II

Rousseau n’a donné que deux indications sur les choses concernant le

pouvoir judiciaire. D’une part, il proteste contre la multiplicité des

lois et coutumes: «A l’égard du droit romain et des coutumes, tout cela,

s’il existe, doit être ôté des écoles et des tribunaux. On n’y doit

connaître d’autre autorité que les lois de l’État; elles doivent être

uniformes dans toutes les provinces pour tarir une source de

procès.»--D’autre part, toujours ennemi des pouvoirs intermédiaires,

soucieux «d’empêcher que l’esprit d’état ne s’enracine dans les corps

aux dépens du patriotisme», il voudrait qu’il n’existât pas de corps

judiciaire ni même de carrière judiciaire, et que le métier de juge fût

une fonction transitoire, comme, chez les Romains, on passait par la

préture pour arriver au consulat: «La fonction de juge, tant dans les

tribunaux suprêmes que dans les justices terrestres, doit être _un état

passager d’épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et

la probité d’un citoyen pour l’élever ensuite aux postes plus éminents

dont il est trouvé capable_. Cette manière de s’envisager eux-mêmes ne

peut que rendre les juges très attentifs à se mettre à l’abri de tout

reproche et leur donner généralement toute l’attention et toute

l’intégrité que leur place exige.»

Ce système, sans que Rousseau le dise, et sans doute il n’a pas cru même

avoir besoin de le dire, suppose les juges à l’élection. Car si leur

nomination était au pouvoir central, quel besoin aurait ce pouvoir

d’essayer, d’éprouver et d’exercer dans les tribunaux ses futurs

fonctionnaires? Il peut les essayer dans une foule d’autres postes qui

les préparent mieux à être intendants, lieutenants de police ou

secrétaires d’État. Rousseau veut donc dire que la nation essaye dans

les fonctions de juges ceux dont elle veut savoir si elle en fera des

magistrats élus, des «consuls», proconsuls, etc.; et donc les juges

seront élus par le peuple.--Certes, ainsi créés, ils seront indépendants

du côté du pouvoir; mais ils ne le seront pas du côté du peuple, et ce

sera, non seulement leur intérêt et leur habitude toute naturelle, mais

ce sera comme leur devoir d’épouser les passions populaires que si

souvent ils semblent avoir pour mission de combattre et de réprimer. Les

juges de Toulouse qui ont condamné Calas et Sirven ont obéi, tout le

monde, à commencer par Voltaire, l’a reconnu, aux passions «unanimes» de

la population de Toulouse et de la province. Le moyen que le jugement

eût été autre, n’eût pas été de faire nommer les juges de Toulouse par

les Toulousains.

Ajoutez que, manquant d’indépendance du côté de la foule, les juges

ainsi créés en manqueraient un peu même du côté du pouvoir, du moins en

république. En république le pouvoir central est nommé, indirectement ou

directement, par le peuple. En tous cas, le gouvernement est

l’état-major du parti qui a la majorité et sort d’elle. Ce même parti,

qui aurait la majorité, nommerait les juges comme il nommerait le

gouvernement, dans le même esprit et dans les mêmes préoccupations

politiques. La nation serait donc pourvue de lois, gouvernée et jugée

par le même parti et les représentants divers, mais très pareils, du

même parti. Voilà une belle confusion des pouvoirs, voilà une belle

uniformité. C’est précisément ce que le partisan de la _volonté

générale_ cherche sans doute, et que cette volonté générale s’impose par

les jugements comme par les lois et les actes de l’exécutif, et inspire

également les uns, les unes et les autres; mais on peut être d’un autre

avis.

Enfin, par sa magistrature «état passager», Rousseau met encore plus de

politique, et de politique militante, dans la magistrature, qu’il n’en

met par l’élection. Si la magistrature est une fonction transitoire dans

laquelle le peuple essaye ses futurs élus, c’est à dire que l’on ne sera

juge que pour devenir député, sénateur et «consul», mettons ministre. La

magistrature ne sera qu’une corporation d’apprentis politiciens. Non

seulement elle sera politique par son origine, l’élection; mais elle le

sera par ses ambitions, ses préoccupations, ses soucis perpétuels, et

toutes ses démarches seront politiques. Juge, député stagiaire. C’est la

définition exacte du système de Rousseau. Une carrière judiciaire sera

une campagne électorale. Le système de Rousseau ne me semble pas avoir

d’avantages; mais il a bien des inconvénients.

Ajoutons un mot sur une idée que Rousseau n’a pas suffisamment tirée au

jour, mais qu’évidemment il a eue comme en germe, et qu’il faut noter en

passant, car elle est d’importance. Rousseau semble avoir été comme à

demi partisan du _juge remplaçant la loi_. Je dis à demi partisan, car

il veut des lois, et précises; il veut des codes; il en veut trois, l’un

politique, l’autre civil et l’autre criminel, qui devront être enseignés

non seulement dans les Universités, mais dans tous les collèges, et dont

la connaissance exacte sera exigée de tout homme entrant dans les

conseils délibérants de la nation. Mais en même temps il insiste sur

cette idée que «toutes les règles du droit naturel sont mieux gravées

dans le cœur des hommes que dans tout le fatras de Justinien: rendez-les

seulement honnêtes et vertueux, et je vous réponds qu’ils sauront assez

de droit»; et sur celle-ci, qui est à peu près la même: «que les

questions qui ne seront pas décidées dans les codes doivent l’être par

le bon sens et l’intégrité des juges. Comptez que quand la magistrature

ne sera pour ceux qui l’exercent, qu’un état d’épreuve pour monter plus

haut, cette autorité n’aura pas en eux l’abus qu’on en pourrait

craindre, ou que, si cet abus a lieu, il sera toujours moindre que celui

de ces foules de lois qui se contredisent, dont le nombre rend les

procès éternels et dont le conflit rend également le jugement

arbitraire.» (_Considérations sur le gouvernement de Pologne._)

Il paraît donc que Rousseau désirait un code ne contenant que les lois

essentielles et aux lacunes duquel devait suppléer l’arbitraire éclairé

et intègre du juge lui-même. Mais il n’a pas assez développé cette vue

pour qu’il y ait lieu de faire autre chose que la signaler.

La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire · 第 31 / 50 题