi de France avaient été
rédigées par écrit. Il y avait eu certainement dans ce projet une envie
de se rendre trop considérables et c’en était assez pour être criminels.
On fit aisément croire à Louis XIV qu’ils étaient dangereux.»
Dans toute cette question des hérétiques, Voltaire est parfaitement
hostile aux mesures de rigueur, surtout lorsqu’elles prennent un
caractère de cruauté; mais son principe n’en est pas moins, et il le
rappelle de temps en temps, que c’est un délit «après tout» et un acte
de rébellion, que d’être d’une autre religion que le gouvernement et de
croire à des choses auxquelles il ne croit pas.
«Ce qu’on appelle un janséniste est réellement un fou, _parce qu’il
prend pour des vérités démontrées des idées particulières_[16]... Il est
mauvais citoyen parce qu’il trouble l’ordre de l’État. Il est rebelle
parce qu’il désobéit.» (_La voix du sage et du peuple._)
[16] Cf. Bossuet: «L’hérétique est un homme qui a des opinions
particulières.»
Et en effet, c’est son principe; et, par suite, sa solution pour ce qui
est des choses religieuses est celle-ci: il faut un roi pape; il faut,
dans chaque pays, un roi qui gouverne les prêtres comme il gouverne les
soldats. Il faut des «deux royaumes» en supprimer un; il faut des «deux
puissances» en abolir une. Le pouvoir spirituel est inutile. Voyez donc
qu’en Chine «les lois ne parlent point de peine et de récompenses après
la mort... Ils ont cru qu’une police exacte, toujours exercée, ferait
plus d’effet que des opinions qui peuvent être combattues, et qu’on
craindrait plus la loi toujours présente qu’une loi à venir.»--«Plus la
police se perfectionne, moins on a besoin de pratiques religieuses.» Il
faut tolérer les religions, les mépriser et les gouverner. Il n’est pas
mauvais, comme Montesquieu le disait déjà, qu’elles soient nombreuses,
dans un État, pour se contrebalancer et se neutraliser: «S’il n’y avait
en Angleterre qu’une religion, son despotisme serait à craindre, s’il
n’y en avait que deux, elles se couperaient la gorge; mais il y en a
trente, et elles vivent en paix et heureuses.»
Mais surtout il faut les mettre toutes sous le joug du prince et que les
citoyens n’obéissent pas à deux pouvoirs, mais à un seul. «En tout temps
le prince est en droit de prendre connaissance des règles de ces maisons
religieuses, de leur conduite; il peut réformer ces maisons et les
abolir, s’il les juge incompatibles avec les circonstances présentes et
avec le bien de la société.»--«_S’il y a quelque dispute entre les
ecclésiastiques sur la manière d’enseigner ou sur certains points de
doctrine, le souverain peut imposer silence aux deux partis et punir
ceux qui désobéissent._»
«Il faut soigneusement distinguer la religion de l’État de la religion
théologique. Celle de l’État exige que les imans tiennent des registres
des circoncis, les curés ou pasteurs des registres des baptisés; qu’il y
ait des mosquées, des églises, des temples, des jours consacrés à
l’adoration et au repos, des rites établis par la loi; que les ministres
de ces rites aient de la considération sans pouvoir; qu’ils enseignent
les bonnes mœurs au peuple et que les ministres de la loi veillent sur
les mœurs des ministres des temples. Cette religion de l’État ne peut en
aucun temps causer aucun trouble.»
«Insensés qui n’avez jamais pu rendre un culte pur au Dieu qui vous a
faits! Malheureux que l’exemple des Noachides, des lettrés chinois, des
Parsis et de tous les sages n’a jamais pu conduire! Monstres qui avez
besoin de superstitions comme le gosier des corbeaux a besoin de
charognes! On vous l’a déjà dit, et on n’a autre chose à vous dire; si
vous avez deux religions chez vous, elles se couperont la gorge; si vous
en avez trente, elles vivront en paix. Voyez le Grand Turc. Il gouverne
des Guèbres, des Banians, des chrétiens grecs, des nestoriens, des
romains. Le premier qui veut exciter du tumulte est empalé, et tout le
monde est tranquille.»
«Il ne doit pas y avoir deux puissances dans un État.--Dans ma maison
reconnaît-on deux maîtres, moi, qui suis le père de famille, et le
précepteur de mes enfants, à qui je donne des gages?... Le prince doit
être le maître absolu de toute police ecclésiastique, sans aucune
restriction, puisque cette police ecclésiastique est une partie du
gouvernement; et de même que le père de famille prescrit au précepteur
de ses enfants les heures de travail, le genre des études, etc., de même
le prince peut prescrire à tous ecclésiastiques, sans exception, tout ce
qui a le moindre rapport à l’ordre public... Le prince encouragera la
religion, qui enseigne toujours une morale pure et très utile aux
hommes; il empêchera qu’on ne dispute sur le dogme, parce que ces
disputes n’ont jamais produit que du mal.»
«Le plus absurde des despotismes, le plus humiliant pour la nature
humaine, le plus contradictoire, le plus funeste est celui des prêtres,
et de tous les empires sacerdotaux, le plus criminel est sans contredit
celui des prêtres de la religion chrétienne... Nous avons institué des
prêtres afin qu’ils fussent uniquement ce qu’ils doivent être, des
précepteurs de morale pour nos enfants. Ces précepteurs doivent être
payés et considérés.»
«Il y a plus de quatre mille ans que les empereurs de la Chine sont les
premiers pontifes de l’empire; ils adorent un Dieu unique; ils lui
offrent les prémices d’un champ qu’ils ont labouré de leurs mains.»--A
la vérité l’esprit de tolérance, qui a ses grands dangers, a laissé
s’introduire des prêtres dans ce sage empire: «L’esprit de tolérance,
qui faisait le caractère de toutes les nations asiatiques, laissa les
bonzes séduire le peuple; mais, en s’emparant de la canaille on les
empêcha de la gouverner [?--Cela veut dire sans doute qu’en leur
permettant de s’emparer de la canaille on les empêcha de la gouverner];
on les a traités comme on traite les charlatans; on les laisse débiter
leur orviétan dans les places publiques; mais s’ils ameutent le peuple,
ils sont pendus.»
L’histoire du genre humain est celle-ci et doit être celle-ci: «Le
premier impudent qui osa faire parler Dieu était un composé de fanatisme
et de fourberie... Le métier est bon. Mon charlatan forme des élèves qui
ont tous le même intérêt que lui. Leur autorité augmente par leur
nombre... Le roi du pays fait d’abord un marché avec eux pour être mieux
obéi par le peuple; mais bientôt le monarque est la dupe du marché: les
charlatans se servent du pouvoir que le monarque leur a laissé prendre
sur la canaille pour l’asservir lui-même. Le monarque regimbe, le prêtre
le dépossède, au nom de Dieu. Samuel dépose Saül. Grégoire VII détrône
l’empereur Henri IV et le prive de la sépulture. Ce système
diabolico-théocratique dure jusqu’à ce qu’il se trouve des princes assez
bien élevés et qui aient assez d’esprit et de courage pour rogner les
ongles aux Samuel et aux Grégoire. Telle est, il me semble, l’histoire
du genre humain.»
«On débite actuellement dans Rome la cinquième édition _Della Riforma
d’Italia_, livre dans lequel il est démontré qu’il faut très peu de
prêtres et point de moines et où les moines ne sont jamais traités que
de canailles. Il faut une religion au peuple; mais il la faut plus pure
et plus dépendante de l’autorité civile. C’est à quoi l’on travaille
tout doucement dans tous les États. Il n’y a presque aucun prince qui ne
soit convaincu de cette vérité; il y en a quelques-uns qui vont bien
plus loin.»
«Il est temps que le monstre de la superstition soit enchaîné. Les
princes catholiques commencent un peu à réprimer ses entreprises; mais
au lieu de couper les têtes de l’hydre, ils se bornent à lui mordre la
queue. Ils reconnaissent encore les deux puissances ou du moins ils
feignent de les reconnaître. Ils ne sont pas assez hardis pour déclarer
que l’Église doit dépendre uniquement des lois du souverain. Il n’y a
que votre illustre souveraine (Catherine II) qui ait raison. Elle paye
les prêtres. Elle ouvre leur bouche et la ferme. Ils sont à ses ordres
et tout est tranquille.»
Mais c’est encore en vers, comme il sied à un poète, que Voltaire a
exprimé le plus précisément sa doctrine sur les rapports entre les
religions et l’État. Ils sont simples. Les prêtres doivent être payés et
gouvernés par le gouvernement civil comme des soldats: «Comment,
demande-t-il à Frédéric II,
Comment avez-vous pu parmi tant de docteurs,
Parmi ces différends que la dispute enfante,
Maintenir dans l’État une paix si constante?
D’où vient que les enfants de Calvin, de Luther,
Qu’on croit, de là les monts, bâtards de Lucifer,
Le Grec et le Romain, l’empesé quiétiste,
Le quakre au grand chapeau, le simple anabaptiste,
Qui jamais dans leur loi n’ont pu se réunir,
Sont tous, sans disputer, d’accord pour vous bénir?
_C’est que vous êtes sage et que vous êtes maître._
Si le dernier Valois, hélas! avait su l’être,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Voilà le fruit affreux des pieuses querelles;
Toutes les factions à la fin sont cruelles;
Pour peu qu’on les soutienne on les voit tout oser:
_Pour les anéantir, il faut les mépriser.
Qui conduit des soldats peut gouverner des prêtres._
La concentration, aux mains du roi, de l’autorité civile et de
l’autorité religieuse, voilà le seul régime acceptable chez les nations
civilisées:
Malheur aux nations dont les lois opposées
Embrouillent de l’État les rênes divisées!
Le Sénat des Romains, ce conseil de vainqueurs,
Présidait aux autels et gouvernait les mœurs,
Restreignait sagement le nombre des vestales,
D’un peuple extravagant réglait les Bacchanales.
Marc Aurèle et Trajan mêlaient, au Champ de Mars,
Le bonnet de pontife au bandeau des Césars.
Voltaire est tellement partisan du roi-pape qu’il en vient à être
partisan du Pape-roi. Pourvu que les deux puissances soient confondues,
il lui suffit; et tout est bien; le bonheur public est assuré:
Rome, encore aujourd’hui conservant ces maximes,
Joint le trône à l’autel par des nœuds légitimes;
Ses citoyens en paix, sagement gouvernés,
Ne sont plus conquérants et sont plus fortunés.
Voltaire partisan du pouvoir temporel des Papes, c’est une chose un peu
inattendue; mais elle est logique. A quoi tient Voltaire, c’est à ce
qu’il n’y ait qu’un pouvoir dans une nation; à quoi tient Voltaire,
c’est à l’absolutisme, quel qu’il soit, mais il faut qu’il soit; ou
«tout est perdu», comme dit Montesquieu précisément quand il voit le
despotisme poindre quelque part.
* * * * *
Montesquieu, peu religieux et très peu chrétien, n’aime ni la religion
ni l’Église. Il voit dans la religion une sorte de collège conservateur
des droits de l’homme, de la liberté de l’âme, de la liberté
individuelle, et il lui sait gré d’être cela. Il voit dans l’Église un
pouvoir limitateur et modérateur du pouvoir despotique, et il lui sait
gré d’être cela, de pouvoir l’être et d’être toujours prête à le
devenir.
Rousseau, ennemi des deux puissances, comme de tout ce qui peut limiter,
modérer ou altérer la volonté du «Souverain», c’est-à-dire du peuple,
repousse catholicisme et christianisme comme forces antisociales, et
veut qu’après les avoir réprimés de manière qu’ils ne soient rien que
des opinions individuelles, au-dessus d’eux on établisse une religion
d’État, le Déisme, la croyance à l’Etre suprême, religion qu’il faudra
croire et pratiquer, sous peine d’être exilé ou pendu.
Voltaire, ennemi des deux puissances, comme de tout ce qui peut limiter,
modérer ou altérer l’autorité du roi absolu, exècre le christianisme,
tout ce qui l’a amené, tout ce qui l’a soutenu, tout ce qu’il a fait,
souhaite la liberté religieuse comme en Prusse, en Russie et en Turquie;
et veut que le souverain soit maître absolu de la religion comme de
toutes choses.